Livre Jaune de 1884 à
a Un arrangement a été conclu le 24 octobre 1885 entre Moukhtar pacha, au nom du Sultan et sir Drummond Wolff, au nom du gouvernement anglais, pour préparer une « convention réglant le retrait des troupes britanniques de l'Egypte, dans un délai convenable ». Je dirais que cela est de la haute comédie, si le terme était diplomatique. Moukhtar pacha, à qui ce travail à été
demandé, prépare un projet de réorganisation de l'armée égyptienne qui comporte l'emploi d'officiers turcs et l'occupation de Dongola. Le gouvernement anglais étudie avec attention le projet très remarquable du plénipotentiaire turc, l'adopte... mais en remplaçant les officiers turcs par des officiers anglais et en maintenant les avant-postes égyptiens à Ouadi-Halfa. C'est, comme vous le voyez, toujours la même tactique : l'Angleterre négocie, discute et agit parallèlement dans un sens contraire aux négociations. Cellesci n'ont d'autre objet que de gagner du temps, afin de mettre toujours la Porte Ottomane et la France en présence du fait accompli. Le gérant de l'Agence française signale cette tactique :
L'envoyé du Sultan est réduit ici à la plus complète inaction. Depuis un mois, une seule réunion des hauts commissaires a eu lieu. Et dans cette conférence, on ne s'est, paraît-il, occupé que de la reprise des relations commerciales avec le Soudan, question qui, chacun le sait, n'est plus qu'un prétexte à peine dissimulé pour traîner les choses en longueur.
Pendant ce temps, les Anglais s'efforcent d'organiser, conformément à leurs vues, les forces militaires du pays. C'est à peu de chose près, le plan élaboré par Moukhtar pacha que Tétat-major britannique met à exécution. Pour toute différence, on se contente de Substituer des officiers anglais à des officiers turcs.
(( N'est-il pas plein d'humour de faire collaborer contre son gré ce vaillant soldat à une entreprise dirigée contre la souveraineté de la Porte?
« Pour que vous puissiez continuer d'apprécier l'attitude parallèle de la France et de l'Angleterre dans la question d'Egypte, il est bon de relever encore cette dépêche de M, de Freycinet qui ne fait d'ailleurs que reproduire des déclarations déjà formulées et souvent répétées depuis :
Paris, 3 septembre 1886.
Vous pouvez donner au grand Vizir l'Issurance très précise que nous n'avons aucune intention d'occuper l'Egypte quand l'Angleterre l'aura quittée. Nous sommes formellement opposés à l'occupation de l'Égypte par une puissance quelconque.
« Ceci n'a d'ailleurs d'intérêt qu'au point de vue de l'opinion des peuples, car le gouvernement anglais, lui, sait parfaitement à quoi s'en tenir et les inquiétudes qu'il a manifestées à diverses reprises au sujet de nos projets n'avaient d'autre objet que de justifier la non-exécution de ses propres engagements.
« En 1886, les négociations pour l'évacuation sont sur le point d'être reprises entre le Foreign Office et la Porte Ottomane. Elles sont précédées d'échanges de vues entre Londres et Paris. M. Waddington rapporte le 3 novembre à M. de Freycinet une conversation qu'il a eue avec le chef du gouvernement anglais :
... On se trompe grandement chez vous, s'écria lord Salisbury, lorsqu'on croit que nous voulons rester indéfiniment en
Egypte, nous ne cherchons que les moyens d'en sortir honorablement ; les troupes que nous avons là nous seraient bien plus utiles aux Indes, et c'est l'avis de nos meilleurs généraux.
... Arrivant enfin à l'évacuation, lord Salisbury me dit spontanément : « Nous sommes décidés à évacuer, je ne puis préciser davantage ; mais je vous préviens que lorsque nous déclarerons l'époque de notre évacuation, nous demanderons à l'Europe de fixer un terme pendant lequel nous aurions le droit de rentrer en Égypte dans des conditions déterminées, si de nouveaux désordres y éclataient... »
« Lord Salisbury revint plus tard sur cette déclaration. Dès cette époque la divergence de vues entre l'Angleterre et la France s'accusait : Le gouvernement anglais prétendait se réserver le droit illimité d'intervenir à nouveau en Egypte lorsque les circonstances lui paraîtraient l'exiger. Le gouvernement français refusait naturellement de sanctionner une pareille disposition, qui aurait transformé pour l'avenir la situation de fait des Anglais en Egypte en une situation de droit. Mais même dans le « Mémorandum » qui fut remis le 8 février 1887 au grand Vizir par sir H. Drummond Wolff, les déclarations de l'Angleterre demeuraient correctes.
