CHAPITRE XI
Une ville qui pousse. — Lac Ontario. — Chutes du Niagara.
La nuit a été employée à remonter d’écluse en écluse le canal qu’on a creusé le long du Saint-Laurent pour éviter les rapides. Nous touchons à Ogdensburg, et je découvre ce dont l’on s'était bien gardé de m’avertir (on n’avertit de rien en Amérique), que je devais ici changer de bateau. Vite on me met à terre avec mon bagage. Plusieurs grands steamers fument, prêts à partir de diffirents côtés. L'on n’est pas d'accord sur celui que nous devons prendre ; il faut aller de l’un à l’autre s'informer comme on peut. Personne pour me renseigner, me conduire, porter mes malles, et pendant ce temps-là les ba-
teaux s’éloignent. Il en reste un cependant, c’est le
nôtre ; mais celui-là ne partira pas ce soir ni demain dimanche. Nous resterons à Ogdensburg jusqu’au lundi matin.
J'ai remarqué qu'en voyage les contrariétés sont presque toujours l’occasion d’un incident heureux; c’est un des principes de ma philosophie du voyageur, et il m'est arrivé de l'appliquer parfois à autre chose qu’à des voyages. Ma philosophie a triomphé cette fois. Je serais bien fâché de n'être pas venu à Ogdensbure et de n'y avoir pas passé un jour et demi, car je ne sais si j'aurais eu aussi bien ailleurs le spectacle d’une ville qui croît à vue d'œil, comme croissent les ailes de certains insectes. Il fallait un contre-temps pour s'arrêter à Ogdensburg, dont personne ne m'avait parlé et que je n'oublierai pas.
La ligne de chemin de fer qui met Boston en communication par l'Ontario avec la route de l’ouest, cette ligne, ouverte récemment, communique à Ogdensburg un mouvement dont on ne parle pas encore parce qu'il commence à peine, mais qui n’en est que plus curieux à observer. On voit ici le passage de la bour-
gade à la grande ville. La peau de la chrysalide enve-
loppe encore le papillon qui commence à montrer ses ailes.
“Un des plus intéressants spectacles que présentent les États-Unis à un Européen, c’est ce que j'appellerais volontiers l’embryogénie des villes-; on peut en faire un cours complet, depuis le groupe de maisons de bois, qui est le germe informe, jusqu'à la ville arrivée à terme, bien constituée, ayant sa vie individuelle, sa conformation régulière et tous ses membres en bon état. Entre ces deux limites extrêmes, il y a une quantité infinie de degrés. Ogdensburg répond à un de ces degrés intermédiaires d'une organisation qui est en voie de développement. Je n'avais jusqu'ici rien rencontré aux États-Unis qui, sous ce rapport, m’eût autant frappé. Dans cette ville ébauchée, tout est nouveau, inachevé; en allemand, on dirait que c’est quelque chose qui devient (ein werden) ; c’est comme une maison qu'on commence à construire, une chambre en désordre qu'on est en train d’arranger. Imaginez de grandes rues droites, larges, bien alignées ; çà et là, au milieu de ces rues, une boue noire ; sur les côtés, des trottoirs
en planches, remplacés dans certaines parties par des
dalles magnifiques ; des groupes d’arbres qui ont appartenu à la forêt primitive, des terrains grossièrement enclos et qui ont l'air abandonné, dont on a pris possession, mais qu'on ne cultive pas encore, et, tout à côté de jolis jardins, d’élégants cottages, la civilisation la plus moderne qui s’établit sur un terrain défriché d'hier, le confortable auprès de l’inculte ; des vaches paissant non loin d’un magasin de nouveautés où sont exposées les figures du Journal des Modes et les portraits des membres du gouvernement provisoire ; les ballots de marchandises dans la rue parmi des troncs d’arbres renversés, un mélange de sauvagerie qui s’en va.et d'industrie qui arrive, quelque chose d’iroquois et de chinois: — voilà ce que je trouvai dans les rues parfaitement tracées et à moitié remplies d’Ogdensburg. Ces rues me disaient l'avenir de la ville; on les fait toujours ainsi, larges, longues, régulières, car on a toujours l’idée que la cité qu'on bâtit sera une grande cité ; moi-même je me représentais ce que serait dans vingt ans celle que je voyais ; elle aura peut-être cent mille âmes. Si un de mes lecteurs vient l’année pro-
. Chaine à Ogdensburg, il ne trouvera plus rien de ce
que j'ai vu. Je me rappelle avoir visité une île qui était sortie, entre l'Italie et la Sicile, de la mer où elle est rentrée: on en faisait des silhouettes pour les vendre aux curieux ; mais la figure de l'ile volcanique changeait chaque jour, et au bout de vingtquatre heures les portraits ne ressemblaient plus au modèle. Les villes des États-Unis, qu’on dirait sorties du sol par des éruptions subites, sont comme l’île Julia : elles changent sans cesse d'aspect, et le portrait qui est fidèle aujourd’hui ne le sera plus demain.
