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J'ai trouvé encore cette fois mes compagnons de route fort sociables et point indiscrets ou importuns. Comme on m'accuse de partialité à cet égard, Je vais laisser parler un Anglais dont le voyage a été entrepris surtout pour démontrer les avantages dont jouit le Canada par son union à la mère patrie,
et qui les oppose avec complaisance à la prospérité des États-Unis. Ce voyageur ne peut donc être sus-
pect de complaisance ou d’engouement à leur égard. « Un Américain bien élevé, dit M. Tremenhecre, est toujours prêt à déployer la plus grande cordialité et la plus grande bienveillance pour un étranser, sur la moindre recommandation et même sans recommandation, dans les rencontres fortuites de: la vie d'hôtel ou en voyage : j'ai constamment trouvé chacun disposé à répondre, si. l’on entrait en conversalion avec lui, et très-empressé, quand loccasion s’en présentait, à tous les actes de courtoisie et de politesse. » Comment concilier ce témoignage avec les accusations de tant d’autres voyageurs contre le manque de savoir-vivre des Américains? Cette différence a, je crois, deux causes : M. Tremenhecre a moins de préventions que la plupart de ses compatriotes contre ce pays, et il y a voyagé plus récemment,
Je m'attendais à trouver Philadelphie entière-
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PROMENADE EN AMERIQUE on ment différente de New-York. J'avais rêvé une ville tranquille, à l'air quaker; mais l’activité uniforme des Arnéricains tend à donner à tous les grands centres de population une physionomie semblable. Philadelphie n’est plus guère la ville de Penn. Les quakers du reste avaient cessé d'y être dominants à l’époque de la révolution. Certains quartiers ont cependant un aspect plus paisible et plus ancier qué New-York, Il n’y a pas une rue aussi dominante que Broadway; nulle part on n'a le spectacle d’un aussi grand mouvement, mais il en règne encore un très-grand dans les rues principales. Philadelphie est une ville surtout manufacturière, et New- York une ville surtout commervante : c’est Birmin- “ham et Liverpool.
Longtemps Philadelphie a eu l'avantage sur New- York : le jour où elle a perdu la banque fédérale, immolée par Jackson, lui à été funeste. La supérlorité commerciale de New-York s’est établie par le canal Érié, qui lui a livré les produits de l'Ouest, vers lequel en outre ses chemins de fer se dirigent aujourd’hui. Philadelphie projette et prépare des communications avec la vallée de l'Ohio plus rapides que celles qu’elle possède, et une ligne de steumers transatlantiques qu’elle établit en ce moment détournera en partie le flot de lémigralion euro-
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péenne à son profit. Celte émulation est ardente. La supériorité de New-York est le cauchemar des Pensylvaniens; ils n’accordent pas volontiers qu’elle soit la première ville de l’Union, et chicanent même sur les résultats du dernier dénombrement, qui donne à la cité rivale une population supérieure à celle de Philadelphie.
Je me promène par un temps froid et sous un ciel neigeux à travers les rues de cette ville, où je viens d'arriver. Dans le jardin public, je vois des écureuils gris courir sur les rameaux noirs des arbres dépouillés. Je m'aperçois qu’on leur a bâti de petites maisons au milieu des branches. Il y a dans cetle bienveillance pour les animaux quelque chose qui rappelle Penn. Ces pauvres écureuils n’ont pas toujours été aussi bien traités : comme ils étaient funestes au maïs, on mit dans le dernier siècle leurs têtes à prix. Le gouvernement dépensa pour leur extermination 8,000 livres.
J'aime assez à aller au spectacle le jour de mon arrivée dans une ville : tout en écoutant les acteurs, on observe le public. D'ailleurs c’est un délassement. Après la fatigue du voyage, je ne suis pas disposé à supporter cette autre fatigue que produit une conversation en langue étrangère avec des gens que je vois pour la première fois. On jouait au
PROMENADE EN AMERIQUE. 595 théâtre de Philadelphie la traduction du Tyran de Padoue, de M. Victor Hugo. Un reste de pruderie quakeresse ne permettant pas de donner à l'héroïne le nom de courtisane, elle est devenue sur l'affiche une actrice, ce qui détruit le sens de toute la pièce, et montre en même temps que la condition du théâtre est considérée ici comme quelque chose de profane. L'actrice chargée de représenter Tisbé n'était ni mademoiselle Rachel ni même madame Dorval : elle m’a frappé par un jeu violent et aussi très-abandonné. Toute la pruderie s’élait dépensée sur l'affiche. Une danseuse assez fringante à eu un grand succès. Le spectacle a fini par une scène où J'ai cru trouver quelques traits des mœurs américaines, notamment dans le rôle d’un domestique qui n’en fait qu’à sa tèle, qui dit à son maitre : « Pourquoi voulez-vous écrire sur cette table plutôt que sur celle-ci? » Seulement je tremble que cette petite comédie, qui me semble si américaine, ne soit une traduction de quelque vaudeville français.
