‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 63 sur 75 · NE TE D RS SE RS · texte numérisé non relu

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dont l'idée première est empruntée au Coq de Lucien. Elle offre des peintures un peu chargées, mais qui ne manquent ni de vivacité ni de vérité. Pour arriver à frapper sur ses compatriotes, l’auteur s'est cru obligé de donner en passant quelques coups sur les doigts des Français et des Yankees. de suis trop patriote pour traduire ce qui nous concerne, et je passe aux Anglo-Américains, « Je m’assurai, dit le malin coq, que tous les Anglo-Américains avaient un cœur eÿ un cerveau d’argent, car à force de n’aimer autre chose et de ne chercher autre chose que ce métal, ils en sont venus à se métalliser le cœur et le cerveau, et c’est une providence de Dieu qu’ils ne sachent pas qu’il en est ainsi, car ils s’égorgeraient les uns les autres et se tueraient eux-mêmes pour tirer de leur poitrine ou de leur tête un dollar. » Arrivé aux Mexicains et à leurs pronunciamentos : « L’un se prononce, ditil, parce qu’il a enfoncé la caisse de son régiment, un autre pour voir s’il entraînera quelque parti à soutenir ses projets, un troisième pour tâcher de vivre aux frais d'autrui, un quatrième pour acquérir une position sociule (adquirir rango en la sociedad) et donner le ton, tous pour améliorer leur condition. »

Je ne crois pas que ce jugement sur les causes

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ordinaires des soulèvements politiques en ce pays soit trop sévère. Tout ce qu’on me dit sur les motifs des guerres civiles s'accorde avec les explications que le coq en fournit. L'ambition personnelle fait ordinairement tous !"3 frais de ces révolutions, d'où il résulte qu'il n’y a pas beaucoup d’animosité entre les factions qui sont aux prises. D’après les récits de témoins oculaires et dignes de foi, les choses se passent ainsi : chacun des deux partis s'établit dans une teur ou d'ins un couvent à une distance raisonnable de l'ntre, et on tire pendant un certain temps des coups de fusil qui ne portent pas; enfin on a recours à l'artillerie : un des deux partis charrie un canon dans une petite rue qui donne dans celle que le canon doit entiler, on le charge dans la petite rue, puis on le pousse dans la grande; on y met le feu avec un long bâton, sans se montrer, et l’on abat une maison voisine. Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux qu'a ‘ransmis à ses lecteurs le Charivari, dont les homines d’État me semblent sur ce sujet très-bien informés. « Trois généraux s’avancent sur une ville de trois côtés; lun prend la ville, Pautre la lui reprend, et il en est chassé par le troisième. » Si ces révolutions misérables ne peuvent exercer aucune influence sérieuse sur l'avenir du Mexique, une

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queslion qui s’y agite à cette heure peut influer prodigieusement sur ses destinées et sur les desti-. nées du monde: c’est le passage qui va s'ouvrir à travers le continent américain.

Le Mexique a accordé à une compagnie des États- Unis l'autorisation d'établir ce passage sur son territoire, à Tehuantépec; aujourd’hui, le gouvernement mexicain paraît vouloir revenir sur celle concession. Je ne crois pas que les États-Unis y renoncent, car il y va pour eux d’un intérêt immense. La communication des deux mers, en y joignant l’occupation soudaine on graduelle du Mexique, commencerait une nouvelle ère et entraînerait, je pense, un changement peut-être sans égal dans les relalions des diverses portions du globe.

