CHAPITRE IV
Kossuth, diminution de sa popularité. — Courtoisie d’un sénateur. — M. Cass. — M. Douglas. — Les partis aux États-Unis. —- Ilistoire de la constitution. — Les divers présidents. — Dangers de l'esprit de conquête. — Avertissement de Channing.
Kossuth est arrivé. Il est descend’: sans bruit à l'hôtel. Il n’est plus question de cette réception enthousiasie de New-York, de cette foule qui restait tout le jour et une partie de la nuit sous ses fenêtres : je viens de passer devant la porte de son hôtel et n’y ai vu personne. La popularité de Kossuth baisse considérablement, Les Américains sentent de plus en plus qu’il serait insensé de renoncer à la poli-
tique de neutralité, qui a été celle de leur gouvernement depuis Washington, pour se mêler, à propos de la Hongrie, des affaires de l’Europe. Je vois que dans cette ivresse de New-York entrait pour beaucoup ce besoin d'excitation, de manifestations bruyantes, qui est le seul amusement vif de la multitude dans un pays où l’on ne s'amuse guère. Ce vacarme est sans conséquence et sans danger : tout cela se borne, comme me le disait un homme d’esprit, à lâcher la vapeur (let out the steam), ce qui, comme on sait, ne cause point les explosions dela machine, mais les prévient. À New-York même, il y a quelques jours, les autorités ont déclaré à Kossuth qu’elles allaient cesser de payer à l'hôtel sa dépense et celle de sa suite.
Au congrès, où il est question de lui, il y a quelque agitation, et les tribunes répondent par des applaudissements aux défis que certains orateurs envoient à l'Europe; mais on crie order, order, ct tout se calme bientôt. Un orateur prend la parole et dit : « Parc qu’on accorde l'hospitalité à un étranger illustre, il ne s'ensuit point qu'on partage ses sentiments et qu’on épouse ses opinions. Ainsi, dans cette chambre, nous sommes très-courtois les uns pour les autres, sans être pour cela du même avis; cette courtoisie ne prouve point, par exem-
ple, que nous partagions les abominables sentiments des abolitionistes. Ce gentleman qui siége près de moi vit très-bien avec ses voisins, et cependant ceux-ci ne pensent pas comme lui. »
Après avoir prononcé ce discours, si modéré sur : fond de la question, mais incidemment si agressif sur un point qui touche beaucoup plus les vraies passions de l’assemblée, l’orateur s’est avancé vers moi. Je m'étais glissé pour entendre dans l’espace réservé aux membres du congrès, j'ai cru qu'il allait m’engager à m’éloigner; au lieu de cela, il m'a obligeamment offert sa place. Il est revenu plusieurs fois pour voter, et, quand il avait voté, il se retirait. J'étais vraiment confus de tant d’obligeance et trèsreconnaissant. J'ai donc figuré, pendant le reste de la séance, parmi les législateurs, craignant seulement, lorsqu'on votait en levant la main, qu’en ne levant pas la mienne, je ne comptasse dans la majorité ou la minorité. Il était d'autant plus important qu’il n’en fût pas ainsi, que, par une tactique concertée probablement d’avance, le nombre de voix pour une proposition concernant Kossuth a été égal au nombre de voix contre la motion.
Îl est visible qu’on s’entend pour éviter de s’engager trop avec Kossuth, tout en conservant pour lui les égards que commandent son malheur, sun
talent, ce qu’il conserve encore de sa popularité, ce qu'impose au congrès sa position d'hôte des États-Unis".
