‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 2 sur 76 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Notif du voyage. = Fanny Kemble. — Départ. — Haute opinion qu'ont les Américains de leur pays. — Nuances sociales. — Ce qu’on appelle une révolution aux État-Unis. — Les juges élus par le peuple. — Traversée. — Arrivée à New-York. — Premier aspect de cette ville. — De New-York à Boston. |

Quand on a parcouru l’Europe du nord au midi et mis le pied dans les deux autres parties de l’ancien monde, quand on a étudié l’antiquité en Grèce, en Italie, en Égypte, — le moyen âge et les temps modernes en Scandinavie, en Allemagne, en Espagne et en Angleterre, — le monde musulman, dont le caractère dominant est l’uniformité, au

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que chose d’entièrement nouveau, je crois qu'il faut aller en Amérique, du moins tant que la Chine ne sera pas ouverte et que la lune ne sera pas accessible. Voilà pourquoi je vais m'embarquer aujourd’hui à Southampton pour les États-Unis. Ce départ surprendra peut-être un peu les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans d’autres pérégrinations, dont le motif se rattachait à la littérature ou à l’érudition ; à ces lecteurs assez bienveillants pour se souvenir de mes travaux, je répondrai qu'après avoir contemplé les monuments des sociétés du passé, j'ai été tenté d'observer dans son progrès une société nouvelle. Il était curieux sans doute de chercher à déchiffrer, sous des hiéroglyphes de quatre mille ans, une civilisation presque effacée ; il ne l’est pas moins peut-être de chercher à lire, dans les traits d’une civilisation encore jeune, ce qu’elle sera un jour. Les prodiges de l’industrie humaine, appelée à changer rapidement la face du globe, ne doivent pas être méprisés, quelque admiration que méritent les statues de Phidias et les vers de Dante ou d’Homère. Or, de notre temps, il s’est formé ou plutôt il se forme une société à laquelle un immense avenir semble promis. Nulle part sous le soleil une plus grande activité n’est déployée dans le champ de la civilisation nouvelle. J’ai été tenté

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de donner à mes yeux et à non esprit ce spectacle après tant d’autres spectacles. Ajouterai-je que le beau livre de M. de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique et les entretiens de lillustre auteur, qui veut bien m'appeler son ami, ont encore excité mon désir en l’éclairant ? Dirai-je enfin que, sur ce continent utilitaire, à travers la fumée des usines et des locomotives, j'ai entrevu, pour les curiosités du savoir, quelques antiquités sur les bords de l'Ohio et sur le plateau mexicain; pour les plaisirs de l’imagination, une poétique nature, la chute du Niagara, les palmiers des tropiques ? Je m’arrête ; j'en ai dit assez pour m’excuser d'écrire, si, en finissant, le lecteur me pardonne d’avoir écrit.

Southampton, 27 août 1851.

Hier j'étais à Londres, dans le palais de cristal. Je viens d’assister à l'exposition universelle, le premier fait vraiment universel dans l’histoire des hommes. Oui, c’est la première fois, depuis le commencement du monde, que les hommes font quelque chose en commun, que tous les peuples se réunissent dans l’unanimité d’une même entreprise, sans distinction de patrie, de race ou de croyance : événement mémorable et prophétique, car il an-

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nonce et inaugure, pour ainsi dire, l'unité future du genre humain.

Aujourd’hui je vais quitter l'Angleterre pour les États-Unis ; je vais aller contempler dans toute la liberté de son action cette puissance de l’industrie, dont j'ai admiré à Londres les résultats cosmopolites; mais, avant de laisser derrière moi le rivage de l’Europe, je demande la permission de raconter une rencontre que j'ai faite et qui a été pour moi une piquante et gracieuse anticipation de l’Amérique.

Dans le waggon qui m’a amené de Londres à Southampton, ainsi qu’un Américain très-distingué, M. Théodore Sedgwick, avec lequel je vais m’embarquer, se trouvait une dame anglaise, qui accompagnait la mère et la sœur de M. Sedgwick. Cette dame me frappa tout de suite par la fermeté de son langage et le tour original de son esprit : c'était Fanny Kemble, dont le capricieux et poétique volume sur les États-Unis, vrai livre de jeune fille, m'avait charmé, et, bien qu’un peu sévère pour les mœurs américaines, m'avait donné pour la première fois l'envie de faire le voyage que je fais aujourd’hui. La nièce de M"° Siddons a sur le front, dans le regard, dans tout l'ensemble de sa personne, un reflet de Melpomène. Bien des choses se sont passées

