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O-ni-aw-qa-rah, le tonnerre des eaux, en langue chippewa

pieds, et sur celle qui s’épand un peu plus loin, le long de la paroi semi-circulaire de rochers, et sur la trombe de vapeurs qui sort de la profondeur invisible et retentissante des eaux. Il est impossible de ne pas être fasciné par ce coup d'œil incomparable, et en même temps 11 y a dans ces masses qui tombent quelque chose de simple et d'égal qui élève l'âme et qui la tranquillise. En bas, c'est le désordre du chaos; audessus, c’est le mouvement régulier et majestueux d’un monde.

Quittez-vous cette scène terrible pour faire le tour de l'île qui divise les eaux du Niagara au-dessus de la chute, bientôt le bruit derrière vous n’est plus qu’un grondement sourd. Vous marchez sous de beaux arbres au bord d’une eau rapide qui frôle l'herbe en gazouillant ; puis vous revenez, vous vous arrêtez à un point de vue, à un autre; vous passez un pont de planches jeté sur un petit bras du fleuve, ruisseau coulant entre des fleurs, et qui, si vous y mettiez le pied, vous entrainerait irrésisti-

blement dans l’abîime!. Vous montez, vous descendez, vous

1. Un événement récent montre la vérité de ces paroles, Un jeune

homme, en plaisantant, faisait mine de Jeter dans le petit bras du

vous asseyez sur un banc, vous vous appuyez contre un arbre, et toujours le même tableau s'offre à vous sous un jour différent. A l'extrémité de l'ile, les rapides bouillonnent. Quelle différence entre ce bouillonnement désordonné et le déroulement uniforme de la cataracte, entre le tumulte à la surface du fleuve et la tourmente au fond du gouffre! C’est comme une agitation superficielle et une passion profonde.

Cette expression : enfer des eaux (hell of waters), que lord Byron a appliquée à la cascade de Terni, conviendrait mieux à la cataracte du Niagara. Les poëtes voient la nature à travers leur âme. Pétrarque n’a trouvé que des peintures riantes au milieu des cimes nues et tristes

qui entourent la vallée de Vaucluse; lord Byron a vu

fleuve une jeune fille qu'il aimait. Elle lui échappe et tombe dans le courant. Le malheureux y saute après elle. IIS étaient à deux pas du bord; l'eau n'allait pas à leur ceinture; mais le courant est rapide, et la roche polie n'offrait aucune prise à leurs pieds. Après avoir lutté quelques instants, ils disparurent ensemble dans l'abime. Presque chaque année, le Niagara est témoin de [plusieurs catastrophes de ce genre Toute imprudence peut être punie de mort. Avec un peu d'attention, le Niagara n'offre aucun péril; le seul péril est la

sécurité,

un enfer dans la majestueuse cascade de Terni, qui vient mourir sous des orangers.

Un poëte, né à la Havane et mort au Mexique, Heredia, regrettait de ne pas retrouver dans le paysage assez insignifiant qui encadre la cascade du Niagara la nature tropicale de son pays. Dans sa remarquable description de la cataracte, il demande au monde moral des termes de comparaison pour exprimer la grandeur d'un spectacle qu'aucune image plastique ne peut rendre. Les mille et mille flots du Niagara se précipitent, dit-il, rapides comme la pensée. — Tu cours, dit-il au fleuve qui s’élance dans l’abîme, aveugle, profond, infatigable, comme le torrent obscur des siècles dans l’insondable éternité.

Ce soir, il y a eu un magnifique clair de lune. L’arc-en-ciel lunaire dessinait sa courbe pâle dans le ciel; la colonne de vapeur, balancée par le vent, s’abaissait et se redressait comme un fantôme. On

cût dit l'esprit de la cataracte.

8 octobre.

Il me semble ce matin qu'hier je n'avais rien

vu. Le spectacle qu'on a de la rive anglaise sur-

passe encore celui que présente la rive américaine. Nulle part la grande chute n'apparaît plus imposante que du milieu du fleuve; puis, arrivé sur le bord opposé, on découvre en plein les deux autres chutes, qu'on ne voyait que de côté ou d'en haut sur le rivage américain. On peut s'avancer entre Je rocher et la cataracte, J'ai essayé de cette singulière promenade, que Volney croyait impossible, et qui est à peu prés sans danger, Je l'ai trouvée plus extraordinaire qu'agréable, surtout quand on la fait avec des lunettes. Il me semblait être sous une immense gouttière. En somme, j'aime mieux voir la cataracte que la recevoir, Ici seulement je n'ai pas trouvé ce que j'attendais.

