‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 72 sur 75 · TU · texte numérisé non relu

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docteur Goupilleau à été appelé près de lui dans cette circonstance. Tout cela est déjà du passé ; mais ce qui est très-actuel, c’est le dénûment du trésor. Un négociant respectable, établi à Vera-Cruz, m'atteste que la garnison ne reçoit plus de paye depuis un mois, et depuis huit jours plus de rations. On songe à donner les douanes à une compagnie. Triste aveu d'impuissance de la part du gouvernement! Il paraît qu’elles rendraient par ce moyen 30 pour 100 de plus; mais il y a trop de personnes intéressées aux abus de lPadministration pour en permettre le remède.

On parle aussi de la condition des Indiens du Mexique. Un ecclésiastique français, qui à été plusieurs années curé au Mexique, me donne à ce sujet de tristes renseignements sur loppression des Indiens. Les uns sont corvéables; les autres sont exempls de corvées, mais accablés d'impôts. Le curé nous ayant quittés, M... me dit que les Indiens sont surtout pressurés par les prètres, qui, outre le prix des noces et des baptèmes, leur font donner quelque chose à chaque fête, — etil y a beaucoup de fêtes dans un pays espagnol. Une jeune fille avait perdu sa mère et ne possédait qu'une jument qui lui était nécessaire pour gagner sa vie, Le curé a réclamé la jument, disant que la

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 495 mère de cette fille la lui avait donné pur confession. Î avait déjà fait tout vendre pour payer l’enterrement. M... ajoute que, dans quelques endroits, les Indiens ont chassé ces indignes prètres.

D'autres détails me sont donnés par un Français qui connait bien les !ndiens, car il vit dans l'intérieur du pays, n’ayänt d'autre société européenne qu'un frlandais qui habite dans le même village mexicain, M. Gay est de Toulouse. Le genre de vic qu'il mène n’a rien Ôté à la cordialité et à l'urbanité de ses manières. [ll me raconte comment un pharmacien de Toulouse a pu devenir un agriculteur de Pinota. I lui restait à écouler en partie une pacotille qu'il alläit vendant par le Mexique. On lui parla d’une foire à quelque distance, il s'y rendit. La foire terminée, 1l lui restait encore des marchandises. Il continua à marcher en avant. Arrivé sur une hauteur, il vit à ses pieds le village de Pinola dans une situation qui lui plut, et il lui sembla qu'il aurait plaisir à s'arrêter À et à y passer ses jours. Il s’y est établi en‘effet, et en est à sa seconde femme du pays. Il retourne cu Europe voir sa sœur, et reviendra finir ses jours dans la patrie qu'il s’est choisie, où il a des chevaux, de la chasse, de l'aisance, et mène une vie qu'avec les mêmes ressources 1l ne lui serait pas possible de mener en

Europe. [serait parfaitement heureux s'il pouvait décider quelques compatriotes à le suivre.

M. Gay me donne d'intéressants détails sur le coquillage des côtes mexicaines qui fournit une teinture semblable à la pourpre. Pour appliquer cette teinture, on entre dans la mer avec les fils ou la pièce d’étoffe qu’on veut colorer, on arrache les coquilles du rocher et on teint immédiatement. La couleur qui se montre d’abord est le vert; par l'exposition au soleil, le vert devient violet. M. Gay m'a donné un échantillon d’étoffe teinte par ce procédé. C’est bien la vraie pourpre des anciens, qui n’était point l’écarlate, mais un violet foncé, ainsi qu’on peut l'établir par plusieurs passages des écrivains de l'antiquité". M. Gay a quelques connaissances en histoire naturelle et beaucoup d'intelligence. Il s’emploierait volontiers à des collections d'animaux et de plantes dans un pays où il n'y a guère d’autre Européen que lui.

Un établissement français plus considérable, que vient de visiter un des' passagers et dont M. Levasseur m'avait beaucoup entretenu à Mexico, est la colonie de Ticaltcpec, sur les bords de la Nutla, à une vingtaine de fieues de Vera-Cruz. Là, quatre

‘ Pindare parle des ailes de pourpre de la nuit. Homère donne fréquemment à la mer l’épithète de purpurine; c'est le dark blue sea deByron.

