‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 38 sur 76 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Monuments d'un peuple inconnu. — Les Allemands aux États-Unis. — Un coin de la forêt primitive.

23 septembre, Chilicothe.

Pour aller de Cciambus à Chilicothe, on prend une diligence. Je suis bien aise de savoir par expérience comment l’on voyage aux États-Unis autrement qu'en chemin de fer, ne serait-ce que pour mieux sentir les bienfaits et être pus indulgent aux inconvénients de ce mode de transport. La diligence que je prends est assez propre à le faire valoir et à le faire regretter. C’est un véhicule mal fermé par des rideaux de cuir. La route est mau-

vaise et les cahotem”nts très-rudes. J’admire plus que je ne les envie ceux qui ont parcouru ce pay avant l'établissement Ces chemins de fer. Il y a vingt ans, on ne voyageail pas autrement que je n’ai voyagé cette nuit. Cette incommodité tombe pour moi assez mal en ce moment, où j'aurais besoin de repos; mais il faut bien aller à Chilicothe, où j'espère trouver des monuments indiens et la collection d’antiquités de M. Davies.

Malheureusement pour moi, M. Davies est à New- York. Je m'adresse à son beau-père, qui, avec une nolitesse parfaite et un empressement très-aimable, me prête le livre de son gendre pour m’orienter dans mes recherches, et me met en rapport avec un jeune médecin allemand au fait des localités environnantes, et qui a plusieurs fois accompagné M. Davies dans ses excursions archéologiques. M. Rominger, à qui je procure le plaisir de parler allemand et de parler de l'Allemagne, me reçoit avec beaucoup de cordialité et m’emmène dans son cabriolet visiter plusieurs de ces grands tertres et de ces vastes travaux de défense qui attestent l’existence d’une population plus nombreuse et d’une race plus puissante que celles qu’on a rencontrées dans la portion de l'Amérique du Nord occupée aujourd’hui par les États-Unis. Sur une immense

5 #3 re = en c : " 5 : s ve ass + coter ete ere —— ser … m dé De eh de mme sm il ad ï F 5

étendue, depuis les grands lacs jusqu’au delà du Mississipi, on a trouvé des fortilications en terre fort : ‘asidérables et des tertres contenant une classe d’antiquités d’un caractère tout particulier, et qui ne ressemble à aucune autre. Je n'ai vu encore, dans les collections de Cincinnati, qu'un petit nombre de ces'antiquités, des poteries, des figures d'animaux remarquablement sculptées, etc., et je remets, p°ur en parler, à l’époque où j'aurai visité la collection de M. Davies, qui est comme lui à New-York. Quant aux tertres et aux enceintes, dont les unes paraissent avoir été des enceintes religieuses, et les autres étaient certainement des for- Ufications, j'en ai vu plusieurs aux environs de Chilicothe : elles sont quadrangulaires ou circulaires, et forment toujours des cercles et des carrés parfaits. Il est de ces enceintes cärrées qui ont plus de mille pieds sur chaque côté ‘. Celles qui ont été construites dans un but de défense sont entourées d’un fossé extérieur. Le rempart qui est en dedans du fossé est le plus souvent en terre. Cependant on a trouvé aussi des murs composés de pierre, et quelquefois ces pierres paraissent avoir élé apportées d’assez loin *. Ce sont des travaux considérables

! Ancient Monuments of the Valley of Mississipi, by Davies and Squiers, 51, 40.