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. s] depuis qu’elle écrivait ce qu’elle appelle aujourd'hui ses impertinences sur les mœurs américaines ct ses courses à cheval au bord de l'Hudson, et les vers charmants que ces lieux lui inspiraient. Quoiqu’elle ait emporté de tristes souvenirs du pays qu’elle avait choisi, elle comprend mieux aujourd’hui les avantages sociaux de ce pays, où, me disait-elle, on a le sentiment que personne ne souffre de la misère autour de vous; mais elle paraît refroidie sur les beautés naturelles qu'il peut offrir. Pour moi, je m'en tiens, sous ce rapport, à ses 1mpressions de vingt ans.

M. Sedgwick, avec lequel j’ai le bonheur de faire la traversée, est un avocat et un jurisconsulte éminent de New-York; il a toute la vivacité d’esprit et tout l’entrain qu’on attribue à nos compatriotes. Du reste, en vrai voyageur américain, il ne se presse

t Un autre hasard de voyage , encore plus heureux, m'a permis de connaître et d'apprécier davantage celle qu’une étoile favorable me fai-. sait rencontrer celle fois à Rome, auprès de sa sœur, madame Sartoris. Je serais bien ingrat si je ne donnais un souvenir reconnaissant à nos promenades dans la campagne de Rome, qu'animait un enthousia:me si vrai pour cette région ircomyarable. Sept à huit personnes, qui s’étrient «hoisics, allaient deux fois toutes les semaines dans les lieux les plus piltoresques ct les plus célèbres, tantôt se livrer à des gaictés d'en‘ant, tantôt éprouver les plus hautes admiratiens de l'art, qu'nd, après que sa sœur nous avait fait ent-nére, avec celle voix que l'Angleterre a applaudie, un air d'Hændel, madame Kemble déclamait en grande trasédicune, cevaut-cette nulure sublime, un morceau de £haksp:are,

point, regarde tranquillement sa montre, et déclare que nous avons encore un quart d'heure pour nous rendre à bord, comme s’il s'agissait d’aller de Paris à Saint-Cloud. Les dames ne sont pas plus agitées que lui. En effet, nous arrivons à temps, et au bout de deux heures nous sommes sur le Franklin, parti ce matin du Havre, et qui attendait à Cowes, dans l’île de Wight, la correspondance de l’omnibus à vapeur de Southampton. Nous ne partirons pas ce soir, parce qu’il y a du brouillard. Cette prudence chez un capitaine américain m'étonne ; mais M. Wooton est un officier aussi sage que hardi. Pour tempérer l’audace naturelle

aux marins des États-Unis; le capitaine d’un bateau à vapeur de cette compagnie doit avoir 28,000 dollards à bord, environ 150,000 francs.

En mer, 28 août.

Je me suis levé avant que le bâtiment fût en marche. Tout à coup les roues ont commencé à tourner, et nous voilà en route pour l’Amérique.

Tandis que nous longionsl’îlede Wight, un Américain m'a dit : «C’est à peu près comme Long-Island, en face de New-York. » Le premier trait de caractère que je remarque sur ce bâtiment, où la

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grande majorité des passagers appartient aux États- Unis, c’est l'occupation constante et la glorification perpétuelle de la patrie. L'Amérique est l'idée fixe des Américains * la conviction de la supériorité de leur pays est au fond de tout ce qu'ils disent; on la retrouve même dans l’aveu de ce qui leur manque. Ainsi chacun a soin de me prévenir que je ne dois pas m'attendre à trouver dans une société nouvelle les raffinements des vicilles sociétés de f’ancien monde : rien de plus sensé; mais dans cet empressement à m’avertir de ce qu’il ne faut pas chercher aux États-Unis, je reconnais les précautions d’un patriotisme inquiet, toujours en défiance des jugements de l'étranger. Ces précautions ressemblent assez aux avertissements d’un auteur invitant, dans sa préface, à ne point chercher dans son livre des qualités qu’il ne serait pas fâché qu’on y découvrit. Les Américains diraient volontiers de leur pays, né d'hier : Nous n'avons mis qu'un quart d'heure à le faire. Il est vrai qu’il serait souverainement injuste de leur répondre avec le misan-

thrope :

...Le temps ne fait rien à l'affaire.