Le. sultan presse le gouvernement de la Grande-Bretagne de fixer une date pour l'évacuation de l'Égypte et, dans cette demande, il est ouvertement encouragé par une, ou peut-être deux des puissances européennes. Le gouvernement de S. M. désire, de toute façon, lui donner satisfaction sur ce point.
... L'objet que les puissances de l'Europe ont eu en vue et que le gouvernement de Sa Majesté désire également atteindre,
peut être généralement exprimé par la phrase : la neutralisation de VÉgypte.
... Le gouvernement de Sa Majesté est très loin de désirer se servir d'un tel pouvoir, s'il lui était réservé par traité (le droit de réintervention) pour exercer indûment quelque influence ou bien pour créer un protectorat déguisé et encore moins pour renouveler sans nécessité une occupation qui a déjà imposé tant de sacrifices à la Grande-Bretagne...
« Engagées dans les termes que je viens de vous indiquer, les nouvelles négociations de Constantinople ne pouvaient aboutir. Le Sultan refusa sa signature.
« Le gouvernement français n'a pas laissé passer une circonstance où il n'ait essayé de ramener le Gouvernement Britannique au respect de ses engagements répétés. A propos de l'abolition de la corvée (1885-1888) des tribunaux mixtes (1887- 1892) etc. — avec plus d'énergie et de vivacité lorsque nous étions représentés là-bas par M. de Reverseaux, avec plus de mansuétude lorsque M. Goblet dirigeait ici nos affaires étrangères , — dans presque chaque question qui surgit on trouve les représentants de l'Angleterre, derrière les ulinistres qu'ils font agir, en contradiction avec les représentants des Puissances.
<( Ch acune de ces négociations où la conduite de l'Angleterre en Egypte apparaît de plus en plus inconciliable avec ses engagements, accroît naturellement la tension des rapports entre Paris et
Londres. M. Spuller, par exemple, explique en 1889, qu'il subordonne l'acceptation delà conversion de la Dette privilégiée, à la fixation d'une date d'évacuation :
... Le projet de conversion est une marque éclatante des progrès faits par l'Égypte dans l'ordre politique aussi bien que dans l'ordre économique. Il semble donc que le moment soit venu pour l'Angleterre de réaliser les promesses d'évacuation qu'elle nous a faites si souvent. Nous ne voulons pas paraître influer d'une manière trop directe sur les résolutions du cabinet de Londres. Nous savons qu'il désire conserver à ces résolutions un caractère spontané, et nous trouvons ce désir très légitime. Plus d'une fois déjà, lord Salisbury vous a, indiqué que son gouvernement éprouverait quelque susceptibilité si on profitait contre lui des moments difficiles. C'est à lui de savoir s'il n'y a pas lieu de profiter des facilités actuelles. Ces facultés ont été augmentées par la convention de Suez, Nous avons accepté l'introduction dans cette convention de la clause qui en suspend l'efficacité jusqu'après l'évacuation anglaise, afin de marquer notre confiance dans le cabinet de Londres. Il n'a pas voulu, en effet, en consacrant des négociations auxquelles il a attaché tant d'intérêt et qui ont été si laborieuses, les frapper de nullité : cela ne serait digne ni de lui, ni de l'Europe dont nous avons obtenu l'adhésion. Toutes ces conditions me paraissent de nature à être utilement présentées à lord Salisbury pour lui demander s'il ne juge pas opportun de faire connaître à quel moment aura lieu l'évacuation de l'Égypte. Si le départ des troupes anglaises devait faire naître quelques nécessités financières, la conversion permettrait d'y pourvoir, et nous aurons à nous préoccuper, soit à ce titre, soit sans doute à d'autres encore, de l'emploi qui sera fait du profit de cette opération.
ce Remarquez en passant le singulier dilemme où prétend nous enfermer le Foreign Office. (( Si, dit-il, la France insiste pour obtenir l'évacuation, cela est de nature à froisser les suscep-
tibilités anglaises et à diminuer la liberté d'action de son gouvernement. » Mais si, d'autre part, la France n'insiste pas, l'Angleterre n'a jamais montré qu'elle fut disposée à préparer, spontanément l'évacuation. J'appelle votre attention sur ce -raisonnement commode, car il revient à chaque instant dans les notes britanniques.