On m'avait annoncé que la séance du sénat serait aujourd’hui intéressante : elle l’a été en effet, encore moins par ce qu’on a dit que par le motif qui faisait parler les orateurs. La plupart des discours que j'ai entendus étaient des professions de foi en faveur du compromis, c’est-à-dire des dispositions législatives qui tendent à concilier le Nord et le Sud. M. Foote et M. Houston, les antagonistes du combat parlementaire de l’autre jour, avaient tous deux parlé dans ce sens. Le général Cass a suivi leur exemp' M. Douglas, député de l'Illinois, est venu faire une protestation pareille et expliquer au sénat comment il n’avait pas voté la loi des fugitifs. 11 est entré, à ce sujet, dans des détails
1 Depuis mon départ, on m'a raconté la réception que lui a faite le sénat. Cette réception donnait quelque embarras. M. de la Fayette, reçu de la même manière, avait été complimenté ofliciellement et avait répondu, ce qui avait parfaitement convenu à tout le monde; mais ce précédent inquiétait : on craignait que Kossuth ne voulüt parler aussi, ct que son discours ne fût compromettant pour le congrès; d’autre part, un manque d’égards envers l'hôte de la nation eût déplu universellement. Voici ce qu’on a imaginé. À peine a-t-il eu pris place dans l'assemblée sur l'invitation du speaker, qu'un sénateur s'est levé et a dit qu'un grand nombre de ses collègucs désirant faire connaissance personnellement avec l'illustre champion de la liberté, le héros hongrois, ctc., il demandait que la séance fût levée
lout personnels : appelé par une affaire à New- York, il croyait être de retour pour voter; contre sun attente et toutes les probabilités. 1l est revenu trop tard; alors il est allé à Chicago, il a bravé avec quelque péril l’opinion très-exaltée en ce quartier-là contre le compromis, il a fait revenir sur sa résolution le conseil de la ville de Chicago. Pourquoi M. Dougias met-il tant d’insistance à expliquer dans tous ses détails la conduite qu’il a tenue en cette occurrence? C’est qu’il aspire à la présidence et que tous les prétendants à ce poste suprême tiennent extrêmement à établir qu’ils sont pour le compromis. Cet empressement général à adopter le programme de la conciliation montre à quel point cette opinion est celle de la majorité des” électeurs : chacun, pour se rendre possible, vient l'arborer successivement, et ce n’est qu’en se plaçant sur cette plate-forme, pour employer le langage parlementaire américain, qu’on peut espérer d’être président l’année prochaine.
M. Douglas est un des hommes dans le congrès dont le discours et l'aspect m'ont le plus frappé. Petit, noir, trapu, sa parole est pleine de nerf, son action simple et forte. Il a eu à parler de lui et l’a fait avec chaleur et convenance. Quelques mots à la fin de son discours m'ont paru inspirés par un sen-
PROMENADE EN AMÉRIQUE. d7 timent vraiment politique. À propos de ce compromis, que tout le monde préconise, il a dit avec raison, ce me semble : « Oui, restons-lui fidèles; mais, si nous voulons réellement servir la cause de la conciliation, n’en parlons pas trop et avec trop de vivacité; attendons qu’elle soit attaquée : alors il sera temps de nous lever et de la défendre. Jusquelà craignons de l’exposer en voulant trop la servir. » Cela était à la fois fin et sincère, habile et vrai. M. Douglas, qu’à cause de sa taille et de son talent on appelle le petit géant de l'Ilinois, me paraît un des hommes de ce pays qui ont le plus d'avenir; il pourra bien arriver au pouvoir quand l'Ouest, qui n’y a pas encore été représenté, voudra à son tour avoir son président. L'esprit de M. Douglas me semble, comme sa parole, vigo‘reux, ardent, ce qui en fait un représentant très-fidèle des populations énergiques qui grandissent entre la forêt et la prairie, dans la portion la plus nouvelle des États-Unis, et qui, déjà riches et puissantes, ont encore en elles, avec la séve du défricheur, la hardiesse du pionnier.
* En parcourant les actes du congrès, il m'en tombe un sous la main qui se rapporte à un homme dont le nom doit être prononcé avec reconnaissance par tout Français et tout Américain; c'est M. Vattemare, qui, par sa persévérance, est parvenu à établir entre la France ct les États- Unis un échange de livres auquel nous devens de posséder à Paris une
5e PROMENADE EN AMÉRIQUE.
