‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 23 sur 76 · ITS PROMENADE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

ITS PROMENADE EN AMÉRIQUE

les sauvages chrétiens se réfugiaient en temps de guerre. Nous avons visité ensuite l'établissement des sœurs grises; enfants, vieillards. malades, tout est soigné avec la plus active charité par cinquante sœurs dans cet établissement, qui contient quatre cents personnes. Ce qui m'a frappé, c’est l'air de sérénité, de bonheur et même de gaicté des religieuses. Ces saintes sont aimables comme des enfants. Puis je me suis rendu au diner qu’on donnait à M. Lafontaine. Traité avec v.ne distinction qui s’adressait à ma qualité de Frençais, j'ai été placé à côté du héros de cette fête patriotique. Les deux races, représentées par ce qu’elles ont à Montréal de plus respectable, fraternisaient franchement. M. Morin, que l'opinion désigne comme devant succéder dans le ministère à M. Lafontaine et y continuer sa politique, présidait le banquet. Î proposait les toast, mêlant à ses paroles pleines de cordialité quelques trai!s narquoïs de vieille gaieté irançaise, puis traduisait en anglais ce qu’il avait di. d'abord dans notre langue. Les discours ont été prononcés, les uns en anglais, les autres en français, et tous étaient inspirés par un sentiment de conciliation. Un seul orateur n’a pas caché sa préférence pour les États-Unis, qu’il a fait valoir aux dépens du Caneda. On l'a laissé dire. M. Lafontaine

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 159 a parlé en homme politique. M. Cartier, qui porte avec honneur le nom du célèbre Malouin, premier explorateur du Canada, s’est exprimé avec une chaleur toute bretonne. M. Loranger, jeune avocat de Montréal, a prononcé un discours très-amusant à propos du toast aux dames. On m’a fait l’honneur de désirer que je répondisse à celui qui était adressé aux hôtes. L'expression très-simple d’une sympathie bien vraie a été accuellie avec une faveur que je devais à ma qualité de compatriote. C'est ainsi du moins qu'il me semblait être aceueilli, et quand, près avoir remercié l'assemblée de vouloir bien permettre à un étranger de prendre la parole dans cette solennité nationale, j'ai ajouté, ce qui pourra sembler singulier à mes lecteurs de Paris, «si un l’rançais peut étre étranger au Canada, » les bravos m'ont prouvé que ce sentiment n'était pas seulement dans mon cœur. Ce qui

m'a le plus frappé, c’est l'effet qu’a produit le nom de Montmorency, ce nom, ai-je dit, le plus frança’- de l'aristocratie francaise. Alors, dans cette assemblée libérale et démocratique, d'unanimes

acclamations ont salué le symbole de la vieille pa-

trie. Rien ne m’a mieux montré combien le culte

des souvenirs nationaux s’est conservé fidèlement

au Canada.

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Je m'arrètcrais bien volontiers plus longtemps dans cctte autre France; malheureusement l'hiver approche, je ne veux pas ètre surpris par la neige et les glaces. Je vais donc remonter le Saint-Laurent cc traverser le lac Ontario pour atteindre Niagara et l'ouest des États-Unis; mais je m'arrêterai dans un village habité par des Ironuois chrétiens. Ce village est peu éloigné de Montréal. Ainsi aujourd’hui parmi des Français, demain chez les Iraquois.

Pendant que je prononçais un speech à Montréal, l'Institut voulait bien entendre dans une de ses séances publiques une ode sur le Temps présent, qui n'est peut-être pas trop déplacée dans un royage, et surtout dans un voyage aux États-Unis ; on en jugera.

ODE SUR LE TEMPS PRESENT Luc à la séance publique annuelle des cinq Acrdémics, le 25 octobre 1521. Voyageur à travers l'espace, Voyageur à travers le temps,

Changeant et d'idée ct de place, Pareil à ces débris flottants

Que le torrent sinueux pousse

a ° Contre le roc ou sur la mousse,

d Qui vont d'un bord à l'autre bord;

30 Pareil à l'oisean qui voyage

u- D'ile en ile, de plage en plage,

a- Toujours vole, et jamais ne dort :

O1 Dans les temples grecs ou gothiques

1S. Tour à our il me plait d'errer.

u- Ages nouveaux, siècles antiques, Tour à tour j'aime à respirer

di L'esprit qui sort de vos ruines, Sombres tableaux, beautés divines!

al, Lisaut Homère au Parthénon,

bus É Dans l’Apennin suivant le Dante, Ou rèvant, sous la nuit ardeute,

nt, | Près du colosse de Menmon.

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is ; Ou bien mon active pensée Va parcourir d'autres déserts,

À De ses courses jamais lassée, Sondani de nouveaux univers, L'abime infini de l'histoire Comblé de douleurs et de gloire, Ces autres abimes sans fond, Où chaque siècle en passant sème : Foi, doctrine, erreur ou système,

Que de nouveaux siècles défont.

