‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 12 sur 64 · JEAN-JACQUES AMPÈRE XXI · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES AMPÈRE XXI

Un sera peut-être curieux de savoir comment Chateaubriand, qui régnait dans le salon de madame Récamier, accueillait ces louanges en l'honneur de Goethe, et cette admiration qui tenait du culte et qui s'adressait de son vivant à un autre que lui. Quelques remarques ici, pour ceux qui tiennent à savoir les nnances de société (et nous sommes en ce moment avec un littérateur, homme de société), ne seront peut-être pas inutiles. Ampère avait commencé avec Chateaubriand par une certaine colère secrète et un sentiment de répulsion assez compliqué, soit qu'il vit en lui le rival radieux qui, dans la pensée de Béatrix, occupait la premiére place et le rejetait lui-même au second plan, soit qu'il lui en voulüt, comme ami, de certaines souffrances et de certains ennuis dont il avait été témoin ou confident, et qu'avait ressentis la Béatrix elle-même, dans les moments où elle se croyait sacrifiée à d'autres amitiés moins dignes. J'ai indiqué précédemment un léger indice, une velléité d'émancipation et d'indépendance. Malgré tout, madame Récamier avait triomphé de difficultés plus grandes, et elle sut si bien, à la longue, adoucir et mater Ampère sur cet article délicat de Chateaubriand, qu'à partir d'un certain jour le jeune écrivain se fit une loi de ne plus rien publier, ne füt-ce qu'un simple morceau, sans trouver moyen d'y glisser au moins une fois le glorieux nom qui, dans le principe, l'avait si fort offusqué. Et plus tard, à des annéos de là, voyageant en Grèce, Ampère lui fit la galanterie de couper à Delphes, à son intention, une branche du laurier qui existe aujourd'hui — où qui existait — dans l'enceinte du réuevos « laurier descendant en droite ligne du feu Daphné », ainsi métamorphosée, si l'on s'en souvient, et il l'envoya à Chateaubriand avee quatre pages de compliments,

Les choses n'en étaient pas tout à fait là encore à ce moment du voyage en Allemagne, mais déjà la paix et l'harmonie régnaient dans les cœurs. Certainement Ampère, quelques années plus tôt,

1. Extrait d'une lettre d'un compagnon de voyage et témoin oculaire , M. Mérimée.

XXIT JEAN-JACGQUES AMPÉÈRE

s'il avait visité lord Byron en Italie, n'aurait pu en écrire librement à madame Récamier, comme il fit de Goethe, sans choquer par là même et désobliger Chateaubriand. Byron était un des antipathiques de l'illustre auteur de René. qui le considérait comme un rival, et pis que cela, presque comme un plagiaire, Il n'y avait pas assez de place dans le ciel poétique pour tous deux, — deux soleils à la fois! Un jour que Chateaubriand entrait chez madame de F.., fille de la marquise d'Aguessean, et qui, née en Angleterre, avait le culte de Byron, il vit sur une console un buste nouvellement placé, et il demanda en souriant qui c'était: sur la réponse que c'était lord Byron, il fit un geste en arricre, et son noble visage ne put réprimer une de ces grimaces soudaines auxquelles il était trop sujet. Mais ici, avec Goethe, les rapports étaient tout différents : Goethe était déja un ancien: Werther appartenait à un autre siècle, L'Allemagne aussi était plus loin, plus séparée de la France que l'Angleterre : le contact, le conflit des deux gloires n'avait pas eu lieu. Pour le chevaleresque et galant auteur du Dernier Abencerage, un homme de lettres, si illustre qu'il fût, un poîte octogénaire qui recevait son monde en robe de chambre de flanelle blanche, ne pouvait être un rival : c'était un patriarche, L'amour-propre, ici, était tout à fait désintéressé dans la question et la critique libérale d'Ampère en profita pour se donner pleine carrière,

De Weimar Ampére alla à Berlin, et de là il passa en Suède, On peut se faire une idée parfaite de ce qu'il était alors en causant, — de ce qu'il fat jusqu'a la fin, — par l'agréable relation qu'il a donnée de co premier voyage, Je viens de Ja relire après quarante ans : je ne sais rien de plus vif, de plus léger, de plus Juste dans la touche et dans le dessin, Quoique Ampère eût de MAUVAIS Yeux, et qu'évidemment la nature ne l'eût point formé pour le pittoresque, il s'en tire à force d'esprit et d'intelligence, Il est suffisamment paysagiste pour quelqu'un qui dessine et ne peint pas. Son Crayon exact se trouve être mème assez coloré

quand ille faut, Il à le premier sentiment très-vrai, et qu'il nous

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