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CHAPITRE IV

Cimetière. — Bowditch. — M. Guyot, M. Felton, M. Long Fellow.

Nous sommes allés visiter le cimetière de Mont- Auburn, à une petite distance de Cambridge ; je profite de l’occasion pour interroger M. Agassiz sur la géologie de l'Amérique. Chose curieuse, le nouveau monde est le plus ancien. Quand les diverses parties de l’Europe étaient encore envahies par la mer, du sein de laquelle émergeaient seulement quelques îles, déjà l’Amérique était un continent. Aussi, dit M. Agassiz, les animaux et les végétaux de cette partie du monde ressemblent moins aux êtres organisés existant en Europe, dans l’époque

56 PROMENADE EN AMÉRIQUE. ‘4 actuelle, qu’à ceux des époques antérieures à ‘ l’homme. L'Amérique du Nord est physiquement M | le pays de l’unité. Les formations géologiques y ont 1 plus d’étendue et plus de constance; les mêmes 4 animaux, les mêmes plantes, y habitent de plus n. vastes espaces que dans l’ancien monde. Il y a des à serpents à sonnettes depuis le Mexique jusque dans . le Maine, le plus septentrional des États del'Union; les colibris, qui vivent sous les tropiques, remplissent durant l’été les jardins aux environs de Boston. D'autre part, les oiseaux du nord s’avancent 4 vers le midi beaucoup plus loin que ceux d'Europe À ne s'avancent en Afrique. De même, les races indigènes de l'Amérique septentrionale offrent, sur des points éloignés, d’éionnantes ressemblances. M. Agassiz ne croit point à l’origine asiatique de ces races. Selon lui, la pommette saillante de la joue est autrement placée chez elles que chez les races lartares; elle n’est point à la hauteur de l’œil, à à mais plus bas.

Nous arrivons au cimetière de Mont-Auburn vers

l'heure dont Gray peint si bien la mélancolie dans

son élégie sur un cimetière de village. Il est cepen-

dant un peu de meilleure heure que dans l'élégie.

Ce soleil méridional, dont je m’émerveille toujours,

illumine de l'or le plus vif les beaux arbres du ci-

se à AR RENE CEE ge he À it re RE

metière. Ces arbres sont très-variés, car nulle part il n'y a une plus grande diversité parmi les essences des forêts que dans l'Amérique du Nord. M. Agassiz me montre les différences des espèces de pins, de chênes, de noyers ; 1} me dit qu'il y a quarante espèces de chêne aux États-Unis. — Ce. cimetière est un lieu trop charmant pour la mort, mais où l’on reposerait cependant volontiers. Les tombes sont blanches, simples, espacées, au heu de cette affreuse cohue de sépulcres de nos éimetières. [ci on serait à l'aise au frais, à l'ombre ; c'est à donner envie d'y rester, De plus, on serait en bonne compagnie : cette statue est celle de Bowditch, ce simple matelot américain qui a écrit un ouvrage classique dont se servent les marins anglais, et qui plus tard, en dirigeant une compagnie d'assurances, traduisit la Mécanique céleste de Laplace. Ce n’était pas une simple traduction : Bowditch a commenté l'ouvrage de l’illustre géomètre

. français, il l’a simplifié en quelques parties et y a

fait entrer les découvertes plus récentes. Laplace disait : « Je suis sûr que M. Bowditch m’a compris, car non-seulement il a relevé dans mon livre quelques erreurs, mais m’a montré comment j'y étais tombé. »

La vie de Bowditeh est une des plus belles vies

LS

de savant. Dès l’enfance, ses dispositions furent extraordinaires ; apprenti chez un ship-chandler 3 (fournisseur :le navires), il traçait sans cesse des 1 figures et des caiculs sur une ardoise. Un voisin, qui 1 s’en émerveiilait, assurait qu'il ne serait nullement ee surpris si, avec le temps, le jeune apprenti arri- 4 vait à être un faiseur d’almanachs. Jamais homme n’eut une âme plus belle et plus pure. Sensible à 4 la gloire et modeste tout ensemble, ses yeux se A