C'est peut-être le lieu de dire quelque chose de ce qui divise les deux grands partis politiques des États-Unis, les whigs et les démocrates. D'abord il faut reconnaître que ces deux partis représentent à quelques égards l’antagonisme universel des conservateurs et des novateurs de tous les pays. Cependant je ne crois pas que ce soit là ce qui les constitue. Ainsi les démocrates, progressifs quant à leurs doctrines économiques, puisqu'ils sont partisans de la liberté du commerce, sont consérvateurs et même retardataires par rapport à l’esclavage, auquel le plus grand nombre d’entre eux est moins opposé que la majorité des whigs. D'autre part, on ne peut dire que les uns soient plus favorables que les autres à la liberté, ce qui est une question fort différente de la première. En effet, il y à partout dans les sociétés européennes une querelle entre l'esprit et les intérêts anciens, l'esprit et les intérêts nouveaux. Cette querelle, qui se confond parfois avec celle de la liberté et du despotisme, en est cependant essentiellement distincte, car il est arrivé souvent en Europe que l'esprit an-
collection d'ouvrages sur ce pays pius complète qu'aucune de celles qu'il possède lui-même. Presque à chaque pas que j'ai fait en Amérique, j'ai rencontré des témoignages de la gratitude des Américains pour M. Vattemare; j'aime à placer ici l'expression de la micnne.
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 59 cien favorisait les libertés locales et individuelles, et que l'esprit nouveau tendait à les opprimer. La tradition, représentée par l'Église, par la royauté, par l'aristocratie, a en diverses circonstances défendu l'indépendance des associations ou des individus, et l'innovation, sous la forme d'une assemblée ou d’un despote, a opprimé cette indépendance. A plus forte raison, aux États-Unis, la lutte fondamentale ne saurait être entre le passé et l'avenir, car la tradition y est mère de la liberté, et l'esprit d'innovation ne lui est point contraire. Tout au plus quelques habitudes, provenant de ce que l’Angleterre avait communiqué à ses colonies de son génie hiérarchique, rattachent aux whigs ceux auxquels ces habitudes se sont quelque peu transmises, et les mœurs de l'égalité poussent vers les rangs des démocrates ceux chez lesquels ces mœurs ont plus d’empire; mais, selon moi, ce n’est là que l'accessoire. La principale ligne de démarcation entre les whigs et les démocrates des États-Unis, c'est celle qui sépare deux tendances inhérentes à toute société : la tendance à faire prévaloir l'autorité du gouvernement sur les diverses fractions du corps social ou sur les individus, et la tendance contraire.
Ces deux directions de la politique américaine
étaient très-neltement tranchées dans les deux parlis qui la divisaient durant les années qui ont suivi l'établissement de l'indépendance : les fédéralistes' et les républicains. Ces deux partis ont été remplacés par deux autres, qui, au fond, ont hérité, l'un, les whigs, de l'esprit des fédéralistes, l'autre, les démocrates, de l'esprit des républicains, les premiers inclinant en général à donner plus d’empire au gouvernement de l’Union sur les citoyens des différents États, et les autres à restreindre cet empire. Même au sein des États particuliers, tout ce qui tend à fortifier l'autorité et la loi est appuyé par les whigs, tout ce qui rend l’autorité plus mobile et la loi moins pesante peut compter sur la faveur des démocrates.
La politique des deux partis découle de ces deux principes. Ainsi les démocrates sont en général plus ardents que les whigs à défendre le droit que réclament les États à esclaves de ne pas permettre qu’on s'immisce dans leur organisation intérieure, parce qu’il y a là pour ces États une question d’in-
‘ Il ne faut pas être trompé par les mots. Les fidéralistes américains étaient ceux qui tendaicent à faire prévaloir dans une certaine mesure l'unité gouvernementale, et le Fedéraliste fut écrit pour combattre l'excès de ce que nous sommes accoutumés en France à appeler le fédéralisme. Les fédéralistes d'Amérique furent ainsi nommés parce que leurs adversaires étaient pour une association d'États encore moins furtement liée e1 gouvernée que la fédération.
paruivi tes pla- UD,
les prepire des emit ce par le et
* des
leux plus ré- (tre ure,
Ro°
| in-
icains esure excès isme.
