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CHAPITRE XXII

La peinture aux États-Unis. — Uu tableau d'histoire, paysages. — Instruction publique, colléges (Free Academy).

On parle beaucoup en ce moment à New-York d'un tableau dont l’auteur est un peintre américain, M. Leutze, et qui représente Washington passant la Delaware. Ce moment est bien choisi dans l’histoire de la guerre de l'indépendance. Après le désastre de Long-lsland et ceux qui suivirent, Washington, qui avait été obligé de se replier jusque sur la rive droite de la Delaware, reprit l'offensive, et, traversant le fleuve, qui charriait des glaces, vint sur la rive gauche frapper un coup décisif, Les

PROMENADE EN AMÉRIQUE 297 débris d’une armée de volontaires et de milices mal disciplinées, mal armées, à peine chaussées et vèlues, batüirent trente mille hommes de troupes régulières.

Dans le tableau, Washington, sur une barque, au milieu du fleuve, qu’enveloppe à demi la brume et dont on brise la glace, a l'ail fixé sur la rive où il va attaquer l'ennemi; il la regarde bien. Seulement J'aurais micux aimé qu’on ne le vit pas de profil. Les hommes qui poussent la barque à travers les glaçons sont réellement à l’œuvre; leur action est vraie. Autour de la figure principale se pressent quelques officiers. Celui qui porte un uniforme blanc et un bonnet m'a frappé par l'énergie que son visage exprime. L'effet de brume m'a semblé un peu fantastique; mais l'ensemble du tableau est bien composé, et je le trouve peint avec une cecrlaine vigueur. C’est en somme un estimable tableau d'histoire. Jusqu'ici, je n’en ai pas vu beaucoup en Amérique, j’ai même le malheur de ne pas avoir infiniment admiré West en Angleterre. Ce qui, dans la peinture aux États-Unis, excite surtout mon intérêt, c’est le paysages c'est là que je trouve le plus de tentatives originales, et il doit en être ainsi. En effet, les Américains ont à peindre une nature à part. Les formes de leurs montagnes ont quelque

chose de singulier; la végétation est très-riche ct très-différente de toute autre végétation ; les teintes que les feuilles prennent en automne produisent des aspects entièrement nouveaux pour un Européen. Enfin la lumière a dans ce pays une vivacité, et l'air une transparence que j’ai eu souvent occasion d'admirer, et en même temps cet air, cette lumière, sont de telle nature, que les contours des objets apparaissent avec une précision un peu dure. Les artistes indigènes ont cherché à rendre ces particularités du paysage américain, et me semblent avoir quelquefois réussi. Ces particularités mêmes de la nature transatlantique offraient aux peintres qui voulaient la reproduire un écueil, et ils ne l’ont pas toujours évité. Certains tons rouges et sanglants, que j'ai bien reconnus pour les avoir vus dans les couchers de soleil à mon arrivée en Amérique, devaient être rendus, mais sans exagération. Il ne fallait pas les outrer, et peindre, par exemple, des vaches qui ressemblent à des écrevisses. En général le rouge domine dans beaucoup de ces tableaux. Voici une chasse de buffles dans la prairie : le ciel est rouge, la terre est rouge, les buffles sont rouges. La couleur des Peaux Rouges a déteint sur le paysage.

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 299 faut savoir l’interpréter. Le peintre, en imitant, doit choisir et conserver le caractère du paysage en l’embellissant. Eh bien, il arrive aux paysagistes américains de s’attaquer de préférence, pour les rendre, à des effets bizarres plus que beaux, qui étonnent l'œil: mais ne le charment point. Quelquefois ils peindront les contrastes les plus heurtés que présentent en automne les couleurs vives et tranchées des feuilles, au lieu de préférer les combinaisons harmonieuses que le même feuillage présente aussi quelquefois. Même dans des vues d'Italie ou d'Allemagne, les artistes américains transportent quelquefois une certaine crudité de ton, une certaine âpreté de couleur, une certaine dureté de lumière, reproduction trop fidèle de ce qui s'offre à eux dans leur patrie. Je signale ces erreurs, parce qu’elles dérivent d’un bon principe, et que, corrigés à propos, les défauts qu’elles enfantent peuvent devenir des qualités. Que les paysagistes américains s’attachent, comme l'ont fait avec succès plusieurs d’entre eux, à retracer les aspects de la nature et de la lumière qu’ils ont sous les yeux, — c’est là ce qui donnera de l’originalité à leurs tableaux; mais qu’ils ne se plaisent pas à rendre ce qu’il y a de plus insolite et de plus disparate dans cette nature et cette lumière. Qu'ils pcignent ce qu'ils voient, mais qu’ils choisissent

parmi les objets qu'ils voudront imiter, et que dans cette imitation le sentiment de l'harmonie et de la vraisemblance ne les abandonne point.

