Ed. Everett's works, t IT, p
demandé mon chemin à un paveur, celui-ci, que je crois Irlandais, m'a questionné sur les fêtes de Boston. Je n’en ai point été scandalisé, comme un touriste anglais l’eût été peut-être, de la liberté grande. J'ai répondu à ses questions, me promettant bien de me venger par les miennes sur le premier Américain que je trouveral.
En errant dans les rues de Lowell, je rencontre une exhibition de l’industrie locale. C’est en petit ce que je viens de voir à Londres; tout cela est produit par une ville de trente mille âmes. Ce soir, on jouera l’Ouvrière, ici pièce de circonstance. Je vois aussi qu’il y aura un concert où l’on exécutera des morceaux d'Haydn, de Mozart et de Weber; les places sont à vingt-cinq sous.
On m'avait recommandé de visiter le nouvel hôpital. J'ai passé deux fois devant la jiorte sans m'en douter. Comment croire que cette charmante villa est un hospice? L'intérieur répondait à l'extérieur ; les chambres étaient d’une propreté poussée jusqu’à la recherche : il y avait même des rocking-chaise, ces fauteuils-balancoires dont l’usage est si répandu aux États-Unis. Ce qui m'a
étonné, c’est de ne trouver qu’un malade; mais il ya
un autre hôpital, et je suppose qu’on se fait beaucoup
traiter à domicile,
Boston, 22 septembre.
L'intérêt scientifique, si puissant à Cambridge, n’est pas absent de Boston. Je demande pardon au lecteur de lui parler encore géologie ; mais je ne puis me dispenser de mentionner le squelette de mastodonte que possède le docteur Warren, et qui offre un des débris les plus curieux et les plus complets de l’ancienne création. C’est, je crois, avec l'éléphant antédiluvien de Saint-Pétersbourg et le megatherium de Madrid, le vestige le plus considérable de l’époque antérieure à l’homme. Dans l'intérieur de ce grand quadrupède, on a trouvé des feuilles dont on a pu reconnaître la nature; elles appartiennent à une espèce de pin (le hemlock) qui croît encore aujourd’hui dans le lieu où le squelette a été découvert : ce qui fait voir que, depuis l’époque où vivait ce mastodonte, la végétation et,. par suite, la température de l'Amérique septentrionale, n'ont pas changé notablement.
On a trouvé en assez grand nombre des débris de
mastodontes dans diverses parties des États-Unis. En
1706, on fit une trouvaille de ce genre près d'Albany, dans l'État de New-York. A ce sujet, le gouverneur Dudley écrivait à un théologien de Boston que «ce devait être un débris de quelque être humain dont le déluge seul avait pu triompher, qui, pendant la catastrophe, avait dû tenir sa tête au-dessus des nuages, mais avait fini par succomber. » Le révérend Cotton Mather, à qui étaient adressées ces considérations géologiques, avait, pour son compte, sur la foudre, des opinions fort différentes de celles que fit prévaloir la découverte de Franklin. Le bon théologien considérait la foudre comme un produit du malin esprit, «et c’est pour cela, ajoutait-il, qu’elle frappe volontiers les clochers. »
Outre cette exhibition géologique, qui est permanente, ily a en ce moment à Boston une exhibition artistique à l'Athenæum, établissement particulier qui est parvenu à se former une bibliothèque de quarante mille volumes. On y voit depuis quelques jours un tableau d'Healy où est représenté le grand orateur whig, M. Webster, prononçant ces paroles qui résument la politique de tous les patriotes éclairés des États-Unis : «Liberté et union pour
toujours! » En ce moment, M. Webster est à Boston. IL
est question de relever le parti wigh, abattu dans les dernières élections. Le moment est bien choisi pour exposer le tableau d'Healy; aux États-Unis, la politique a le pas sur tout le reste, ct l'intérêt pour les arts a grand besoin d'être aidé par elle, Ce tableau est un portrait. Tout est sacrifié à la figure principale; les traits caractérisés, la tête puissante, l'attitude dominatrice de l’orateur, sont rendus avec énergie et avec un peu d'affectation, ce qui n'est peut-être pas un défaut de ressemblance, J'ai éprouvé un vif sentiment de plaisir en reconnaissant, parmi les auditeurs représentés dans le tableau, un Francais que le peintre à eu la pensée d'associer aux notabilités américaines, tant sa célébrité est inséparable de l'Amérique : c'est nommer M. de Tocqueville. Presque au début d'un voyage inspiré par son livre, et protégé par son amitié, il m'a été doux de le rencontrer sur cette terre étraiocre, comme s'il m'y attendait pour me tendre la main.