\verée et
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 6l
dépendance individuelle, Les démocrates sont opposés à la protection, dont les whigs sont partisans, parce qu'il répugne aux premiers de reconnaître au congrès le droit, en légiférant sur les matières commerciales, de favoriser ou de contrarier les intérèts particuliers des États. Par la même :sison, les démocrates se sont constamment eflorcés de restreindre le pouvoir du ce:igrès en ce qui touche aux voies de communication à établir dans les différentes parties de l'Union. C'est torjours le principe opposé à celui de centralisation, poussé souvent jusqu'à l'excès dans un pays aussi peu centralisé que le sont les États-Unis. La même défiance de l’autorité, quelle qu’elle soit, fera toujours pencher les démocrates dans chaque État pour toutes les mesures qui limiteront le pouvoir. Ainsi l’ascendant du parti démocrate a presque partout transporté l'élection des juges des mains du gouverni:r dans celles de la législature, puis des mains ue la législature dans celles des électeurs. Il tend à rendre électives toutes les icictions publiques, à en empècher la prolongation ; il tend à établir partout un système de rotation qui, en renouvelant sans cesse l’administration, prévienne, au prix de la stabilité, le danger qu’un pouvoir puisse abuser de sa force et de sa durée. Voilà par où les whigs ct
les démocrates d’aujourd’hui se rattachent en principe aux deux tendances opposées dont les fédérulistes et les républicains furent les énergiques représentants; mais il faut ajouter qu’en fait ces différences sont beaucoup moins prononcées qu’elles ne l’étaient alors, que les deux partis actuels ont plutôt des instincts que des doctrines contraires, que l'ambition personnelle entre pour beaucoup dans leurs luttes. Le plus grand nombre des emplois changeant de possesseurs chaque fois qu’un des deux partis l'emporte, on cherche à faire arriver au pouvoir les chefs de son parti pour arriver avec eux. Rien entre les whigs et les démocrates ne ressemble à la haine qui existe en Europe entre les conservateurs et les révolutionnaires, car aux États-Unis il n’y a qu’une question de plus ou de moins; personne ne veut détruire la constitution, personne ne peut être soupçonné de revenir en deçà, personne ne songe à aller au delà, personne ne veut la monarchie ni l’anarchie. C’est ce qui fait, je crois, la différence des partis en Amérique et en Europe: ceux-ci sont presque toujours secrètement les partis d’un passé que leurs adversaires détestent, ou d’un avenir que leurs adversaires redoutent, du moins on peut les soupçonner de l'être.
Aux États-Unis, les passions politiques s’agitent dans les conditions du présent, nul ne nourrit d’arrière-pensée révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, nul ne suppose de pareilles pensées chez ses adversaires. C'est ce qui fait que, malgré tout le tapage des discours et toutes les violences des journaux, il n’y a pas de véritable haine entre les partis, sauf sur un point, l'esclavage, parce que là il y a réellement quelque chose à détruire ou à conserver. Cette question de l’esclavage est d’un si grand poids, qu’elle opère une scission dans les deux grands partis américains, et fait naître des alliances entre les différentes fractions dont ils se composent. Ainsi aujourd’hui une portion des démocrates sc sépare du reste et s’allie aux ennemis de l'esclavage; parmi les whigs, les uns portent à la présidence le même candidat que les abolitionistes du Nord, le général Scott, et les autres le candidat des États du Sud, M. Webster. |
Ce n’est pas en un jour qu’un certain équilibre s’est établi entre ces deux forces, dont l’une tendait à faire prévaloir le pouvoir du congrès, et l’autre à maintenir l'indépendance des États particuliers. Quelques mois après la déclaration de l’indépendance, le congrès établit ou plutôt proclama unc fédération américaine. L'insuffisance de cette pre-
mière conslilution fat manifeste dans la guerre, et il fallut conférer une sorte de dictature temporaire et sans danger au général Washington. A la paix, les inconvénients de la fédération devinrent plus évidents encore; car, la nécessité de la défense commune n'étant plus là, nul lien solide n’existait entre les États, le gouvernement central n'avait aucun moyen de se faire obéir. En effet, le congrès ne pouvait alors que recommander aux différents États de lui permettre de lever des impôts pour payer la dette publique, ou de faire des traités, et, quand les États ne s’y prêtaient pas, il était impossible de suivre une négociation, comme il arriva pour celle qu'on avait commencée avec l'Espagne au sujet de la navigation du Mississipi.