Comment dans ma route isolée Cesserais-je ainsi de marcher?

A quoi mon âme désolée

Pourrait-elle encor s’atlacher?

'ROMENADE EN AMÉRIQUE.

Je n'ai point d'épouse ou de frère;

J'ai perdu ma mère et mon père,

Ma sœur et mes autres parents :

Cenx qui m'aimaient, douleur suprême!

Je les vis s'en aller de même,

Et se fermer des yeux mourants.

Au sein de cette vie étrange

Qu'on raille et qu'on ne comprend pas, Qui toujours fuit et toujours change Parmi tant d'efforts et de pas,

À terre appliquant mon oreille, J'écoute le temps qui sommeille, Comme sommeillent les volcans; J'écoute le bruit de la foule,

Roulant comme la vague roule

Sur les ténébreux océans.

Dans les villes et les campagnes, Chezle grand et chez le petit, Dans le chalet, sur les montagnes, Dans l'atelier qui retentit,

Dans le salon doré qui tremble, Dans la mansarde qui ressemble Aux sombres cachots de l'enfer, Ou bien à ces plombs de Venise Qu'un renom lugubre éternise, Brülants l'été, glacés l'hiver ;

J'écoute le sage et le prêtre, Les confiants, les effrayés,

Et le savant qui dit: Peut-être, Et le douteur qui dit : Croyez!

Et comment vous croirai-je, apôtre D'une foi qui n'est point la vôtre?

Ou vous, lribuns, qui nous offrez, Pour guérir une âme sceptique,

Votre délire dogmatique

Et vos rêves désespérés”?

Oh! je le vois bien, tout chancelle, Tout craque jusqu’au fondement ; Il se fait de l'âme immortelle Comme un évanouissement :

Dieu s’évapore au fond de l'âme, Creuset durci qui perd sa flamme.

Tout semble confus et brisé, L'antique esprit n’a plus d’empire ; Un monde qui fat grand expire, Vieillard caduc, malade, usé.

Mais non, le monde est jeune encore!

C'est son habit qui seul est vicux.

Le couchant annonce l'aurore, L'homme retrouvera les cieux ;

Car les formes sont passagères :

Ce sont des larves mensongères

Que l’éternelle vérité,

Alors qu'on pense la contraindre, Trop puissante pour s’y restreindre, Brise de son immensilé.

Vous qui prêchez la lettre morte, Intcrrogez plutôt l'esprit ; La feuille meurt, le vent l'emporte; Mais l'arbre éternel refleurit.

Vous souMez sur les os arides, Vous voulez repeindre les rides Du front sénile de Janus :

Regardez sa face nouvelle, Et que ce regard vous révèle Les destins encore inconnus!

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Oui, ces destins sont sous un voile Que nul mortel n'a soulevé :

Le genre humain cherche une étoile ; Il cherche, mais n’a rien trouvé.

Des préjugés héréditaires,

Des fantômes humanitaires,

Le salut ne saurait venir.

Ah! trouvez, pour sauver le monde, L'idée iguorée et féconde

Qui dort aux flancs de l'avenir!

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Quand je ne verrais point cette heure, Hélas! si tardive à sonner,

Attente d’une ère moilleure,

Je ne veux point l’abandonner !

Malgré l'utopie insensée,

Au culte saint de la pensée

Je ne dirai jamais adieu ;

Car je crois à la Providence,

À la raison, à l'espérance; * Je crois en l’homme comme en Dieu.

Vous donc, amants de la nuit sombre, Et vous qu'éblouit le soleil, Poursuivez le jour faux ou l'ombre Dans un aveuglement pareil,

Et combattez sans vous entendre, Pour attaquer ou pour défendre ; Les uns élancés loin du port

Sans gouvernail et sans boussole; Les autres, qu'épouvante Éole, Vainement crampounés au bord.

Sans le savoir, vers l’invisible Vous allez, conduits par le ciel ; Dans vos efforts pour l'impossible, Vous travaillez pour le réel.

Le genre humain dans tous les âges À marché parmi les orages,

Et, trop retenu, trop poussé,

Ainsi que les mondes eux-mêmes, Entre deux puissances extrêmes Éternellement balancé.

Celle-ci vers le centre presse La matière inerte qui dorl ; Elle est pesanteur et paresse,

Et tend au repos, à la mo:(.

L'autre mettreit les corps en poudre, Si son effort pouvait dissoudre

Le ciment dont ils sont pétris,

Et son explosion rapide Sèmerait dans l’espace vide La poussière de leurs débris.

Mais le Dieu qui leur donna l'être Les dirige du haut des cieux,

Et de leur discorde il fait naître Un mouvement harmonicux.

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Nul globe ne tombe en poussière, Et les astres, dans leur carrière, Ne furent jamais arrètés :

Roulant sous l'éternelle voûte, L'univers suit en paix sa route

À travers les immensités.

Sorrente, 7 mars 1851.

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