u A la communication de M. Spuller, lord Salisbury répond en renouvelant « la déclaration que je vous ai souvent faite, à savoir que les Anglais évacueront l'Égypte aussitôt que le pays pourra se suffire à lui-même » . Mais il refuse de fixer dès maintenant la date de l'évacuation, sous prétexte que cela nuirait au projet de conversion lui-même. A quoi M. Spuller fait cette ironique réplique :
J'ai reçu, écrit-il à M. Waddington, la dépêche dans laquelle vous me rendez compte de votre conversation avec lord Salisbury au sujet de l'Égypte. Dites à Sa Seigneurie que nous avions cru les progrès de ce pays plus réels et plus solides qu'il ne nous les présente. Nous étions d'ailleurs d'autant plus disposés à regarder ces progrès comme assez avancés pour permettre l'évacuation que, dans les négociations de 1884, le gouvernement anglais avait indiqué l'année 1888 comme date à peu près certaine de cette opération. Si lord Salisbury a des craintes sérieuses au sujet de l'Égypte, il comprendra que le projet de conversion nous présente un aspect nouveau et différent de celui sous lequel nous l'avions d'abord aperçu. Nous aurons à nous demander si, en consentant à la conversion, nous n'exposerions pas les intérêts de nos nationaux dans un pays dont l'avenir reste aussi incertain. A nos yeux,
la conversion ne peut être qu'une marque de confiance, et nous sommes surpris que cette confiance fasse précisément défaut au gouvernement anglais.
« Dans les pages du Livre Jaune qui suivent, les engagements du gouvernement anglais se suivent et se ressemblent. Le 1er juillet 1894, lord Salisbury répète ceci à M. Waddington : « Je vous affirme de nouveau que nous ne voulons pas prolonger notre séjour en Egypte au-delà du strict nécessaire. Il n'y a pas de parti actuellement en Angleterre qui soutienne l'occupation indéfinie. »
Le 13 août 1889? M. Waddington écrit à M. Spuller :
Une discussion a eu lieu hier à la Chambre des lords au sujet des affaires d'Égypte. Lord Carnarvon a fait un exposé historique des événements qui se sont déroulés dans ce pays depuis le moment où les Anglais « avaient dû gagner à eux seuls la bataille de Tel-el-Kébir, grâce au défaut de coopération d'alliés avec qui ils avaient d'abord pénétré en Égypte ». Puis il a examiné les diverses solutions que la question comporte; il en a trouvé cinq différentes, et s'est arrêté à celle qui consisterait « à déclarer à l'Europe que l'Angleterre entend rester en Égypte pour le présent, sans limite de temps ni de moment ; que les droits des créanciers seront religieusement respectés^ mais que le gouvernement de la reine administrera le pays d'après ses propres principes et compte le gouverner avec la fermeté, le succès et la sagesse dont on a usé dans les meilleures provinces de l'Inde ».
Lord Salisbury a défendu la politique suivie depuis qu'il est au pouvoir et a décliné toute responsabilité pour les engagements pris avant qu'il eût formé son ministère. Ces engagements, cependant, doivent être observés, et ils ne permettent pas d'adopter les vues de lord Carnarvon. Sur ce point important, il s'est exprimé en ces termes : « Je n'ai pas besoin de
répéter ce que j'ai déjà dit de l'obligation que nous sommes tenus en honneur de remplir avant de quitter l'Égypte. Mais quand mon noble ami me demande d'aller plus loin et de nous transformer de gardiens en propriétaires et de déclarer qu'en dépit de tout ce que nos prédécesseurs et nous-mêmes avons dit, nous allons, dans les conditions et circonstances présentes, déclarer que notre séjour en Egypte est permanent et que les relations de l'Angleterre avec ce pays sont celles d'une nation conquérante vis à vis d'une nation conquise, je ne peux m'empêcher de croire que mon noble ami tient trop peu de compte du caractère sacré des obligations prises par le gouvernement et auxquelles il doit se conformer. En pareille matière, nous ne devons pas considérer ce qui est le plus commode ou le plus profitable, mais ce à quoi nous sommes tenus par nos propres obligations et par la loi européenne. Nous n'avons, certes, aucune intention d'abandonner notre tâche avant qu'elle soit remplie, mais nous n'avons ni autorité, ni droit suffisant pour lui attribuer l'extension que mon noble ami désire .