* Ibid., 11, 23,

qui supposent une population trop abondante pouf avoir pu vivre autrement que par l’agriculture, ct que les races faibles et rares découvertes par les premiers explorateurs de ces contrées n'auraient pu exécuter. De plus, 1l est certain que ces constructions et les tertres artificiels qui les accompagnent remontent à une époque plus ancienne. Quelques-uns des arbres qui les couvraient ont été coupés, et, en comptant les couches annuelles des lroncs, on à reconnu que plusieurs d’entre eux étaient âgés d'au moins huit cents ans'. Comme ces arbres n'élaient probablement pas nés sur le dernier en date de ces monuments, on peut sans exagération donner à ceux-ci un millier d'années, el par conséquent une origine bien antérieure à la découverte de l'Amérique. Les enceintes que j'ai vues élaient carrées ou rondes ; mais il existe dans d'autres parties de la vallée de l’Ohio des élévations en terre auxquelles on a donné la forme d'animaux, L'une d'elles représente un grand serpent de cent cinquante pieds de long avec un œuf au-devant de sa tête. Cette figure est d’autant plus curieuse, que quelque chose de semblable se voyait en Angleterre auprès du fameux monument de Stone-Henge, dans la plaine de Salisbury. En rapprochant de ces faits 1 Lycll, Travels in Am., t, I, 29,

le rôle que le serpent a joué dans les anciennes religions de l'Orient, M. Squiers, collaborateur de M. D’ ‘es, a formé un système historique sur le culte u serpent. M. Squiers mc paraît confondre, come beaucoup d’autres auteurs de systèmes mythologiques, des choses entièrement différentes. Les faits en eux-mêmes n’en sont pas moins curieux et les rapprochements moins singuliers.

Mais, à part tous ces rapprochements, il demeure établi qu’une classe de monuments tous de même origine, renfermant des antiquités de même sorte, s'étend sur un espace de plusieurs centaines de licues dans l’ouest des États-Unis, atteste la présence, dans cette immense région, d’une race supérieure à toutes les races indiennes de ces contrécs et remonte à une époque” antérieure d’au moins six cents ans à la découverte de l’ Amérique. Cette race aentièrement disparu et n’a laissé d’autres vestiges d'elle-même que ces monuments gigantesques, pareille à ces oiseaux et à ces lézards dont l'espèce est perdue et dont l'existence n’est attestée que par les empreintes de leurs pas sur le sable humide qui les a gardées. On ne sait pasle nom de ce peuple, et on est obligé de désigner ceux qui ont élevé ces tertres et construit ces remparts par l'appellation de bâtisseurs de tertres (mound-buil-

tes.

eux

des de ème centeste r'ace cond’au que.

utres ntes-

dont estéc sable D de

qui S par

buil-

ders). Chose assez remarquable! on ne trouve aucun signe de la présence de ces populations inconnues à l’est des Alleghanis, chaîne de montagnes qu'évidemment elles n’ont pas traversée. Ainsi on peut faire, en quelque sorte, la carte des régions qu'elles ont occupées. Celte carte a été tracée par M. Davies, qui, sans appui, a considérablement avancé l’étude des antiquités de l’Ohio et duquel date une nouvelle ère dans ces recherches. Il serait bien à désirer qu'un gouvernement européen voulût envoyer une expédition à la recherche de ces antiquités'sur les points nombreux où elles existrnt. Guidé par la carte dé M. Davies, pourrait faire des fouilles à coup sûr. J'ai pris à Chilicothe des renseignements précis; on trouverait toutes les directions désirables auprès d’un négociant distingué de cette ville, M. Clemensen. Le travail des fouilles reviendrait à cinq francs par jour pour chaque homme. Il faudrait se hâter, car chaque jour tertres, enceintes, fortifications, disparaissent sous la charrue du défricheur. Dans vingt ans, il ne subsistera peut-être plus rien de ce passé inconnu. Ne serait-il pas désirable de sauver de la destruction les débris de ce qu’on peut appeler une civilisation relative qui semble avoir été intermédiaire entre la culture plus avancée des peuples du Mexique et la barbarie

il 236 PROMENADE EN AMÉRIQUE.

| des sauvages? On ne peut faire que des conjectures sur la race puissante qui a construit des retranchcments et élevé des autcls et des Ltombeaux dans toute la région de l’ouest. Les Indiens des prairies disent que cette race cst antérieure à leurs traditions; ils les attribuent au grand Manitou. Heckenwelder, missionnaire morave, qui a beaucoup vécu au milieu des sauvages, parle d'un peuple qu’il appelle Talligewi ou Alligewi, et qui, dit-il, habitait à l’est du NMississipi et sur les rives de l'Ohio’. « Ces hommes, ajoute Heckenwelder, qui ont bâti les fortifications et les retranchements qui subsistent encore, étaient remarquablement grands ét forts, el quelques-uns avaient la taille et la vigueur des géants. » Îl semble que ce soit là une tradition indienne recueillie par le missionnaire morave; mais elle n’a probablement pas beaucoup d'importance, parce qu'il est naturel que les sauvages aient supposé l'existence d’un peuple de géants pour expliquer