mouillaient de larmes quand on lui disait qu'il L. était admiré en Europe, et rien cependant ne A l'avait touché autant que de recevoir du fond des À D fo bois (backwoods) l'indication d’une erreur; car ! c'était bien une erreur, ajoutait-il. Il disait encore : = ‘ « Ce simple fait que mon ouvrage eût atteint un 1 | E homme vivant aux limites de la civilisation, ct qui L vi pouvait le comprendre et l'apprécier, m'a causé 4 P plus de plaisir que les éloges des savants et des aca- 1 L P démies. » Bowditch fut toujours soutenu par sa — “ courageuse femme. L'ouvrage devait coûter cinq. 4 la cent mille francs; elle l’exhorta à tout sacrifier 1 pour l’achever; dans sa reconnaissance, il voulait 4 d lui dédier ce livre, à la production duquel elle © avait concouru. 4 ”.

Bowditch avait préparé un plan de Salem, sa

ville natale. Ce plan lui fut dérobé, et l’auteur du

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PROMENADE EN AMERIQUE. ñ9

larein en annonça effrontément la publication. Bowditch fut d’abord furieux, exprima au plagiaire toute sa colère et tout son mépris, et le menaça de l’attaquer en justice; puis, ayant appris que cet homme était pauvre, il retourna le lendemain chez lui, et lui parla ainsi : « Je vais vous dire ce qu'il faut faire; je terminerai le plan, je corrigerai quelques fautes qui s’y trouvent maintenant, vous le publierez à votre bénéfice, et j'écrirai mon nom en tête de la liste des souscripteurs. »

En véritable savant américain, Bowditch s'était formé lui-même, comme le cordonnier pensylvanien Thomas Godfrey, qui apprit tout seul le latin pour lire les Principia de Newton, — comme le jeune Ebenezer Mason, qui savait Suétone par cœur à vingt et un ans, et mourut victime de son ardeur pour les sciences, qu’il avait toutes embrassées, en particulier de sa passion pour l'astronomie, les veilles avant achevé de détruire une santé usée par la misère, la maladie, les ettorts faits pour gagner sa vie dans les heures qu’il dérobait à l'étude afin d'avoir du pain. L'énergie et la résolution, si éminentes chez le penple américain, se retrouvent souvent dans la carrière des hommes de science comme dans les autres carrières ; on fait ici soimême son savoir, ainsi qu’on fait soi-même sa

fortune. La tendance de l'esprit scientifique cst marquée de ce caractère d’intrépidité et de con- n. fiance en soi qui signale toutes les enireprises. 1 Les études de Franklin sur la foudre montrent une 4 combinaison de sagacité, de courage et de sangfroid qui est bien améri:aine. L'audace poussée jusqu’à la déraison a conduit un mathématicien des États-Unis à chercher, pour ia géométrie, d'iitres éléments que le point sans étendue et la ligne sans largeur. Les tentatives de M. Seba Smith sont un 4 saut hardi dans l'impossible. + l Maigré mon goût pour le cimetière de Mont-

Auburn, j'aimerais encore mieux rester à Cam- M I bridge, y obtenir une chaire, et vivre dans une de à c ces peliles maisons blanches, au milieu des arbres, 4 P n'était le climat, qui ne conviendrait nullement à F mon larynx; car dans ce lieu, où l’on peut main- L € tenant se croire en Italie, il fait, l'hiver, jusqu'à M c vingt degrés de froid, et on se chauffe neuf mois de à ( l'année. A cela près, la vie doit y être fort douce. É : Les profésseurs y vivent en très bonne intelligence. 4 € Îl n’y a jamais eu à cela qu’une exception : c'est le Î professeur de chimie qui a tué un de ses collègues, y et caché le corps dans son laboratoire; mais on Ï

cspère que la chose ne se renouvellera plus. Sé- à rieuscment, les professeurs vivent très-bien ensem- 4

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ble. Tous les quinze jours, ceux qui forment partie du club scientifique se rassemblent chez l'un d’entre eux, qui donne un souper et lit une dissertation, Aujourd’hui nous allons finir la soirée chez un autre professeur étranger, ami de M. Agassiz, Suisse comme lui, et, comme lui, attestant par ses fonctions à Cambridge l'hospitalité américaine. Dans son livre intitulé la Terre et l'Homme, M. Guyot a tenté d’expliquer l’histoire par la géographie. Il voit dans la configuration variée des contrées de l’Europe et de l’Asie où la civilisation a fleuri la raison de cette civilisation, et dans la i mplicité, l'unité géographique du continent américain, la condition d'un développement commun par le principe de l'association. L'ancien monde a fait l'éducation du genre humain; le nouveau monde est le théâtre magnifique sur lequel doivent s'accomplir les destinées progressives de l'humanité. Cette conclusion ne pouvait déplaire à des auditeurs américains. Le remaquable ouvrage de M. Guyot est le produit d'un cours fait à Cambridge. Un professeur de l'université, M. Felton, avec un adle d’obligeance pour l'étranger et we abnégation personnelle qui méritent d'être cités, passait les nuits À traduire en anglais les leçons de M. Guyot'.