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PROMENADE EN AMÉRIG à. 105 cents de nos compatriotes sont établis dans un pays sain et fertile, où ils cultivent la vanille, le café, le cacao, le sucre sans esclaves et le tabac. Je fume à bord des cigares qui proviennent de Ticaltepee, et, patriotisme à part, je les fume avec assez de plaisir. M. Levasscur, dans sa sollicitude pour cct élablissement français, a demandé au gouvernement mexicain qu’on reliât Ticaltepec à Mexico par une route qui viendrait tomber à Jalapa; il pense que le gouvernement n'aurait qu’à faire les frais des matériaux et à payer les ingénieurs, et que les trois États intéressés par de voisinage au succès de l’entreprise y contribucraient pour le reste de la dépense. Ï faudrait établir un entrepôt de tabac à Vera-Cruz. La régie achèterait une partie de ce tabac: ce serait une charge de retour pour les navires français qui vont au Mexique; ils prendraient aussi du sucre et d’autres produits. IT est impossible de ne pas partager cet intérêt de notre ministre à Mexico pour cette pelite nationalité française qui, sans appui, se maintient isolée et lointaine, et dont la prospérité pourrait augmenter encore.

15 avril.

Aujourd’hui était la journée aux aventures, OE a découvert les montagnes de la Jamaïque, on a vi

des cachalots lancer l’eau de la mer par leurs évents, un beau paille-en-queue blanc a voltigé longtemps au-dessus du bateau entre nous et le soleil; on a aperçu des vaisseaux : depuis plusicurs jours, nous n’en avions pas rencontré un seul, Cette solitude de la mer est triste et a fait admirer la résolution de Colomb s’avançant intrépidement dans ce désert, soutenu par une idée fausse qui devait produire une immense découverte. Le soir, nous sommes entrés dans la rade de Kinoston, principale ville de la Jamaïque. C’est bien ainsi qu'on se figure une cité coloniale : de petites maisons de toutes couleurs parmi des bosquets de palmiers.

Nous descendons à terre vers la tombée de la nuit par une chaleur étouffante La population noire est bruyante et peu respectucuse pour les Européens. Elle jouit assez brutalement de sa liberté. N’importe, j'ai un certain plaisir à voir marcher la tête haute ces nègres qui du moins ne craignent pas le fouet du planteur, et ces négresses qui vous regardent fièrement en passant près de vous. Ici la race noire est chez elle; les Européens sont rares. Un visage blanc semble faire tache.

La Jamaïque est une des iles où l'émancipation a le moins réussi. Les journaux anglais retentissent

chaque jour des lamentations de ses habitants. [l

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anglaises. À Maurice, la production a doublé après l’affranchissement des noirs. À Antigua, la prospérité des planteurs n'a pas été sensiblement troublée, Il paraît que dans les grandes iles, comme la Jamaïque, où 11 ÿ a beaucoup de terre à cultiver, et où par conséquent la terre est à bon marché, on à plus de peine à faire travailler les noirs à la production du sucre. [ls aiment mieux acheter un pelit champ et vivre de son produit, Je ne saurais les blimer beaucoup de cette préférence, quelque désagréable qu’elle puisse être aux colons, car, à la place de ces noirs, je ferais certainement comme eux. De plus, l'état déplorable de la Jamaïque Uent à deux autres causes peut-être, à la législation fondée sur le libre-échange, qui a privé les colonies anglaises de leurs prérogatives commerciales, et surtout à la mesure si inconséquente, mais nécessaire, à ce qu’il semble, qu’a prise le gouvernement de la Grande-Bretagne, et qui admet, sans avanlage pour le sucre produit par le travail hbre, le sucre produit par le travail esclave. Les habitants de la Jamaïque sont en droit de dire à l'Angleterre : Vous émancipez chez nous les esclaves, et vous donnez une prime contre nous aux pays qui en ont encore, pour payer volre sucre moins cher. Est-ce

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