JEAN-JACQUES AMPÈRE XXXV
amitié est d'assez bon aloi pour trouver une vive sâtisfaction dans ces pensées ; et pourvu que vous ne nous oubliiez pas, ce que je sais que vous ne ferez point, nous’ nous tenons pour satisfaits. Restez donc làbas aussi longtemps que cela vous paraitra bon, sans craindre de refroidir notre affection pour vous... »
Et encore de Cannes, où il était allé passer son dernier hiver, et où il venait d'éprouver une crise violente, Tocqueville lui écrivait le 30 décembre (1858) :
« Je puis bien vous assurer en toute vérité que je n'avais pas besoin de tous les détails que vous me donnez pour être convaincu que, si vous n'êtes pas déjà venu à moi, c'est que les raisons les plus fortes vous en empéchaient. J'ajoute, mon bon et cher ami, que non-seulement je ne vous ai pas attendu, sans pour cela vous en vouloir dans un degré quelconque, mais, je vous dis ceci du fond du cœur, que je vous prie trèsinstamment et très-sincèrement de ne pas venir. Je vous connais jusqu'au fond, et c'est pour cela que j'ai une affection si véritable pour vous ; je juge peut-être mieux l'état de votre âme que vous ne pouvez le juger vous-même ; je sais que, si vous veniez iei, vous y vivriez dans un état d'agitation intérieure et profonde que rien ne pourrait dérober à mes regards, Cela vous ferait souffrir, et la vue de cette agitation détruirait de fond en comble tout le plaisir que me ferait sans c2la votre présence. Il faut savoir prendre le temps comme il vient. Votre cœur est le même pour moi, mais les circonstances sont changées. Le moment de crise (et je ne crois pas en avoir éprouvé une pareille dans toute ma vie) est d'ailleurs passé. J'ai repris mes forces... »
Mais les crises se succédèrent, Tocqueville s’affaiblissait de jour e jour. Il mourait avant qu'Ampère püt Le revoir. Celui-ci, profitant eufin d'un éclair de liberté, accourait d'Italie; il arriva trop tard. Les déchirements de ce cœur qui n'avait pu tout concilier ne sauaient mieux se peindre que dans la lettre suivante, par lui adressée sur le moment mème à M. de Loménie, et dont quelques mots sont à demi effacés par des larmes :
Marseille, 26 avril (1859), « Mon cher ami,
« Je vous écris de Marseille, où il y a eu hier huit jours j'arrivais
de Rome et où la nouvelle entièrement inattendue de l'affreux événe-
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ment m'a foudroyé. J'étais dans une complète illusion, née de celle du cher malade avec lequel je n'avais cessé de correspondre que lors des accidents du mois de janvier, et alors une lettre de M. Bunsen était venue bientôt me rassurer après de .vives alarmes en m'annonçant sa convalescence, Depuis, Tocqueville m'avait écrit, comme à l'ordinaire, les lettres les plus rassurées, toujours d'une grâce d'amitié charmante, et témoignant d'une entière liberté d'esprit. Moi qui savais qu'il s'inquiétait beaucoup de sa santé, je ne pouvais croire à aucun péril prochain, en lui voyant cette absolue sécurité. Autour de lui, on semblait la partager, et une lettre écrite par madame Bunsen à une de ses amies de Rome le 29 mars dernier parlait de convalescence en progrès : elle confirmait les nouvelles qu'il m'avait données quelques jours avant. Nous avions discuté ensemble le moment où mon voyage à Cannes lui serait le plus agréable et où les anxiétés et les douleurs dans lesquelles j'ai passé l'hiver, étant moins violentes, rendraient mon départ plus facile. Je suis enfin parti, il y a dix jours, non pas appelé par l'inquiétude, mais seulement par l'impatience de le voir, (par) la pensée de remplacer Beaumont que je savais auprès de lui depuis quelque temps et de passer avec mon ami convalescent un mois agréable comme un mois de Tocqueville. J'arrivais ainsi lundi de la semaine dernière à Marseille, quand un journal m'a appris que l'avant-veille il avait cessé de vivre. — J'ai d'abord été comme fou de douleur et de stupeur. Le lendemain j'ai pensé à madame de Tocqueville. J'ai envoyé une dépêche télégraphique ; on m'a répondu par une autre, m'annoncant la cérémonie funèbre pour le lendemain, sans me dire l'heure. Je me suis procuré à la hâte une voiture de poste et suis parvenu à faire marcher les postillons de manière à n'employer au trajet de Marseille à Cannes que quatorze heures, au lieu de vingt que met la diligence, Je suis arrivé à temps; mais quelle arrivée ! J'ai rencontré dans la rue la bière de celui que je n'avais pas revu depuis que je l'avais embrassé si tendrement à Cherbourg, où il m'avait reconduit. Ses frères étaient là et un ami d'enfance, Louis de Kergorlay, Celui-ci devait ramener la pauvre madame de Tocqueville, un des frères retournant à Nice où il avait laissé sa famille, l'autre reconduisant la dépouille de son frère, qui, d’après sa volonté, reposcra dans le cimetière de Tocqueville. Kergorlay a été rappelé par une dépêche télégraphique, et j'ai naturellement offert de ramener madame de Tocqueville. Nous serons à Paris, je crois, seulement vendredi.