Il fallait sortir de là. Une convention, composée de délégués des différents États, s'issembla à Philadelphie et forma la constitution actuelle. Cette constitution fut ensuite soumise à des conventions représentatives nommées dans chaque État, qui l’acceptèrent successivement après de longs débats ; ceux de la convention de Virginie sont restés célèbres. En lisant les discours qui furent prononcés à cette occasion, on est stupéfait de voir des hommes éminents poursuivis et troublés de la crainte chimérique que de cette constitution, la plus hbérale
qu’ait jamais vue le monde, sortit une tyrannie sous la forme d’un congrès, et même en tyran sous celle d'un président; mais on s'explique ces craintes exagérées quand on songe que les États appelés à délibérer avaient vécu jusque-là dans une entière indépendance les uns des autres, et se gouvernaient eux-mêmes. Cependant tons finirent par adhérer au projet de constitution proposé par la convention de Philadelphie, et, au lieu d’une fédération sans tête et d’un congrès sans bras, voté à huis clos par quelques hommes pour le besoin du moment, au milieu de la guerre, les États-Unis eurent une constitution acceptée par les délégués du peuple entier, €’est-à-dire par le suffrage universel à deux degrés, ce qui est la seule bonne forme du suffrage universel.
Avec Washington, la politique des fédéralistes prévalut au milieu des plus grandes difficultés extérieures, appuyée sur la fermeté et le bon sens du président, soutenue par le talent et l'énergie d'Hamilton. John Adams continua Washington.
Puis vint Jefferson, qui avait été dans l'opposition sous Washington. Homme différent de la vieille race anglo-américaine et presque semblable à un Français du dix-huilième siècle, esprit très-distingué, mais moins sûr, il posa, sous le nom de nulli- T. I 6)
fication, le droit des États à récuser l'autorité du congrès, et par là jeta les germes d'un conflit qui s’est reproduit depuis, au grand danger de l’Union. A Jefferson succéda Madison, l’un des fondateurs, dans le Fédéraliste, de la politique gouvernementale qai porte ce nom; mais depuis 1l dériva toujours vers le parti contraire, suivant avec mesure Jefferson, dont il était l’admirateur et l’ami. Il écrivit contre son ancien collaborateur du Fédéraliste, Hamilton, les Lettres d’Helvidius, pour contester au président le droit de déclarer la guerre ; il combattit l’acte de sédition et la loi sur les étrangers, mesures conservatrices que Washington obtint du congrès; il admit le droit dangereux de nullification, et enfin devint l'idole du parti démocrate
en faisant la guerre à l'Angleterre, et en la faisant heureusement. Monroe, qui vint après Madison, : avait combattu aussi jusqu'à un certain point la | d politique des fédéralistes. Il appartenait au part $ démocrate; un homme de ce parti pouvait seul d arriver à la présidence, quand la guerre avec l’An- : gleterre et le succès de cette guerre en avaient 0 assuré le triomphe. La double présidence de Monroe j vit expirer le parti fédéraliste, au moins sous son Fe
ancien nom. C'est alors que ceux qui s’y raltachaient commencèrent à adopter la désignation de
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 67 whigs. Ces dénominations des partis américains sont singulières. Le mot fédéraliste y exprimait précisément le contraire de ce qu'il signilia en France pendant la Révolution, et les whigs sont les tories de l'Amérique.
Les démocrates et les whigs, appelés à lutter sans cesse depuis, ne se firent pas unc rude guerre sous la présidence pacifique de Monroe; lui-même avait été démocrate dans l'opposition, et le fut encore un peu après son élection à la présidence, quand par exemple il combattait le droit du congrès à établir des voies de communication et des écoles; 1l le fit du reste sans violence et sans acharnement, car 1l déclara que la constitution devait être amendée sur ce point, et il finit par reconnaître que le congrès pouvait approprier les sommes nécessaires pour ces objets d'utilité publique. L'époque de son administration fut une trêve entre les querelles ardentes des partis, que les passions, excitées d'abord par une constitution à fonder et par le contre-coup des luttes européennes, n’agitaient plus. On appelle ce temps l’ère des bons sentiments, les
jours calmes’. Les démocrates, dans legr sécurité
ct en présence d’adversaires qui semblaient dés: armés, concoururent à des actes qu'ils ont vivement
Halcyon des.
combattus depuis : le rétablissement d’une banque centrale, etun tarif protecteur, Sous Quiney Adams, lils du second président, ancien éériccrate devenu whig modéré, les Ftats-Unis continoirent à sc 16. velopper et à prospérer, sans grande agitation politique au dedans et sans crandes affaires au dehors; mais l'agitation reparut à l'avénement du wénéral Jackson.
