XX JEAN-JACQUES AMPÈRE
La derniére journée qu'Ampère passa avec Goethe, et que je lis racontée par lui dans le Globe du S1 juillet 1827, n'a jamais été reproduite dans ses Mélanges, car ses Mélanges, recueillis d'abord par lui-même, l'ont été, selon son habitude, à la hâte et fort né-
gligemment,
«Je n'oublierai jamais surtout, disait-il, le jour où je lui ai dit adieu. Il était dans une petite villa qui touche au pare du grand-duc : il a consacré ce modeste séjour, il y a quarante ans, en y écrivant Jphigénie, etilen a planté tous les arbres, Il pouvait être cinq heures du soir : assis sur un bane, à l'extrémité de son petit jardin, il jouissait de la vue du parc et de la beauté du jour et de l'heure. Je m'assis sur ce banc à ses côtés; une émotion mélée de respect, d'attendrissement et de tristesse m'empèchait de parler, Je le regardais, je l'écoutais avec recueillement; j'admirais en silence Ja vivacité de ses souvenirs, les grâces de son esprit, la sérénité de son âme ; il me montrait les grands arbres qui s'élevaient au-dessus de nos têtes, « On est bien hardi de planter un arbre », disait-il en souriant. Tout à coup (rocthe se leva comme pour éviter le commencement d'une impression triste, et comme je m'approchais pour le saluer, il m'embrassa et me donna un livre en souvenir de lui, Je m'éloignai rapidement, le cœur plein d'une émotion difficile à décrire. Je fus au théâtre : on donnait la Marie Stuart de Schiller; le génie du grand poëte et le charme de la belle reine furent dignement représentés par madame d'Heygendorf, A la fin de cette soirée toute poétique, je me promenais dans le pare avec le fils de Gocthe et quelques amis ; nous approchâmes de sa petite maison sans faire de bruit. Tout se taisait; mais une fenêtre était encore éclairée, Là il veillait, Peut-ûtre il ajoutait d'une main presque octogénaire une dernitre perfection à ses ouvrages ! Peut-Ctre il repassait cette journée; pout-tre il donnait un souvenir fugitif à cette heure où je lui ai dit adieu !
» Je m'arrète, monsieur; ilest difficile de ne pas se laisser entrainer à quelque émotion quand on parle des souvenirs les plus doux et les plus
mémorables de sa vie, »
Notre siécle aime ces détails intimes, il n'en à jamais trop. Ne serait-il pas permis toutefois de relever ici une sensibilité littéraire un peu prolongée, une émotion un peu voulue et un peu
factice? Ampere ne s'en est pas toujours préservé,