(1) Un pareil trait n'étonne pas quand on à eu, comme moi, le bonlur

Les langues et les littératures anciennes sont l'objet de l’enseignement de M. Felton. Je trouve chez lui les travaux les plus récents de l’érudition germanique. Lui-même a traduit plusieurs traités de Jacobs, donné une édition d'Homère, et publié quelques-uns des chefs-d'isuvie de la poésie et de l’éloquence grecques. Sur sa table, là liltérature allemande figure, représentée pur l'épopée satirique de Reinecke Fuchs et par l'épopée nationale des Nicbelungen, I paraît que les jeunes gens quitient trop tôt le collége pour make money, gagner de l'argent, S'ils étudient surtout les littératures anciennes, c’est dans l'intention d'acquérir le talent de la parole, talent nécessaire aux États-Unis, ur la vie y est Lout oratoire comme dans l'antiquité, et encore plus; c’est là le fâcheux, selon mol; Démosthènes et Cicéron préparaient et composaient un discours qui était un chef-d'œuvre d'étude et d'art; ils n’improvisaient pas tous les jours un speech à la

de voir de près et de suite M. Felton. La bonhomie aimable et la facilité à s’enthousiasmer d'un professeur allemand, avec une très-large part du sens ferme ct droit de la race anglo-saxonne, une bienveillance que j'oserais dire française si celle-ci était toujours aussi réelle cet aussi sincère que celle de M. Felton, voilà ce qui fait de lui l’érudit le plus agréable à rencontrer, soit dans sa maison hospitalière de Cambridge, soit à Paris, enthousiasmé de Jasmin le rapsode ou plutôt l’aëde d'Agen; soit à Rome, revenant de Grèce, et tout enivré d’avoir lu l'Œdipe Roi sur le lieu même du parricide, et l’autre Œdipe à Colonne.

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fin du diner. Malgré cette différence et bien d’autres, il y a une certaine analogie entre tous les pays libres, où la parole est la puissance.

Je suis allé visiter l'observatoire de Cambridge, dans lequel se trouve un grand télescope, qui estun des premiers du monde; il a coûté cent mille francs, et le support en granit vingt-cinq mille. Tout est dû à des souscriptions volontaires. Les noms des principaux souséripleurs sont gravés sur une table de marbre 1 l'un d'eux a donné soixante mille francs. Un peu après 1848, l'observatoire a reçu cent mille dollars (cinq cent mille francs), légués par M. Édouard Philipps. Des dons de ce genre ne sont pas rares ici. Il y a une vingtaine d’années, feu M. Edmond Dwight offrit à la législature, sans faire connaître son nom au public, cinquante mille francs, à condition que le trésor de l’État consacrerait la même somme à fonder des écoles normales. Trois de ces écoles furent fondées l’année suivante. Les puissants instruments que l’on a construits depuis quelques années ont permis de pénétrer plus avant etde mieux voir dansles profondeurs du ciel. Les nébuleuses perdues aux plus lointaines extrémités de l’espace, taches blanchâtres qui sont formées de myriades d'étoiles, dont chacune peut être le centre d'un système planétaire pareil à celui où la terre

occupe une si petite place, les nébuleuses, si curieusement étudiées par Herschell, ont agrandi l'univers. Herschell considérait les nébuleuses comme des masses d'une matière sidérale en voie de condensation; mais, observées à l'aide des grands télescopes, ces masses flottantes se décomposent et se résolvent en une immense et lumineuse pous-

sière de mondes. On conçoit les transports que fait”