Fackson fut, comme je l’ai dit, le par'i démocrate président. Avec l’ardeur d’un homme des forêts, l'inflexibilité d’un homme des camps, l’ascendant d'un général victorieux, Jackson se fit contre le congrès le champion ct le soldat des passions populaires. Appuyé sur ces passions, il empêcha le congrès de renouveler la charte de la banque des États- Unis, que les démocrates regardaient comme un moyen de tyrannie dans les mains de l’État, un privilége dangereux dans les mains des riches, mais que Washington avait fondée, et que Madison avait respectée.
Après la majestueuse figure de Washington, et bien loin au-dessous d'elle, s'élève la figure un peu sauvage, gais grande encore, originalement éneryique, de Jackson. Depuis, nul président ne fut un personnage. On tombe dans le commun et l’insignifiant. Le vieux général Harrison ne fit que passer,
PROMENADE EN AMERIQUE. 69 et mourut, au bout de quelques mois, de la fatigue des poignées de main, inauguration laborieuse de son pouvoir populaire. Tyler, démocrate nommé par une combinaison des whigs contre le Sud, leur échappe, et tombe après sa première présidence, n'ayant plus personne pour allié. Avec Van Buren, la grande question de l'esclavage agite l'Union, et l'affaire du Texas ouvre cette route d'entreprises anbitieuses qui est pour elle un autre danger. Le parti démocrale change de nature; son principe de l'indépendance des États n’était pas un principe d'envahissement, tant s'en faut, car la politique de guerre et de conquête doit toujours fortifier le pouvoir central. En se faisant belliqueux, 11 devient infidèle à ce principe ; il adopte les passions ordi naires aux partis démocratiques dans les autres pays; 1l commence à être révolutionnaire, non au dedans, mais au dehors. Un nouvel ordre de choses Sétablit, où plutôt un élément de désordre s'introduit dans KR politique américaine, À ce moment, le ples élequent, le plus grand, le plus sage entre les ettoyens des États-Unis, le plus inftigable représentant de l'esprit phimiuf de la république, celui en qui sembkat avoir passé quelque chose de l'âme de Washington, M. Clay, fut au moment d'être élu président; mais, signe fâcheux des temps,
au lieu de M. Clay, on nomma un prétendant obscur et médiocre, M. Polk. Grâce aux bizarreries de la destinée, c’est sous ce président de hasard que le territoire des États-Unis s'accrut considérablement au “ord-ouest par son extension dans l'Orégon, et au sud par la conquête du Mexique, conquête dont les résultats furent inimiviises, non pas seulement patou qu'elle mit dans l'Union doux Élats de plis, lont l'un était la Caliloraié, mais parce qu'ell seconda puissamment doux sentiments qui commençaient à naître : le goût de la güerre et l'ambilion des conquêtes, éléments nouveaux, d’où, s'ils
n'y prennent garde, peut sortir la ruine des États-
Unis,
Le premier effet de l'impulsion nouvelle donnée à la politique américaine fut l'électhon d'un président qui dut sa nomination à la part qu'il avait prise à l'expédition du Mexique, le général Taylor, Sa mort, arrivée durant sa présidence, a mis le pouvoir aux mains de M. Fillmore, qui s'est montré fort digne de sa situation inattendue. Modeste, prudent, honnête, M. Fillmore serait peut-être le meilleur candidat pour l'élection prochaine: mais en pense généralement que ni lui ni M. Webster, l’éloquent orateur et whig comme M. Fillmore, ne seront nommés. On croit que les démocrates, qui
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 71 l’emportent dans presque toutes les élections particulières des États, l'emporteront aussi dans l'élection présidentielle. Le courant de l'opinion les porte. On vient de voir que, depuis Jefferson, ils ont eu presque constamment le pouvoir. Il devait en être ainsi, car ils représentent plus complétement que leurs adversaires les sentiments et les défauts de la majorité. Les whigs la modéraient, les démocialés la poussent. Le gouvernement des États-Unis est comme üne locomotive lancée sur un chemin de fer : lle a commencé sa course avec une sage lenteur; bientôt on a chauffé la fournaise, le mouvement s’est accéléré, on va maintenant à toute vapeur, el l'on fait rapidement beaucoup de chemin; mais il arrive souvent dans ce pays que la chaudière fait explosion et que la locomotive sante en l'air. Avis aux Américains.