Si Boston fut témoin des premiers combats livrés pour l'indépendance, c’est à Philadelphie que s’assembla le premier congrès, un an avant que la lutte armée n’éclatàt, ce congrès qui faisait dire à lord Chatham : « Quelque admiration que n’inspirent les États libres de l'antiquité, je suis forcé
de reconnaitre que, pour la solidité du raisonnement, la pénétration de l'esprit, la sagesse de la conduite, l'assemblée américaine ne le cède à aucune de celles dont les hommes ont gardé la mémoire ; » ce congrès, dans lequel Christophe Gadsden répondait en Romain à ceux qui exprimaient la crainte que les Anglais pussent facilement détruire toutes les villes maritimes de l'Amérique septentrionale : « Monsieur le président, nos villes maritimes sont faites de bois et de briques. Si elles sont détruites, nous avons de l’argile et des forêts pour les rebâtir; mais si les libertés de notre pays sont anéantics, où trouverons-nous des matériaux pour les refaire? » C’est à Philadelphie que s’assembla aussi le second congrès, celui qui choisit Washington pour commandant en chef et proclama l'indépendance. On montre encore aujourd’hui la salle où se fit cette déclaration et le texte originat de ce glorieux manifeste, signé par les fondateurs de la liberté américaine. C'est ici que John Adams, homme du Nord, proposa chevalcresquement pour le commandement suprême le Virginien Washington, tandis que l’ambitieux général cherchait à s'échapper par un couloir.
Dans le lieu qui rappelle un si grand événement, on ne peut se défendre d’un retour sur les causes
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 39 qui l'ont amené. L’affranchissement des colonies anglaises d'Amérique ne fut pas, à vrai dire, une révolution. Ce fut une séparation. Chaque colonie, en cessant de l'être, eut peu à faire pour devenir une république‘, Elle avait un gouverneur et deux assemblées; elle eut encore un gouverneur et deux assemblées: elle continua de s’administrer et de se régir elle-même comme par le passé, Ce ne fut guère qu'un changement de nom, presque rien ne fut changé dansles choses. L'État de Rhode- Island à eu jusqu’en 1826 pour constitution la charte que lui avait autrefois donnée la couronne d'Angleterre. L'Amérique, en se séparant de la métropole, fit comme un vaisseau qui se détache d’un autre, et continue à suivre la même route et à exécuter la même manœuvre. Les colonies affranchies eurent même quelque peine à se soumettre au pouvoir du congrès, qui, à certains égards, pesait plus sur elles que ne l'avait fait l'autorité lointaine et contestée du gonvernement anglais.
Non-seulement les coionies possédaient sous la monarchie des institutions républicaines, mais elles ‘ Le Connecticut était, d’après sa charte, dit le chancelier Kent, une république, sauf le nom : A complete republic in every thing but in name. La colonie de New-Haven, qui s'était détachée du Massachusetts. se donna
une conslitution (Plantations-Covenant) sans faire mention üc l'Angletcrre,
avaient eu, ce qui était plus précieux encore, l'occasion de développer chez elles l'esprit républicain. Sauf quelques guerres contre les sauvages et quelques expéditions contre les Français, qui maintinrent au sein d’une existence toute commerciale et tout agricole une énergie dont devait profiter la lutte pour l'indépendance, l’histoire des colonies anglaises se compose presque uniquement de démêlés avec les ministres ct le parlement, ou avec les gouverneurs envoyés d’Angleterre. C’est un combat pied à pied comme celui des communes du moyen âge contre les scigneurs féodaux, ou des républiques italiennes contre les empereurs. Il y eut des insurrections, — celle de la Virginie sous Bacon, qui brûla la nouvelle capitale Jamestouwn, comme les Russes ont brûlé Moscou ; le complot de Birken-
head, tenté dans la même province par quelques
vétérans de Cromwell : il y eut des démagogucs qui soulinrent violemment la cause du peuple, et périrent abandonnés par lui, tels que Leyser à New- York, sous Guillaume IT; mais ce qui domina toujours, ce fut la résistance légale, le maintien opiniûtre d’un droit écrit, d’une charte, l’art d'éluder ou de lasser la tyrannie, et, même en s’v soumettant, la résolution de la combattre. Ces contestations, ces réclamations, cette opposition persévérante, qui
PROMENADE EN AMERIQUE. ©97 sans cesse change de forme, et, quand un terrain vient à lui manquer, prend pied sur un autre, qui combat sans emportement, sans faiblesse, protes- {ant toujours, cédant parfois, ne renonçant jamais, furent comme une guerre patiente, un siége lent et sûr, et se terminèrent par la proclamation de l'indépendance, préparée depuis plus d’un siècle.
Ce mémorable affranchissement fut amené graduellement par le développement naturel des principes de liberté qu'avaient apportés en Amérique les colons de la Nouvelle-Anz2leterre. Rien de théorique, d’abstrait, ne vint s’y mêler : ce fut toujours de la pratique et jamais de la philosophie. Je me trompe, 1l y eut une tentative de constitution créée de toute pièce par un philosophe, je veux parler de la constitution que Locke avail composée pour la Virginie, et dans laquelle, procédant à la manière du dix-huilième siècle par des combinaisons tirées de son propre esprit et non de l’état réel d’un peuple, 1l avait imaginé de donner à la Virginie une organisation féodale. Cette constitution, utopie d’un esprit sage, ce jour-là chimérique, après avoir, pendant quelques années, fait le désespoir de ceux à qui on l’avait imposée, disparut bientôt avec ses margraves et ses caciques.