Je n’entends guère articuler de louanges directes des États-Unis, mais je ne sais comment il arrive

que, dans tout ce qu’on en dit, ils se trouvent toujours avoir l'avantage. Les farines françaises sont excellentes, mais les farines de Virginie sont encore meilleures ; les huîtres qu'on mange aux États- Unis sont supérieures à toutes les huîtres. Ce sont de petits faits qui viennent se placer naturellement dans la conversation, à titre de renseignement, et dont on vous laisse tirer la conséquence. Je ne saurais me défendre de la pensée que c'est un chagrin pour les habitants des États-Unis de ne pouvoir prétendre qu'un Américain a découvert l'Amérique. Du reste, ce sentiment de prédilection pour leur pays n’a jusqu'ici rien d’offensant ni d’agressif; j'ai plaisir à le voir percer sans cesse. Les occasions qu’il saisit pour se produire peuvent me faire sourire, mais en somme il m’'inspire de l'estime pour le peuple américain. En France, surtout depuis quelque temps, nous faisons trop bon marché de nous-mêmes, nous sommes trop dénués d'illusions sur notre propre compte. [Il vaut mieux, pour une nation, se respecter et même s’admirer un peu trop que se dénigrer à plaisir et se prendre philosophiquement en pitié".

(1) Cependant on ne peut souscrire à tous les éloges qu’il plait parfois aux Américains de se donner. M' Wipple a établi dans des lectures publiques, données il est vrai aux États-Unis, que les vertus principales de scs compatriotes étaient, en premicr licu, l'habileté ; en second licu, là

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Sur ce bâtiment, je trouve déjà l’occasion d'observer comment le principe d'égalité se combine avec les inégalités que l'éducation et les habitudes tendent inévitablement à établir entre les hommes. Parmi les passagers, nul n’a de titre ou de rang fixe; mais il arrive tout naturellement qu'il se forme des associations entre les personnes dont la condition sociale est analogue. Il y a une table où se trouvent réunis le fils et la fille du gouverneur de l'État de New-Jersey, M. Sedgwick et sa famille, un planteur de Virginie dont les manières et la tournure sont tout à fait européennes, et qui, avec sa jeune et charmante femme, vient de visiter l'Italie, la Grèce et Jérusalem. Des négociants de la Nouvelle-Orléans se sont assis à une autre table, des Français qui vont en Californie à une troisième : il n'existe aucune séparation absolue entre ces différents groupes, rien n’empêcherait ceux qui font partie de l’un de se mêler à l’autre; mais cela n’arrive point, ct je commence à comprendre comment des mœurs démocratiques peuvent ne pas entrainer nécessairement un pêle-mêle universel.

générosité; en troisième lieu, l'héroïsme. La première de ces qualités s’accorde micux que les deux autres avec le talent qu’il accorde à l'Américain de faire entrer dans sa tête la cervelle des autres peuples pour faire arriver leur argent dans s1 pocl:e,

On parle beaucoup politique autour de moi; j'écoute avec un grand empressement ces conversations : elles roulent rarement sur les intérèts généraux de l’Union, presque toujours sur les intérêts particuliers des différents États dont la fédération se compose, et qui, comme on sait, ont chacun leur code et leur gouvernement. En ma qualité de Français, il m’est arrivé de demander comment tel ou tel point de droit, tel ou tel détail de l’adminis tration, étaient réglés aux États-Unis; on me demandait à mon tour duquel des vingt-trois États je voulais parler. I] y avait quelquefois vingt-trois réponses à ma question. Les hommes, fort éclairés du reste, que je consultais me paraissaient connaître surtout la législation et l’organisation politique de leur État; bien qu’un esprit analogue pénètre dans toutes les parties de l’Union, les diversités sont grandes. L'indépendance et la vie propre des États, en tout ce qui ne touche point à l’intérêt universel de la fédération, sont un des premiers traits qui frappent un Français dans les institutions américaines.

Un autre résultat de ces institulion:. c’est la rcilité avec laquelle elles peuvent Cire modifiées sans secousse et sans danger. J’entendais sans cesse parler de conventions et de révolutions auxquelles plu-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 11 sieurs personnages présents avaient pris une part active. Chez nous, ces mats réveillent des idées terribles. Aux États-Unis, le jour où l’on veut changer quelque article de la constitution d’un État, on s'adresse à la législature, qui propose ln réunion d’une convention. Le peuple consulté prononce que la convention sera convoquée. La eonstitution amendée par celle-ci est soumise à la ratification du suffrage populaire. C’est ce qu’on appelle ici une révolution.

