‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 24 sur 76 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un village d'Iroquois chrétiens. — Génie des langues américaines.

Tout près de Montréal est le village de Canguawhaga habité par des [roquois chrétiens. Dans ce village réside depuis quarante ans un curé nommé M. Marcou, qui est comme le chef de cette petite communauté. Aujourd'hui il n’est pas facile de rencontrer des sauvages établis chez eux et non mêlés avec les blancs, à moins d’aller du côté de l’Orégon ou au delà du Mississipi, vers la chaîne des montagnes Rocheuses. Un village iroquois est donc une bonne fortune pour un voyageur, même quand, comme celui de Canguawhaga, il est chrétien. Le costume des hommes est assez semblable au vête-

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 147 ment des paysans canadiens, mais celui des femmes est mieux conservé; elles parlent leur langue, et mème en général, ne parlent pas français. Si j'ai cu le chagrin, en entrant dans le village, de surprendre les descendants du peuple ‘: plus puissant et le plus redoutable de ces contrées jouant au bouchon, en revanche j'ai eu le plaisir d'acheter des mocassins à des Jroquoises qui ne pouvaient me parler que par interprète, et de voir une d’elles porter son enfant attaché üans ui berces:1 qu'elle tenait verticalement, ainsi qu’eût pu faire la belle Céluta. L'iroquois est un langa:" fort doux ce: qui produit sur l'oreille à peu pris ia même impression que le grec moderne. En entrant chez M. Marcou, j'ai pu

sn en juger en écoutant une Canadienne qui venait le

Le consulter sur une affaire d’argent, car il est le conmé sciller de cette petite colonie, dont il est le père. tite M. Marcou m'accueille avec sa bonté ordinaire, eh” bien connue des voyageurs français. 1] me donne se sur les p:p"\lations indigènes du Canada quelques re-

détails assez curieux. Chaque tribu, me dit-il, a ses noms propres, tous significatifs : les noms de ceux qui meurent sont donnés aux enfants. Une tribu trouverait très-mauvais qu’un sauvage d’une autre tribu prît un de ces noms, son patrimoine et son héritage. Certains traits de mœurs contrastent sin-

gulièrement avec l’ensemble des sentiments et des coutumes de ces peuples. On sait que parmi eux la femme est la servante de son mari, porte les fardeaux et le gibier, etc.; eh bien, la mère est, à quelques égards, plus que le père dans la famille iroquoise. Non-seulement les enfants appartiennent à la femme, mais ils suivent l’oncle maternel plutôt que le père lui-même. Les Iroquois sont passion nés pour la musique; ils chantent très-mal, mais ils aiment beaucoup à chanter (cela se voit quelquefois même chez des peuples très-civilisés). On leur permet de chanter dans leur langue le Credo, le Pater, l’Agnus Dei pendant la messe, qui se dit el latin. Îls viennent à l’église chaque jour pour la prière du malin et la prière du soir, et le dimanche pour les offices, .enveloppés dans leurs couvertures blanches. J'ai vu près de l'autel deux arbres ornés de rubans et assez semblables aux arbres de Noël auxquels on suspend, en Allemagne, les étrennes destinées aux enfants. Ces Indiens sont eux mêmes de grands enfants. Ils avaient, comme tous ceux de leur race, la passion de l'eau-de-vie : la tempérance préchée par le père Schniky, qui est le Matthews du Canada, les à beaucoup améliorés. M. Marcou est très-content du gouvernement anglais. Ilne lui déplait pas d’avoir un souverain pro-

des IX la farst, à mille nent lutôt sion mais quels). On Credo, se dit pour la liman- S COueux ararbres ne, les às sont omme de-vie ; qui est liorés.

ent anin pro-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 149 testant, les souverains catholiques étant parfois disposés, dit-il, à toucher à l’encensoir.