Avènement d'Abbas pacha Hilmi.
a Vous allez maintenant assister à la troisième phase de l'occupation anglaise : depuis les événements d'Alexandrie vous avez vu le Foreign Office et ses agents en Egypte occupés à saper l'influence française, sous prétexte de « consolider l'autorité du Khédive ». Yoici maintenant venir un Khédive qui a pris toutes ces belles déclarations au sérieux et qui prétend administrer son pays sous la souveraineté de la Porte. Vous allez voir comment on le traite.
« Mais je note d'abord que le Firman d'investiture comporte le maintien des firmans précé-
dents qui déterminent l'étendue des territoires de l'Egypte et ajoute :
Le khédivat ne saura, sous aucun prétexte ni motif, abandonner à d'autres, en tout ou en partie, les privilèges accordés à l'Égypte et qui lui sont confiés et qui font partie des droits inhérents au pouvoir souverain, ni aucune partie du territoire.
« Arrivons maintenant aux incidents, dont le souvenir est encore si récent. Le Khédive Abbas, usant de son droit incontestable a jugé bon de se séparer de quatre de ses ministres « sans avoir pris, dit lord Rosebery, comme il était d'usage sous le règne de son regretté père, l'avis préalable du représentant anglais, regardé jusqu'ici comme indispensable »,
(( Le chef du gouvernement britannique, dans une note adressée à Lord Cromer, rappelle aussitôt une dépêche du 4 janvier 1884 de lord Granville :
J'ai à peine besoin de vous faire remarquer que pour les questions importantes où l'administration et la sûreté de l'Égypte sont en jeu, il est indispensable que le gouvernement de Sa Majesté soit assuré, aussi longtemps que durera l'occupation provisoire du pays par les troupes anglaises, qu'après avoir pris en considération les désirs du gouvernement égyptien, les conseils qu'il pourra donner au khédive soient écoutés.
Il faudrait montrer aux ministres égyptiens et aux gouverneurs de provinces que la responsabilité qui, pour le moment, incombe à l'Angleterre, oblige le gouvernement de Sa Majesté à insister sur l'adoption de la politique qu'il recommande et que ces ministres et gouverneurs devraient cesser d'occuper leurs fonctions lorsqu'ils ne la suivront pas.
« Suit le tableau de l'heureux temps où le précédent Khédive obéissait exactement aux suggestions anglaises.
Du vivant de feu le khédive, qui avait beaucoup appris et souffert, l'avis du gouvernement de Sa Majesté était toujours au service de Son Altesse. Loin d'être importun, il laissait à Son Altesse toute l'initiative possible, il n'était jamais offert sans nécessité et était généralement suivi avec reconnaissance. Il est, en effet, essentiellement désirable qu'au cours d'une semblable intervention, il soit tenu aussi compte que possible des susceptibilités du prince et de ses ministres et que celle-ci consiste en fait dans une direction discrète et non dans une immixtion publique. Le gouvernement de Sa Majesté a passionnément à cœur de suivre la même conduite avec le souverain actuel, et bien qu'il ait pour le moment été trompé dans son attente, il a assez de confiance dans ses assurances et dans l'habileté politique du prince pour espérer que les incidents récents ne se représenteront pas.
(( Lord Rosebery reconnaît en passant que l'occupation anglaise n'est rien moins que populaire.
Si de nouvelles difficultés s'élevaient, il pourrait advenir que les conditions de l'occupation anglaise fussent modifiées, et nous aurions alors à nous demander si, les circonstances n'étant plus les mêmes, il ne conviendrait pas de modifier notre politique en conséquence, si l'occupation devait être maintenue contre le gré, à ce qu'il paraîtrait, d'une grande partie de la population, et s'il ne serait pas préférable de la faire cesser.
« Voici maintenant la menace finale :
Mais on peut au moins affirmer ceci avec certitude : c'est que l'Égypte ne pourrait, en aucune façon, être déchargée du contrôle européen et que celui-ci pourrait peut-être recevoir
une application beaucoup plus étroite et plus ferme que celle qui est en vigueur actuellement. L'éventualité n'est pas immédiate, mais nous sommes obligés de l'envisager d'une façon plus nette par suite des récents événements.