On a projeté cinq ou six passages à travers la partie la plus étroite du continent américain sur différents points. Si le Mexique était dans d’autres conditions, un chemin de fer de Vera-Cruz à Acapulco sur l’océan Pacifique pourrait lui donner, en partie au moins, le bénéfice de ce passage; mais dans l’état actuel des choses, même en supposant que le Mexique pût mener à.fin ce grand ouvrage, on ne saurait espérer que le chemin de fer en question fût en état de se soutenir avec avantage. L'isthme de Panama est en ce moment la véritable

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Le chemin de fer de l’isthme sera prochainement terminé, et alors la jonction des deux mers sera véritablement accomplie. Que l'on continue à suivre cetle route, ou qu'on établisse la communication sur un point plus avantageux, il n’en est pas moins certain que l’on peut dès à présent considérer le continent américain comme percé ct raisonner sur les conséquences de ce grand événement. Quand on a vécu aux États-Unis, parmi le peuple le plus confiant qui ait jamais été dans ses destinées futures, on est alleint soi-même par la contagion de cette confiance illimitée, on ouvre son âme aux pressentiments et peut-être aux illusions de l'avenir.

Sur ce plateau élevé du Mexique, en présence des gigantesques montagnes qui le couronnent, je nc puis me défendre d’un rêve colossal comme elles, et qui n’a peut-être pas leur solidité; mais, si le prophète s’abuse, il est du moins convaincu : je regarde comme très-vraisemblable que la force des choses amènera un déplacement dans le centre de la civilisation et le transportera, au bout d’un plus ou moins grandnombrede siècles, sous les tropiques,

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entre les deux Amériques et les deux Océans, vrai milicu du monde à venir.

Jetons un coup d’œil sur le vieux continent. Nous voyons d’abord dans l'Orient de grands empires, isolés par leur situation non moins que par le génie des peuples qui les habitent. L'Égypte était emprisonnée dans la vallée du Nil, entre deux déserts comme entre deux murailles infranchissables ; la mer eût pu être une porte, mais les Égyptiens avaient horreur de la mer. L'Inde est séparée de l'Occident, au sud par le désert, au nord par les montagnes de l'Afghanistan ; à peine entrevue des anciens, elle fut pour ainsi dire découverte par Gama, et n'a jamais pu être pour l’ancien monde un centre, car elle était un pôle. Plus lointaine, plus perdue aux extrémités de l'Orient, bien que dans son ignorance géographique elle s'appelle l’Empire du milieu, la Chine pouvait moins encore Jouer ce rôle. Le seul empire central qui se soit formé en Orient est celui qui fut tour à Lour assyrien, babylonien et persan; mais il ne sortit point de l'Asie : quand il en voulut sortir, il rencontra à Marathon une poignée de Grecs qui le repoussèrent, et, quelques siècles après, un jeune homme parti de la Macédoine vint le briser. La Grèce fut le centre d’un monde restreint dontleslimitesnes’éloignaient

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 547 suère des côtes de la Méditerranée, semées de ses colonies. Les Romains se firent à leur tour le centre de ée petit monde méditerranéen qui s’étendait autour d'eux; puis, de proche en proche, atteignirent par leurs armes et gouvernèrent par leurs lois presque tout ce qui était connu de la terre, Le Capitole, bien que placé à une extrémité du monde civilisé, en fut par la conquête le centre politique et souverain; puis l'invasion barbare défit ce qu'avait fait Finvasion fomaine, ét pendant longtemps il n’y eut plus rien qui ressemblât à un centre politique dans le monde. Il y eut un centre religieux, qui, héritant de l’universalité romaire et transformant une domination guerrière en une domination morale, gouverna l'Europe des bords du Tibre. Une seconde fois on vit l'autorité s'étendre sur les peuples du midi au nord, des côtes de la Méditerranée aux bornes septentrionales de l’Europe. La religion, moins que toute autre puissance, a besoin, pour être un centre d'action, d’être un centre géographique; mais ici même l'importance d'une position centrale se fit sentir : le monde grec, le monde slave et l'Orient résistèrent à la Rome chrétienne, et, au seizième siècle, le nord de l'Europe lui échappa presque tout entier.

