‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 60 sur 64 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le chef-lieu de l'État de l'Ohio. — De l'architecture aux États-Unis, Instruction populaire.

22 septembre, Columbus.

Aux États-Unis, le gouvernement ne réside presque jamais dans la ville principale de l’État. Ainsi ce n’est point à Cincinnati qu'est la capitale de l'État de l'Ohio, c’est à Columbus, dont la population est À peu prés douze fois moins nombreuse que celle de Cincinnati, 11 est sage de placer ainsi le pouvoir exécutif et les as= semblées délibérantes hors des grands centres de popu= lation. Le gouvernement fédéral réside non dans une des vastes cités ou dans un des grands États de l'Union ; mais dans le petit district: de Columbia ct dans la ville de Washington, qui ne compe ‘1e 40,000 âmes. À Columbus, la ville n’est gu.e qu'une rue, mais

longue d’un quart de lieue et large comme la rue de la Le) le]

à RU &

Paix. Au bout, on trouve la forêt. A droite et à gauche, il y a bien d’autres rues ; mais les maisons y sont en général petites et encore clair-semées, comme dans un village. Au milieu de ce village s'élève un monument immense qui sera le capitole, image de cette société où l'individu est petit, où la communauté est grande.

| Partout, dans les rues agrestes de Columbus, on entend retentir les marteaux et crier la poulie. On a le spectacle d'une ville qui s'élève. On pourrait dire comme Virgile quand il décrit les commencements de Carthage

naissant à la parole de Didon :

Instant ardentes Tyrii; pars ducere muros

Molirique arcem et manibus subvolvere saxa.

Mais ici Didon, c’est l’État de l'Ohio.

Je ne sais ce que sera le capitole de Columbus. Ce que j'ai vu jusqu’à présent de l'architecture aux États- Unis ne m’a pas charmé, excepté les grands travaux d'utilité publique, comme. les réservoirs de Boston, qui sont construits avec une simplicité et une solidité vrai-

PE fat : AT de New ment romaines, Je n'ai pas encore visité ceux de New-

York. Les Américains vont comme nous de l'antique au

gothique, non-seulement pour les églises, mais pour les douanes, les banques, les colléges : leur antique ne vaut pas celui de la Bourse ou de la Madeleine ; ils ne savent pas faire le gothique comme les Anglais, qui parfois le font très-bien, et, quand ils veulent imaginer du nouveau, ils tombent dans le baroque. Si la sculpture me semble l’art dont ils se tirent le mieux, je trouve que l'architecture est celui où ils brillent le moins. Je crois que le même principe rend compte de leur succès dans l’un de ces arts et de leur insuccès dans l’autre. Si la sculpture est un art sans rapport avec les mœurs modernes, un art où limitation de l'antique domine encore plus aujourd’hui que limitation de la nature, et si par conséquent il n'y a pas de raison pour qu’on n'y excelle pas dans un pays aussi bien que dans un autre, l'architecture est, au contraire, un art essentiellement lié à la vie réelle, aux habitudes, aux nécessités de la s0ciété au sein de laquelle il se produit.

Combiner les lois du beau avec la destination d’un

édifice, c’est le problème que doit résoudre l'architecte. Il faut donc créer de nouvelles formes pour les appro-

prier à de nouveaux besoins. Or, c'est là le difficile ; en

Europe même, on y est rarement parvenu : il est encore plus malaisé d'atteindre à ce but dans un pays où, au milieu de la préoccupation incessante et impérieuse de l’utile, le sentiment du beau n’a pas encore eu le temps de se développer assez pour marcher sans guide, et où, en ce qui concerne l'architecture usuelle, on n’a aucun type qu'on puisse copier dans l'antiquité ou le moyen âge. En se soumettant aux conditions imposées par le temps, il faut trouver le beau et le combiner avec l'utile. On s'attend peut-être qu'aux États-Unis l'utile doit être la loi de l'architecture, que les architectes y seront les disciples de cette école qui compte des adeptes parmi nous, et dont M. Durand a exposé les principes avec tant de confiance, donnant un plan de Saint-Pierre refait d'après son système, et, pour démontrer ce système, donnant aussi le chiffre précis des millions et des hommes qui eussent été épargnés, si on l'eût suivi au seizième siècle; car, selon cet auteur, on eût évité ainsi le protestantisme et par suite les guerres de religion, dont, comme chacun sait, les indulgences vendues par le pape pour aider à la construction de Saint-Pierre ont

été la seule cause, Les Américains, tout utilitaires qu'ils

PROMENADE EN AMÉRIQUE Pr)

sont, ne poussent pas si loin le fanatisme de l'utile. Les défauts de leur architecture ne viennent pas de là. Loin de subordonner tout dans cet art à des conditions d'utilité et de s'interdire les recherches du beau, ils le cherchent, mais malheureusement, mal inspirés, ils ne le rencontrent presque jamais. Ils ont aussi trés-souvent l'ambition de l'originalité, de la nouveauté; or l’archiiecture est celui de ‘tous les arts où, sauf certaines époques extraordinaires, il est le plus rare d'inventer : ils s’imaginent Y Parvenir en mélant de la manière la moins heureuse les différents styles d'architecture et en ÿ mêlant aussi des ornements de leur fantaisie, le tout en général sans nul égard pour la destination du monument qu’ils construisent, Ces réflexions m'étaient sug= gérées aujourd’hui par un singulier édifice qui s’est présenté à moi dans une rue de Columbus, Cet édifice est construit en brique avec une grande tour hexagone, une foule de tourelles, des portes et des fenêtres en Mmatbre blanc, ayant un faux air, trés-faux, il est vrai, de l'Alhambra, J'ai demandé quel pouvait être cet étrange bâtiment à un Passant, qui m'a répondu en

souriant d’un air assez satisfait : « C’est comme un chà-

teau.» — Ce château bizarre est une école de médecine.

Voici qui vaut mieux que cette construction féodale en l'honneur d'Hippocrate. Je lis dans le journal de Scioto, petite ville de 11,000 âmes, que 1,000 ouvrières y suivent un cours de chimie, assises parmi les filles et les femmes de bourgeois et en tricotant. Ceci est encore au delà de ce que j'ai souvent vu avec admiration au

Conservatoire des arts et métiers à Paris : des familles d'ouvriers venant assister aux cours de M. Pouillet, dont le merveilleux talent de professeur est perdu désormais pour tout le monde. 1,000 ouvrières dans une ville de 11,000 âmes suivre un cours de chimie en faisant des

bas! il faut venir aux États-Unis pour trouver un pareïl

amour de l'instruction dans le peuple.

Page 1