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pour les convenances était tel, ses égards pour ses amis allaient si loin, sa sensibilité par moments empiétait si fort sur sa pensée, qu'il n'est pas impossible, à ne juger qu'humainement et par les dehors, — qu'il est même assez probable, — qu'il eût accordé, s'il en avait eu le temps, satisfaction aux vœux et aux instances de ses entours. Permis à ceux qui souhaiteraient pour lui quelque chose de plus encore de le supposer. Il professait particulièrement un tendre res= pect pour la nuance de catholiques libéraux dont Ozanam était à ses yeux le type.
Et maintenant que je suis parvenu au terme de cette longue et encore bien incomplète description d'une nature à la fois si riche et si éparse, je reviens sur une question que je me suis faite et à laquelle il semble que j'aie déja répondu, et, me remettant à douter (ce qui est mon fort), je me demande derechef si en effet il eût mieux valu pour Ampère concentrer son esprit, son étude et son talent sur une œuvre et sur un livre, sur cette Histoire littéraire de la France à laquelle je mettais tant de prix et que je lui désignais comme son meilleur emploi, Sans doute, en s'y attachant avec suite, il eût contribué plus sûrement à sa renommée, à Son autorité, sinon à sa gloire : il eût composé un livre excellent et durable, en vue de tous, à l'usage de tous ; il eût continué de faire l'éducation supérieure de plusieurs générations successives : quiconque se fût essayé dans cette Voie critique l'eût rencontré sans cesse sur son chemin et pen= dant ces quinze dernières années et dans celles qui suivront : on aurait eu, en chaque sujet littéraire, à compter avec lui: mais en lui imposant cette tâche, en Jui supposant ce souci, suis-je bien entré dans l'esprit de l'homme, ne l'ai-je point tiré un peu trop à moi et dans le sens de ce que je préfère moisméme ? L'imaginer, le désirer tel, n'est-ce pas substituer insensiblement un autre Ampére à celui qu'avait fait la nature et dont la société s'est si bien trouvée? Voyons un peu : le livre une fois conçu et bâti (et il l'était), en tout lieu, en toute occasion, il n'eût été occupé qu'à l'achever, à le remplir dans toutes ses parties ; puis, une fois imprimé, qu'à le reprendre et à y
revenir, à le corriger, à le compléter et à l'enrichir de tout point, à
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le tenir ouvert, à jour, au courant des moindres recherches comme on en à tant fait sur le moyen âge depuis vingt-cinq ans, sur la Renaissance, et même sur le xvrit siécle, Une seule erreur découverte dans une de ses pages l'aurait rendu malheureux et ne lui eût pas laissé de repos qu'il ne l'eût rectifiée et fait disparaitre, Des milliers de détails l'eussent partagé et absorbé, Il n'aurait songé qu'à multiplier les éditions, c'est-à-dire les perfectionnements, tout comme M, Henri Martin pour son [listoire de France. il serait devenu l'homme d'un seul livre : il n'eût plus été l'amateur universel, Le style aussi l'aurait démangé sans cesse; pour être artiste il faut être un peu ouvrier : cela consume des heures, et l'expression après laquelle on a couru Yainement vous poursuit ensuite jusque dans le monde ou vient couper vos méditations solitaires, Ampère, établi l'historien d'office d'une grande littérature et avant charge d'un monument, serait donc devenu un autre Ampère que celui que nous avons eu et qui ne calculait rien; gai, libre, capricieux, distrait ou absorbé, tout à la veine présente, obéissant à tous les souflles, à toutes les fougues de l'intelligence, il n'aurait plus rayonné en tous sens ; il aurait moins su, moins appris avidement de tout bord.
Arrivé dans son sujet à des époques en vue, à la période classique de son histoire, il aurait dù y séjourner longuement et tourner beaucoup, pour les renouveler, autour de choses connues et de chefs-d'œuvre tout domestiques, lui qui n'était jamais plus heureux que hors de chez soi. Il n'aurait plus été aux ordres de l'une ou de l'autre de ses nombreuses et brillantes facultés à toute heure : il n'en aurait pas eu seulement la dépense et le plaisir, il en aurait eu l'économie. Esclave d'une pensée unique où dominante, à la tète de quinze @x vingt volumes toujours présents et en cours d'exécution, ayant l'œil aux travaux d'autrui pour en profiter ou pour se défendre, condamné à un vrai régime de patience, il n'aurait plus été aussi libre de ses mouvements ; sa chaire l'eût assujetti jusqu'au bout : il aurait dù se retrancher bien des excursions et plus d'un voyage. Rome ne l'aurait pas si fort captivé, ni transformé jusqu'à la moelle en citoyen romain; Paris serait resté son
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centre et sa capitale, il n'aurait plus fait l'école buissonnière en grand, Avec moins d'oubli et d'abandon, il eût été moins aimable, moins délicieux en société, moins cher à ses amis, peut-être moins digne de l'être, Au lieu de se prodiguer avec eux et de verser sans compter, il se serait ménagé ou dérobé à de certains jours. Dans tous les cas, il aurait moins joui pour lui-même; il aurait moins pensé, moins embrassé à souhait le temps et l'espace, il aurait moins vécu, Au point de vue de la philosophie supérieure et suprème, qu'y a-t-il donc à regretter ?