Une de ces révolutions a changé dans l'État de New-York l'organisation judiciaire, et ce changement a été imité dans plusieurs autres États; il consiste à faire nommer les juges par les électeurs. C'est une application bien étrange et bien extrême du principe de l'élection que de faire voter ceux qui doivent être pendus pour la nomination de ceux qui doivent les pendre, d'autant plus que les juges ainsi élus ne le sont que pour un temps, et pour un temps assez court. Il me paraît impossible que eette mesure n’ait de grands inconvénients, ou au moins n’offre de grands dangers. Voilà le droit sacré de rendre la justice, ce droit qu’on doit s’efforcer de maintenir dans une région supérieure aux passions politiques, tombé dans leur domaine et devemu le prix du combat, la proie du vainqueur.

On me répond par cette expression transsortée da langage de la mécanique dans l’idiome politique des États-Unis : it works well, cela fonctionne bien. On m’assure que les choix ont été jusqu'ici excellents, que le discernement populaire a décerné la magistrature aux meilleurs jurisconsultes. Je n’en pense pas moins que ce mode d'élection est un empiétement du suffrage universel sur ce qu’il serait le plus important de lui soustraire, que cette magistrature précaire n’a ni la majesté ni la force convenables, et que les États qui n’ont pas encore essayé de cette révolution feront bien de ne pas l’accomplir.

” Tout en recueillant ces renseignements et bien d’autres de la bouche des hommes les plus compétents, en m’iniliant par eux aux secrets de la société singulière que je vais visiter, je n’oublie pas la mer ct le ciel. Je passe de longues heures tantôt à l’avant du bâtiment, m’enivrant de la brise, plongeant mon regard dans cette étendue si courte pour les yeux, mais que ma pensée déroule devant moi Jusqu’aux rivages de l’Amérique; tantôt à l'arrière, suivant du regard l'allée verdoyante que trace le sillage du vaisseau. Je ne trouve point que la mer offre un spectacle monotone, comme on le dit souvent : elle change à chaque instant d'aspect, de

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couleur, de physionomie. Cette puissance formidable a le charme du caprice : tantôt sombre et troublée, tantôt calme et radieuse, la mer est tour à tour d’azur, d’émeraude, de plomb fondu, d'huile, d'encre ou d’or. La vie de bord ne m'ennuie point. Je vais de groupe en groupe, comme on va le matin À Paris d’un salon dans un autre. À deux pas sont la solitude, la rêverie, l’immensité. En présence de cette immensité, les enfants jouent sur le pont; la partie jeune de la société rit et danse gaiement, tandis que le ciel se rembrunit et que l'Océan commence à gronder. Enfin, après onze jours de cette vie de conversations, de lectures, de promenades même, car le pont du Franklin ferait une assez belle allée de jardin, nous approchons du nouveau continent, ayant franchi mille lieues presque sans nous en apercevoir. Avant d'arriver, un brouillard épais nous enveloppe : ce sont les brumes de Terre- Neuve, qui s'étendent jusqu'ici et qui sont formées surtout par la condensation de la vapeur exhalée de l’eau plus chaude qu’entraîne vers le nord le grand courant maritime appelé gulf-stream. La machine s'arrête, et, si elle recommence à marcher, on sonne une cloche pour avertir les bâtiments qui pourraient nous heurter. Le capitaine et le pilote s’évertuent à percer du regard ces ténèbres; elles se

dissipent enfin. Nous entrons dans la rade de New- York, qui, quoi qu’on en dise autour de moi, ne ressemble point à la rade de Naples, mais qui n’en est pas moins une rade magnifique, et le Franklin vient, à l'embouchure de l'Hudson, toucher le quai que bordent à perte de vue une foule d’autres bäliments à vapeur. Nous sommes en Amérique.

New-York, 7 septembre,

Avant de mettre pied à terre, et tandis que nous attendons nos bagages, nous apprenons l'issue de

l'expédition de Cuba; elle a échoué, Lopez a été

pris et exécuté. Ces nouvelles nous sont données par un jeune cocher de fiacre auquel M. Sedgwick me recommande après avoir causé un moment politique avec lui. Je quitte le bateau, chargé de lettres de recommandation, comblé d’invitations cordiales pour toutes les parties des États-Unis; je n’ai pas lieu de me plaindre jusqu'ici.

