LES
PROMENADE EN AMÉRIQUEH
grâce el de l'impuissance de la volonté humaine à faire le bien, la secte qui est aujourd'hui en progrès, qui allie chaque jour davantage la portion la plus éclairée de la société, soit la moins mystique, la plus rationaliste des sectes chrétiennes, l'unitairianisme, On nomme unilairiens tous ceux qui rejettent le dogme de la Trinité. Leur croyance est une sorte d'arianisme inclinant au déisme. Ce changement est évidemment le produit d'une réaction, Les indépendants, qui furent les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre et jetérent les fortes bases de la nationalité future des États-Unis, étaient croyants Jusqu'à Ja férocité, Tandis que les catholiques, à Baltimore, et Roger William, à Providence, donnaient, avant Penn, l'exemple de la tolérance, les puritains de Boston condamnaient cette tolérance comme un crime; tout en protestant de leur attachement à leur mère l'Église épiscopale d'Angleterre, ils ne permettaient pas qu'on reconnût l'autorité de cette Église, et se vengeaient des persécutions qu'on leur avait fait subir en brûlant des sorcières et en pendant des quakeresses. La tyrannie qu'ils imposaient à la communauté, au nom de la religion, fut
poussée par eux jusqu'au plus minitieux et au plus ridi-
eule despotisme; il n'était pas permis d'avoir les cheveux longs et de porter perruque, Les femmes ne pouvaient porter de manches courtes ou avant plus d'une demiaune de largeur dans l'endroit le plus large. Il était défendu, sous peine du fouct, d'embrasser sa femme dans la rue, et aux méres d'embrasser leurs enfants le dimanche, [ne fallait pas préparer la bitre le samedi, de peur qu'elle ne traraillit pendant le Jour du sabbat, La Bible était le code de cette société, et, la Bible à Ja main, on mettait à mort la foinme adultère, oubliant le pardon du Christ. Deux théologiens signérent une déclaration par laquelle ils approuvaient qu'on ôtàt la vie à l'enfant d'un chef indien vaineu et tué par les puritains, parce que la race de l'impie devait étre exterminée. Un autre raconte ainsi une victoire des colons sur les SAUVALCS, dans laquelle ceux-ci furent brûlés quatre cents : « C'était un Spectacle terrible de les voir fricassés (frying) dans le feu, de voir le torrent de Sang qui éteienait les flammes, et horrible l'odeur qui en sortait: mais la victoire semblait un sacrifice plein de douceur. » (Corrox-Marner, Mémorial, p. 189.)
La doctrine théologique de ces sectaires impitoyables
anéantissait le libre arbitre, elle niait que l’homme fût capable de faire et même de désirer le bien. Leurs docteurs les plus célèbres, Jonathan Edwards et Hopkins, en vinrent à affirmer que le péché, là où 1l se rencontre, est, en somme, meilleur pour le monde que ne le serait, à sa place, la sainteté; que non-seulement il est permis par le père des lumières, mais, en son lieu, préféré par lui à la sainteté et introduit directement par son action. Enfin on mit en avant ce dogme étrange, « que le désir d'être damné pour la gloire de Dieu est nécessaire au salut. » À ces violences dogmatiques s'était opposé, dès le principe, un parti de théologiens modérés, appelé le parti des anciennes lumières; mais les nouvelles lumières prévalaient chaque jour davantage. Les Aniéricains apportent dans la religion l'ardeur et l'impétuosité qu'ils mettent en toute chose; même aujourd'hui, dans l'hôpital de Worcester, le nombre des fous pour cause de relioion égale celui des fous pour cause d’intempérance, Puis vinrent les revivals avec accompagnement de convulsions et de frénésie, les sermons des prédicateurs ambulants, qui insultaient les ministres établis, et décrivaient
les tourments de l'enfer à leur auditoire de manière à lui
donner des attaques d'épilepsie. Le méthodiste Whitefteld vint deux fois d'Angleterre aviver encore cet enthousiasme, qui touchait au délire, Les chaires, qui s'étaient d'abord ouvertes pour lui, lui furent fermées. Alors il prêcha sous le orand orme du pare, devant trente mille auditeurs. Foute cette exaltation finit par révolter le bon sens des Bostoniens. La résistance à cos saturnales du fanatisme religieux est venue, aprés plusieurs cénérations, aboutir à l'unitairianisme. Repoussé par une doctrie qui anathématisait la liberté morale, dégoûté par des excès de convulsionnaires, on s'est jeté, pour ainsi dire, à l'autre extrémité du christianisme, sauf à être tout prêt d'en sortir, Voilà comment l'unitairianisme a pu faire dès progrès si considérables à Boston. Aujourd'hui il y a dans cette ville vingt églises unitairiennes, et il n'y en à que quatorze qui se rattachent au puritanisme, Savoir : treize congrésationalistes et une presbytérienne ; y en a dix épiscopales, dix catholiques, huit baptistes : c'est donc l'unitairianisme qui est en majorité.
