CHAPITRE VI
Lowell. — Ses ouvrières lettrées. = Le mastodonte, — La jeune
fille aveugle et sourde-muette,
Lowell, 20 septembre,
À quelques lieues de Boston est la petite ville de Lowell, célébre par ses manufactures et surtout par la moralité et la culture intellectuelle de Ses OUvricres, Lowell, qui date de 1821, compte maintenant plus de 30,000 âmes. Les ouvrières employées dans les manufactures sont au nombre de 9,000, et les ouvriers au nompre de 4,000: c'est presque la moitié de la population. Les principales industries de Lowell sont la teinture et la fabrication des étoffes de coton, Ce qu'on fabrique de celles-ci à Lowell dans une année pourrait former une bande d'un métre de largeur qui ferait deux fois le tour du monde. On produit d'une telle bande
d’étoffe une longueur de dix-sept milles à l'heure, ce qui
est travailler avec la vitesse ordinaire des chemins de fer.
La plus intéressante de ces fabrications est celle des tapis à la machine, on conçoit combien l'enlacement des fils et la combinaison des couleurs avec les lignes du dessin offrent de difficultés 4 une pareille industrie. 11 parait que ces difficultés n'avaient pu être surmontées en Angleterre; elles l'ont été complétement en Amérique. I est amusant de voir les navettes, qui portent des fils de différentes couleurs, soulevées et lancées l'une aprés l'autre par un mécanisme que la vapeur met en mouvement, venir à leur tour et à leur rang créer comme par magie les fleurs et les ornements du tapis; ce qui ne l'est pas moins, c'est de voir les Jeunes filles qui conduisent l'opération arrêter soudainement de leurs doigts délicats la force terrible ou lui rendre la liberté. On frémit quand ces petites mains s'avancent sur le tissu pendant l'instant très-court où s'éloigne le ‘or qui, en revenant, si elles tardaient une demi-seconde à se retirer, les écraserait, Les ouvritres de Lowell ont plus encore que Je ne n'y attendais un air de distinction et de fierté.
Plusieurs de celles que j'ai vues debout ou assises aupres
de leur métier, me rappelaient la dignité calme des femmes romaines. Je ne reviendrai pas sur tout ce qu’on a si bien dit de l'excellente conduite et de l'excellente tenue de ces ouvrières, des maisons où elles vivent ensemble et où chacune est surveillée par le point d’honneurde toutes. Attaquées avec peu de chevalerie par des journaux, elles se sont défendues elles-mêmes dans leur revue, car les ouvrières de Lowell, qui se cotisent pour avoir des livres, pour se faire des cours, écrivent aussi. Elles ont publié plusieurs volumes d'un recueil littéraire intitulé Offrandes de Lowell (Lowells Offerings). Je n’y ai pas trouvé de chefs-d'œuvre, mais jy ai remarqué des sentiments simples et honnêtes exprimés en fort bon langage.
Cette organisation morale de Lowell est due aux grands fabricants, qui ont pour ainsi dire créé la ville. Je pense que la querelle de l'intérêt agricole et de l'intérêt manufacturier, qui est la querelle du Sud et du Nord, a contribué aux beaux résultats que nous voyons. Le parti qui comhattait les manufactures, entre autres arguments, alléguait la démoralisation qui en Europe
règne trop souvent dans les classes ouvrières des villes, * 8
Ceux qui ont établi les manufactures de Lowell sur un pied si respectable ont voulu répondre à ces objections par un frappant exemple.
En France, on se plaint que l’industrie enlève trop de bras à l’agriculture et accumule trop d'ouvriers dans les villes ; aux États-Unis, j'ai vu les hommes les plus éclairés craindre le contraire : l'attrait vers le défrichement est si vif, qu'il pourrait prévaloir à l'excès. Les partisans des manufactures citent, parmi les avantages qu'elles peuvent offrir, celui de retenir dans les villes une partie des populations, qui autrement leur échapperait'. Ce n’est pas en général ce qu'on redoute chez nous. Qu'un tel point de vue soit celui des whigs, c’està-dire des conservateurs américains, cela montre assez combien différent les situations des deux pays et les dangers qui menacent leur avenir.
Enfin- j'ai trouvé un interrogateur. On m'avait annoncé que je scrais accablé de questions aux États- Unis. Jusqu'ici j'en ai adressé beaucoup, et on ne
n'en a pas adressé une seule; mais, à Lowell, ayant