<( C'est encore une nouvelle menace, plus directe, plus brutale, qui est signalée par la dépêche de M. de Reverseaux en date du 14 janvier 1893.
Tout le monde s'attend depuis quelque temps à un changement de Cabinet : Mustapha pacha Fehmy entre seulement en convalescence, et les Anglais ont admis l'idée de son remplacement, comprenant que les soins nécessités pour son entière guérison ne lui. permettaient plus d'exercer effectivement ses fonctions pendant de longs mois.
Lord Gromer se présenta au Palais avant-hier pour se ren seigner sur la formation du nouveau cabinet dont tout le monde s'entretenait en ville. Ayant reçu de la bouche même du Khédive la confirmation du choix éventuel de ïigrane pacha en qualité de président du Conseil, il déclara que son gouvernement s'opposait à la nomination d'un chrétien, et qu'il prévenait Son Altesse que, en résistant à l'Angleterre, elle jouait a son pouvoir et sa personne >>.
Le ministre des affaires étrangères a, d'autre part, sondé Fakry pacha sur la réponse qu'il ferait dans le cas où le Khédive lui proposerait la formation d'un Cabinet.
a Les visées anglaises s'accusent déplus en plus nettement. Dépêche de M. de Reverseaux, du 17 janvier :
L'agent et consul général d'Angleterre vient de faire au Khédive la communication suivante :
Le gouvernement de Sa Majesté ne peut admettre qu'aucun acte important se passe en Égypte sans son assentiment. Le changement de Mustapha pacha Fehmy étant aussi inutile que préjudiciable aux intérêts de l'Egypte, le gouvernement de la
reine ne saurait sanctionner la proposition qui lui est faite de Fakry pacha ».
Lord Gromer a dit au Khédive qu'il viendrait prendre la réponse demain matin.
« M. De.velle, alors ministre des affaires étrangères ne peut s'empêcher de protester contre un pareil langage. Il écrit le 18 janvier à M. Waddington :
Lord Rosebery n'a pas plus contesté, ce me semble, que lord Gromer lui-même, le droit du Khédive de choisir ses ministres. Nous devons donc être d'autant plus surpris de l'attitude du représentant de l'Angleterre qui lui a dénié en fait, et de la façon la plus offensante, l'exercice de sa prérogative.
Vous voudrez bien renouveler, avec la plus grande énergie, les protestations que votre entretien avec Lord Rosebery vous a déjà fourni l'occasion de faire entendre au principal secrétaire de la reine, contre l'attitude comminatoire de lord Cromer à l'égard d'Abbas et contre les prétentions qu'elle révèle.
L'intervention de l'agent britannique, dans les conditions où elle paraît s'être produite, équivaudrait en effet à la mainmise de l'Angleterre sur le gouvernement égyptien, en annulant l'autorité du Khédive et elle constitue la négation des droits de la puissance suzeraine.
« Je pourrais allonger la liste des « incidents » qui se sont produits depuis lors. — Vous connaissez vous-même celui d'hier,1 celui qu'on a appelé l'incident de la frontière ! Tous ont été préparés, provoqués. Tous ont eu pour but de diminuer l'autorité du Khédive et de le réduire finalement, comme disait lord Garnarvon, à la condition de rajah d' « une des meilleures provinces de l'Inde. »
Autres documents,
« Revenons aux engagements anglais. Nous venons de signaler quelques-uns de ceux que relève le Livre Jaune. Je pourrais vous en montrer d'autres, innombrables, dans les documents que j'ai collectionnés :
(( A la veille du bombardement d'Alexandrie, la Sublime Porte ayant déclaré que si la ville était bombardée, un acte de cette nature porterait atteinte aux droits de souveraineté du Sultan, le comte de Granville expédia le 10 juillet 1882 à tous les cabinets une dépêche dans laquelle il disait que « l'action de 1 amiral Seymour étant devenue nécessaire, elle serait restreinte dans les mesures proprement dites de défense légitime, l'Angleterre ne faisant qu'accomplir un acte défensif, dans la limite des cas de force majeure admis par le protocole de désintéressement ».