Les Américains me paraissent avoir des illusions sur l’avenir de la peinture dans leur pays, et ne pas prendre les meilleurs moyens pour en favoriser les progrès; ils disent souvent qu’il faut laisser leur société s'établir, et que le développement des arts viendra avec le temps : je n’en suis pas, pour ma part, entièrement convaincu. Ce n’est pas la malurité, mais la jeunesse des nalions qui est favorable à l'imagination. En Europe, cette fleur de jeunesse dans laquelle s'épanouit le beau semble déjà passée, ou bien près de l'être, et les États-Unis sont nés mûrs. C’est une année qui n’a pas eu de printemps. Les riantes heures du printemps viendront-elles après les heures sévères de l'automne? J'en doute. Ï ne me parait pas impossible que ce peuple cul- Uve les arts avec un certain succès et à peu près comme ils sont cullivés en Europe; mais je n’espère pas pour lui ce que je n’espère guère pour elle, — une nouvelle aurore du beau, — et pour lui encore moins que pour elle, précisément parce qu’il est à quelques égards plus avancé dans la voie d'une civilisation qui ne conduit pas au beau dans iart. Quand le peuple américain se flatte que l'ère

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du développement artistique viendra, il me semble entendre un homme de trente ans qui n'a pas été amoureux à vingt ans dire : « de le serai à quarante. »

Tout cela ne s’oppose pas, je le répète, à un certain développement des arts et de la peinture en particulier. Bien que les conditions de la société actuelle en Europe ne soient pas favorables à la peinture, la peinture n’y est point morte; mais, pour avoir quelque chance de ce genre de succès qui est encore possible, il faut que les Américains changent leur méthode d'encourager les arts. La société de New-York qui porte le nom d’Art-Union emploie un revenu considérable, que lui fournissent des souscripteurs nombreux, à fonder des écoles de dessin ct à acheter des tableaux exécutés par des peintres américains vivants; elie en a acheté à deux cent cinquante-sept artistes : c’est dire qu’elle a dû en acheter de bien mauvais. Fonder des écoles de dessin est nécessaire, acheter des tableaux aux peintres vivants est fort utile; mais, quand on a tant d'argent, il faudrait en garder une partie pour se procurer en Europe des chefs-d’œuvre qui pussent servir de modèles. Tant qu'il n’y aura pas aux États-Unis un muste contenant un certain nombre d'ouvrages d’art excellents, bien

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choisis dans les différentes écoles, àl sera impossible que la peinture fasse de véritables progrès. Que la société achète quelquestableaux de moins aux deux cent cinquante-sept artistes qu’elle encourage, que ses membres renoncent à quelques gravures, à quelques statuettes auxquelles ils ont droit d’après le règlement actuel; qu'elle acquière tous les ans trois ou quatre tableaux des grands maîtres : dans dix ans le goût sera fondé, et il y aura chance pour

une école américaine.

Dans une exhibition de tableaux qui n’appartenait pas à l'Union des Arts, et qui porte le nom de Galerie des Beaux-Arts, j'ai remarqué cinq tableaux de Cole, qui sont destinés à représenter les phases

de la civilisation. Dans le premier, le soleil se lève sur de grandes forêts ; quelques sauvages se combattent, ou poursuivent leur proie : c’est l’âge de la chasse et dela guerre. Dansle second, des bergers sont assis dans un lieu tranquille, parmi de beaux arbres d’un aspect plus riant que les sombres forêts du premier paysage; l’agriculture commence. Le troisième tableau représente une ville opulente remplie d’édifices magnifiques ; l'or brille partout ; de grands navires y apportent les richesses du monde. C’est, si l’on veut, l’ère actuelle des États- Unis traduite en poésie orientale. Dans le tableau

suivant, on voit celte ville magnifique livrée aux barbares. Dan. 2 dernier, il n’y a plus que des ruines au-dessus desquelles s'élève une grande colonne et que la lune éclaire. La composition de ce drame en cinq actes est poétique : depuis deux siècles, les trois premiers actes ont été joués en Amérique, celui des barbares n’est pas à craindre; mais le dernier est toujours possible, et qui sait si la lune ne se lèvera pas un jour sur les débris de la grande cilé où je contemple aujourd’hui ce tableau, inspiré peut-être par un poëme de M. Bryant, qui à pour titre la Source, et dans lequel l’auteur, se livrant à une rêverie ou plutôt à une méditation pleine de grandeur, trace l’histoire des âges successifs d'une forêt d’abord habitée par les sauvages el les bêtes féroces, puis défrichée, puis devenue siége florissant du bien-être et de la civilisation! Prophète comme le peintre et pergant encore plus loin dans l’avenir, le poële se demande en finissant si l’homme n’allérera pas encore ces beaux lieux, et si la nature elle-même ne changera pas leur forme par unc de ces révolutions qu’elle subit dans la suite des âges.

Le collége de New-York appelé Columbiu-College est un des plus anciens établissements de ce genre qu'on trouve aux États-Unis. Sa charte lui a été

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