CHAPITRE XXII
Socictés de tempérance. — Prédication. — Incurie américaine et incuric romaine.
Ce soir, je suis allé entendre prècher la tempérance. Ce n'élail pas un sermon par un prêtre sur une vertu chrétienne, c’était un discours prononcé par un jeune homme qui a dévoué sa vie à aller de ville en ville, à travers l’Union, exhorter le publie, qui se presse pour l'entendre, à l'abstention des liqueurs spiritueuses : apostolat volontaire et, je crois, purement laïque. Le père Matthew, moine irlandais bien connu en Europe, quitte en ce moment l'Amérique. emportant les bénédictions de tout le monde, sans différence de sectes, et un témoignage assez considérable de la reconnaissance publique pour avoir, par ses infatigables prédications, enrôlé, dit-on, plusieurs millions d'hommes sous la bannière de la tempérance, c'est-à-dire pour leur avoir fait prendre l’engagement solennel de renoncer à l'usage de toutes les liqueurs fermentées. Le mouvement des sociétés de tempérance a com-
PROMENADE EN AMERIQUE. 287 mencé en Amérique, à Boston, en l’année 1896, et cinq ans après en Angleterre. Son progrès a été immense dans les deux pays. Le gouvernement de l'Union s’y est associé en supprimant les distributions d’eau-de-vie aux soldats, et en interdisant l'usage des liqueurs fortes aux marins; mais ce qui à agi surtout, comme toujours, c’est le principe volontaire. En 1856, il y avait déjà huit mille sociétés de tempérance dans les États-Unis, comprenant environ quinze cent mille membres; les femmes, les jeunes gens ont formé des sociétés de tempérance. Enfin la volonté générale sur ce point s’est manifestée par des actes législatifs. Ainsi, dans l'État du Maine la vente des spiritueux est absolument interdite, sauf, en cas de maladie, sur une ordonnance de médecin, ou pour servir dans les arts". Rien ne montre mieux l'empire absolu de la majorité sur l'individu. Dans son organisaon spartiale de Salente, Fénelon a placé une disposition pareille parmi beaucoup de lois somptuaires et d’autres règlements en matière d'industrie et de commerce, tous très-restrictifs de la liberté. Mettre un peuple au régime de l'eau peut être une tyrannie salutaire; mais, à coup sûr, c’est une tyrannie
4 La même loi a lé depuis adoptée dans l'État de Vernon, à une voix seuement de majorité; le gouverneur y a mis sa signature avec hésitation.
qu'aucun souverain absolu de l'Europe ne pourrait se permeltre. Pour trouver un exemple de cette législation républicaine, il faut remonter à Barebiste, roi des Daces, qui interdit l'usage du vin à son peuple et fit arracher les vignes.
Ce qui est bien digne de remarque, c'est que ce soit dans un pays où le grand nombre règne qu'on ait ainsi interdit l'objet de la passion du grand nombre. Du reste, on s'y est parfaitement soumis, et le maire de Portland, capitale de l’État du Maine, félicite en ce moment ses concitoyens des bons effets de la loi, qui a diminué les crimes et le paupérisme dans la cité. À Bangor, seconde ville du même État, un watihman a déposé que, depuis que la loi est en vigueur, c’est-à-dire depuis trois mois, les prisons sont presque vides, que la police n’a pas fait une seule arrestation, et cet état de choses forme le contraste le plus parfait avec les scènes de violence qui troublaient sans cesse les rues de la même ville l'hiver dernier.
Il y a un parti considérable qui travaille à introduire la mêmeinterdiction dans l'État de New-York!, On avait déjà essayé de Py établir, en exceptant les villes ; mais l’influence des négociants intéressés au commerce des liqueurs l'a emporté sans
4 Ce monent. ISTS.
nd is, ne, ons Jau- , du que OIS, n'a ROSES s de le la
niroork'.
ptant res -
sans
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 289 décourager leurs adversaires. Voilà où en est cette campagne contre l'ivrognerie, entreprise il y a moins de trente ans, et qui a déjà fort entamé l'ennemi; car en 1836 on comptait douze mille ivrognes notoires qui s'étaient corrigés. Ce soir, M. Gough a prononcé un discours qui contenait beaucoup de bonnes choses, mais elles auraient gagné, ce me semble, à être dites plus simplement, avec moins d’éclats de voix et moins de contorsions. On ne saurait employer à prêcher la tempérance une éloquence moins tempérée, et véritablement on aurait cru parfois l'orateur sous l’empire du poison qu’il maudissait. À travers toutes ces violences, il y a eu des moments d’un grand effet, quand le Bridaine américain a parlé de ceux qui croient qu’on peut s'arrêter sur la pente de l’ivrognerie. Amenant là une image qui était peut-être disproportionnée au sujet, il a dit : « C’est comme un homme qui descendrait les rapides au-dessus de la chute du Niagara, auquel on crierait : Arrête! arrête ! et qui répondrait : Je m'arrêterai plus loin. » Et l’orateur, par sa pantomime, représentait la scène qu’il décrivait : il étendait les bras pour retenir la malheureuse victime entraînée par le courant, etenfin un geste terrible a exprimé le moment
où elle s’engouffrait dans l’abime TL 19
xæe.