L'empire que Charlemagne tenta de relever, et

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qui passa bientôt de la France à l’Allemagne, aspira toujours à être le centre de l’Europe sans jamais y parvenir. L'Allemagne, malgré sa position géographique, ne pouvait être un centre, parce qu’ellemême n'avait pas de centre. Dans les temps modernes, plusieurs États de l'Europe arborèrent tour à tour la prétention de se faire centre par la conquête Aucun n'y réussit d’une manière durable. Les trois principales tentatives de ce genre furent celle de Charles-Quint, celle de Louis XIV et celle de Napoléon, la plus hardie des trois et la plus chimérique en raison de l’état actuel de l’Europe. Aujourd’hui la Russie fait peut-être à son tour un rêve encore plus vaste. Mieux placée pour devenir le centre du monde, car elle touche à l'Occident et à l'Orient, au Nord ei au Midi, à la Baltique et à la mer Noire, qui est un prolongement de la Méditerranée, à la Turquie et à l’Allemagne, la Russie ne parviendra pas à être le centre du monde européen et du monde asiatique, parce qu'elle est inférieure au reste de l’Europe en civilisation, et que rien ne peut prévaloir contre l’ascendant d'une civilisation supérieure.

Ï n’y a donc nulle chance dans l'avenir pour un centre de puissance créé par les armes. L'égalité de culture est trop grande parmi les peuples chré-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 019 tiens pour que l'un d’eux puisse dominer les autres comme les Romains ont dominé le monde, et les peuples non chrétiens sont frappés d’une infériorité morale et sociale qui ne permet pas de les redouter. Mais, dans les temps modernes, une nouvelle source de puissance s’est formée : c’est le commerce. L’on peut se demander où sera le centre commercial du monde, et par suite où sera le centre de la civilisation moderne.

Un autre grand changement s’est opéré. La terre, dont les anciens ne connaissaient qu’une partie, est maintenant connue presque tout entière, et l'Europe, qui jusqu’au quinzième siècle n’était sortie de chez elle que passagèrement, au temps des croisades, a commencé à se répandre au dehors. Ce débordement, cette inondation successive a été battre le pied des Cordillères et de l'Himalaya ; les iles et les continents du grand Océan ont reçu des populations européennes, comme les îles de la mer Égée, les côtes de l'Asie et de la Libye recevaient des colonies d'Hellènes. Le théâtre de l’action humaine s’est prodigieusement agrandi : la mer Méditerranée était la mer des anciens ; la mer des modernes, c'est le double Océan, qui embrasse et unit les quatre parties du globe. La possession de cet Océan par le commerce est désormais la grande

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source de richesse ei d'importance. A quel point sur la terre est réservé d’être un jour le centre commercial du monde?

lei la position géographique est pour beaucoup plus que quant il était «uestion d’une influence acquise par la religion où par la guerre, ou quand il ne s’agissait que du commerce de la Méditerranée. Toute position était bonne pour exercer l'empire commercial dans des limites si étroites et si faciles à atteindr., et cet empire appartenait, suivani les circonstances, à Tyr ou à Carthage. Déjà cependant l’avantage de la situation se montre dans Alexandrie, dans cette ville que le génie de son fondateur avait placée entre l'Afrique, l'Asie et l’Europe, ei qui ouvrit au commerce de l'Occident la route de l’Inde, suivie jusqu’au seizième siècle. Au moyen âge, le commerce fleurit sur plusieurs points des côtes de la Méditerranée, à Venise sur l’Adriatique, à Gênes et à Pise sur la mer de Toscane. Parmi ces puissances méditerranéennes et toutes littorales, pas une n’était dans une position centrale. Il en a été de même de celles qui avaient pied sur l'Océan, depuis les villes de la Hanse, qui s'emparèrent de la Ballique et de la mer du Nord, jusqu'au Portugal et à l'Espagne, qui d’abord se partagèrent l'Océan nouvellement exploré et les deux Indes, où-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 091 vertes, l'une par la navigation de Gama, l’autre par la découverte de Colomb.

