CHAPITRE XV
L'isle de J.-J, Rousseau. — L’'Alameda. — Mœurs azttques, — Monument ‘ astronomique. — La cathédrale.
Voici un souvenir assez yrotesque de la France. Dans une petite île entourée d’une eau croupissante est un misérable bouchon sur lequel le propriétaire, qui ne peut être qu'un compatriote et qui doit être un philosophe, a mis pompeusement pour enseigne : la isla de Jean-Jacques Rousseau (Vile de Jean-
nument
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 261 Jacques Rousseau). — L'eau des fossés est couverte d’une végétation si serrée, que l'on a peine à la distinguer de la verdure du sol. Hier j'ai manqué y mettre le pied comme sur un terrain solide. Cela fait comprendre l'existence des chinampas, ou praires flottantes, sur le lac de Chalco, dont parlent les historiens de la conquête, que M. de Humboldt a encore vues, et qu’on me dit ne plus exister.
Dans l’intérieur de Mexico est une autre promenade nommée l’Alameda. Toutes les villes en Espagne ont leur alameda. Ce nom si gracieux, et qu'on serait tenté de prendre pour un nom arabe, a cependant une origine latine, et veut dire un lieu planté d’ormes. Ce ne sont pas des ormes qui font la parûre des alamedas des tropiques : à la Havane c’étaient des palmiers, ici ce sont des arbres au feuillage délicat dont je ne sais pas le nom, mais que je suis bien sûr de n’avuir pas vus en Europe. Ces arbres sont loujours verts, et cependant leurs feuilles se renouvellent, mais graduellement et insensiblement, de sorte que les rameaux ne se dépouillent jamais de leur verdure. Tous les jours, je vais de grand matin à l’Alameda, je m'assicds sous ces beaux arbres; Je regarde et j'écoute l’eau jaillir d’une fontaine à la forme singulière, aux ornements capricieux, qui date du seizième siècle, et vers la-
quelle viennent converger les allées. Ces allées sont pavées comme dans l’Alameda de Séville, C’est un licu très-agréable, Le matin, il est fort-solitaire. J'y retourne à cinq heures du soir, à l’heure de la promenade. On ne fait guère que le traverser pour aller aux grandes allées. Il y a deux siècles, on y étalait le luxe de cètte époque. L’Anglais Gage, dont le voyage offre une peinture curieuse de ce qu'était alors le Mexique, nous montre à l’Alameda les genlilshommes accompagnés d’une suite nombreuse, leur voiture conduite par six esclaves nègres vêtus d’une livrée brillante chargée de galons d’or et d'argent, avec des bas de soie sur leur jambe noire, des rosetles à leurs souliers et l'épée au côté. Au- Jjourd’hui ce luxe bizarre a disparu, mais il n’y a plus d’esclaves.
La douceur et la pureté de l'air sont pour beaucoup dans le charme des promenades de Mexico. Nulle part on ne sent l'existence si égale et si légère. Au sein d’une grande ville, on respire comme dans une haute vallée de la Suisse, et l’on sait que l’oasis aérienne s'élève au milieu d’un pays brûlant. Le calme délicieux qu'on éprouve dans cette région a quelque chose de la sérénité de l'Olympe.
Dimanche, 14 mars.
J'ai eu aujourd’hui le spectacle de l’ancienne existence aztèque. Après avoir suivi une longue chaussée presque déserte, je me suis trouvé à l’extrémité de la promenade appelée las Vigas. Là, j'ai aperçu tout à coup, sur le canal qui réunit la ville au lac de Chalco, des barques remplies d’Indiens et d’Indiennes qui portaient la plupart sur leurs cheveux noirs des fleurs rouges, parmi lesquelles figurait l’œillet mexicain, qu'on employait autrefois à parer les morts. Sur les bateaux, l’on dansait et l'on jouait de la harpe. Il en est ainsi tous les dimanches. C'est probablement un souvenir de quelque vieille solennité nationale dont l’origine est oubliée. Le canal sur lequel à lieu cette promenade traditionnelle longe une allée où, à la même heure, se rassemble le beau monde. La foule civilisée a bien aussi sa physionomie un peu sauvage : à côté des calèches élégantes et des coches qui voiturent les bourgeois de Mexico, galopent des hommes au visage et au costume de bandits; mais cependant le contraste est grand entre le Longchamps mexicain et ce canal couvert de barques portant l’antique population du pays, avec son costume, ses fleurs, ses danses au son de la harpe et ses chan-
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sons. On assure que ces Indiens déplorent enc: re aujourd’hui dans leurs chants la chute de l’empire de Montezuma. Les femmes portent, sous le manteau bleu dans lequel elles sont enveloppées, des robes très-peu montantes, de sorte qu’au moindre mouvement qu’elles font on aperçoit une grande partie de leur brune personne.
