Promenade en Amérique [microforme]
Comment pourrais-je ne pas vous dédier un écrit qui est votre ouvrage ? C’est la Démocratie en Amérique qui à fait naître en moi le désir de visiter l'Amérique et m'a aidé à la ci prendre.
+ Chaque jour, chaque heure passés aux États- Unis étaient un commentaire de votre œuvre, une vérification de vos pensées. Les faits particuliers ne sont qu'une traduction des théories
* vraies. Je voudrais que, dans ces impressions LUE P ù ;
1 A M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE
sincères, il m'eût été donné de traduire par mes observations de chaque jour les hautes vérités que vous avez proclamées, comme j'ai essayé, il y a bien des années, de les traduire en vers, dans une épitre inspirée par l’apparition de la seconde partie de votre ouvrage, dans laquelle se trouvent les choses les plus profondes peut-être que vous ayez écrites ; épître amicale, dont je vous demande la per- : mission de vous rappeler un fragment. J'ai 1 cherché à dire après vous, et d’après vous, 3 combien la liberté et l'égalité, ces nobles aspirations de l’âme, sont difficiles à concilier, ‘et combien leur conciliation est nécessaire.
Suivant le cours du Rhin, je vois sur les coteaux ?
A gaüche, à droite, fuir de rapides châteaux,
Hérissant de leurs murs les montueux rivages
Et comme suspendus aux noirs flancs des nuages.
Votre livre me suit, je ne le puis quitter ; ‘ Quel lieu serait plus propre à le bien méditer?
À M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE
Voci, daus ses débris, l'âge aristocratique :
D'autre part, la vapepr cst très-démocratique ;
Je puis couc comparer les deux mondes divers,
Dont, pour votre œil perçant, les secrets sont onverts!
Le vieux monde est là-haut, debout sur ses collines,
Colossal, mais croulant, altier, mais en ruines ;
L'autre est plus bas, il est ici, c'est ce bateau,
Prosaïque, mais fort, mais hardi, mais nouveau!
Oh! que je comprends bien votre mélancolie, Quand, devant ce passé qui chaque jour s'oublie,
Vous contemplez ces temps de force, de grandeur,
Et dont l'humanité paya cher la splendeur !
Mais qui montrent du moins, dans lewrs maux, dans leurs fautes,
Des personnages fiers, des existences hautes ;
Quand l'inégalité Jiait d’un nœud puissant
Le maître héréditaire au serf obtissant ;
Entre les lots humains, alors, point d'équilibre;
Pour cent déshérités un seul est fort ct libre.
Pareil, en son orgucil, à ces gothiques tours,
Aires d’aigles, souvent, hélas! nids de vautours.
Celui-là vit, du moins, d’une énergique vie,
Tyran sans maitre et chef de la plèbe asservie;
S'il opprime, il protége en lui la liberté, -
A des aïeux et songe à sa postérité.
Délivré du souci qui tous nous importune,
RS SERRE ere
vu A M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE.
Il n'use point £a vie à créer sa fortune,
L'instinct de la durée occupe chaque esprit,
Pour elle l'on travaille, on bâtit, on écrit,
On n'est pas lout entier dans le moment qui passe, Et l'homme, an sein du temps, occupe plus d'espace!
Vous ne regroltez point ce passé condamné,
Car votre esprit sait trop dans quel siècle il est né. Vous savez, noble ami, que l'égalité règne ;
11 Ja faut accepter, qu'on l'aime ou qu'on la craigne; Dans son chemin sanglant, après Lant de combats,
Le genre humain vainqueur ne reculera pas.
Et d’ailleurs, sur un fait qu'on déclame ou qu'on glose, Quand il s’agit de tous,.le nombre est quelque chose. | \ L'autre ordre, à quelques-uns, devait sembler très-beau ; { Sur le nombre il pesait, humiliant fardeau !
Quant à moi, ces vieux temps me plairaient fort, en somme, Si tout le monde alors était né gentilhomme!
Aussi vous proclamez bien haut l'égalité, Cette fille du temps, de la nécessité,
Ce flot qui chaque jour élargit son rivage, Cette religion qui grandit d'âge en âge,
Dogme qu’au Golgotha le martyr immo'é {
1 Les Pères ont appelé le Chnist le premier martyr,
A M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE
Comme un secret divin au monde a révélé, Mais, au pouvoir nouveau qui gouverne la terre,
Ami, vous adressez une parole austère :
Que le sultan du jour par d’autres soit flatté ;
De vous il entendra du moins la vérité.
Oui, vous avez raison, tout semble se dissoudre,
Car les fois sont de sable et les mœurs sont en poudre; L'ancien monde n'est plus, l'autre n'est pas encor. Comme ces grands oiseaux dont le puissant essor Suivait votre vaisseau sur la mer Atlantique,
Loin de lu vieille Europe, et loin de l'Amérique, Dans l'espace égarés, lassés, battus des vents, Chancelaient éperdus sur les déserts mouvants;
Ainsi nous chancelons, battus par les orages,
Sur l’abime flottants, loin de tous les rivages.
Quand la foule imprudente en détourne son œil, Pilote vigilant, vous signalez l’écueil !
Vous nous dites : Craignez de nouvelles risères ; Craignez de ne pas être aussi grands que vos pères; Les nations n’ont plus, pour le maintien des droits, : Ces familles, ces corps, qui résistaient aux rois ; Tous, étant isolés, sont faibles, sans défense ; L'isolement peut-il fonder l'indépendance ?
Dans les cœurs fatigués de désordre et de hruit,
Il se fait un grand vide, une cffroyable nuit.
Toute âme se dessèche au vent de l'égoïsme,
A M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE
Qui peut l'abandonner, cadavre, au despotisme. Ah! c’est le mot fatal qui vous remplit d’effroi; Oui! que cet ennemi s'appelle peuple ou roi, C'est lui qu'il faut surtout relouter et combattre; Car vous n'élevez pas la voix pour nous abattre, Car vous ne voulez pas, prophète désolé,
Vous asseoir et gémir sur le monde ébranlé.
Ce n'est point pour glacer, mais armer les courages,
Que vous nous dépeignez, dans vos plus belles pages, Ce despoie, oppresseur des fils de l'Union,
Qu'on nomme multitude ou bien opinion ;
Qui blesse les cœurs fiers, courbe les âmes viles, Rampant dans leur orgueil, superbement serviles; Qu'’adorent à genoux des tribuns courtisans,
. Qui se repait d'erreur, de mensonge et d'encens! A Ou que vous nous montrez, au sein de nos conquêtes, 4 Cet absolu pouvoir qui menace nos têtes. 1 Non pas l'œil sombre et dur, le bras souillé de sang, E. Mais Je bras désarmé, l'œil louche ct caressant, : Énervant par degré toute force virile; | Qui, sourdement aclif, mortellement habile,
Tuteur des nations, les voudrait soulager
Du soin de se régir et de se protéger,
Et qui, croissant toujours dans l'ombre et le silence, S'étendrait sur l'État ainsi qu'un piége immense! Pour conjurer ces maux nés de l'égalité,
A M. ALEXIS DE TOCQUEVILLE
Aimez, nous dites-vous, aimez la liberté !
Ah! c'est là la grandeur de votre œuvre immortelle, A son culle épuré d'être vraiment fidèle,
De ne la pas confondre avec les passions
Que soulève le flot des révolutions ;
De voir en elle une arme, un remède héroïque,
Au danger qui menace un temps démocratique!
Vous voulez rendre un cœur à ce siècle abattu
Et de la liberté lui faire sa vertu!