RE PE = 2 2. z =
cer
Il serait mal de traiter légèrement une question qui intéresse autant la moralité et la prospérité publiques; mais n’y a-t-il pas quelque chose d’immodéré dans cette proscription absolue de toutes les liqueurs fermentées, y compris le vin, la bière et le cidre? Peut-on mettre sur la même ligne le whisky, qui contient cinquante-quatre parties d’alcool sur cent, avec le vin de Bordeaux, qui en contient en moyenne douze, le vin de Bourgogne, qui en contient en moyenne quatorze, ct la bière, qui n’en contient pas deux? La guerre à l’eau-de-vic sous tous ses noms me parait une bonne guerre, et il faut dire que c’est l’eau-de-vie surtout que les sociétés de tempérance avaient à combattre en Amérique; mais, pour les autres boissons moins fu. nestes, l’abstinence absolue que prêchent les s0ciétés ne pourrait-elle être remplacée par ce que leur nom semble promettre, la tempérance, mot qui signifie, ce me semble, usage modéré? J'avoue que j'incline assez à croire que la véritable tempérance aura triomphé le jour où ceux qui boivent aujourd'hui de l’eau-de-vie et ceux qui ne se permettent de boire que de l’eau seront réunis autour d’une table sur laquelle il y aura, comme sur une table européenne, du vin et de l’eau, en tâchant toutefois de ne pas tomber dans le Niagara.
PROMENADE EN AMÉRIQUE, 201 On commence à faire du vin avec les vignes de l'Ohio. Si cette culture se développe, c’est peut ètre à elle qu’est réservé l'honneur de porter le coup fatal à l’eau-de-vie, et de réhabiliter la cause de la vraie tempérance, c'est-à-dire de la modération.
j Je rentre très en colère contre l’incurie améri- | caine., En me promenant dans cette magnifique rue. : de Broadway, j'ai manqué deux ou trois fois me i rompre le cou; tantôt c'étaient les matériaux d’une i maison en constretion entassés en désordre et # près desquels on n’avait eu garde de placer un lamat pion; tantôt c’étaient de grandes excavations qu’il Le fallait traverser sur une planche étroite et mal ast sise, poussé par les piétons qui franchissaient au : pas de course ce pont périlleux, ou bien une trappe s’ouvrait u r mon passage le long des maisons. Fe J'ai vu dans le journal qu'une vieille femme était “ tombée hier dans une de ces trappes et s'était tuée. ” On remarquait que la police avait prévenu ces jours à derniers £elui qui la tenait ouverte du danger qui ee en pourrait résulter; il eût mieux valu prévenir Fe l’accident. L’autre jour, à midi, l'étage supérieur Lee d'une maison située dans Broadway est tombé dans e la rue. Le Courrier des États-Unis, journal français Re qui se publie à New-York, a présenté à ce sujet des
observations fort sages sur la témérité des entre-
+ + “8 = = nine sde
Rs ses
Éd:
preneurs en bâtiments, qu'ilcompare aux capitaines des bateaux à vapeur du Mississipi, en fait de témé:rité et d'imprudence, c’est tout dire. « lei, le premier venu, un gâcheur de plâtre un peu plus hardi que ses camarades, se fait entrepreneur, et prend de sa propre autorité le titre d’architecte; il soumissionne au plus bas prix possible des travaux qu’il exécute avec des matériaux d'une qualité inférieure; les ouvriers qu’il a cngagés élèvent des murs qui sont aussi minces que possible, jettent à travers quelques poutres qui ticnnent tant bien que mal, y clouent au hasard quelques châssis de portes el fenêtres, surmontent tout cet échafaudage sans aplomb d’un toit dont on n’a calculé ni la pesanteur ni la puissance, et voilà une maison qui s'écroule. » Hélas! en ce moment la ville est en deuil par suite d'un désastre douloureux qu'un peu de précaution eût fait éviter. Dans une école où s’assemblent plusieurs centaines d'enfants, une maitresse qui se trouvait mal a demandé un verre d'eau ce mot d’eau a fait naître parmi les enfants la crainte d’un incendie; aussitôt plusieurs voix ont crié : Au feu! et la panique est devenue générale. Les enfants se sout nié iés vers escalier ; la rampe, que, malgré quelques réclamations, on avait négligé d’affermir, a cédé, et une épouvantable catastrophe a
nes éméprehardi rend
| souavaux té innt des tent à n que portes ;e Sans anteur oule. »
r suite aution mblent e qui se ce mot te d’un Au feu!