Dans le quartier de Mexico où les anciens canaux existent encore, on voit, certains jours de la semaine, les fleurs et les fruits qui doivent se vendre au marché arriver de grand matin sur des bateaux plats, recouverts de nattes, et conduits par des Indiens ou des Indiennes. Ce gracieux spectacle est plus frappant que celui que je décrivais tout à l'heure, car ce n’est pas à un divertissement, conservé par hasard, des temps anciens qu’on assiste : on se trouve transporté au sein de la vie quotidienne des Aztèques. Les choses se passaient exactement ainsi avant la conquête : on a devant les yeux un petit coin de tableau qui frappa les regards de Cortez et de ses compagnons. Le marché aux fruits offre un aspect du même genre. C'est le premier marché aux fruits du monde, car nulle part autant qu’à Mexico on ne peut trouver réunies les productions des diverses zones : où voit-on, par exemple, des cerises à côté des ananas et des bananes? Il
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 265 faut ètre pour cela dans un pays où se trouvent loutes les températures, et par suite toutes les végétations.
Comme je traverse la grande place, le lambour bat aux champs, le poste en factian au palais sort musique en tête : c'est qu'on porte à un malade le saint sacrement dans une voiture attelée de deux mules blanches. Tout le monde se découvre, s'arrête et fléchit le genou d’aussi loin qu’on peut entendre la clochette. Ces hommes épars sur cette immense place, agenouillés, inclinés, recueillis, forment un tableau grave et imposant. En Espagne, j'ai vu quelque chose d’analogue, mais d’un effet moins sérieux. J’élais au théâtre. Tout à coup les acteurs se turent, les speciateurs se levèrent et tournèrent le dos à la scène. On avait entendu la clochette qui annonçait le passage du saint sacrement, qu’on appelle sa majesté, majesté devant laquelle s’humilia l’orgueil de Philippe II le jour où, ayant rencontré le pieux cortége, 1l descendit de sa voiture, y fit monter le prètre qui portait l’hostie consacrée, et suivit à pied.
Les seuls monuments dignes de ce nom qui décorent la grande place de Mexico sont la cathédrale et le Sagrario'. L'intérieur de la cathédrale est peu
* C'est le lieu où l'on baptise et où l’on marie,
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remarquable. Le sol est en planches ; des figures de moines et de religieuses en bois peint rappellent les collections de Curtius à Paris, ou celle de madame Tussaud à Londres. Au-dessus du tabernacle, des anges couleur de chair soutiennent une madone dans les nuages. Au dehors, on retrouve l’architecture espagnole surchargée des deux derniers siècles; les ornements de la façade du Sagrario sont particulièrement tourmentés et fouillés. L’architecture mexicaine, c’est le goût espagnol outré par le génie sauvage.
Sur l’emplacement où s’élève la cathédrale était le grand téocalli ou temple mexicain. Autour d’une pyramide surmontée d’une chapelle se groupaient soixante-dix-huit édifices, sanctuaires, habitations des prêtres, etc. Dans le mur de la cathédrale, on a encastré le fameux calendrier mexicain, trouvé près de là, avec la statue de la déesse de la Mort, et la pierre dite des sacrifices. Le premier de ces monuments paraît n'être qu'un fragment d'un morceau plus considérable et ne présenter que la moitié de l’année. Tel qu’il est, son poids est évalué à près de cinquante mille livres.
