‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 45 sur 76 · VS · texte numérisé non relu

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dinaire, dans lequel M. Forrest fut très-applaudi. Je ne pus m'empêcher de trouver à l’acteur une certaine énergie violente, mais souvent forcée, el un certain talent pour reproduire le caractère féroce du sauvage. Du reste, l'impression était pénible, et la dignité de l’art entièrement absente. M. Forrest a dans le public des amis et des adversaires pour une cause étrangère à son mérile comme acteur. A la suite de démèêlés avec mistress Forrest, qui ont produit un procès scandaleux dont les tribunaux sont saisis en ce moment, il a imaginé, dans un discours prononcé sur le théâtre, de mettre le public dans le secret de ses infortunes domestiques. L'intérêt et la passion du public se sont partagés entre lui et madame Forrest, qui vient de choisir, pour débuter sur le théâtre, le moment où son nom a retenti dans une cause d’adultère. Tout cela est assez grossier selon nos idées européennes, et ne tend pas beaucoup à relever la scène américaine. Le préjugé d’une partie respectable de la société contre le théâtre est, je pense, une des causes qui l'empêchent de s'élever à la dignité qu'il peut atteindre. Frappé d’une sorte de réprobation morale, il est contraint de s’adresser à la foule : un art est comme un homme, il a besoin d’être respecté pour s'honorcr lui-même.

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Le hasard fait tomber sous mes yeux une tragédie intitulée Savonarola, d’après laquelle je ne veux point juger celles que je ne connais pas, et qui, j'espère, n’est point faite pour en donner une idée exacte. Cette idée serait trop défavorable. Le noble et malheureux enthousiaste de Florence est représenté d’abord comme le dernier des misérables, vivant au sein de la plus abjecte infamie, indigne complaisant des grands seigneurs, et en rapport avec des brigands de la famille de Rinaldo-Rinaldini. Puis le malheur produit en lui une révolution subite ; 1l s'élève par une exaltation imprévue au dessein de donner à Florence la liberté; il soutient

mal ce nouveau personnage, car il parle comme un

démagogue de bas étage et agit de même. La réceplion qu’il fait à l’envoyé de Charles VIIL est un modèle de non-sens et de bombast. Ce qui n’est pas moins ridicule, c’est l’amour sentimental de l’austère dominicain pour une jeune patricienne de Florence, à laquelle il propose de l'enlever et de la conduire en Amérique. «L’Ouest nous appelle! Ini dit-il; on assure que les aventuriers y prospèrent. O ma bien-aimée ! fuyons de cette Europe misérable et usée vers quelque doux Éden du nouveau monde! » En 1495, trois ans après la découverte de l’Amérique, on ne pensait guère à aller dans le

far west, et Savonarola y pensait moins que personne. Il finit par se battre en duel .sur la scènc avec Jean de Médicis qu'il désarme, et qui le tue d'un coup de stylet. Le stylet, les moines corrom pus, les brigands de mélodrame, voilà tout ce que l’auteur a compris de la Florence du quinzième siècle, et il a fait d’un des personnages les plus exlraordinaires de ce temps un assassin, un jacobin (dans le sens politique du mot), un drôle et un niais. Je cile cette monstruosilé comme un exemple de l'espèce d'extravagance à laquelle on peut arriver en Amérique au sujet de l'Europe, et qu’il serait impossible de trouver ailleurs au même degré, sans rendre au reste le moins du monde la littérature des États-Unis responsable d’une pareille œuvre.

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