M. Greenough n'existe plus
2. J'ai eu le plaisir de connaître à Rome M. Crawford, et il est trèsbgn à connaître. Plein d’entrain, d'ardeur, d'une activité sans égale, faisant avec une rapidité surprenante marcher les plus grands travaux, M. Crawford est le vrai sculpteur américain. En ce moment, il exécute la plus vaste entreprise de sculpture qui ait jamais été accomplie par les hommes, une statue équestre colossale de Washington sur un monument haut de soixante pieds, à la base duquel seront placées les statues des fondateurs de la République. Ce ne sont pas les États- Unis qui ont fait à M. Crawford cette commande gigantesque, c'est l'Etat de Virginie, un des vingt et un États de la fédération. M. Crawford a mis beaucoup de feu et d'énergie dans son ébauche et dans ce
pliquer. La sculpture est un art en dehors des mœurs modernes; c'est presque toujours plus ou moins une imitation de l'antique. Or l'Europe n’est pas plus semblable à l'antiquité que l'Amérique. Pour toutes deux, l'idéal de la statuaire est une tradition qui peut leur être commune. L’infériorité artistique des États-Unis se fait sentir principalement dans l'architecture, où il faut créer de nouveaux types pour des besoins nouveaux. C'est là que l'invention est indispensable; mais il n’y a pas de raison pour qu'un homme né au bord de l'Ohio ne s'inspire aussi bien qu'un homme né au bord de la Seine ou du Rhin en présence des mêmes modèles. Seulement il faut pouvoir étudier ces modèles; pour y parvenir, il suffit d'un voyage en Italie, et les bateaux à vapeur sont là pour rendre ce voyage facile, même à un habitant de. Cincinnati. C’est à Rome que s’est formé M. Powers; il était pauvre, et son début fut, dans sa premiere jeunesse, des plus bizarres et des plus incroyables. La chose vaut la peine d’être racontée.
Les Américains ont la mauvaise habitude de don-
qu'il a terminé, ot déjà il songe à ce qu'il fera quand cette œuvre colossale seia achevée,
ner aux choses des noms trop pompeux, surtout à celles où ils excellent le moins. Dans ce pays, où ce qui man-
que surtout, c'est la haute culture littéraire, il y a beau-
Paysage des environs de Cincinnati.
coup d'académies, mais on appelle ainsi des écoles et des colléges, tandis qu'un muséum est souvent une collection de bric-à-brac où l’on donne des représentations
dans lesquelles figurent des faiseurs de tours ou des
funambules. Il y a à Cincinnati un muséum. Ce muséum renferme, il est vrai, outre mille objets insignifiants, quelques antiquités curieuses déterrées dans les tertres dont je parlerai bientôt. J'y ai vu même une petite figure égyptienne qu'on dit avoir été trouvée sur une des pyramides mexicaines. ce qui serait très-curieux si c'était vrai, mais ce que je n'hésite pas à déclarer impossible, Malheureusement, dans ce muséum se voit aussi une exhibition grotesque et parfaitement ridicule. C’est un squelette auquel on fait faire des contorsions; un lion empaillé que l’on tire par des ficelles hors de sa grotte, tandis qu’un homme caché pousse des hurlements : le chien Cerbère qui aboie; un serpent empaillé qui paraît ramper, et autres momeries bonnes à faire rire les matelots et pleurer les enfants. Eh bien, ce fut à arranger tout ce spectacle de la foire que dut employer son talent naissant le jeune Powers. Heureusement, dans cette ville industrielle se trouvait un riche particulier, M. Longworth. Celui-ci comprit que ce talent pouvait être bon à autre chose. Un citoyen fit encore cette fois ce que font en Europe les gouvernements : il envoya à
ses frais M. Powers étudier à Rome pendant plusieurs
années. Ce même M. Longworth a donné le terrain sur lequel un observatoire a été bâti, comme on dit ici, par le peuple, c'est-à-dire par les souscriptions volontaires des citoyens. Il y a aussi une société astronomique à Cincinnati. La composition de cette société est curieuse: on y compte 25 médecins, 33 avocats, 39 épiciers en gros, 15 épiciers en détail, 5 ministres, 16 marchands de porcs, 23 charpentiers et menuisiers. Évidemment les membres de cette société ne feront pas de grandes découvertes astronomiques, mais ils contribuent de leur bourse à l'étude de l'astronomie. Le docteur Locke, de Cincinnati, a concouru plus directement à l'avancement de la science par son horloge électrique, qui, combinée avec le télégraphe électrique, a fourni un moyen plus parfait de déterminer les longitudes, et à propos de laquelle le célèbre directeur de l'Observatoire de Washington, M. Maury, a pu dire dans son rapport officiel : « Ce problème, qui avait tourmenté les astronomes et les navigateurs durant des siècles, a été réduit pratiquement, par la sagacité américaine, à la forme et à la méthode la plus simple et la plus exacte. Maintenant,
grâce à ce procédé, les longitudes peuvent être détermi-
nées en une nuit avec beaucoup plus d’exactitude qu’elles n'auraient pu l'être par des années d'observation d’après toutes les méthodes employées jusqu'ici. »
Je m'imforme des moyens à prendre pour voir les antiquités de la vallée de l'Ohio. On n'assure que dans la petite ville de Chilicothe je trouverai M. Davies, qui a publié un ouvrage important sur ce sujet. J'hésite à faire cette course, qui me jette hors de la ligne des chemins de fer; mais me sentant un peu mieux, je me décide à m’arrêter à Columbus, chef-lieu politique de l'État, et à me
rendre de là comme je pourrai à Chilicothe.