‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 28 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Motif du voyage, — Fanny Kemble, — Départ, — Haute opinton qu'ont les Ainéricains de leur pays. — Nuances sociales, = Co qu'on appelle une révolution aux États-Unis, — Les juges élus par le peuple. — Traversée, — irivée à New-York, — Premier aspect de cette ville, = De New York à Boston.

Quand'on à parcouru l'Europe du nord au midi et mis le pied dans les deux autres parties de l'ancien monde , quand on à étudié l'antiquité en Grèce, en Italie, en

se et les temps modernes en Scan-

Égypte, — le moyen À dinavie, en Allemagne, en Espagne et en Angleterre, —1e monde musulman, dont le caractère dominant est l'uniformité, au Caire et à Constantinople, — si l'on veut voir

quelque chose d'entiérement nouveau, Je crois qu'il faut

aller en Amérique, du moins tant que la Chine ne sera pas ouverte et que la lune ne sera pas accessible, Voilà pourquoi je vais m'embarquer aujourd'hui à Southampton pour les États-Unis. Ce départ surprendra peutêtre un peu les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans d’autres pérégrinations, dont le motif se rattachait à la littérature ou à l'érudition: à ces lecteurs assez bienveillants pour se souvenir de mes travaux, je répondrai qu'après avoir contemplé les monuments des sociétés du passé, j'ai été tenté d'observer dans son progrès une société nouvelle, IL était curieux sans doute de chercher à déchiffrer, sous des hiéroglyphes de quatre mille ans, une civilisation presque effacée: il ne l'est pas moins peut-être de chercher à lire, dans les traits d'une civilisation encore jeune, ce qu'elle sera un Jour. Les prodiges de l'industrie humaine, appelée à changer rapidement la face du globe, ne doivent pas être méprisés, quelque admiration que méritent les statues de Phidias et les vers de Dante ou d'Homere. Or, de notre temps, il s’est formé ou plutôt il se forme une société à laquelle un immense avenir semble promis.

Nulle part sous le soleil une plus grande activité n’est

déployée dans le champ de la civilisation nouvelle, J'ai été tenté de donner à mes yeux et à mon esprit ce spectacle après tant d'autres spectacles. Ajouterai-je que le beau livre de M. de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique et les entretiens de l'ilustre auteur, qui veut bien m'appeler son ami, ont encore excité mon désir en l'éclairant? Dirai-je enfin que, sur ce continent utilitaire, à travers la fumée des usines ét des locomotives, j'ai entrevu, pour les curiosités du savoir, quelques antiquités sur les bords de l'Ohio et sur le platea mexicain; pour les plaisirs de l'imagination, une poétique nature, la chute du Niagara, les palmiers des tropiques? Je n'arrête; j'en ai dit assez pour m'excuser décrire, si, en finissant, le lecteur me pardonne d'avoir

écrit.

Southampton, 27 août 1851,

Hier j'étais à Londres, dans le Palais de cristal. Je viens d'assister à l'Exposition universelle, le premier fait vraiment universel dans l'histoire des hommes, Oui,

9 DL à + .

cest là premiére fois, depuis le commencement du

monde, que les hommes font quelque chose en commun,

que tous les peuples se réunissent dans l'unanimité d'une méme entreprise, sans distinction de patrie, de race ou de croyance : événement mémorable et prophétique, car il annonce et inaugure, pour ainsi dire, Funité future du senre humain.

Aujourd'hui je vais quitter l'Angleterre pour les États- Unis; je vais aller contempler dans toute la liberté de son action cette puissance de l'industrie, dont j'ai admiré à Londres les résultats cosmopolites ; mais, avant de laisser derrière moi le rivage de l'Europe, je demande la permission de raconter une rencontre que j'ai faite et qui a été pour moi une piquante et gracieuse anticipation de l'Amérique.

Dans le wagon qui m'a amené de Londres à Southampton, ainsi qu'un Américain très-distineué, M. Théodore Sedewiek, avec lequel je vais m'embarquer, se trouvait une dame anglaise, qui accompagnait la mère et la sœur de M. Sedewick. Cette dame me frappa tout de suite par la fermeté de son langage et le tour original de son esprit : c'était Fanny Kemble, dont le capricieux et poétique volume sur les États-Unis, vrai livre de jeune

fille, m'avait charmé, et, bien qu'un peu sévère pour

PROMENADE EN AM ÉRIQUE Il

les mœurs américaines, m'avait donné pour là premicre fois l'envie de faire le voyage que je fais aujourd'hui, La nièce de madame Siddons à sur le front, dans le regard, dans tout l'ensemble de sa personne, un reflet de Melpomène, Bien des choses se Sont passées depuis qu'elle écrivait ce qu'elle appelle aujourd'hui ses impertincnces sur les mœurs américaines et ses courses à cheval au bord de l'Hudson, et les vers charmants que ces lieux lui inspiraient, Quoiqu'elle ait emporté de tristes souvenirs du pays qu'elle avait choisi, elle comprend mieux aujourdhui les avantages sociaux de ce Pays, où, me disait-elle, on a le sentiment que personne ne souffre de la misère autour de vous: mais elle parait refroidie sur les beautés naturelles qu'il peut offrir, Pour moi, Je m'en liens, sous ce l'apport, à Ses impressions de vingt ans!

