‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 64 sur 75 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Départ, histoires de voleurs. — Puebla, anecdotes sur la dernière guerre. — Sang-froid d'un Anglais. — Types des diverses races mexicaines. — Églises et couvents de Pucbla.

27 mars 1852.

Nous avons décidé que nous retournerions de Mexico à Vera-Cruz par une route différente de celle que nous avons suivie en venant de Vera-Cruz à Mexico, — par la route d’Orizaba, qu’on dit remarquablement pittoresque. Comme après Puebla on ne trouve plus de diligence sur cette ligne, nous voyagerons dans une voiture louée pour notre usage, ce qui nous permettra de nous arrêter à volonté. Heureusement nous avons pu faire entrer dans ce

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 305 plan deux Français, qui ont été une excellente recrue : l’un est le docteur Goupilleau, membre de la Société de médecine de Paris, qui est venu il y a seize ans au Mexique pour étudier la fièvre jaune, qui y est resté depuis, ét y a exercé son art avec une grande distinction"; l'autre est M. Estienne, trèshonorable négociant de Bordeaux, établi à Mexico depuis le même nombre d’années. Le docteur Goupilleau est parent de M. Villemain. Une telle parenté lui a porté bonheur; il rapporte du Mexique un esprit très-piquant et du meilleur aloi. Mes deux nouveaux compagnons de voyage connaissent à fond un pays où ils ont vécu si longtemps, et leur conversation ne peut manquer de m’apprendre bien des choses : ainsi tout me promet que cette dernière partie du voyage sera aussi instructive et aussi agréable que les autres.

Nous sommes partis ce matin de Mexico en pensant avec une certaine satisfaction que nous allions droit à Paris; nous y serons au plus tard dans six semaines, car nous n'avons qu'environ deux mille lieues à faire ; encore devons-nous nous arrêter sur la route à Puebla et à Orizaba, sans compter les relàches à la Jamaïque et à Saint-Thomas. Les sarçons

* J'ai eu depuis le douleur d'apprendre à Rome la mort de ect homm: distingué el excellent, qui s'‘tait retiré à Nantes, sa ville natale.

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de l'hôtel ont eu soin de nous dire, en nous servant le café du matin, que nous ne pouvions manquer d’être dévalisés, qu'on avait arrêté la diligence presque tous les jours de la semaine dernière, ce qui n’élait qu'en partie vrai; mais nous commençons à nous faire à ces bruits et à ces exagérations. A peine dans la diligence, on se met à raconter des histoires de voleurs, dont quelques-unes sont assez comiques : l'autre jour, ils ont été fort polis, et même assez humbles, demandant presque pardon aux voyageurs de la liberté grande, assurant que la misère les forçait à faire ce métier; on leur a donné cinquante piastres, ctilsseson! retirés très-satisfaits. On parle aussi d’Yankees qui ont tué et volé les voleurs, c’est-à-dire leur ont repris ce qu’ils avaient dérobé à d’autres. Un Français est parvenu à soustrarre sa valise à leurs recherches et à détourner leur attention en s’occupant d’une manière empressée et bruyante d’aller au secours des dames qui s’évanouissaient, puis en aidant un Anglais, qui avait pris le costume du pays, à ôter les boutons d'argent de son pantalon mexicain. Quand nous arrivons à l'endroit le plus redouté, au fameux bois d’el Pinal, la gaieté se calme un peu, surtout là où l’on découvre une échappée de vue sur la plaine. En l{alie, c'est dans les gorges resserrées que l’on

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PROMENADE EN *MÉMRIQUE. 997 court le plus de risque d'être surpris par les brigands, parce que ce sont des brigands à pied: au Mexique, comme on a affaire à des brigands à cheval, on n’a guère à craindre quand on ne voit pas un lieu ouvert par où ils puissent fondre sur vous au galop et se retirer de mème. C'est ainsi qu’en voyageant on apprend à connaître les mœurs et coutumes des différents pays.

À côté de moi, dans la voiture, est M... des États-Unis ; seul, il est armé et laisse avec soin passer par la portière l'extrémité d’un fusil. J'avouc que ce voisinage, malgré l'intéressante conversation de M. .…, m'inquiète un peu. Si le dialogue à coups de fusil s’établissait entre mon voisin et les brigands par la portière auprès de laquelle je suis placé, je me trouverais dans une situation intermédiaire assez fâcheuse. Je songe d’abord à me blottir, le cas échéant, au fond de la voiture, pour laisser passer l'orage sur ma tèle; mais les jambes de mon vis-à-vis ont des proportions colossales, et celte retraite m'est fermée. Le mieux est donc de ne pas me troubler des futurs contingents, et de penser à autre chose. Heurcusement j'ai en poche une disserlation espagnole sur la langue othomi. Je suis bientôt plongé dans l’étude des curieux rapprochements que l’auteur établit entre cette langue et la

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langue chinoise; j'appelle à mon aide pour les compléter ce que j'ai su de chinois jadis, et j'arrive à Puebla sans encombre vers trois heures de l’aprèsmidi, ayant échappé non-seulement aux voleurs, mais à la pensée des voleurs, grâce à l’othomi, recelle que je recommande tout particulièrement à ceux qui se trouveraient dans la même situation.

En arrivant à Puebla, tous les voyageurs se précipitent à la fois dans le bureau du iélégraphe électrique pour faire savoir à leurs parents et à leurs amis qu'ils n’ont point été arrêtés. Ainsi un moyen de communication dont l’idée se lie naturellement avec celui d’une civilisation perfectionnée a ici un emploi qui tient à un état de civilisation fort im-

parfaite. Les brigands en permanence sur la grande route et le télégraphe électrique servant à donner de leurs nouvelles, voilà un contraste qui peint bien ce qu’on pourrait appeler la barbarie avancée dé la société mexicaine.

Pucbla de los Angeles.

Nous avons dîné chez des amis du docteur, qui sont des Français établis dans cette ville. Le diner a été très-gai ; je dois dire que des anecdotes sur les exploits de l’armée mexicaine ont fait une grande partie des frais de cette gaieté. On ne se serait point

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douté, à les entendre, que le dieu de la gncrre (Mexitli) a donné son nom à la ville de Mexico et par suite au peuple mexicain. Je ne garantis point l'authenticité de ces anecdotes, où il entre, sans doute, quelque exagération; en tout cas, elles n'ôtent rien à la valeur de ceux qui en ont montré. Mes convives connaissaient aussi l’héroïsme des Jeunes défenseurs de Chapoultépec et la mort glorieuse du tailleur Banderas, à laquelle j'aime à rendre une seconde fois l’hommage qui lui est dû. Il ne faut jamais se hâter de juger légèrement un peuple et de lui refuser surtout la possibilité du courage, cette qualité si commune aux hommes; quand ils n’en montrent point, la faute en est toujours à ceux qui les gouvernent ou les conduisent. Ïl y a eu des soldats napolitains qui s’enfuyaient en disant aux officiers qui voulaient les retenir : Afà c’è il canonel et les bataillons napolitains se sont fait remarquer, dans la retraite de Russie, par leur intrépidité.

Le héros d’une de ces anecdotes est le général Santa-Anna lui-même. On disait à dîner qu'ayant invité dans la dernière guerre un commandant «nglo-américain à se rendre, et celui-ci ayant répondu qu’il le ferait volontiers, n'était que ce poste lui avait été confié et qu’il devait tâcher de le dé-

ex.

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