fants se 1e, malgé d’afrophe à
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 293 suivi, Les malheureux enfaats sont tombés les uns sur les autres, et se sont entassés à une hauteur de plusieurs pieds; cent omt péri, et cinquante ont été blessés, Puisse ce terrible événement servir de leçon!
ll est rare que la journée se passe à New-York sans qu'un incendie éclate queleme part. On m'en donne plusieurs raisons : d'abord gas assez de surveillance de la police, ensuite le b bustible, qui multiplie les feux; la manière dont les maisons sont bâties, qui les rend très-inflammables, et enfin, — ceci est fâcheux :
prix du com-
dire, mais paraît vrai, — les assurances. J'ai gistrat soutenir que, pour diminue le membre des maisons brûlées, on devrait suppmomer les assurances sur les maisons. 1] faut dire .wssi qu'il y à un zèle extrème dans le peuple pour aller éteindre les incendies. Dans toutes bes villes sont organisés des corps de pempiers volontaires (füremen) : ce sont des hommes irès-intrépides, quelquefois un peu turbulents.
endu un ma-
Rien ne montre mieux la différence d'un go:vernement où le peuple est tout et d'un gouvernement où le peuple n’est rien que l’empressement général de ces pompiers volontaires et de tous les autres citoyens, comparé à l'indifférence que la population romaine montre en pareille circonstance,
et dont M. Bunsen me racontait à Rome, où il était alors ministre de Prusse, un singulier exemple. Un soir, se promenant aux environs du Forum, objet de ses savantes recherches, il sit que le feu avait pris dans une rue pleine de granges à foin, et qui, pour cette raison, porte le nom de ruc des Fenili. M. Bunsen avisa en même temps un homme à sa fenêtre, qui regardait paisiblement brûler la grange de son voisin. Avec beaucoup de peine, il décida cet homme à descendre pour donner l'alarme. Celui-ci ne concevait rien à l’empressement de M. Bunsen, et lui demandait s’il était donc parent de la veuve une telle, chez qui s’était déclaré l'incendie. Comme le diplomate prussien traversait rapidement la place du Capitole pour aller chercher du secours, il fit rencontre de trois bourgeois romains, qui se promenaient au clair de lune, et leur demanda s'ils n'avaient rien vu. Alors l’un d’eux s'arrêta et dit avec tranquillité : « Ce sera le feu que nous avons aperçu il y a une demi-heure. — Eh quoi! vous avez aperçu le feu, et vous êtes là? — Ah! monsieur, cela regarde le gouvernement, tocca al governo. »
J'aime beaucoup un pays où ce qui arrive à un citoyen ne regarde pas le gouvernement, mais regarde tout le monde, et c'est là le beau côté du ca-
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 205 ractère américain. On est si accoutumé à se passer ici en toute chose du gouvernement, que, de même qu’on a des écoles volontaires, des églises volontaires, des pompiers volontaires, on a aussi une police volontaire, qu’on préfère à celle de la ville. Cependant ce que le gouvernement s’est réservé, il devrait le bien faire, et c’est ce qui ne lui arrive pas toujours. Le service des postes s'exécute avec inexactitude. Il n’y à pas assez d'employés. Dans les comptes rendus des postes, l’administration fait un tableau très-brillant de ce service, et passe trop légèrement sur les méprises (mistales), méprises très-fréquentes, comme je l’ai entendu dire à plusieurs personnes, et comme je l'ai souvent éprouvé moi-même.
Il arrive quelquefois aux Américains de me dire d’un air béat: « Nous n'avons pas de police. » Je leur réponds : « Vous en avez une, et même plusieurs, en quoi je vous approuve. Seulement, chez vous, la police est mal faite, et il faudrait la faire mieux. »
Dans une ville de 500,000 âmes comme New- York, par laquelle il passe chaque jour plus d’un millier d’émigrants, la population flottante et par conséquent dangereuse atteint nécessairement un chiffre considérable. Elle aurait besoin d’une survcillance municipale très-exacte. Évidemment cette
surveillance n’est point ce qu’elle devrait être. Le soir, certains quartiers sont infestés par des bandits déterminés nommés rowdies, qui semblent avoir le goût non-seulement du vol, mais de la violence et de lassassinat. L'autre jour, quelques-uns de ces misérables sont entrés chez un Français, et l’ont tué par un pur caprice de férocité.