M. Sedewick, avec lequel j'ai le bonheur de faire Ja

1. Un autre hasard de voyage, encore plus heureux, m'a permis de connaitre et d'apprécier davantage celle qu'une étoile favorable ne faisait rencontrer cette fois à Rome, auprès de sa sieur, madame Sartoris, Je serais bien ingrat si Je ne donnais un souvenir reconnaissant à nos Promenades dans la campagne de Rome, qu'animait un enthousiasme Si vrai pour cette région incomparable, Sept à huit personnes, qui

s'étaient choisies, allaient deux fois toutes les Semaines dans les lieux

les plus pittoresques et les plus célèbres, tantôt se livrer à des gaiotés

traversée, est un avocat et un jurisconsulte éminent de New-York; il a toute la vivacité d'esprit et tout l'entrain qu'on attribue à nos compatriotes. Du reste, en vrai voyageur américain, il ne se presse point, regarde tranquillement sa montre, et déclare que nous avons encore un quart d'heure pour nous rendre à bord, comme S'il s'agissait d'aller de Paris à Saint-Cloud. Les dames ne sont pas plus agitées que lui. En effet, nous arrivons à temps, et au bout de deux heures nous sommes sur le Franklin, parti ce matin du Havre, et qui attendait à Cowes, dans l'île de Wight, la correspondance de l'omnibus à vapeur de Southampton. Nous ne partirons pas ee soir, parce qu'il y a du brouillard. Cette prudence chez un capitaine américain m'étonne; mais M. Wooton est un officier aussi sage que hardi. Pour tempérer l'audace naturelle aux marins des États-Unis, le capitaine d'un bateau à vapeur de cette compagnie

doit avoir 28,000 dollars à bord, environ 150,000 francs.

d'enfant, tantôt éprouver les plus hautes admirations de l'art, quand, après que sa Sœur nous avait fait entendre, avec cette voix que l'Angleterre à applaudie, un air d'Hiendel, madame Kemble déclamait en grande tragédienne, devant cette nature sublime, un morceau de

Shakspeare.

En mer, 28 août,

Je me suis levé avant que le bâtiment fût en marche, Tout à coup les roues ont commencé à tourner, et nous voilà en route pour l'Amérique,

Tandis que nous longions l'île de Wight, un Américain m'a dit: «C'est à peu près comme Long-Island , en face de New-York.» Le premier trait de caractère que je remarque sur ce bâtiment, où la grande majorité des passagers appartient aux États-Unis, c'est l’oceupation constante et la glorification perpétuelle de la patrie. L'Amérique est l’idée fixe des Américains : la conviction de la supériorité de leur pays est au fond de tout ce qu'ils disent; on la retrouve même dans l’aveu de ce qui leur manque. Ainsi chacun a soin de me prévenir que je ne dois pas m'attendre à trouver dans une société nouvelle les raffinements des vieilles sociétés de l'ancien monde : rien de plus sensé; mais dans cet empressement à n'avertir de ce qu'il ne faut pas chercher aux États-Unis, je reconnais les précautions d'un patriotisme inquiet, toujours en défiance des jugements |

de létranger. Ces précautions ressemblent assez aux

avertissements d'un auteur invitant, dans sa préface, à ne point chercher dans son livre des qualités qu'il ne serait pas faché qu'on x découvrit. Les Américains divaient volontiers de eur pays, né d'hier 2 Nous avons mis qu'un quart d'heure à le faire. est vrai qu'il serait souveramement injuste de leur répondre avec le

misanthrope :

… Le temps ne fait rien à l'affaire.