» C'est une triste manière d'y arriver, et d'autres inquiétudes ne me permettront pas, je le crains, d'y rester longtemps; mais dans l'état de
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brisement où je suis par suite de ce que je viens de souffrir et de tout ce que j'ai souffert depuis un an, ce me sera un vrai soulagement de serrer la main de quelques vrais amis comme vous et les vôtres. Communiquez, je vous prie, cette lettre à madame Lenormant et à madame Ozanam, qui sont de ces cœurs sur lesquels compte le mien. Adieu tendrement, »
Tocqueville mourait en avril : la chère m''ade, pour laquelle Ampère avait tant tardé à venir et qu'il alla trouver dès qu'il le put, mourait en septembre de cette même année (1859). Fidèle à sa mémoire, il continua de vivre, soit en Italie, soit en France, auprès de la famille adoptive dont il avait partagé et contribué à adoucir les douleurs.
Au milieu de tous ces deuils, de toutes ces alarmes, l'étude avec lui ne perdait jamais ses droits. Le séjour de Rome fut fécond pour Ampère ; il y avait fait, depuis 1824, bien des voyages, mais dans les dernières années la vie éternelle lui était devenue une patrie. À force de la fréquenter et de la posséder dans ses antiquités, dans ses ruines, il s'y sentait comme chez lui et y habitait en idée à tous les âges ; son imagination le transportait à volonté à une époque historique quelconque ou par delà jusque dans les périodes légendaires, Initié à ce degré et müri, il n'y put tenir et il se dit un jour de récrire toute l'histoire romaine d'un bout à l’autre, depuis et avant Romulus jusqu'aux derniers empereurs, et en s'aidant à chaque pas, en s'autorisant des monuments de toute nature invoqués en témoignage, Le goût de l'Antiquité pure et le génie du passé n'étaient pas tout dans son inspiration : en approchant de l'époque impériale et en la traversant dans ses principaux règnes, il avait un stimulant puissant et un motif de zèle dans sa haine contre le régime impérial ancien ou moderne, à toutes les dates : il commença déjà à lui faire la guerre et à lui décocher des traits bien avant César et de derrière le tombeau des Scipions. Sur cette histoire romaine d'Ampère, si considérable aujourd'hui (elle n'a pas moins de six gros volumes), si intéressante par parties, si instructive même, mais qu'il n'a pas eu le temps de fondre et de composer en un tout harmonieux, je serai à la fois très-franc et très-humble. Et d'abord je ne me sens point un juge
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compétent : cette érudition si pleine, si nourrie, si fourmillante en quelque sorte, m'éblouit et me dépasse : mais à d'autres égards je n'ai besoin que de mon bon sens tout seul pour résister, En ce qui est des origines, je m'étonne qu'on puisse avoir un avis un peu pro bable sur bien des choses. Ce que rejette Ampère, ce qu'il admet pour commencer me parait tout à fait arbitraire et dépendre moins d'une méthode que d'une impression personnelle et d'une espèce de divination qu'il aurait acquise en vivant beaucoup dans les mêmes lieux et en dormant dans l'autre de la sibylle. J'appellerais cela volontiers le Songe d'Ampère. Tant qu'il ne se donne que pour le commentateur et le compagnon de voyage de Virgile aux collines d'Évandre, je me plais à le suivre ; c'est de la poésie encore : mais lorsque, mettant le pied dans l'histoire, il s'écrie tout à coup : «Je crois à Romulus ! » quand il nous annonce en tête d'un chapitre La vérité sur l'enlèvement des Sabines, je souris en l'écoutant ; il m'est impossible de voir autre chose dans les diverses sortes d’interprétations auxquelles il se livre qu'un jeu d'esprit soutenu de l'érudition la plus animée.
Lorsqu'il arrive à des époques positivement historiques, je m'étonne encore de la méthode d'Ampère. Il a une vivacité (à cette distance) qui peut avoir son charme et son piquant, mais qui, pour le fond, me jette à tout instant dans la perplexité et le doute, Qu'il en veuille d'avance au grand Scipion, parce qu'il le soupçonne par anticipation d'avoir été une première ébauche, une premiere épreuve de César, passe encore; mais qu'il tienne à voir en lui un charlatan et que, pour se confirmer dans l'interprétation subtile de son caractère, il écrive : « J'ai demandé aux bustes de Scipion de m'éclairer sur son mysticisme, et leur étude n'a pas été favorable à la sincérité de ce mysticisme : cette physionomie n'est pas celle d'un illuminé sincère, c'est la physionomie d'un homme intelligent, hautain, positif... », un pareil genre de preuves, je l'avoue, me parait prèter terriblement à la fantaisie. J'admire qu'Ampére, connaisseur de tout temps assez incertain en matière de beaux-arts, se trouve ainsi avoir aiguisé ses sens au point d'être
subitement doué de seconde vue et de dépasser Lavater, et en