éprouver aux astronomes ce triomphe de leurs instruments, qui leur permettent de voir les astres se multiplier pour eux dans le champ de l'infini. « Vous partagerez ma joie, écrivait le directeur de

l'observatoire de Cambridge, en apprenant que la

grande nébuleuse d’Orion a cédé à la puissance de notre incomparable télescope... Cette nébuleuse avait résisté à l'habileté sans rivale des deux Herschell armés de leurs excellents réflecteurs. Elle avait défié le miroir objectif de trois pieds de lord Ross, et même, quand son grand réflecteur et six forts speculum de six pieds furent dirigés vers cet objet, on ne découvrit pas la plus petite apparence d'une étoile. etnotre télescope a fait ce que n’ont pu faire jusqu'ici les plus grands réflecteurs du monde. » L'astronomie est une des sciences qui sont culiivées avec le plus de succès aux États-Unis. Franklin avait déjà remarqué que cette pureté, cet'e

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PROMENADE EN AMÉRIQUE, 65 transparence de l'atmosphère, qui m'a frappé moi. méme, y était très-favorable aux observations astronomiques. Le goût de celte étude est si général en ce pays, que beaucoup de négociants font construire de petits observatoires d'où ils s'amusent à étudier le ciel, Des travaux plus sérieux ont permis à M. Lomis d’écrire un livre sur les Progrès de l'Astronomie en Amérique. Dans cet observatoire de Cambridge, M. Bond, qui en est directeur, aidé de son fils, a découvert un troisième anncau de Saturne. Le premier avait été observé par Huyghens,

“et le second par Cassini. Ce sont des noms à la suite

desquels il est glorieux de placer le sien. Il paraît qu'un de ces anneaux est liquide et va toujours se rapprochant de la planète, qu'il pourra bien noyer un de ces jours". Les deux observateurs de Cambridge ont ajouté un satellite aux satellites déjà connus de la même planète. Ce peuple ne tire donc pas seulement d’une terre vierge toutes les richesses qu’elle peut produire : il trouve encore dans ses loisirs le temps d’enrichir la science et le ciel.

Non loin de l’observatoire est le jardin botanique. L’élude de la botanique n’est pas étrangère ‘ Je tire ceci du curieux écrit d’un physicien célèbre, sir David Brew-

ster, sur la pluralité des mondes, More worlds than one, T. 1. 5

aux États-Unis. La flore nouvelle que l'Amérique offrait aux investigateurs de la science a cu ses zélateurs passionnés. Les colonies anglaises, avant leur émancipation, avaient vu naître ce Bertram, qui, selon le génie du pays, s'était formé luimême, que Linné appelait un botaniste de nature, et qui fonda le premier jardin botanique, bien qu’il fût tellement pauvre, qu'un naturaliste anglais, son ami, lui envoyait de temps en temps du papier gris pour son herbier et du drap pour se faire des habits. Un second jardin botanique fut

fondé par Marshall, qui, comme Bertram, se bâtit.

lui-même une maison sur un terrain qu’il défrichait, et où s'élève aujourd’hui une ville qui porte son nom. Le directeur actuel du jardin botanique de Cambridge, M. Grey, est connu par sa Flore des États-Unis. 1] revient d'Europe. J'ai été heureux de trouver chez lui, reproduits par le daguerréotype, les traits d’un botaniste français qui m'est bien cher, de celui qui porte si honorablement la gloire héréditaire du nom des Jussieu ‘.

Tout près de Cambridge, une belle maison de bois s'élève au milieu des arbres; elle a été habitée par Washington, qui, au commencement de la

{Ce nom a disparu de la botanique avec Adrien de Jussieu, ravi prématurément à la science et à ses amis,

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 67 guerre, y avait établi son quartier général. Elle est doublement historique, car elle est aujourd’hui la demeure d’un poëte éminent des États-Unis, M. Longfellow. Dans ce pays, où je ne me représentais que des existences tourmentées par l'activité politique et industrielle, je ne m'attendais pas à rencontrer le spectacle d’une existence empreinte d'un calme si noble et si doux. Dans une habitation élégante, près d’une femme aimable et belle, entouré de charmants enfants, M. Longfellow me semble l'idéal du poëte heureux, et on dit que ce bonheur a été précédé par un beau roman plein de constance et de délicatesse qu'on peut aller chercher dans son Hyperion. Le poëte américain a voyagé dans toute l’Europe, il en connaît toutes les langues; il possède une foule de curiosités littéraires, depuis des chants populaires danois jusqu'à des chansons havanaises. Il a reproduit des poésies de presque tous les pays : des ballades allemandes et des vers de Jasmin; il s’est inspiré une fois de M. Augustin Thierry. M. Longfellow a visité les diverses contrées du vieux monde, et sa muse en à gardé de nombreux souvenirs. Il a vu ces mœurs primitives et patriarcales de la Suède, qu'il peint si bien dans la préface placée en tête de sa traduction d’un gracieux poëme suédois de

üS PROMENADE EN AMÉRIQUE.

