‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 26 sur 64 · C.-A. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

C.-A. SAINTE-BEUVE

de l'Académie françii-e,

Mon cher ami,

Comment pourrais-je ne pas vous dédier un écrit qui est votre ouvrage? C'est la Démocratie en Amérique qui à fait naître en moi le désir de visiter l'Amérique et m'a aidé à la comprendre. Chaque jour, chaque heure passés aux États-Unis étaient un commentaire de votre œuvre, une vérification de vos pensées. Les faits particuliers ne sont qu’une traduction des théories vraies, Je voudrais que, dans ces impressions sincères , il m'eût été donné de traduire par mes observations

de chaque jour les hautes vérités que vous avez pro-

clamées, comme j'ai essayé, il v a bien des années, de les traduire en vers, dans une épitre imspirée par l'apparition de la seconde partie de votre ouvrage, dans laquelle se trouvent les choses les plus profondes peut-être que vous ayez écrites; épitre amicale, dont je vous demande la permission de vous rapueler un fragment. J'ai cherché à dire apres vous, et. d'aprés vous, combien la liberté et l'égalité, ces nobles aspirations de l'âme, sont difficiles à concilier, et combien

leur conciliation est nécessaire,

Suivant le cours du Rhin, je vois sur les coteaux, A gauche, à droite, fuir de rapides châteaux, Hérvissant de leurs murs les montueux rivages

Et comme suspendus aux noirs flanes des nuages, Votre livre me suit, je ne le puis quitter;

Quel lieu serait plus propre à le bien méditer? Voici, daus ses débris, l'âge aristocratique ;

D'autre part, la vapeur est très-démocratique :

Je puis done comparer les deux mondes divers, Dout, pour votre Gil percait, les secrets sont ouverts! Le vieux monde est li-haut, debout sur ses collines, Colossal, mais eroulait, altier, mais en ruines: L'autre est plus bas, il est ici, c'est ce bateau,

Prosaïque, mais fort, mais hardi, mais nouveau:

A M. ALEXIS DE TOCOUEVILLE 3

Oh! que je comprends bien votre mélaneclie, Quand, devant ce passé qui chaque jour s'oublie, Vous contemplez ces temps de forée, de grandeur, EE dont Fhumanité paya cher la splendeur!

Mais qui montrent du moins, dans leurs maux, dans leurs fautes. Des persennages fiers, des existences hautes: Quand l'inégalité liait d'un nœud puissant

Le maitre héréditaire au serf obéissant :

Entre les lots humains, alors, point d'équilibre ; Pour cent déshérités un seul est fort et libre. Pareil, en son orgueil, à ces gothiques tours, Aires d'aigles, souvent, hélas! nids de vautours. Celui-là vit, du moins, d'une énergique vie,

Tyran sans maitre et chef de Ja plèbe asservie : S'il opprime, il protége en lui Ja liberté,

A des aïeux et songe à sa postérité,

Délivré du souci qui tous nous importune,

['uuse point sa vie à créer sa fortune.

L'instinet de la durée occupe chaque esprit,

Pour elle l'on travaille, on bâtit, on écrit,

On nest pas tout entier dans le moment qui passe,

EE l'homme, au soin du temps, occupe plus d'espace!

Vous ne regrettez point ce Passé condamné,

Car votre esprit sait trop dans quel siècle il est né, Vous savez, noble ami, que légalité règne :

Ï la faut accepter, qu'on l'aime ou qu'on la craigne : Dans son chemin sanglant. apres tant de combats. Le genre humain vainqueur ne reculera pas.

Et d'ailleurs, sur un fait qu'on déelame où qu'on glose, Quand il S'agit de tous, le nombre est quelque chose, L'autre ordre, à quelques-uns, devait sembler très-Doa :

Sur le nombre il pesait, humiliant fardeau!

Quant à moi, ces vieux temps me plairaient fort, en somme, Si tout le monde alors était né gentilhomme !

Aussi vous proclamez bien haut l'égalité,

Cette fille du temps, de la nécessité,

Ce flot qui chaque jour élargit son rivage,

Cette religion qui grandit d'âge en âge,

Dogme qu'au Golgotha le martyr immolé !

Comme un secret divin au monde à révélé.

Mais, au pouvoir nouveau qui gouverne la terre,

Ami, vous adressez une parole austère :

Que le sultan du jour par d'autres soit flatté ; : De vous il entendra du moins la vérité.

Oui, vous avez raison, tout semble se dissoudre,

Car les lois sont de sable et les mœurs sont en poudre ; L'ancien monde m'est plus, l'autre n'est pas encor. Comme ces grands oiseaux dont le puissant essor Suivait votre vaisseau sur la mer Atlantique,

Loin de la vieille Europe et loin de l'Amérique,

Dans l'espace égarés, Jassés, battus des vents, Chancelaient éperdus sur les déserts mouvants;

Ainsi nous chancelons, battus par les orages,

Sur l'abime flottants, loin de tous les rivages.

Quand Ja foule imprudente en détourne son œil,

Pilote vigilant, vous signalez l'écueil!

Vous nous dites: Craignez de nouvelles misères ; Craignez de ne pas ôtre aussi grands que vos pêres. Les nations n'ont plus, pour le maintien des droits, Ces familles, ces corps, qui résistaient aux rois ;

Tous, étant isolés, sont faibles, sans défense ; L'isolement peut-il fonder l'indépendance ?

Dans les cœurs fatigués de désordre et de bruit,

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