Je n'entends euére articuler de louanges directes des États-Unis, mais je ne sais comment il arrive que. dans tout ce qu'on en dit, ils se trouvent toujours avoir l'avantage, Les farines françaises sont excellentes, mais les farines de Virginie sont encore meilleures: les huitres qu'on mande aux États-Unis sont supérieures à toutes les huitres. Ce sont de petits faits qui viennent se placer naturellement dans la conversation, à titre de renselonement, et dont on vous laisse tirer la conscquence, Je ne saurais me défendre de la pensée que cest un chagrin pour les habitants des États-Unis de ne pouvoir prétendre qu'un Américain a découvert

l'Amérique, Du reste, ce sentiment de prédilection

pour leur pars n'a jusqu'ici rien d'offensant ni d'aoressifs J'ai plaisir à le voir pereor sans cesse, Les occasions Qu'il saisit pour se produire peuvent me faire sourire, mais en somme il nr'inspire de Festime pour le peuplé américain. En France, surtout depuis quelque temps, nous faisons frop bon marché de nous-mêmes, nous sommes trop dénués d'illusions sur notre propre comple. vaut mieux, pour une nation, se respecter el méme s'admirer un peu {trop que se dénigrer à plaisir et se prendre philosophiquement en pitié

Sur ce batiment, je trouve déjà Foccasion dobserver comment le prnmeipe d'égalité se combine avec les mégalités que l'éducation et les habitudes tendent mévitablement à établie entre les hommes. Parmi les pas- Savers, nul n'a de litre où de rang fixei mais il arrive

tout naturellement qu'il se forme des assoclations entre

1. Cependant on ne peut souserire à tous les éloges qu'il plait parfois aux Américains de se donner, M, Wipple a établi dans des lectures puhliques, données il est vrai aux États-Unis, que les vertus principales de ses compatriotes étaient, en premier Tieu, Fhabileté en second Heu, la énérosité ten troisième lien, Fhéroïsme, La premiére de cos qualités s'accorde mieux que les deux autres avec le talent qu'il accorde à FAMmericain de faire entrer dans sa tête la cervelle des autres peuples pour

faire arriver leur argent dans sa poche,

les personnes dont la condition sociale est analogue. I] y à une table où se trouvent réunis le fils et la fille du gouverneur de l'État de New-Jersey, M. Sedewick et sa famille, un planteur de Virginie dont les manieres et la tournure sont tout à fait européennes, et qui, avec sa Jeune et charmante femme, vient de visiter l'Italie, la Grèce et Jérusalem. Des négociants de la Nouvelle- Orléans se sont assis à une autre table, des Français qui vont en Californie à une troisième : il n'existe aucune séparation absolue entre ces différents groupes, rien n'empécherait ceux qui font partie de l'un de se mêler à l'autre; mais cela n'arrive point, et je commence à comprendre comment des mœurs démocratiques peuvent ne pas entraîner nécessairement un pêle-mêle universel.

On parle beaucoup politique autour de moi; j'écoute avec un grand empressement ces conversations; elles roulent rarement sur les intérêts généraux de l'Union, presque toujours sur les intérêts particuliers des différents États dont la fédération se compose, et qui, comme on sait, ont chacun leur code et leur souvernement, En

ma qualité de Français, il m'est arrivé de demander

comment tel et tel point de droit, tel ou tel détail de l'administration, étaient réglés aux États-Unis: on me demandait à mon tour duquel des vingt-trois États je voulais parler, I y avait quelquefois Ymegt-trois réponses à ma question. Les hommes, fort éclairés du reste, que je consultais me paraissaient connaître surtout la législation et l'organisation politique de leur État; bien qu'un esprit analogue pénètre dans toutes les parties de l'Union, les diversités sont grandes. L'indépendance et la vie propre des États, en tout ce qui nue touche point à l'intérét universel de la fédération, sont un des premicrs traits qui frappent un Français dans les institulions américaines.

Un autre résultat de ces institutions, c’est Ja facilité avee laquelle elles peuvent être modifiées sans secousse «sans danger. J'entendais sans cesse parler de convenlions et de révolutions auxquelles plusieurs personnages présents avaient pris une part active, Chez nous, ces mots réveillent des idées terribles. Aux États-Unis, le jour où l'on veut changer quelque article de la constitution d'un État, on s'adresse à la législature, qui pro-

pose la réunion d'une convention, Le peuple consulté

prononce que la convention sera convoquée. La constitution amendée par celle-ci est soumise à la ratification du suffrage populaire. C’est ce qu'on appelle ici une révolution.

Une de ces révolutions a changé dans l'État de New- York l’organisation judiciaire, et ce changement a été unité dans plusieurs autres États ; il consiste à faire nommer les juges par les électeurs. C’est une application bien étrange et bien extrême du primeipe de l'élection que de faire voter ceux qui doivent être pendus pour la noinination de ceux qui doivent les pendre, d'autant plus que les juges ainsi élus ne le sont que pour un temps, et pour un temps assez court. Il me paraît impossible que cette mesure n'ait de grands meonvénients, où au moins n'offre de grands dangers. Voilà le droit sacré de rendre la justice, ce droit qu'on doit s'efforcer de maintenir dans une région supérieure aux passions politiques, tombé dans leur domaine et devenu le prix du combat, la proie du vainqueur. On me répond par cette expression transportée du langage de la mécanique dans l'idiome politique des États-Unis : à works well, cela

fonctionne bien. On m'assure que les choix ont été jus-

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