Ce qui m’intéressait surtout, c'étaient les travaux de M. Marcou sur la langue iroquoise. Dans l’histoire comparée des idiomes humains, l'étude des langues américaines doit tenir une grande place. On avait cru d’abord que l'Amérique du Nord était couverte d’une foule de populations parlant des langues entièrement différentes, ce qui était difficile à concilier avec la ressemblance assez grande de leurs traitsetl’analogie plus grande encore de leursmaœurs et de leurs croyances religieuses. Cette unité physique et morale et cette extrême variété de langage semblaient incompatibles, Cependant il faut reconnaître que le même fait se produit ailleurs. Quoi de plus semblable pour les yeux qu’un Chinois et un Tartare? Et pourtant il est certain qu'entre la langue chinoise ct le mongol ou le mantchou, il n°y a pas la plus légère analogie. Le même phénomène, tout inexplicable qu’il est, pouvait se présenter en Amérique ; mais un examen plus approfondi des langues de ce continent a montré que tous les idiomes de l'Amérique du Nord, et quelques-uns de ceux qui sont parlés dans l’Amérique du Sud, offraient cette particularité remarquable, que, souvent fort différents pour les mots, ils avaient des grammai -

Pis, Ha = PRET RE RE cie Re , PR

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ù PROMENADE EN AMÉRIQUE.

res analogues. On dirait des métaux divers jetés dans le même moule. Ce n'est pas non plus un fait très-facile à expliquer; mais il est certain et peut s’accorder avec une parenté de race, malgré la diversité des vocabulaires, diversité matérielle, extérieure pour ainsi dire, tandis que l'identité de la grammaire est essentielle et fondamentale. Les mots sont la matière, la grammaire est la forme mêtrne

du langage et de la pensée. Ce qui diminue un peu l'importance du résultat et empêche d’y voir un argumeñt décisif en faveur de l'unité des races américaines, c’est que, dans des pays bien éloignés de l'Amérique, on a trouvé des exemples très-semblables de ce génie grammalical qu’on pourrait croire

propre au Nouveau Monde, et qui consiste à exprimer un grand nombre d'idées par un seul mot, à avoir pour chaque groupe d’idées un mot parliculier. Cette classe de langues, qu’on a nommée polysynthétique, n’est point propre au continent américain. On rencontre quelque chose d’analogue sans sorir de la France, dans le basque, et aussi dans les idiomes finnois du nord de l’Europe, enfin, diton, dans plusieurs idiomes africains, comme celui des nègres wolofs. Cette nature des langues polysynthétiques ou ultra-synthétiques n’est donc pasun fait local, mais semble platôt résulter d’un état peu

jetés | fait peut a diextéde la mots 1ème | peu in araméés de nblaroire xpriot, à licuse poamée sans dans à, ditcelui

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 151 avancé de civilisation dans lequel l'analyse est sans puissance pour décomposer l'expression et la pensée. On voit que le problème est difficile et curieux, et qu'une conversation avec M. Marcou sur l'iroquois pouvait avoir son intérêt.

M, Marcou a composé une grammaire iroquoise et un dictionnaire 1roquois, malheureusement encore inédits. Comme je demandais à un excellent prètre du séminaire de Québec pourquoi ces importants travaux n'étaient pas publiés, 1l me répondit : «M. Marcou craint que les Anglaïs ne s’en servent pour traduire la Bible, comme ils ne Font déjà fait que trop. » M. Marcou, malgré ce danger, consentirait, je erois, à publier ses ouvrages sur l'iroquois, s’il trouvait moyen de le faire en France, et si quelqu'un à Paris pouvait en surveiller J'impression. Ce respectable ecclésiastique a bien voulu parcourir avec moi sa grammaire. Ayant fin peu étudié des langues analogues à l’iroquois, je saisissais assez rapidement les bizarreries compliquées qu'il présente, ct j'ai eu la joie d'entendre M. Marcou me dire : « Vous êtes grammairien. »

Voici ce qui m'est resté de plus saillant de cette inspection à première vue. — L'absence de l’analyse et de l’abstraction est ce qui caractérise l'iroquois comme les autres langues de la même fa-

mille. Ainsi il n’y a pas d’infinif'. L'infinitif, c’est l’action abstraite, indéterminée; il faut tourner par que je; au lieu de dire je veux aimer, il faut dire je veux que j'aime. Ce qui est assez remarquable, c’est qu’il en est exactement de même dans le grec moderne”. En se dépravant, la langue d’Homère, est tombée, sous ce rapport seulement, au niveau d’un idiome sauvage. La puissance d’abstraction d’où résulte Pinfinitif, et à laquelle l’iroquois ne s'est jamais élevé, le grec l'a perdue dans l'usage vulgaire.