Depuis un certain nombre d'années, deux diflicultés dominent toutes les autres : l’une est le maintien de l'union entre les États du Nord et les États du Sud, différents de caractère, opposés par les intérêts, surtout en ce qui concerne les questions de tarifs, parce que le Sud est agricole et le Nord industriel, séparés enfin par la terrible question de l'esclavage. L'autre difficulté, c’est de conjurer les dangers que peut faire naître l’extension démesu-
rée vers laquelle l'esprit nouveau et la tentation de leur supériorité entraînent les États-Unis.
La première de ces difficultés, celle qui touche au maintien de l’Union, semble ajournée : le bon sens prévaut sur la passion, et la majorité se rallie aux mesures conciliatrices qu’on appelle le compromis.
La seconde est plus menaçante, surlout en ce qui concerne l’île de Cuba et le Mexique, et la siluation intérieure de ces deux pays favorise encore les désirs ambitieux qu’ils excitent. Les inconvé- à nients d'un empire trop étendu sont évidents. Certainement la forme du gouvernement des États- Unis offre des garanties contre ces dangers, chaque État se régissant lui-même, et par là l’agglomération d’un grand nombre de populations dans les cadres de l'Union étant moins difficile à maintenir que si ces populations étaient administrées par le pouvoir central. On dit aussi avec raison que la rapidité des communications abrége les distances, rapproche et confond pour ainsi dire les points les plus éloignés, et qu’il importe peu que des pays soient géographiquement séparés quand leurs habitants peuvent se visiter en quelques jours et s’é-
RARES me Er 2
Pr
RE
crire en quelques minutes. Enfin on ajoute que les populations les plus diverses sont absorbées rapide-
ee
Le 4
PROMENADE EN AMERIQUE. 75 ment par cette incroyable puissance de fusion et d’assimilation que possèdent les institutions américaines, et qu’elles doivent au principe de liberté. Toutefois ces garanties ne suflisent pas pour rassurer beaucoup d’esprits éclairés contre les périls que peut susciter un accroissement rapide et disproportionné, Le gouvernement central, quelles que soient ses limites, doit exercer une autorité assez grande dans certaines circonstances : pourra-t-il la faire sentir au delà des montagnes Rocheuses et à travers le golfe du Mexique? Malgré les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe électrique, il y aura toujours un peu loin de Washington à Téhuantépec,. Les races européennes, qui fournissent le plus à l'émigration, se fondent, il est vrai, dans la nationalité des États-Unis; mais en sera-t-il de même de ces populations du Sud au sang mêlé, aux habitudes indolentes, populations engourdies ou dépravées par de détestables gouvernements? Les difficultés que les Mormons donnent à cette heure au congrès peuvent cn faire prévoir d’autres, et leur répulsion haineuse de tout ce qui n'est pas eux montre que la puissance d'absorption a ses bornes. Quand certains hommes entrevoient dans l'avenir une division possible des États-Unis en trois confédérations, l’une au NerJ, l’autre au Sud, l’autre
dans l'Ouest, n'est-ce pas augmenter beaucoup les chances de dissolution que d'étendre démesurément le territoire de l'Union? Enfin, ce qui est encore plus grave, cette politique envahissante ne favorise-t-elle pas des instincts funestes à la conservation dela liberté? Ne tend-elle pas à transporter l'amour insatiable du gain—des mœurs privées, où il n'a déjà que trop d’empire, dans ies mœurs publiques, dans la vie générale du pays? Les États- Unis se sont formés sous la discipline de vertus sévères : qu’ils craignent de périr par le relâchement des principes qui ont préparé leur existence indépendante, fait leur force dans la lutte, fondé leur constitution après la victoire! Leur puissance a été dans le sentiment du droit : ils seront perdus le jour où ils auront achevé d'oublier leur origine.