Avant de quitter Boston, J'ai été assez heureux pour contempler un des résultats les plus extraordinaires de la puissance du sentiment d'humanité : J'ai vu Laura Bridgeman, cette jeune fille née sourde-muette et devenue
aveugle peu de temps aprés sa naissance, dont l'histoire
est déjà connue en Europe, surtout par le récit de M. Dickens. Ce voyageur, si sévère et si ingrat pour l'Amérique, n'y a guère admiré que Laura Bridgeman, apparemment parce qu'elle ne parlait point. On ne saurait trop revenir sur une semblable merveille, qui honore le pays où elle s'est produite. Voilà une pauvre créature séparée de la société par une triple barrière, condamnée, ce semble, à rester en dehors de la condition humaine, qui a été replacée à son rang d'être intelligent et mise en communication avec ses semblables par un prodige de dévouement ingénieux et de patience. L'auteur de ce prodige est le docteur Howe. J'ai passé une soirée bien intéressante avec Laura Bridgeman, le docteur et madame Iowe, qui traitent Laura comme leur fille. Tous deux causaient avec elle en lui tracant des lettres dans la main. C'est par le toucher qu'elle voyait les sons. Qu'on songe combien il a été difficile d'établir un rapport entre les signes et les objets qu'on ne pouvait lui montrer! On lui apprit d'abord à distinguer par le tact un groupe de lettres en saillie, qui formaient le nom d’un objet; puis on parvint, après beaucoup d'efforts, à lui faire recom-
poser le mot en rapprochant les lettres séparées, et en
même temps on lui faisait toucher l'objet. Un jour vint où elle comprit, Puis on lui apprit à représenter les lettres par l'alphabet manuel des sourds-muets, ce qu'elle fit assez facilement. Son intelligence s'était déjà développée, et elle parvint à épeler un objet avec les doigts, c'est-àdire en le touchant; elle en vint à imiter avec ses doigts les lettres dont se composait le nom de l'objet. Une fois arrivée là, on l’a accoutumée à reconnaître par le toucher les signes qui lui sont connus. On lui parle dans la main : sa main est à la fois son oreille et sa langue. Il y a plus ; Laura sait écrire avec nos caractères. Je possède un autographe de l'aveugle-sourde-muette. C'est cette phrase en anglais : «J'ai toujours du plaisir à voir des F 'ANnÇaIs, » Elle se dit parfaitement heureuse et semble très-caie ; elle rit sans, cesse et ne s'ennuie jamais. Elle a toujours eu d'instinct une extrême délicatesse de femme ; caressante avec les personnes de son sexe, elle est trés-réservée avec les hommes. L'histoire de son intelligence est curieuse. Il a fallu deux ans pour qu’elle comprit les adjectifs; elle a eu besoin d'un temps encore plus long pour saisir le sens des substantifs abstraits, comme dureté. L'idéc de
rapport exprimée par la préposition dans lui a donné
beaucoup de peine. Ce qui a le plus tardé à venir, c'est le verbe étre, ce verbe qui exprime un degré d'abstraction auquel ne peuvent parvenir les langues des sauvages, Ce n'est pas, du reste, le seul rapport qu'ait son langage avec le leur: ainsi elle disait deux dimanches pour deu semaines, comme ils disent, et les poëtes avec eux, vingt printemps pour vingt années. Laura à appris très-facilement à écrire, et a su bientôt faire des additions et des soustractions de petits nombres. Rien n’est plus touchant que le récit véridique de la maniére dont elle a reconnu sa mere. Celle-ci placa d'abord sous les doigts de sa fille des objets familiers à son enfance. Après n'avoir longtemps manifesté que de l'indifférence, un souvenir vague, un soupeon s'élevérent tout à coup dans l'âme de Laura. Elle pàlit, rougit, se jeta sur le sein de sa mère et fondit en larmes. M. Howe m'a raconté comment elle est arrivée à comprendre l'existence de Dieu : c’est comme les philosophes, par l'idée de causalité. « Il y a des choses que les hommes ne peuvent faire, disait-elle, et qui pourtant existent, la pluie, par exemple. » Ce n’est pas le spectacle de Ta nature où le bruit de la foudre qui lui ont révélé la Divinité, car
pour elle la nature est voilée et la foudre est muette; il a
suffi de l'impression produite par une goutte d'eau pour faire naître dans son esprit cette question de la cause que l’homme pose nécessairement, et à laquelle il n’y a qu'une
réponse : Dieu,