CHAPITRE XXI
Mines d'argent. — Procédés d'extraction. — La compagnie anglaise de Real del Monte. — Haciendas.
Un des plus grands intérêts que présente le Mexique, ce sont les mines d’argent qui ont, depuis trois siècles, versé en Europe une si grande quantité de ce métal précieux. L'or ne s’y est pas trouvé avec la même abondance. Cependant on sait que des gisements aurifères d’une grande étendue existent dans l'État de Sonora. Malheureusement ils sunt
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gardés par soixante mille Apaches, sauvages trèsbelliqueux qui jusqu'ici ont loujours repoussé les Européens. En ce moment, l'attention est tournée vers Sonora, qui pourrait donner au Mexique sa Californie, comme l'Angleterre vient de trouver la sienne en Australie. Une expédition dirigée par un Français, M. Raousset de Boulbon, s'organise pour aller conquérir cette toison d’or. En attendant, c’est l'argent qui forme la principale richesse du pays. Pour avoir une idée des mines d'argent du Mexique, je vais visiter celles de Real del Monte, exploitées maintenant par une compagnie anglaise et dans lesquelles il est intéressant de comparer les divers procédés mis en usage pour l'extraction de l'argent.
Dans la diligence qui nous a conduits aux mines de Real del Monte, presque tout le monde parlait français. C’est à Pachuca, petite ville située au pied des montagnes, que l’on quitte la diligence et que l’on monte à cheval pour gagner les mines. Ces montagnes paraissent, au premier coup d'œil, andes et dénuées d'arbres. Cette pauvreté apparente
* Je disais dans une note : On sait maintenant que cette expédition n'a pas réussi; mais j'ai vu une fois M. Raoussct de Boulbon à Mexico, et je crois qu’il est homme à recommencer. Je jugcais bien l'énergie ct l'audacc de notre infortuné compatriote. — On sait qu'il a été fusillé depuis par les Mexicains, et qu'il est mort avec un grand courage.
PROMENADE EN AMÉRIQUE, 329 recèle des trésors ; jamais il n'y eut un plus grand contraste entre l'apparence et la réalité, Quand on pénètre dans ce qui semblait un désert de roches dépouillées, la végétation reparait, et Real del Monte est d’un aspect beaucoup moins sévère; mais la température à changé. Nous sommes près de la Terre-Froide. I n’y a plus de traces de la végétation tropicale. Le blé croît sur les plateaux, et de beaux arbres couvrent les sommets. Le soir, sur le balcon en bois de notre auberge, nous pouvons nous croire dans un village de la Suisse ou des Pyrénées,
Reul del Monte.
Nous sommes montés à cheval de bonne heure et nous nous sommes mis en route pour la première xploitation que nous devions visiter. Plusieurs améliorations y ont été introduites par la compagnie anglaise, entre autres le revolving furnace, fourneau à sole tournante qui donne sur le bois employé une économie de près de moilié; on y a établi aussi les barils tournants, dont le travail remplace le piétinement des mulets, procédé usité généralement en Amérique pour unir au mercure l'argent contenu dans le minerai, et qui, par celte raison, a reçu le nom de procédé américain. Cette
dernière méthode, fruit d’une routine ingénieuse, avait jusqu'alors triomphé complétement au Mexique; mais la méthode allemande des barils tournants, au moyen desquels s’opère le mélange du mercure et de l’argent, prévaut aujourd’hui dans les mines de Real del Monte, exploitées par la compagnie anglaise. C’est dans l’industrie minière du Mexique un changement considérable et une sorte de révolution qu’il est important de signaler, car selon les hommes les plus compétents, M. de Humboldt et M. Boussingault', la méthode américaine, toute grossière qu’elle est, convenait cependant mieux qu'aucune autre à l’exploitation des mines mexicaines dans les circonstances particulières où elles sont placées.
On parle beaucoup d’un autre essai tenté pour extraire l’argent sans le secours du mercure et en dissolvant le sel argentifère au moyen du sel de cuisine. Ce procédé n’est pas nouveau, on l’a employé en Allemagne, au Pérou et en France dans la mine de Poullaouen *. Il semble d’abord devoir of-
1 Voyez Annales de Chimie, 1852, t. LI, p. 37à, les curieuses rechcrches de M. Boussingault sur les phénomènes chimiques qui se passent dans l'amalgamation américaine, dont il a mieux que personne démêlé les réactions compliquées.