La France, la Hollande, l'Angleterre, se trouvèrent dans une position analogue par rapport aux lointaines colonies qu’elles fondèrent; entre ces colonies et les métropoles, il ne s'établit point de centre commercial important, parce que la jalousie des nations et des compagnies européennes ne souffrit comme intermédiaires que des comptoirs. Cependant, parmi ces comptoirs, l'utilité d’une position centrale fut marquée par la grandeur éphémève d'Ormus, placé à l'embouchure de la mer Rouge et sur les routes de l'Océan indien. Peu à peu plusieurs puissances commerciales disparurent de la scène ou s’y effacèrent, et le: imerce de l'Océan ne fut plus disputé que par la Hollande et l’Angleterre, jusqu’à ce que l'Angleterre en vint à le posséder presque tout entier. Mais alors commencèrent à paraître les États-Unis.

Les États-Unis, dans leurs limites actuelles, n’occupent pas encore ke centre des deux Océans; toutefois ils s’acheminent vers cette situation. Naguère encore leurs ports regardaient tous l'Atlantique ; aujourd’hui l'Oxégon et la Californie leur ont ouvert le Pacifique. Un mouvement immense, dont les Mormons sont les précurseurs, se dirige vers l'ouest

de l'Amérique septentrionale. Le chemin de fer que l'on projelte en ce moment réunira les deux mers. Dès lors les Anglo-Américains auront déjà pris une position vraiment centrale entre ces deux mers et les deux parties du monde qu’elles baignent; mais celle position centrale des États-Unis ne sera vraiment conquise que lorsque Ja portion la plus étroite du continent pat où doil passer le chetnin le plus court d'une ter à l'autre leur appartiendra, quand ils seront an Mexique et h Paiiria,

Alors ils seront vraiment établis dans le centre commercial du monde, entre l'Europe 4 l'est, la Chine et l'Inde: à l'ouest, La ville inconnue qui s’élèvera un jour vers le point où se réunissent les deux Amériques sera l’Alexandrie de l'avenir; elle sera de même un entrepôt de l'Occident et de l'Ovient, de l'Europe et de l'Asie, mais sur une échelle lout autremetit vaste et dans la proportion du commerce moderne agrandi comme l'étendue des mers qui lui sont livrées, Tisthme de Panama sera l'isthme de Suez de cette Alexandrie gigantesque, mais un isthme de Suez coupé, Qu'on imagine ce que pourra êlre une situation commerciale semblable, quand Ja Chine sera ouverte, ce qui ne peut manquer d'arriver, quand l'Amérique méridionale sera occupée et régénérée, soit par les États-Unis,

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 595 soit par l'Europe, si elle peut l’accomplir, ce qui arrivera aussi cerlainemen: un jour. Alors quel pays de la terre pourra le disputer à cette zone favorisée, s'étendant des deux côtés de l'équateur, depuis le golfe du Mexique jusqu'à la magnifique rade de Rio-Janeiro, pays admirable où croissent dans les plaines toutes les plantes tropicales, et où, sur les hauteurs, un climat tempéré permet de cultiver les végétaux de l'Europe, qui renferme les plus grandes richesses minérales de la terre, l'or de la Californie, l'argent du Mexique, les diamants du Brésil? Comment ne pas croï:e que quelque part dans cette région prédestinée, vers le point de jonction des deux Amériques, sur la route de l’Europe et de l'Asie, sera la capitale future du monde? Alors la vicille Europe se trouvera à l’une des extrémités de la carte géographique de l’univers civilisé. Elle sera le passé, un passé vénérable, car c’est d’elle que sera venu ce développement nouveau. Ce seront ses langues, ses arts, sa religion, qui régneront si loin d'elle; c’est à la liberté moderne, née dans la petite île brumeuse d'Angleterre, que ces vastes et sereines régions devront la liberté plus complète encore peut-être dont elles jouiront. Alors on viendra faire de pieux pèlerinages sur le vieux conti-

nent, comme nous allons contempler les lieux TH. 235

célèbres d’où notre civilisation est sortie : on visitera Londres et Paris comme nous visitons Athènes ou Jérusalem ; mais le foyer de la civilisation, déplacé par la force des choses et par suite de la configuration même du globe, aura été transporté vers le point marqué par le doigt de Dieu sur notre planète pour être le vrai centre de l'humanité.

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