Tegner, la Communion des enfants. I a vu l'Italie et la France; il a senti le charme des vieilles villes d'Allemagne. À Nuremberg, l'enfant de l’industrielle Amérique a sympathisé avec cette industrie lettrée du seizième siècle, qui, dans les rangs les plus humbles, suscitait des hommes tels que Jacob Bœhme, le cordonnier philosophe, et Hans Sachs, le cordonnier poëte, the cobbler bard. K célèbre ces artisans inspirés. « Tandis que le tisserand maniait sa navette, il tissait les vers mystiques, et le forgeron frappait ses mètres de fer au retentissement de l’enclume. Ainsi, à Nuremberg! un voyageur venu d’une contrée lointaine, comme il parcourait tes rues et tes places, chantait dans sa pcusée son chant rêveur, recueillant entre tes pavés, comme une petite fleur de ton sol, la noblesse du labeur, la longue généalogie du travail. »

M. Longfellow a célébré sa patrie : quel Américain peut l'oublier? Il a écrit un Chant de Vie (a Psalm of Life), qui exprime avec force le sentiment de l’action, comme il convenait au fils d’une société énergique et travailleuse. C'est une réponse à la parole de l’Ecclésiaste : « Tout est vanité! »

« Ne me dis pas dans tes versets mélancoliques : la vie est

un vain rêve; car pour l'âme le sommeil, c'est la mort, et le: choses ne sont pas ce qu’elles semblent.

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« La vie est réelle, la vie est sérieuse; le tombeau n'est pas lc but. Tu es poussière, tu retourneras en poussière; cela ne fut point dit de l'âme.

« Ce n'est pas la jouissance, ce n'est pas la tristesse qui est notre fin, notre destinée, notre voie; c'est agir, afin que chaque lendemain nous trouve plus avant qu'aujourd'hui. Sur le vaste champ de bataille du monde, dans le bivac de la vie, ne sois pas comme le troupeau muet que le berger chasse devant lui, sois un héros dans le combat.

« Ne te confie pas à l'avenir, quels que soient ses charmes. Que le passé enterre ses morts. Agis, agis dans le présent qui vit, ton cœur dans ta poitrine, et Dieu sur ta tête.

« Les vies des grands hommes nous rappellent toutes que nous pouvons faire notre vie sublime, et en partant laisser derrière nous l'empreinte de nos pas sur les sables du temps.

« Peut-être un autre, naviguant sur la mer solennelle de la vie, un frère égaré et naufragé reprendra cœur en les voyant.

« Debout donc et agissons, le cœur prêt à tout événement, achevant et recommençant toujours; sachons travailler et attendre. »

Toute l'ardeur de l’activité américaine me sem-

ble concentrée dans cette énergique poésie; mais, le plus souvent, M. Longfellow se complait dans une poésie entièrement désintéressée du présent, amoureuse de l’idéal, le poursuivant partout, le cherchant à la manière de Goethe ou de Tieck. La plume spirituelle de M. Chasles a fait connaître le charmant poëme d’Evangeline, inspiré par Hermann

et Dorothée, et qui nous intéresse particulièrement, car 1l célèbre les malheurs de quelques-uns de ces habitants d’Acadie que se disputaient, se prenaient et se reprenaient tour à tour l’Angleterre et la France, qui, Français d’origine, de mœurs et de langage, furent un jour arrachés violemment et soudainement deleurvillage par un ordredu gouvernement britannique, séparés les uns des autres et dispersés comme une tribu d'Israël. M. Longfellow vient de publier, sous le titre de Légende dorée (Golden Legend), un poëme dramatique, qui, certes, ne se rattache en rien à l’Amérique, à la démocratie, au présent, mais qui, du milieu de tout cela, emporte le lecteur en plein moyen âge. Rien ne prouve mieux à quel point les progrès naturèls de la civilisation et les communications toujours plus faciles et plus fréquentes des États-Unis avec l'Europe tendent à les rapprocher d’elle, que de voir un poëte favori du public américain prendre pour sujet d'une œuvre applaudie une légende du moyen âge, de cette époque des sociétés modernes qui est si complétement étrangère aux souvenirs de la société américaine.