* Voyez Recherches sur l'association de l'argent aux mincraux metalliques, et sur les procédes à suivre pour son extraction, par MM. Xala-
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frir un grand avantage, la déperdition du mercure employé pour l’amalgamation de l'argent, et qui est surtout (rès-considérable quand on suit la méthode dite américaine, augmentant de beaucoup les frais d'extraction. Cependant ce procédé par dissolution saline n’a pas eu le succès qu’on en attendait. Le sel cst cher dans cette partie du Mexique, les chaudières employées à l'opération se détruisent promptement, et il paraît qu’une partie de l'argent échappe à la dissolution. En Europe, les choses vont mieux, parce que le sel est moins cher et que les ouvriers sont plus actifs et plus intelligents. Enfin l'avantage de se passer de mercure a considérablement diminué depuis que ce métal a été découvert en Californie et que par là son prix au Mexique a été réduit des deux tiers.
M. Buchan, à l'obligeance duquel je dois les renscignements qui précèdent, me communique aussi de curieux détails sur l’organisation de la compagnie anglaise, dont il est un des directeurs. Tout le pays des mines appartient à cette compagnie. Elle fait travailler de six à huit mie hommes et a sous ses ordres vingt soldats de l'État. Elle a débuté par construire des routes et des ponts entre les diverses
gui et J. Durocher; troisième partic, Annales des Mines, qualricme sé rie, t. XVII, p. C55.
haciendas'; ces routes et ces ponts sont magnifiques. Jusqu'ici le revenu des m'nes a été presque entièrement absorbé par les frais d'établissement; mainlenant toutes les dépenses nécessaires sont faites, et l’on commence à gagner. M. Buchan estime que, sur le million de piastres produit chaque année, la compagnie fait un bénéfice de 200,000 piastres. Si on trouve de nouvelles veines, elle gagnera peut-être un million de piastres par an. Du reste, on a changé de méthode; autrefois on cherchait un box filon, puis un meilleur, Le principe actuel cst de faire rendre davantage au filon que l’on tient par l’amélioration des pro +, les machines et le bon ordre. Ces changements sont conformes à la marche naturelle des choses. L’industrie, comme les autres facultés humaines, comme l'imagination elle-même, commence par se porter au hasard sur tout ce qui l’attire, puis elle choisit son objet et se perfectionne en se concentrant. L'un des partners de la compagnie a la ferme de la monnaie, et un autre la ferme du tabac. Cela leur permet d’avoir des agents dans toutes les villes ; daus le district des mines, les maires et les municipalités sont sous leur influence. Au sein d'un
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 553 pays désorganisé, le spectacle d’un établissement considérable et bien entendu fait plaisir. Real del Monte est le seul lieu du Mexique où l'on n’entende pas parler des voleurs. Le gouvernement accorde à la compagnie cent cinquante condamnés qu'elle choisit parmi ceux qui sont jeunes et propres au travail, On les nourrit bien, et, si l’on a été content d'eux, ils reçoivent une gratification quand le temps de leur peine est expiré.
La dernière des haciendas que nous avons visitée est celle de Regla. Ici on n’emploie pas pour l'amalgamation le système des barils : les mulets piétinent le mélange. L'opération dure un mois au lieu d'un jour’, mais elle demande moins de capitaux et n’exige pas la calcination du produit; elle convient mieux, dit-on, à certains minerais. Ce qu'il y a de sûr, c’est qu’elle est plus pittoresque. Au milieu d’une cour que dominent des rochers, on chasse les mulets à travers la pâte métallique que leurs pieds pétrissent; ces mulets sont jaunes, bleus, verts, de loutes les nuances de l’arc-en-ciel. Une chute d’eau fait mouvoir, au moyen d’une roue, des pilons de basalte; c’est un produit de’la localité.
* Et même beaucoup plus, quelque'ois l'amalgamation n'est (crminéc qu'après deux et même trois mois, (Dunas, Chimie appliquée aux arts, LU IV, p. 500.)
Derrière le bâtiment d'exploitation se voient, au fond d'une petite vallée, des prismes de basalte d’une grande hauteur; les uns verticaux comme à Staffa, les autres déployés en éventail ; une cascade tombe à travers cette colonnade naturelle. Les collines environnantes sont couvertes de cactus, d’aloès, d’yuccas. En descendant de Real del Monte, nous avons trouvé la Terre-Chaude à deux heures de la Terre-Froide. Ici les beautés de la nature accompagnent l’intérêt qui s'attache aux opérations de l’industrie. Les cons:ruclions qui encadrent la scène concourent au pittoresque. Regla, avec sa vieille église, à bien l’ancien caractère espagnol. En allant à la cascade, on voit des arches énormes construites par les comtes de Regla pour faire arriver l'eau, travail d’une grandeur et d’une solidité vraiment romaines. Tout ce qui a ce caractère au Mexique appartient au temps de la domination des Espagnols. Le plus remarquable des travaux exécutés par eux est le canal de déchargement entrepris au commencement du dix-huitième siècle, et terminé en 1789, pour empècher les deux lacs appelés Saint-Clristobal et Zumpango de se déverser dans les lacs voisins de Mexico, que des débordements avaient plusieurs fois inondé ; ce canal a environ quatre lieues.