Cette même impossibilité d'isoler l’idée abstraite, de l'exprimer autrement que dans telle ou telle relation, modifiée de telle ou telle manière, fait qu'on n’emploie jamais l'adjectif seul°. La qualité qu'il exprime n’est conçue qu’inhérente à un sujet. On ne peut dire bon, mais un homme bon, une plante bonne, ctc.

L'iroquois, comme les autres langues de même famille, étonne par une richesse surabondante de

‘ Ilen est de même dans le pokonchu, p:rlé par les Indiens de Guatemala, à l'autre extrémité de l'Amérique scplentriona'e, ? On dit que l'intinitif est également remplacé par le subjonctif dans . le jargon parlé par les tribus crrantes connues en France sous le nom de bohémiens.

:3 l'ar suite du même principe, dans la langue delaware, on ne peut pas ire père, mais scu'cment mon père, {on père, son rère, cle.

ate-

dan:

m de

tpas

formes grammatirales. Outre le verbe actif et passif, il y a le verbe fréquentatif, qui exprime la répétition d'un acte, le verbe réfléchi, le verbe réciproque, le verbe corrélatif, par lequel on fait entendre qu'on va au delà d’un lieu ou qu’on s'arrètera en deçà, ce qui, par parenthèse, doit rendre difficile d'annoncer en iroquois le projet d’un voyage dont on ne sait pas bien le terme, surtout pour ceux qui, comme moi, cont sujets à changer d'avis sur la route. En revanche, une autre forme verbale fort commode pour les esprits mobiles signifie qu'on prend une résolution opposée à celle qu'on à prise précédemment. Par une troisième, on désigne une chose comme cessant d'exister; c’est le contraire de l’idée que nous rendons par devenir. Je ne sache pas qu’une autre langue offre une semblable ressource grammaticale; elle serait excellente pour traduire ce vers de Voltaire sur l’eucharislie :

<a va

Allore un Dicu caché sous un pain qui n’est plus.

Tous les noms peuvent se transformer en verbes el donner naissance aux diverses formes que Je viens d’énumérer et à d'autres encore, et toutes ces formes sont susceptibles de se conjuguer de cinq manières différentes. On ne saurait imaginer une

langue plus compliquée que celle que parle un petit Jroquois. Ïi à faliu à M. Marcou un travail de toute la vie pour se rendre cornple de cette complication que le sauvage, à qui } usage enseigne sa langue, ne soupçonne pas. De plus, il résulte de lag :lomération des radicaux qui s’altèrent en se combinant des composés d’une extrême longueur. Un seul mot irequois vest dire : je donne de l'argent à ceux qui sont arrivés pour leur acheter encore des habits avec cela. Ce mot n’a que vingt et une lettres là où nous employons dix-sept mots, ce qui montre que les radicaux sont contractés ou apocopés. Il y a en sanscril des mots aussi longs. Une des langues les plus parfaites et l'idiome d’un des peuples les moins développés se ressemblent donc jusqu'à un certain point par cette faculté de former des mots interminables, tandis que les formes de verbes fréquentalifs, réfléchis, réciproques, sont analogues à ce que présentent les langues sémiliques et surtout l'arabe. Toutes les ressources grammaticales semblent exister en germe dans le chaos des langues sauvages.

J'aurais longtemps écouté M. Marcou, qui me rappelait les anciens missionnaires des forêts de l'Amérique; je le quitte à regret et avec une vênitable émotion. Je traverse le fleuve à la nuit, dans

PROMENADE EN AMÉRIQUE. [NE un canot conduit par des froquois qui parlent entre eux dans leur langue. Il ne tient qu'à moi de me croire de deux cents ans en arrière; mais l'illusion ne serait pas de longue durée. Le canot des froquois me conduit au bateau à vapeur sur lequel je vais par le Saint-Laurent gagner le lac Ontario. Je dis adieu au Canada avec une certaine tristesse; 1 me semble abandonner de nouveau la France. Heureusement j'ai en perspective là chute du Niagara.

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