Il est vrai que je n’ai pas trouvé les cochers américains aussi aimables que les gentlemen. Celui qui * parlait si bien sur les affaires de Cuba, et qui devait me conduire à l’hôtel d’Astor pour un demidollar, a exigé le double. Jai fait ce que j'aurais fait en Europe, j'ai demandé en arrivant ce que je

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devais donner. Deux messieurs étaient au bureau; je me suis adressé à l’un d’eux en lui montrant ma lettre de recommandation pour le propriétaire de l'hôtel. Je dois dire qu’on n’a pas eu l’air de faire la moindre attention à ma lettre, et que l’un des deux employés, sans me répondre, a remis un dollar au cocher avec une facilité qui eût été pleine de bonne grâce s’il eût tiré l’argent de sa poche. Bientôt le tam-tam, qui remplace la cloche du dîner ici comme à bord, m’a averti d’aller m’asseoir à une table d’hôte de deux cents couverts; je n’ai eu aucune peine à me placer; on ne se précipitait point sur les plats. Suivant l’usage universel aux États-Unis, on buvait de l’eau glacée. Un menu qu’on imprime chaque jour était placé près de chaque convive, et, sur un signe, on était servi par des garçons qui ne manquaient point d’empressement, quoique, ignorant l'usage américain, j’eusse négligé de stimuler leur zèle en donnant d’avance un pourboire à celui qui, dès lors, se charge spécialement de votre personne. En revanche, on ne donne rien pour le service en partant. Le diner n’a pas été long, mais il ne m’a pas semblé démesurément rapide. On était très-silencieux : ce silence n'élait interrompu que par les bouteilles de vin de Champagne, dont les bouchons sautaient en l'air;

mais je n’ai pas un tel goût pour les conversations de table d'hôte que j'en aie beaucoup regretté l’absence. |

Je ne connais pas de plus grand plaisir cn voyage que d’errer au hasard dans une ville inconnue. Chaque ville, en effet, a sa physionomie, son air, et jusqu’à ses bruits particuliers. Ici cet intérêt est plus vif encore. Arrivé depuis quelques heures en Amérique, cette nouvelle ville est en même temps pour moi un nouveau monde. Je suis longtemps la Large Rue (Broadway), et, au mouvement des voitures et des omnibus, je pourrais presque me croire à Londres, dans le Strand. Je marche pendant unc heure entre de beaux magasins. Broadway, c’est la rue Vivienne de New- York; mais cette rue est beaucoup plus longue que l'avenue des Champs-Élysées. Ce vacarme, cet éclat, font un singulier effet quand depuis onze jours on n’a vu que les flots. Je cherche un quartier moins étourdissant; je longe les bords de l’Hudson. Ici c’est une autre agitation, un autre bruit : les ateliers où l’on construit les machines à vapeur retentissent du fracas des marteaux. Sur le fleuve passent et se croisent les bateaux à vapeur qui le montent ou Île redescendent. Une très-vive lumière éclaire celte scène, pour moi nouvelle. Mon premier cou-

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cher de soleil en Amérique est bien américain : c’est à travers des mâts, et par-dessus des chantiers, que je vois l'astre étincelant disparaître dans un ciel d’or. Suivant alors des rues silencieuses, je crois retrouver l’ancienne petite ville hollandaise, aussi calme, aussi flegmatique que la ville américaine est aclive et ardente, et dont Washington Irving a raconté si drôlement l’histoire imaginaire : . les trottoirs en brique, les arbres qui bordent les rues, aident à l'illusion de la Hollande. Puis je rentre dans la partie animée de New-York ; je m’arrête devant un magasin comme il n’en existait pas dans le Nouvel-Amsterdain, comme il n’en existe peut-être ni à Londres ni à Paris; le Petit Saint- Thomas est éclipsé. Je viens de compter cinq étages et soixante-quinze fenêtres. Je n'étais pas seul à admirer; en me retournant, que vois-je? deux sauvages en grand costume, le visage peint, des plumes sur la tête, là, au milieu de cette foule, dans cette rue, devant ce magasin! les propriétaires naturels du sol, devenus étrangers sur ce sol, et presque aussi dépaysés dans la patrie de leurs ancètres que le serait un Chinois dans les rues de Paris! Toute l'histoire des deux races est là. Le plus redoutable chef indien, dans ses forêts, aurait moins frappé mon imagination par sa présence, m'aurait

moins donné à réfléchir et à rêver que ces deux badauds du désert flânant dans la grande rue de New- York.

Je rentre; il y a un concert dans l'hôtel. Je m’endors, la fenêtre ouverte, au bruit de la musique, au murmure d’une eau jaillissante, par un clair de lune napolitain.