« Lord Dufferin, dans son rapport sur la mission qu'il accomplit au Caire en 1883, écrit :
Qu'on se garde bien de vouloir gouverner de Londres la vallée du Nil. Ce serait appeler sur les Anglais la haine de ses habitants. Le Caire deviendrait un foyer de conspiration alimenté pour leur nuire, ils seraient bientôt contraints de s'embarquer, d'abandonner le pays dans des conditions désastreuses. Ilfautqu'ils se contentent d'un rôle pacifique et modérateur; ils doivent se souvenir qu'ils ne sont pas en Égypte pour faire de l'arbitraire, mais pour aider les habitants à se gouverner
eux-mêmes. En agissant ainsi, en écartant toute trace d'autorité vexatoire, la Grande-Bretagne garderait intactes les traditions de patriotisme et de liberté qui sont sa gloire dans les contrées diverses où la fortune l'a jetée.
« M. Gladstone, au nom du parti libéral et du pays qu'il gouverne, dit à la tribune de la Chambre des Communes, le 5 mars 1883 :
Il faut se rappeler que nous sommes en Égypte, non comme maîtres, mais comme amis et conseillers du gouvernement égyptien et que, pour plusieurs des objets que nous nous sommes proposés, d'autres nations ont en Égypte des intérêts et des droits aussi définis et aussi incontestables que les nôtres. Le gouvernement ne reconnaît pas à notre pays, dans cette affaire, des intérêts égoïstes et particuliers, séparés des intérêts généraux des nations civilisées, et qui doivent être poursuivis d'une façon égoïste et étroite.
« Cesmêmesdéclarations,lemêmeM. Gladstone les refait à la même tribune en août 1883 et en juillet 1883. Bien plus, le chef du parti whig réclame, dans son manifeste électoral de novembre 1885, F évacuation immédiate de l'Egypte.
« Le parti conservateur n1a pas été moins explicite. C'est ainsi que nous voyons sir Henry Drummond Wolff, dans son rapport au Foreign Office, constater que le gouvernement avait désavoué « tout désir d'annexer l'Egypte ou d'établir un protectorat », puis ajouter :
Il a été suggéré plus d'une fois que l'Angleterre prendrait possession de l'Égypte d'une manière permanente. Quand
même d'autres puissances, dans le moment de panique, eussent acquiescé à l'annexion, je dois douter qu'elle eût été revêtue d'un caractère de permanence non disputée. En ce qui concerne la politique d'annexion, les objections sont, à mon avis, insurmontables. Elle serait une violation delà politique traditionnelle de l'Angleterre, de sa bonne foi à l'égard du sultan et de la loi publique. En temps de paix, elle exposerait l'Angleterre à des jalousies et à des dangers continuels. En temps de guerre, cette politique d'annexion serait un point faible, entraînant un perpétuel recours à ses ressources. L'Égypte est un pays de transit, elle est jusqu'à un certain point la propriété commune du monde. Elle peut être définie comme un passage international indispensable au commerce de toutes les nations.
« Lord Salisbury a prononcé au Parlement, le 10 juin 1887, ces paroles :
Il ne nous était pas loisible d'assumer le protectorat de l'Egypte... même en supposant qu'un pareil acte soit en accord avec les lois internationales et les intérêts de notre pays. Il ne nous était pas loisible d'agir ainsi parce que le gouvernement s'était constamment et sans cesse engagé à ne pas accomplir cet acte.
« Quelques semaines plus tard, le 10 août 1887, lord Salisbury disait aux Communes « qu'il entendait satisfaire autant que possible ceux dont l'opinion doit être prise en considération » ; il reconnut que la présence des troupes anglaises en Egypte constituait un « défi aux sentiments de beaucoup de musulmans et peut-être aussi de quelques chrétiens », et qu'il était désirable de les retirer dès que Tordre serait assuré sur le Nil. Le lendemain, devant la même assemblée,
sir J. Fergusson, sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères assurait à son tour que l'Angleterre respecterait tous ses engagements internationaux.