Un antiquaire mexicain, Gama, a consacré à l’examen de cette pierre une savante dissertation, à laquelle je renvoie ceux des lecteurs qui désire-
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 267 raient faire une connaissance plus particulière avec ce curieux monument astronomique’. Jen dirai seulement quelques mots. Au milieu est le soleil, la grande divinité des Mexicains, représenté par une tête vue de face et tirant la langue. À l’entour sont figurés les vingt mois solaires, de dix-huit jours chacun, dont se composait l’année mexicaine de trois cent soixante-cinq jours, en y comprenant cinq jours complémentaires. C'était exactement l’année des Égyptiens avec les jours épagomènes, et comme l’année véritable est plus longue de près de six heures, il fallait pour ce calendrier comme pour tous les autres une correction qui, au bout d’un certain temps, compensât ceque chaque année mexicaine perdait sur l’année véritable, Une correction de ce genre a été le problème à résoudre dans la formation de tous les calendriers. On sait comment il a été résolu dans le nôtre par les années bissextiles, qui intercalent tous les quatre ans un jour de plus après le 28 février, et suppriment ce jour complémentaire dans la dernière année de trois siècles sur quatre. Les Égyptiens remédiaient à la différence de l’année de trois cent soixante-cinq jours et de l’année vraie par leur période de quatorze
1 Descripcion historica y cronologica de lus dos l'iedras que... se hallaron el año de 1790, por An'onio y L.con de Gama.
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cent soixante ans, au bout de laquelle les deux années se retrouvaient d'accord. Les Mexicains n’attendaient pas si iongtemps. Au bout de cinquantedeux ans, ils ajoutaient allernativement douze et treize jours, ce qui faisait vingt-cinq jours au bout de cent quatre ans, et ce temps écoulé, l’année de trois cent soixante-cinq Jours se trouvait ramenée à l'année vraie. Ces cent quatre ans formaient le grand cycle mexicain. Alors, comme si le monde avait recommencé une nouvelle existence, ils renouvelaient tous les objets de leur “ulte et même les meubles et Îles ustensiles destinés à des usages privés ; ils rallumaient le feu sacré dans leurs temples. — Tel était le système du calendrier mexicain. Gama l'appelle le plus parfait de tous les calendriers: on voit, du moins, qu’il était ingénieux et prouvait chez le peuple qui l'avait imaginé une civilisation assez avancée.
de reviens à la description de la pierre astronomique de Mexico. Autour du soleil sont indiqués par leurs symboles les quatre autres soleils qui, dans les idées mexicaines, avaient précédé le nôtre et étaient morts avant lui. La mort de cha:un de ces soleils avait été accompagnée de la destruction de l'espèce humaine. La première fois, les hommes avaient été dévorés par des tigres à la suile d’une
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disette; la seconde fois, de grands vents avaient renversé les maisons, et les hommes, enlevés par ces vents impétueux, avaient été changés en singes; la troisième fois, ils avaient été attaqués par le feu et transformés en oiseaux; la quatrième enfin, submergés par un déluge et changés en poissons. Le soleil actuel devait mourir aussi, et avec lui le genre humain disparaître dans un incendie, Aussi, à la fin de chaque cycle de cent quatre ans, on craignait que la destruction de l’univers ne s’accomplit, et on recommençait le cycle suivant avec de grandes marques de joie, après que chacun avait fait couler un peu de son sang en l'honneur des dieux, et, ce qui est plus fâcheux, après avoir immolé des victimes humaines. On tronve dans la plupart des cosmogonies, particulièrement dans celle des anciens Scandinaves, l’idée de ces époques successives séparées par des destructions et des renouvellements que produisent l’eau et le feu. Il ne faut pas en conclure à un rapport historique entre les peuples qui ont eu ces idées, et voir, comme on l'a fait, dans un personnage merveilleux de la tradition mexicaine nommé Volan, le Woden ou Odin des peuples germaniques, Ces analogies. peuvent avoir leur raison d’être dans l’unité de l'esprit humain, naturellement porté à expliquer par des supposilions