Un autre point de vue vanté, le Table Rock, n'existe plus : le rocher s’est écroulé en grande partie ; la saillie qu'il projetait au-dessus du fleuve est maintenant éboulée. Le lieu d’où l'effet de la chute nra semblé le plus étourdissant, c’est l'extrémité d’une poutre qui avance au-dessus d’une espéce de degré, lequel est très-près du gouffre, Debout sur cette poutre,

on domine le cratère où l’eau se précipite, bouillonne * 13

et mugit. Au bout de quelques moments, on fait sagement de s'asseoir et de se laisser aller sans péril au tourbillonnement, qui paraît vous emporter et vous précipiter avec ce déluge assourdissant dans lequel on se croit entraîné. Ceci est tout à fait fantastique : c’est le rêve, le vertige. En présence de ce désordre immense, on se sent transporté par la pensée au temps des plantes colossales, des animaux gigantesques, au temps où se creusait le lit des océans, et où les chaînes de montagnes étaient soulevées par les forces déchaînées de la nature. Niagara vous apparaît comme le contemporain de ces êtres monstrueux, comme le produit de ces forces encore déréglées, comme un cataclysme de l’ancien monde.

Il y a des gens qui trouvent les chutes du Niagara très-inférieures à ce que leur imagination avait conçu. J'en fais compliment à leur imagination. Peut-être qu'en présence de l’objet leur pensée ne peut concevoir ce que leur vue embrasse. Niagara est, comme Saint-Pierre, plus grand que nature, et par la même raison l’on n’en saisit pas toujours l’ensemble

du premier coup. J'ai entendu aussi comparer di-

verses cascades à Niagara : c’est comparer un lac à l'Océan. J'ai vu bien. des cascades en Suisse, en Écosse, en Norwége, dans les Pyrénées; toutes ensemble se perdraient et se noieraient dans le Niagara, pygmées auprès d’un titan. Pour moi, les deux plus grandes choses de ce monde sont, parmi les monuments élevés par la main de l'homme, les ruines de Thèbes, et, parmi les œuvres de la nature, les chutes du Niagara.

I faut songer que les grands lacs qui communiquent ensemble, l'Érié, le Michigan, le Saint-Clair, l’'Huron, le Supérieur, qui, avec l'Ontario, forment le plus vaste amas d’eau douce qui existe sur la terre, et tous les fleuves qui alimentent ces lacs, n'ont d'autre issue que cette chute. C'est une mer qui tombe, voilà tout.

L'on avait d’abord exagéré la hauteur, d'où les eaux se précipitent. La Hontan, qui est loin d'être un voyageur exact, la croyait de sept ou huit cents pieds. L’intrépide et malheureux Lasalle disait six cents. Ce dernier mentionne la cataracte sans paraitre

avoir été frappé de son aspect, tant le sentiment des

grandes scènes de la nature est un sentiment nouveau dans le monde. Le père Hennepin déclare avoir été obligé de boucher ses oreilles pour ne pas devenir sourd au fracas de la cataracte. Je puis assurer que la précaution n'est pas nécessaire. [Les anciens disaient bien des cataractes du Nil, qui ne sont que des brisants, qu’elles tombaient d'une hauteur énorme et rendaient sourds les habitants des lieux voisins. L'homme est toujours porté à exagérer même ce qu'il y a de plus grand.

ka cataracte n’a guère que cent cinquante pieds, mais au milieu du fer à cheval la nappe a, dit-on, vingt pieds d'épaisseur. On estime qu’il s'écoule environ cinq milliards de barils d’eau (barrels) en vingt-quatre heures, ce qui fait à peu près soixante-neuf mille barils en une seconde. On a évalué la puissance hydraulique des chutes. Elle est de quatre millions cinq cent trente-trois mille trois cent quarante-quatre chevaux; dix-neuf fois, dit-on, le pouvoir moteur dont dispose la Grande-Bretagne, et plus qu'il n’en faudrait pour mettre en mouvement toutes les usines du monde.

Je tremble en transcrivant ces chiffres. J'ai presque

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Pont du chemin de fer suspendu au-dessus du Niagara

peur que les Américains, qui n'aiment pas l’inutile, trouvent un jour le moyen de tirer parti de cette force si bien calculée en chevaux, et qu’ils ne fassent marcher une immense usine par la chute. du Niagara! ! Des géologues, considérant la nature des rochers que la chute va toujours usant davantage, affirment qu'un moment viendra où cette chute sera remplacée par des rapides, et le Niagara, passé à l'état de souvenir, sera une mer-

veille du monde perdue.

Tout n’est pas dit quand on a vu les chutes. Le fleuve mérite d’être suivi. Ses eaux vertes glissent profondément encaissées entre des rochers dont les pentes abruptes sont tantôt nues, tantôt tapissées d'arbres. Le lieu qu'on appelle le tourbillon (wirlpool) offre un des aspects les plus sauvages qu’on puisse rencontrer aujourd’hui aux États-Unis. C’est comme une espèce d’entonnoir de verdure au fond duquel l’eau tournoie, entraïnant tout dans le cercle qu’elle décrit silencieusement. Enfin, à quelque distance, un pont suspendu, léger et trés-hardi, apparaît tendu comme un fil au-dessus

1. J'ai lu dans un journal qu'on a construit un pont en fer audessus des chutes.

d'une gorge de deux cent quarante pieds, au fond de laquelle coule paisible cette eau que du pont même on voit à l'horizon former les retentissantes chutes du

Niagara.

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