Après cette impression plus extraordinaire qu’agréable, produite par le spectacle du développement américain à Ogdensburg, je trouve une de ces impressions délicieuses de calme et de sérénité que donne partout une promen..e à travers la campagne, sur une belle route, en vue d’une grande masse d’eau tranquille ; le défrichement a respecté un petit bois de chênes au bord du fleuve ; j'y ai rêvé longtemps en regardant l’eau à travers les branches et en écoutant les clochettes des vaches tinter comme dans un
pâturage solitaire de l’Oberland. Ma rêverie a été
interrompue par une voix de femme et par ces mots : Cette poison d'enfant. Je ne savais pas, sur les rives du Saint-Laurent, être si près de la place Maubert, et me serais volontiers passé d’être tiré brusquement de mon rêve par ce souvenir peu poétique de la patrie.
Nous remontons sur le grand fleuve, et bientôt nous commençons à voir les îles dont l'entrée du lac Ontario æt semée, et qu'on appelle les mille îles, Ces îles sont en général basses et couvertes d'arbres qui paraissent sortir du lac. La marche du bateau qui serpente à travers ce labyrinthe verdoyant leur donne une apparence de mouvement; elles semblent flotter et nager sur les eaux. Quand on a passé les dernières îles, le lac, qui avait encore quelque chose d'un vaste fleuve, s’ouvre et devient une mer. Ce n’est plus pittoresque, c’est encore poétique. Un paysagiste mépriserait ce spectacle, mais les peintres méprisent trop les effets qu’ils ne peuvent rendre, les hautes montagnes, les vastes espaces d’eau, l’immensité sous toutes ses formes. La création n’a pas pour but unique d’être renfermée dans un cadre de trois pieds et de faire bien
sur un chevalet.
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Vue de Kingston (Canada).
A l'horizon s'étend une ligne grisâtre : ce sont les bords peu élevés du lac, qui par moment se confondent avec ses eaux. Le bateau à vapeur aborde successivement à Kingston, ville canadienne, et à Oswego, ville des États-Unis. Le contraste des deux pays est frappant : Kingston est une cité tranquille, régulièrement bâtie, qui a un air ancien; le port d'Oswego, petite ville de 12,000 âmes, est encombré de bâtiments. Une extrême activité règne partout, on débarque à la hâte le fer et le charbon. Le marteau qui radoube les embarcations frappe avec rapidité ; on sent qu’il est dans des mains pressées. Les passions politiques ne sont pas moins ardentes que la passion du travail et du gain. Dans un journal abolitionniste d'Oswego, je trouve les plus violentes injures contre les partisans du compromis, contre M. Webster en particulier, qu'on appelle le bas et infime ennemi de la race humaine, et un morceau contre les Aidnapers, les ravisseurs, ceux qui prennent part légalement, il.faut le dire, à l’arrestation des esclaves fugitifs. (Par parenthèse, les hommes du Sud donnent le même nom aux abolitionnistes qui favorisent la fuite de leurs esclaves.) Le jour-
nal d’Oswego s'exprime ainsi sur les agents de la loi,
d’une loi bien dure, il est vrai : « Nous nous sentons obligé de déclarer que, s’il est une classe de criminels qui méritent d’être frappés sur-le-champ, ce sont les kidnapers. » Ce langage furibond n’est pas sans danger. Dans la ville de Christiania, un planteur qui venait réclamer un esclave fugitif a été tué il y a quelques jours. La question de l'esclavage est la seule qui produise aux États- Unis de véritables émeutes: c’est qu'il y a là tout à la
fois une question politique et une question sociale. 7 octobre, Niagara.
J'arrive de grand matin à Niagara, et aussitôt je m'achemine vers la cataracte.
Le premier effet a été sublime; entrevu aux pâles lueurs du matin, à travers la brume, le fleuve semblait tomber des nuages. J'étais en présence de
, ” Le 4 ‘ re qu Ique chose d’extraordinaire, de miraculeux : ce n'était pas un spectacle, c'était une vision. M. de Chateaubriand a rencontré la seule expression qui puisse peindre ce que j'éprouvais quand il a dit : « C'est une colonne d’eau du déluge. » Après cette
première impression confuse et sublime, je me suis orienté
dans la scène qui était devant moi. J'ai distingué les deux chutes, l’une eu fond du fer à cheval, déversant sa nappe d’émeraude et de neige comme dans une vaste coupe ; l’autre, moins large, tombant des deux côtés d’un rocher qui partage ses eaux en deux fleuves; l’une et l'autre avec un fracas immense et continu venant <e perdre dans le gouffre, d’où remonte incessamment un nuage qui en cache le fond, pareille à la blanche vapeur qui s'élèverait au-dessus d'une chaudière oigantesque. Un double arc-en-ciel semble un pont fantestique à deux étages jeté sur le gouffre plein d'écume et de bruit. Ce bruit, le plus grand que la nature fasse entendre à l'homme, est comme le roulement de plusieurs tonnerres. Les Indiens ont eu raison de donner à ce lieu le nom de Niagara, qui veut dire tonnerre des eaux !.
Une tour a été plantée sur le roc, entre les deux chutes. De sommet de cette tour, qui frémit incessamment de la commotion du sol, le regard tombe à la
fois et sur la nappe qui déborde dans le vide, sous vos