Le sujet du poëme de M. Longfellow est emprunté à un vieux fabliau français. L'empereur ne sera guéri que si une jeune fille donne sa vie pour

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lui; la jeune fille se trouve, et, au lieu de mourir, devient impératrice. Cette histoire bizarre et touchante est devenue entre les mains de M. Longfellow comme un cadre gracieux dans lequel il à enchâssé une vue du moyen âge. La scène dans laquelle la jeune Elsie apprend à ses parents qu’elle a résolu de mourir pour le prince et finit par obtenir leur consentement et leur bénédiction, cette scène est très-belle. M. Longfellow, qui sent vivement la poésie du moyen âge, a aussi un sourire pour les formes naives de sa dévotion et de sa croyance. Il connaît les singulières imaginations des prédicateurs de ce temps. L'un d’eux monte en chaire, tenant à la main un fouet qu’il fait claquer sous les voûtes de l’église, puis, feignant de s’adresser au courrier dont le fouet vient de retentir, il lui demande ce qu’il y a de nouveau. « Christ est ressuscité. — D'où venez-vous ? -— De la cour. — Oh! alors je n’en crois rien; c’est une plaisantrie. » Le fouet retentit de nouveau : c’est un autre courrier qui arrive. « Cou:ier, quelles nouvelles ? —- Christ est ressuscité. — D'où venez-vous ? — De la ville. — Alors je ne vous crois pas. Poursuivez votre chemin. » Le fouet retentit une troisième fois pour annoncer l’arrivée d’un troisième courrier. Il donne la même nouvelle : « Christ est

72 PROMENAME EN AMÉRIQUE,

ressuscité. — D'où venez-vous? — De Rome. — Ah! je vous crois maintenant, il est ressuscité. Allez donc, et galopez de toute la vitesse de votre coursier. » Rien n’est charmant comme la conversation du prince et d’Elsie chevauchant ensemble à travers les forêts de l'Allemagne. La vie silencieuse ct recueillie des religieux fidèles à leur vocation et les désordres qui souillaient parfois les cloîtres mal réglés sont opposés dans ce poëme comme dans l’histoire. Quoi de plu: naïf, de plus pur, de plus senti que ce monologue du frère écrivain dans le Scriptorium : « Que Dieu me pardonne! il me semble qu’une certaine satisfaction se glisse dans mon cœur et dans mon cerveau... Oui, je pourrais presque dire au Seigneur : Voici une copie de ta parole, écrite par moi d’un bout à l’autre avec beaucoup de labeur et de fatigue ; prends-la, à Seigneur ! et que ce soit quelque chose que j'aie fait pour toi... (Il regarde par la fenêtre.) Que l'air est doux! que cette vue est belle! Je voudrais avoir un vert aussi charmant pour peindre mes paysages et mes feuilles. Comme les hirondelles gazouillent sous les gouttières du toit ! Il y en a une en ce moment qui est sur son nid, justement je puis saisir une vue de sa têie et de sa poitrine. Je ferai une esquisse du joli oiseau dans son tranquille abri, et je la réserverai

Ah!

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pour la marge de mon évangéliaire. » Ce morceau me semble d’une naïveté charmante. Il est impossible de se transporter plus complétement loin de la vie ardente et occupée de la société américaine, dans le calme ct le recucillement de la vie claustrale du moyen âge; puis viennent les orgies des mauvais moines, et le terrible comte Hugo, dompté par la religion, et l'abbesse Irmengarde, dont les passions réveillées s’endorment de nouveau, bereées par les sons de la cloche.

