‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 46 sur 76 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Y a-t-il une littérature aux États-Unis? — Lryant, Longfel cw. — M. Tuckerman.

Il j. a donc une littérature aux États-Unis. On dit quelquefois en France, avec celte légèreté tran-

chante à laquelle nous sommes trop sujets : « Les États-Unis sont un pays où l'on ne pense qu'à faire fortune, où il n’y a point de littérature, où il ne peut point y en avoir. » Tout au plus fait-on une exception pour les romans de Cooper, parce qu’on les a rencontrés dans les cabinets de lecture. D'abord, et j'en parle d'une manière fort désintéressée, je ne trouve pas qu'il soit si mal de faire fortune quand on ne sacrilie pas à ce but sa dignité et son indépendance. C’est cn tous pays le mobile ordinaire de ceux qui ne trouvent pas une existence toute faite, ce qui est loujours le grand nombre.

On à fait dire à Napoléon, parlant de lui-même et des autres généraux de l’armée d'Italie : « Nous avions notre forlune à faire. » Je ne remar- ® L , que point quen France et en Angleterre l’arvent soit si dédaigné de nos jours. J'ai vu la che-

minée d’une scierie à la vapeur s’élever à côté des tourelles féodales du manoir des Bedford. Quant à mes confrères les auteurs, ils n'ont point horreur du gain, et l'exemple de la Bruyère donnant le manuscrit de ses Caractères à la petite fille de son libraire, enfant qui l’amusait par son babil, n’a pas eu, que je sache, beaucoup d’imitateurs.

D'ailleurs, sur ce mot hitérature 1l faut s'entendre : parle-t-on seulement des odes, des tragédies

et des poëmes épiques? Oh! pour cette littératurelà, je ne dirai pas que son temps est passé : de grands talents existent, d’autres peuvent paraître encore; mais évidemment le monde ne va pas de cc côlé.

La littérature est aujourd’hui quelque chose de plus vaste et de plus compréhensif; il y a une foule d'ouvrages qui ne peuvent se classer dans aucun des genres lilléraires admis, qui cependant peuvent être des chefs-d’œuvre immortels, et même, quand ils n'auraient pas cette gloire, attestent la culture d’un peuple et le mérite de leurs auteurs. Études sur un temps, sur un pays, sur un homme, sur une question de philosophie, d'art, d'histoire ou de politique, exposition des résultats de la science, voyages, considérations, que sais-je? c’est ce que Jj'appellerais la littérature présente, celle qui crée des cadres et des moules nouveaux d'ouvrages, et dans laquelle surtout se produit la vie intellectuelle du temps. L’Angleterre possède une grande quantité de ces sortes de livres où l’information se joint au talent. L'Amérique n’en est point dénuée, et surtout rien n'empêche qu’elle n’en voic naître un grand nombre. Je crains fort que l’Amérique n’enfante ni un Milton ni un Shakspcare, ct je n’en prévois pas beaucoup pour l'Europe;

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mais qui empèche qu’il ne se produise encore une fois aux États-Unis un chef-d'œuvre de discussion et de philosophie politique comme le Fédéraliste ? qui empèche un autre Franklin de naître pour mettre sous une forme piquante des vérités pratiques? Je n’ai pas parlé des romans, et il y a d’excellentes peintures de mœurs dans les récits de Paulding, de miss Sedgwick, d'Hawthorne, ce dernier comme romancier bicn supérieur à Cooper. On connait les contes humoristiques d’Egar Poe. Depuis Patrick Henry, le tribun virginien, jusqu'à M. Clay et M. Webster, les États-Unis ont eu des oraleurs, et leurs mœurs. politiques leur sont une garantie qu'ils n’en manqueront jamais; car partout où vit la liberté, il y a chance pour l’éloquence. L'Amérique est donc déjà et sera toujours de plus en plus dans des conditions littéraires peu dissemblables de celles de l'Europe.

Mais, dit-on, un pays commercial et démocratique n’est point propre à la liuérature et aux arts! — Quant à la première de ces objections, sans parler d'Athènes, qui était la ville la plus commerçante et la plus industrielle de la Grèce, on oublie Florence, dont la prospérité et presque l’existence reposaient sur le commerce; on oublie que c’est la

corporation des marchands de laine qui a élevé la TL 18

cathédrale de cetie ville, où les lettres comme les sciences ont fleuri sous une dynastie de marchands, et que les vaisseaux des Médicis rapportaient avec les épices de l'Orient les manuscrits et les marbres de la Grèce. Les communes commerçantes des Pays- Bas ont bâti ces cathédrales et ces maisons de ville qui sont des chefs-d’œuvre d'architecture. , La démocratie n'offre pas non plus un obstacle invincible aux lettres. Certainement elle combat par ses tendances l'inégalité qui produit le loisir et le raffinement favorables à la culture délicate de l’esprit; mais, et c'est un des principaux résultats de mes observations sur l’Amérique actuelle, la eivilisation, en se développant, corrige naturellement et corrigera toujours plus à cet égard les inconvénients que la démocratie entraîne. Ceux qu’elle avait introduits ici s’atténuent graduellement par le progrès de la sociabilité, et des peintures qui furent vraies peut-être de l'état général des mœurs peuvent s'appliquer à peine aux nouveaux établissements de l'Ouest. Partout ailleurs, et surtout dans les grands centres, il s’est formé une société cultivée, européenne par les habitudes, par les communications aujourd'hui si fréquentes avec le vieux monde parce qu’elles sont si rapides, — société qui ne diffère pas essentiellement des classes moyennes

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