En attendant le sermon de M. Walker, j'ai parcouru le livre qui contient les hymnes composées pour
la congrégation unitairienne devant laquelle il va pré-
Ras [er]
cher, Ces hymnes sont en général consacrées aux vérités de la religion universelle. On y trouve la prière de Pope. Jésus-Christ v est appelé l'homme du Calraire , le grand prophète. Cependant deux faits surnaturels sont mentionnés dans ces hymnes : la résurrection et le second avénement du Christ. L'unitairianisme n'est done point un pur déisme, c’est une secte chrétienne prenant l'Éeriture pour base de sa for et l'interprétant à sa manière. La forme extérieure du culte est la même que dans les églises calvinistes: mais le sermon que j'ai entendu ne saurait être accusé de mysticisme, ce sermon me surprend même pour un sermon unitairien. Ce n'est pas un discours sur la théologie où la morale, ce sont des conseils sur l'art de se conduire en ce monde, qui peuvent appliquer à toutes les professions aussi bien qu'à la profession de chrétien. Le point de sagesse pratique que M. Walker s'attache à développer est celui-ci: «Il faut concentrer ses efforts sur un objet déterminé et ne pas les éparpiller sur plusieurs; il faut avoir un plan bien arrété et le suivre invariablement: il faut, dans ce plan, subordonner les détails à l'ensemble, » Tout cela me
semblait être dit au point de la réussite beaucoup plus
qu'au pomt de vue du devoir. M. Walker est cependant lui-même un homme de haute moralité; mais la mora- Hté proprement dite manquait presque entiérement à son sermon, Pour le dogme, même philosophique , il n'en à pas été question, Je dois dire que dans la dernière phrase il y à eu un mot sur l'éternité, Je ne voudrais pas juger lunitairianisme ni M. Walker, qu'on me dit posséder au plus haut degré le don de l'éloquence, sur le hasard d'un sermon. On me parle d'un autre prédicateur unitairien de Boston qui est plein d'onction, et d’ailleurs les unitairiens n'ont-ils pas eu leur Fénelon dans Channine”?
Je suis allé voir M. Charles Summer, Son nom fail frissonner certaines personnes, car il est freesoiler ! soupconné d'abolitionisme, Cela ne nreffraye pas trop; du reste, on ne m'en à point dit d'autre mal, et on reconnait généralement qu'il est un des plus brillants orateurs du sénat. En attendant M. Summer, je remarque dans son salon des vues d'Italie, des souvenirs de Rome, Le goût des arts et de l'antiquité n'est done pas étranger jei, Allons,
1. On nomme ainsi ceux qui s'opposent à l'introduction dans l'Union
d'un nouvel Etat à esclaves.
quoi qu'on en dise, je ne suis pas tout à fait en pays barbare. Cette veine européenne qui pénètre la société des États-Unis mérite bien d'être signalée, parce que, sans rien changer au caractère fondamental de cette société, elle en modifie considérablement l'aspect. M, Sumner me montre Je Capitole; car, dans le chef-lieu politique de chaque État, l'édifice où se rassemblent les sénateurs et les représentants s'appelle du nom, selon moi trop emphatique, de Capitole, Celui de Boston renferme une belle statue de Washington par Chantrev. C'est bien le héros simple ei rigide de la révolution américaine. Tout prés, dans lAthenœum, est un buste marqué d'un caractère plus individuel, et qu'on dit la seule effigie vraiment ressemblante du plus pur des grands hommes : Washington, extraordinaire par la rectitude et a simplicité, qui ne fut ni un éloquent orateur ni un subtil diplomate, mais que nul n’a surpassé pour la droiture du cœur et de Fintelligence, et qui eut le vrai génie politique, le génie de la vertu.
M. Sumner ne propose point que Île gouvernement intervienne dans la constitution des États à esclaves: une
pareille pensée serait trop contraire à la politique de ce
pays, politique dont l'essence est le respect du droit qu’a
chaque Etat de se conduire comme il l'entend. Ce qu'il
1 MN 1] Due
eu Li lui
Winthrop-Square (Boston),
demande, c’est que le gouvernement ne protége poin l'esclavage; que l'esclavage soit, comme il dit, sectionnel
et non national; que par exemple le gouvernement fédéral
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ne prête point main-forte aux propriétaires d’eselaves fugitifs, quand ceux-ci viennent dans les États du Nord, pour les réclamer. C’est au nom de l’indépendance même des États qu'il repousse cette intervention: car, si les États du Sud ont le droit d'avoir des esclaves, les États du Nord ont le droit de donner asile à ceux qui viennent
chercher la liberté sur une terre libre !.
1. M. Sumner a prononcé, sur eette thèse, dans le sénat de Washington, un discours très-hardi et très-brillant, A propos des esclaves que possédait Washington, et que, par son testament, il ordonna d'affranchir, l'orateur a dit: «J'en appelle de l'âme de Washington, encore engagée dans les ombres de la vie terrestre, à cette âme déjà illuminée par les elartés d'une autre sphère. J'en appelle de Washington sur la terre à Washington dans le ciel. » Cette noble protestation coïncide avec l'apparition du roman de madame Beecher Stowe, My uncle’s Tom Cabin. On ne saurait dire que ce dernier ouvrage, malgré son incontestable mérite, soit le meilleur des ouvrages ; mais je ne crois pas qu'un autre ouvrage ait eu en aussi peu de temps entant de lecteurs. C'est un fait eonsolant et qui rachètera dans l'avenir bien des choses qui ont besoin de l'être dans notre époque, qu'un succès inouï dans l'histoire des lettres ait été accordé à un livre surtout parce que c'était un livre
contre l'esclavage.