Je reviendrai à New-York; mais je suis pressé d'aller voir la ville qu’on dit la plus intellectuelle des États-Unis, Boston, et l’université de Cambridge auprès de Boston. Trois ou quatre steamers partent aujourd’hui; j'en prends un au hasard. Un domestique noir, en me remettant les numéros gravés sur de petites plaques de cuivre qui doivent me servir à réclamer mon bagage, a soin de les glisser adroitement dans ma main sans la toucher. Ce procédé peut avoir ses avantages, mais il fait faire une réflexion pénible sur le rapport des deux races.

Le bateau à vapeur côtoie une rive bordée de vaisseaux, couverte de magasins, d’entrepôts, dont

l’aspect n’a rien de poétique, mais qui parlent à

l'imagination par leur étendue et par leur nombre. Combien tout cela représente de volonté, d'activité, de puissance! À droite, je ne vois d’autres bâtiments que des hôpitaux, des prisons aux murs gris, à l’air triste et froid, nécessités sévères de la

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4 | galeries et des palais. En attendant, j’ai ce soir la

© nature à contempler. Depuis l'Égypte, je n’ai pas 7 vu un semblable coucher de soleil. Même en Italie, # on ne trouverait point ces teintes enflammées et

0 sanglantes. A l'horizon, je découvre en face de moi

7 une fournaise d’où jaillissent des traits de feu et des lignes d'ombre. Bientôt la fournaise devient un volcan au cratère de nuages lézardés de lignes rouges, puis le cratère semble se briser et faire explosion dans le ciel. Voilà ce qu’est la lumière à cette … époque dans l'Amérique du Nord.

| Ces bords ne sont pas assez élevés et assez hardis pour être pittoresques; mais le pittoresque n’est | pas tout, la grandeur est quelque chose, et la grandeur n’est pas absente, surtout quand, dépassant au clair de lune une foule de bâtiments à | voiles qui semblent fuir comme des fantômes, on se représente les mêmes eaux alors qu’elles bai- 1 gnaient des forêts séculaires, et n’avaient vu que la pirogue de l’Indien glisser à l'ombre de ces 4 forêts, au lieu d’être labourées, comme aujourd'hui, par les roues bruyantes de ce char triomphal de l’industrie et de la civilisation. Je salue: celle puissance de la vapeur, qui est l'âme de la

société américaine, en répétant ces vers prophétiques de Darwin :

« Bientôt, à vapeur encore indomptée! lon bras trainera la barque paresseüse ou poussera le char rapide, ou bien portera un chariot aérien, déployant ses ailes et fuyant à travers les champs de l'espace. »

Une partie de la prédiction reste encore à accomplir; mais la réalisation de la première semble un garant de l’accomplissement de la seconde.

Sur le bateau j'ai remarqué, ce qui est assez aristocratique, que les passagers des secondes n’entrent dans la salle du souper que lorsque les passagers des premières sont assis. En revanche, voici qui est très-démocratique : après le souper, j'ai demandé un verre d'eau à un garçon; celui-ci, sans répondre, m'a montré un verre, à deux pas, sur la table, avec un geste d’une incomparable majesté.

À moitié route, on quitte le bâteau à vapeur pour le chemin de fer. Dans cette partie du trajet, j'ai commencé à faire connaissance avec le caractère américain. On a passé d’un waggon sur un autre. Moi, avec ‘e laisser aller de mes habitudes européennes, je suis arrivé sans me presser au moment où l’on venait de détacher les deux waggons, ct où ils commençaient à s’écarter l’un de l’autre.

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out le monde avait déjà passé du premier sur le “1 second; j'ai sauté; mais, dans celte opération, ma 4 | redingote s’est accrochée au waggon que je venais 7 de quitter. L'homme qui les séparait s’est mis à “Uics rapprocher, et, parlant ‘vivement, mais sans 4 élever la voix, m’a commandé l'exercice . « Sautez 27 en arrière! — Attendez! — Sautez en avant! » #4 Du reste, ni une explication, ni une excuse, ni un 4 | reproche. Il me semble que ce petit incident offre 0 un frappant exemple du sang-froid et du laconisme des Américains. Plusieurs fois déjà j'ai cru voir

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comme une exactitude militaire transportée dans

les habitudes de la vie civile. Souvent les domestiques qui apportent les plats arrivent au pas, les 7 déposent, à un signal donné, sur la table, y placent © ensuite les assiettes en exécutant un mouvement | uniforme et mesuré, puis les couteaux et les four- 4 chelles, qui retentissent en même temps comme des crosses de fusil frappant simultanément la | terre. ei tout se fait avec ponctualité, précision, : rapidité; nul n’a de temps ni de mots à perdre.

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