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On m'a montré la pauvre civière sur laquelle on porte en terre les Indiens; j'ai recueilli sur leur inhumation des détails qui m’ont serré le cœur; ils sont enterrés, à la lettre, comme des chiens, sans vêtement; puis on piéline la terre, et lout est dit. « Un prêtre vient-il bénir les morts? ai-je demandé au guide qui me contait cela comme il m’eût conté toute autre chose. — Il vient, m’a-t-il répondu, pour les señores. »
Nous sommes retournés à la première haciendu, ramenés par M. Buchan dans sa voiture, attelée, selon l'usage, de quatre mules, à cause des montées. Il nous apprend qu’on envoie tous les mois le produit à Mexico sous bonne escorte, dans une caisse métallique munie d’une serrure de Bramah. Comme il n'y a qu’un citoyen des États-Unis qui ait pu ouvrir ces serrures, on ne craint pas qu'elles le soient entre Real del Monte et Mexico; il faudrait deux heures aux voleurs pour les forcer. Nous quittons M. Buchan à Velasco, où est son habitation, et nous revenons coucher à Real del Monte. La soirée est fraîche. Nous avons encore une fois changé de climat : ce matin nous étions en Afrique, ce soir nous sommes en Europe.
En général, les mines sont une des nombreuses déceptions qui attendent le voyageur, quand il n’a
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pas assez d'expérience pour leur échapper. Descendre au moyen d’échelles dans un puits noir, suivre d'interminables galeries et voir quelques hommes donner des coups de marteau ou porter du minerai, c’est à peu près tout ce qu'ont à offrir de curicux aux voyageurs non mélallurgistes les mines du nouveau comme de l’ancien monde". Ce qui est intéressant dans la région de Real del Monte, ce sont les haciendas que nous avons visitées hicr et les divers procédés employés pour extraire l'argent; mais, instruits par nos souvenirs, mon compagnon de voyage et moi nous nous sommes gardés de nous donner le plaisir de descendre, en touristes novices, des échelles interminables pour aller dans un trou. Nous nous sommes contentés d'admirer la machine à vapeur qui va puiser l'eau dans le fond de la mine de Dolorès, à quinze cents pieds, pour l'amencer dans la galerie d'écoulement, située ellemême à une profondeur de cinq cents pieds. Le poids qui porte sur le piston est évalué à quinze quintaux. Le balancier vient toucher tout doucement une surface sur laquelle on peut mettre une noisette qu'il effleure sans la briser. Cette force si
‘ Je dois faire une exception nour la mine de Dancmora, en Suëde, où l’on descend à ciel ouvert au fond d'un abime, dans un seau suspendu : à une corde, parmi des rochers Ur5s- pittoresques.
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 557 formidable, mesurée avec tant de précision, gouvernée avec tant d’exactitude, inspire un grand respect pour l’homme qui est parvenu à la maîtriser. Nous avons erré dans le village de Real del Monte, Ici l’on marche sur l'argent. Les cailloux des chemins et les pierres des maisons contiennent un minerai argentifère, mais trop peu riche pour être exploité. J'ai vu pour la première fois de ma vice l'échange en nature remplacer l'emploi de la monnaie : une femme a donné à une autre des haricots pour une herbe appelé chichi. Dans beaucoup d’endroits, les Indiens en sont restés à ce procédé commercial très-primitif. Les anciens Mexicains étaient plus avancés que leurs descendants : ils avaient une monnaie. Cortez parle, dans sa lettre à Charles- Quint, d'une monnaie d’étain usitée dans quelques provinces de l’empire. Selon Torquemada, on employait à Mexico une monnaie de cuivre qui avait la forme d’un T, mais l'usage n’en fut jamais général, et l'instrument d’échange le plus répandu c’étaient les graines de cacao, encore employées pour cet objet dans certaines parties du Mexique. Du reste, l'usage de la monnaie n’est pas toujours, comme on l’a dit, une preuve de civilisation. Les Peaux- Rouges de l’Amérique du Nord se servaient de coquilles, qui chez eux tenaient lieu de monnaie, ci