Le prince et la jeune fille voyagent toujours ensemble, En passant le pont de bois couvert de Lucerne, elle dit: « Le tombeau lui-même n’est qu’un pont couvert conduisant du jour au jour par de courtes ténèbres. » Cette comparaison est charmante. Un des mérites que j'ai remarqués dans les poésies de M. Longfellow, ce sont des comparaisons neuves et ingénieuses. Ailleurs l'aspect de Bruges, la vieille et singulière ville flamande, the quaint old Flemish ety, et le carillon de som antique beffroi évoquent pour le poëte étranger les souvenirs du passé, et 1l ajoute : « Le passé et le présent s’unissent ici sous le courant des siècles comme des empreintes de pas cachées par un ruisseau, mais qu’on voit sur les deux bords. » Ailleurs encore, en parlant du charme d’une lecture faite le soir par une

bouche adorée, il s’écrie : « Et le soir sera rempii d’enchantements, et les soucis qui infestent le jour replieront leur tente, comme font les Arabes vers la nuit, et comme eux disparaîtront en silence. » Rcvenons à Elsie : quand clle approche de son sacrifice, elle adresse ces paroles vraiment belles à ceux qui la plaignent : « Ne vous alsrmez pas au craquement de la porte qui s’ouvre et par laquelle je vais passer, je vois ce qui est par delà. » Et au prince : « Que mon souvenir reste dans votre existence, non pour la troubler ei la déranger, mais comme quelque chose qui doit la compléter, en ajoutant une vie à une vie, ct si quelquefois, le soir, près du foyer, vous voyez mon visage se montrer parmi d’autres visages, ne le considérez pas comme un fantôme, mais comme un hôte qui vous aime, plus encore, comme quelqu'un de votre famille dans l'absence duquel quelque chose vous manquerait autour de vous. »

L'auteur a créé véritablement l’ensemble de son œuvre; mais, en lisant ce dernier produit de la muse américaine, on ne peut se dissimuler que l'Europe a passé par là.

On a dit : Lalittérature est l'expression de la sociélé. Selon moi, c’est la civitisation que la littérature exprime. Or, aux États-Unis, la société est dé-

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mocratique, mais la civilisation est européenne. La démocratie ne saurait être littéraire, car la démocratie, c’est la foule. Il peut sortir de la foule des inspiralions poétiques, c’est ce qu’atteste partout la poésie populaire; mais nulle part on n’a vu là foule produire ou inspirer une littérature perfectionnée. L'art lui est nécessairement étranger ; aussi en Amérique, où la multitude règne, on n’écrit point pour la multitude. Une littérature peut étre démocratique par les sentiments, elle ne saurait l’être par la forme, à moins d’être inculte, violente, négligée, c’est-à-dire de n’être plus une littérature. Les masses, aux États-Unis, ont une presse à leur usage : c'est la presse quotidienne, très-importante au point de vue politique, mais qui ne compte point dans la httératuie. La presse quotidienne est exclusivement américaine ; mais littérairement l’Amérique est en Europe, parce que la civilisation lui est venue d'Europe et lui en vient chaque jour, surtout maintenant que les deux mondes se touchent ; car si Louis XIV a pu dire dans son orgueil : Il n’y a plus de Pyrénées ! — la vapeur, cette puissance plus conquérante encore et plus souveraine, dit aujourd’hui: Il n’y a plus d’Océan!

Voilà pourquoi un pays dont l'organisation politique est si particulière est entré dans la littérature

générale du monde: je dis la httérature générale, car F'uniformilé toujours croissante de la ewilisalion moderne, qui a effacé presque partont la diversité des costumes, efface aussi la diversité des génies littéraires. Peut-être est-ce un malheur, mais certainement c'est un fait, Ce rapprochement entre les littératures des nations européennes a été d'abord une copie servile de la France par les autres peuples ou une contrefaçon de l'étranger par la France, À cette période d'imitation outrée a succédé une ère de développements parallèles qui ne résultent point d’une reproduction artificielle, mais qui proviennent de la parité du développement «0cial. Les littératures étaient d’abord entièrement différentes, puis elles se sont ressemblé parce qu’elles s’imitaient ; aujourd’hui elles se ressemblent sans s'imiter. Or ce qui est vrai des littératures de l'Europe s’applique à la littérature des États-Unis. Profondément distincte par son fonds des sociétés européennes, la société américaine tend à s’en rapprocher au moins dans sa portion la plus cultivée par le progrès naturel de la vie policée. La littérature des États-Unis ne sera pas un nouveau monde sâns doute, mais elle sera une province de plus dans le vaste empire des littératures civilisées.

Fêt

énérale, evilisa.

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