{| la présence de monuments dont ils ignoraient l'ori- ! ll . \ Q Q . , , il | gine, et qu'après avoir imaginé ce peuple de géants

ils aient fait à leurs ancêtres l'honneur d’en triom-

pher. | Quand on voit ces monuments singuliers s’avan-

* Les Dclawares prétendaient avoir autrefois vaincu ce peuple et l'avoir contraint de fuir vers le Mississipi.

lent

ris, des innais nee, SUpquer oriants om

van-

l'avoir

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 25 cer des bords du Saint-Laurent jusqu’au Mexique, on ne peut se défendre d’une conjecture qui se présente naturellement, Le peuple inconnu qui les a construits, n’est-ce pas ce pcuple que les peintures mexicaines montrent marchant du nord au sud, et dans lequel on est porté à voir une émigration asiatique entrant en Amérique par l'extrémité septentrionale de ce continent? Il y a une certaine analogie entre les ouvrages défensifs du peuple inconnu et ceux des Mexicains', entre les pyramides tronquées, et quelquefois à degrés, de la vallée de l'Ohio ou du Mississipi, et les téocallis mexicains. Les monuments que j'ai visités et leurs analogues seraient les premiers efforts d'une civilisation encore imparfaite qui se serait développée plus complétement sur le plateau du Mexique. On s’expliquerait ainsi la présence du peuple sans nom dans ces contrées à une époque ancienne et sa disparition.

Peut-être faut-il attribuer à ce peuple disparu de la surface de la terre certaines traces de demi-civilisation, comme ces anciennes cultures qui semblent avoir été abandonnées, et qu’on a suivies sur

un espace de cinquante lieues à travers la prairie, depuis la source du Wabash jusqu’à la vallée de la

1 Ancient Monuments of the Valley of Mississipi, p. 18, 45.

grande rivière du Michigan, et surtout ces vestiges d'exploitation du cuivre près du lac Supérieur, qui semblent antérieurs à l’arrivée des blanes, et sur lesquels un observateur, qui paraît exact et qui les visila en 1849, a donné de curieux détails. Il a trouvé de vastes tranchées larges de 10 à 15 pieds et d’une profondeur qui varie de 5 à 25 pieds, un pilier naturel ménagé dans l'épaisseur du terrain pour soutenir le toit, comme cela se pratique dans les mines de houille, enfin une masse de cuivre natif reposant sur un treillis de bois, et queles anciens mineurs avaient essayé de soulever au moyen de coins, mais qu’ils avaient été obligés d'abandonner à cause de son grand poids, qui était de douze mille livres environ. Tout à l'entour des monceaux de charbon et de cendre, témoignaitent de l'emploi du feu. Un rocher très-dur avait été ouvert sur une ligne longue de plusieurs milles. Ce qui prouve l’antiquité de ces travaux, c’est l'absence d'instruments en métal et au contraire la grande quantité de marteaux de pierre trouvés çà et : là, enfin la présence au-dessus de la masse de cuivre d'un arbre dont les racines la recouvraient entièrement, et qui, d’après le nombre des arneaux concentriques de son tronc, ne pouvait avoir moins de deux cent quatre-vingt-dix ans, — ce qui prouve

iges eur, ss, CL t qui . la pieds s, un rrain dans » natif ns micoins, ner à douze monaitent ait été illes.

it l'ab-

À ire la

is çà et

de cuient ennneaux moins prouve

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 259 que les travaux étaient déjà abandonnés à une époaue bien antérieure aux premiers établissements européens près du lac Supérieur.