Ces avertissements d’une voix amie auront plus d'autorité dans une bouche plus célèbre, et je vais laisser parler un homme apostolique, dont le nom vénéré est béni de tous, —- l'éloquent écrivain unitairien Channing, qui a mérité d’être appelé le Fénelon de l'Amérique". Channing disait en 1857, à l'occasion de l'expédition contre le Texas et des
* A Letter on ihe Annexation of Texas to the United-States, by Willinm Channing.
PROMENADE EN AMERIQUE 7 projets contre le Mexique : « Si ce pays se connaissait lui-même ou était disposé à profiter de cette connaissance, il sentirait la nécessité de mettre sans retard un frein à la passion qui le porte à étendre son territoire... Nous sommes une nation inquiète, portée aux empiétements, impaliente de: lois ordinaires du progrès... Nous nous vantons de notre accroissement rapide, oubliant que dans la nature toute croissance noble est lente (noble growths are slow). Peut-être il n’y a pas nn peuple chez lequel les liens qui enchainent aux lieux soient si relâchés. Même les tribus errantes sont attachées à un point du sol par les tombeaux de leurs pères; mais les demeures et les tombeaux de nos pères ne nous retiennent que faiblement. Ce qui est connu et familier est souvent abandonné pour ce qui est lointain et inexploré, et quelquelois ces terres inexplorées n’en sont pas moins convoitées, parce qu’elles appartiennet à autrui... On dit que les nations sont gouvernées par des lois constantes comme celles qui régissent la matière, qu’elles ont leurs destinées; que, par une nécessité pareille à celle qui fait écrouler un édifice caduc, les Indiens ont disparu devant la race blanche, et que la race mêlée et dégradée des Mexicains doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière ces
sophismes! H n'y a pas de nécessité pour le crime; il n'y a pas de destinée qui justifie les nations rapaces non plus que les joueurs et les brigands. Nous vantons le progrès de la société; mais ce progrès consiste dans la substitution de la raison et du principe moral à l'empire de la force brute. Il est vrai qu'un peuple civilisé est toujours appelé à exercer une grande influence sur des voisins qui le sont moins que lui; mais ce doit être pour éclairer et améliorer, non pour écraser et détruire. Nous parlons d'accomplir notre destinée! Ainsi disait le dernier conquérant de l’Europe, et la destinée l'a relégué sur un rocher solitaire au milieu de l'Océan, victime d’une ambition qui n’a été en définitive funeste qu’à lui. »
Channing montre ensuite les inconvénients d’un grand empire pour la sûreté et la prospérité des États-Unis : «Nous attirerons en Amérique l'intervention des puissances européennes... Vulnérables sur beaucoup de points, nous aurons besoin d’une force militaire considérable; de grandes armées demanderont de lourds impôts, et feront surgir de grands capitaines. Sommes-nous si las de la république, que nous lui donnions de tels gardiens? La république a-t-clle résolu de périr de ses propres mains? Qui ne sent que, si lo guerre devient pour
Yom
Ve
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 17 nous une habitude, nos institutions ne pourront être conservées! Je ne suis point porté à peindre en noir notre condition morale? je ne désespère pas, je suis loin de désespérer. Parmi des présages menaçants, je discerne des augures favorables, j'aperçois des remèdes et des influences qui peuvent combattre le mal. Je sais que ce qu’il y à de vicieux dans notre système fait plus de bruit et d’étalage que ce qui est sain. Je sais que les prophéties qui annoncent la ruine de nos institutions viennent en général des homines exelus du pouvoir, et que beaucoup de prédictions sinistres doivent être mises sur le compte du désappointement et de l'irritation. Je suis sûr qu'un péril pressant réveillerait esprit de nos pères dans beaucoup de ceux chez qui cet esprit sommeille en ces jours de calme et de sécurité. Je pense qu'avec tous nos défauts une plus grande somme d'intelligence, de sévérité morale, de respect de soi-même, est répandue parmi nous que dans toute autre société. Cependant je suis forcé de reconnaître qu’une corruption qui menace la liberté et nos plus chers intérêts, qu'une politique qui peut donner à ceite corruption un encouragement nouveau et durable, multiplier indéfiniment les crimes publies et particuliers, doivent être signalées comme la plus grande calamité qui nous
puisse frapper. La liberté hvre ses batailles dans le monde avec assez de chances défavorables : n'en donnons pas de nouvelles à ses ennemis. »