CHAPITRE Il
Aspect de Boston. — Souvenir de la Révolution. — M. Ticknor. — Les puritains d'autrefois, les unitairiens d'aujourd'hui. — Un adversaire de l'esclavage.
Boston, 10 septerabre.
Le chemin de fer qui m'amène à Boston suit pendant quelque temps une rue de la ville. Les enfants courent près des por'ières de nos waggons, et les habitants, debout devant leurs portes, nous regardent passer. On est loin des précautions européennes : point d'hommes sur la route du train, le bras tendu, tenant un signal. lei, lorsqu'un chemin de fer traverse un autre chemin, en général il n’y a point de barrière; seulement on sonne une cloche au passage du train, et un écriteau avertit les passants de faire attention quand la cloche sonnera. Si un passant ne fäit pas attention ou ne se presse pas assez, si une vache se trouve sur la voie, il arrive un accident. On met dans le journal un article
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niquent ensemble par une plate-forme ; de chaque
avec ce titre en grosses lettres : Horrible catastrophel et il n’en est que cela. Les waggons sont très-peu confortables ; il n’y a point de seconde classe, chacun s'établit dans de longs omnibus attachés à la suite les uns des autres, et qui commu-
côté est une banquette à deux places, au milieu un sentier étroit et un poêle de fonte. Les dossiers des banquettes ne sont pas assez élevés pour qu’on puisse appuyer la tête. On n’a ni sécurité ni commodité; mais il y a trois mille lieues de chemins de fer aux États-Unis. Ces chemins traversent des forêts où il n’existait naguère que des sentiers d’Indiens. Si on était plus difficile et plus exigeant, on attendrait encore les chemins de fer, qui, malgré leurs imperfections, sont, il faut en convenir, plus commodes que les sentiers d’Indiens.
Boston ressemble plus à une ville anglaise que New-York; on y trouve un grand nombre de rues d’un aspect tranquille et retiré ; mais la ville n’a rien de sombre ni de puritäin. La brique rouge des maisons est plus gaie que la brique noire de Londres. L’entourage des portes et les marches par lesquelles on y arrive sont communément en granit. Très-souvent les maisons font saillie par une sorte de demi-cylindre, ce qui rompt l’unifor-
mité des façades. Les colonnes de grès rouge, les jalousies vertes et les cheminées blanches, égayent le regard. Devant la plupart des maisons, on voit un peu de verdure, des arbustes et quelques fleurs. Cependant le vieux puritanisme n’est pas mort: je
lis dans le journal d’aujourd’hui que deux jeuncs
garçons ont élé condamnés à l'amende pour avoir joué au bouchon le dimanche.
Dans la promenade publique, une affiche avertit que les infractions aux règlements de police seront punics plus sévèrement le jour du Seigneur que les autres Jours. Ceci me semble très-caractéristique. Partout ailleurs, les délits que l’on peut commettre dans un jardin public, contre les gazons et les fleurs, sont punis uniquement pour empècher qu’ils ne se multiplient : ici, ils sont envisagés au point de vue de leur criminalité morale. Il est naturel alors que cette criminalité soit plus grande les dimanches, et que, par suite, les punitions soient plus fortes.
Cette promenade est très-agréable. C'est un parc planté sur un terrain incliné; vers le milieu est une petite élévation d’où l’on voit la mer. Un jet d’eau énorme s'élève du milieu d’un bassin en forme de croissant. Cette pièce d’eau est le reste d'un petit lac caché autrefois dans l'épaisseur de la
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PROMENADE EN AMERIQUE. 25 forèt primitive, dont a fait partie un vieil orme qui existe encore, et qu’on entretient religicusement, C'est un bel arbre que l'orme américain, avec son tronc blanc jusqu’à une certaine hauteur, son feuillage élégant qui retombe, il rappelle à la fois le chêne et le bouleau. Michaux l'appelle le plis magnifique végétal de la zone tempérée. Dans la promenade publique de Boston, on bat des tapis, corame dans celle de New -York on séchait du linge. Le peuple est chez lui, il fait son ménage. L'autre extrémité de Boston a un caractère tout différent : c’est le quartier commercial. Là est le mouvement, l'activité : c’est la ville nouvelle des États-Unis à côté de la vicille ville anglaise.
Après lout ce qu'on a écrit sur le sans-gène des habitudes américaines, j'ai été surpris qu'un policeman m'ailinvité à éteindre mon cigare. A Boston, il n’est pas permis de fumer dans la rue. C'était, il faut bien le reconnaître, le Français qui était le barbare.
Quoi qu’on en dise, il y a des souvenirs en Amcrique, au moins l’on n’y oublie pas la lutte pour l'indépendance. En 1840, une colonne a été élevée sur l’une des hauteurs de Boston, avec cette noble et touchante inscription : « Américains, tandis que de cette éminence votre vue se promène sur
une contrée fertile, sur les merveilles d’un commerce florissant et sur les asiles du bonheur social, n'oubliez pas ceux qui, par leurs efforts, vous ont assuré ce bonheur. » Il y a même des légendes sur ce passé encore si voisin. Dans le parc, on montre la place où était l'arbre de la liberté, le père de tous ceux du continent, qui fut détruit par les Anglais en 1775, et, dit-on, en écrasa un en tombant. Cette grande maison, d’un aspect singulier, avec son toit pointu, ses nombreuses fenêtres, son air d’un autre temps, c’est Faneuil-Hall, lieu célèbre dans l’histoire de la révolution par les délibérations patriotiques dont il fut alors le théâtre, et qu'on appelle le berceau de la liberté. On pourrait donner ce nom à la ville même de Boston. C’est d'ici que partirent ces miliciens qui poursuivirent si rudement les troupes anglaises dans les prés de Lexington, premier combat livré pour la cause de l'indépendance. La ville est dominée par les hauteurs de Bunker-Hill, sur lesquelles s’élève un monument commémoratif de la résistance que ces troupes novices y opposèrent aux soldats anglais. On à placé dans le monument l'ingénieux appareil imaginé par M. Foucaut, pour rendre sensible le mouvement de la terre; un autre appareil semblabie existe près de Boston, à l'université de Cam-
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bridge. Cette double reproduction d’une expérience curieuse semble indiquer qu’on cherche à se tenir ici au courant des travaux de l’Europe.
On voit à Boston le lieu où est né Franklin, et où fut la boutique dans laquelle il commenca, en faisant des chandelles, cette carrière qu’il termina après avoir agrandi le champ des connaissances humaines, après avoir élé à la mode dans les salons de Paris, et concouru, ce qui vaut mieux encore, à fonder l’indépendance de son pays.
Franklin est un personnage à part dans l’histoire des États-Unis. Homme de science, de raisonnement pratique, de philosophie positive, bien que né à Boston, il est entièrement étranger à l'élément puritain de la Nouvelle-Angleterre. Philosophe du dix-huitième siècle, par la direction de son esprit il a été le lien de l'Amérique nouvelle et de l’Europe. Les autres hommes de la révolution, Washington à leur tête, avaient beaucoup de type anglais. Il est moins marqué chez Franklin : Franklin aurait plutôt quelque chose de l'esprit français, s’il n’était parfaitement Américain.
Jde vais commencer le cours de mes visites et de mes conversations. Aux États-Unis, ce qui est intéressant, ce ne sont pas les monuments, mais les institutions et les hommes. J'irai donc étudiant les