Ces traces d’une agriculture étendue, ces exploitations de mines qui surpassent si fort ce que peuvent exécuter les peuples sauvages tels qu’on les a trouvés dans les forêts de l'Amérique, rapprochées des grands travaux de défense et des objets travaillés avec un certain art recueillis dans les tertres qui avoisinent ces travaux, n’indiquent-elles pas l'existence d’une population plus nombreuse et moins barbare? Cette race entièrement détruite n'offre-t-elle pas un mystère historique d'un intérêt extraordinaire? Enfin n’aurait-elle point communiqué aux tribus errantes qui lui ont survécu, peutètre après l’avoir anéantie, quelques idées de religion pure et de morale assez haute qui contrastent bizarrement avec leurs sentiments féroces et leurs superstilions grossières, comme elle a laissé dans leurs déserts des vestiges d’une société plus avancée et d’un art moins imparfait? Tout cela vaut la peine qu'on s’en occupe, et, bien que ma course à Ghilicothe eût surtout pour but de visiter la collecüon d'antiquités américaines rassemblées par M. Davies et que je ne verrai qu’à New-York, je ne regarderais pas ma fatigue comme perdue, si j'inspirais

la pensée d’une exploration facile, peu coûteuse, dont les résultats seraient à peu près certains, et qui pourrait achever de faire entrer un élément entièrement nouveau dans l’histoire du genre humain.

Tout en m'occupant des générations ignorées qui ont élevé les curieux monuments de Chilicothe, je découvre ce qu'il y a encore d’arriéré dans une petite ville de l’ouest, comme j'ai appris à connaître dans la maison du beau-père de M. Davies ce qui s y rencontre aussi de politesse et de prévenance. On m’assure que le gros des habitants n'a aucun respect pour Île savoir. Ils ne peuvent se figurer qu'un médecin quitte l'Europe, s’il a quelque valeur; ils sont souvent dupes d’un charlatan qui à l'avantage d’être Américain. On m'a montré une maison neuve en me disant : C’est la propriété d'un peintre en bâtiment qui s'est avisé de devenir médecin et qui à fait fortune.

Un des plus grands intérêts d'un voyage aux États-Unis, c’est le spectacle des destinées et des caractères que les circonstances ont jetés sur cette terre ouverte à tous les genres d'entreprises. M. Rominger, qui a bién voulu me servir de guide, était venu en Amérique pour y faire des études géologiques; mais il a été amené à ajourner ses plans ct à

se, ; el ent hu-

rées

the,

une

aitre » qui nce.

ucuh urer c vaqui à ‘ une riété

venir

aux et des

r cette I. Ro- , était

ologi-

PROMENADE EN AMÉRIQUE. EL] en préparer l’exécution en se livrant pendant quelques années à la pratique de la médecine, et il s'est arrêté à Chilicothe. Il m’invite à entrer dans sa maison pour voir sa curieuse collection de coquilles de l'Ohio et goûter le vin de Catawba, le champagne américain", dont la saveur est encore un pe sauvage, mais qu'on pourra perfectionner. Là, sur des tablettes, je trouve les Animaux fossiles de Cnvier, la Chimie de Berzélius, des livres de géologie et aussi des poëtes, Gray, Shakspeare, et par hasard un crâne humain au-dessus des œuvres de lord Byron.

Je ne crois pas qu'il y ait sous le soleil ‘csx natures d'hommes plus différentes que l'\ankee et l'Allemand : l’un tout pratique, tout positif, homme d'action, d'énergie, presque toujours avec un but matériel; lautre tout intellectuel, tout idéal, homme de spéculation, parfois de rèverie, vivant pour la science et par la pensée. Il n’est pas surprenant que ces deux peuples si différents, bien qu'ils soient l’un et l’autre d’origine 2::*manique, aient beaucoup de peine à s’entendre et à se convenir réciproquement. Cependant l: population des États-

1 ]ly a maintenant plus de dos cents acres de vignes dans la vallée de l'Ohio. Le principal propriétaire de ces vignobles a fait venir de Paris un homme exercé à la préparation du vin de Champagne. Il en vend cent

mille boutcilles par an.

Page 1