« En août 1889, lord Salisbury répète que déclarer le séjour de l'Angleterre permanent en Egypte, (( ce serait témoigner d'un respect insuffisant pour la sainteté des obligations que le gouvernement de la Reine avait contractées et auxquelles on était tenu de se soumettre ». Cet esprit anime également son discours du 6 août 1890, au banquet du lord-maire, lors du voyage de Guillaume II à Londres, et aussi le discours prononcé au banquet donné le 9 novembre 1891 au Guildhall en l'honneur de l'installation du lordmaire de Londres, M. David Evans :
Notre but principal n'est pas comme quelques-uns l'ont dit, de couper les liens qui unissent l'Egypte à l'empire ottoman. Loin de là : nous désirons maintenir l'Égypte dans sa position légale actuelle, dans sa position dans l'empire ottoman, position définie par les traités et par les firmans : mais nous désirons que, dans les limites de sa position légale, l'Egypte soit, par elle-même, assez forte pour repousser toute attaque de l'extérieur et mettre fin aux troubles intérieurs qui pourraient éclater.
« Or, que disent ces firmans que l'Angleterre déclare être sacrés pour elle? Comment définissentils les droits et les devoirs du Khédive? Relisons cet alinéa du fïrman d'investiture octroyé
à Méhémet Tewfik par le sultan/ le 14 août 1879, et qui se retrouve intentionnellement dans le lirman d'investiture d'Abbas Hilmi pacha :
Le khédivat ne saura, sous aucun prétexte ni motif, abandonner à d'autres personnes, en tout ou en partie, les privilèges accordés à l'Egypte, et qui lui sont confiés, et qui sont une émanation des prérogatives inhérentes au pouvoir souverain, ni aucune partie du territoire.
« Le discours du Trône, lu au Parlement le 2 février 1893 par lord Herschell, lord grand chancelier et lord garde du grand Sceau de la Reine, affirme hautement que les mesures militaires prises en Egypte « n'entraînent aucun changement de politique et n'apportent aucune modification aux assurances données à plusieurs reprises par le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, au sujet de l'occupation de l'Egypte ».
« Au cours de la discussion qui suit, lord Kimberley, président du conseil privé et secrétaire d'État pour l'Inde, répète que « l'envoi de renforts en Egypte ne modifie nullement à ses yeux la position de l'Angleterre à l'égard de ce pays et de toute l'Europe et la nécessité de tenir compte des engagements pris ».
« Le 2 mai suivant, à propos d'un amendement introduit par sir Charles Dilkedans la discussion du budget, amendement qui tendait à Tévacua-
tion de l'Égypte, M. Gladstone dit : « Une occupation prolongée et indéfinie de l'Égypte dépasse notre pensée, je ne dis pas notre compétence en tant que puissance militaire et morale, mais notre compétence en qualité d'Etat obligéde donner aux autres nations l'exemple de l'honneur (1) ».
a Dans une lettre du 18 février 1892, adressée à M. Ribot, M. Waddington cite une dépêche de sir Henry Drummond Wolff, plénipotentiaire de la Reine à Gonstantinople, adressée à lord Salisbury en date du 26 mai 1887, dépêche qui définissait la politique anglaise au Caire et dont les termes reçurent alors l'approbation du premier ministre conservateur. Elle était ainsi conçue :
Le gouvernement de Sa Majesté a démenti toute intention d'annexer l'Égypte ou d'y établir un protectorat. Plus d'une tois, on a suggéré que l'Angleterre devait prendre l'Égypte à iïtre permanent, mais c'aurait été la violation de la politique traditionnelle de l'Angleterre, la violation de ses engagements envers le Sultan et la violation du droit international. C'aurait été exposer l'Angleterre en temps de paix, à des jalousies et à des dangers continuels et, en temps de guerre, lui imposer de perpétuels sacrifices.
( I ) On peut ajouter, pour continuer la chaîne, les déclarations faites en octobre 1894 par M. Campbell-Bannerman, ministre de la guerre d'Angleterre, au correspondant parisien du Neues Wiener Journal :
« Notre occupation de FÉgypte ne doit être regardée que comme une occupation temporaire. Lord Salisbury, comme lord Rosebery, c'est-à-dire les chefs de nos deux grands partis ont fait, à plusieurs reprises des déclarations à ce sujet. »
« Cette dépêche ayant été portée à la tribune de la Chambre des Communes en février 1892, au cours de la discussion de l'Adresse, par une interpellation de M. Chamberlain, voici le commentaire qu'en fit M. John Morley : .
J'ai dit que, par l'occupation peisistante et indéfinie de l'Égypte, l'Angleterre se met dans la position d'être toujours vulnérable et s'expose toujours à être entraînée dans le tourbillon d'une guerre européenne.
« Le Livre Bleu communiqué au Parlement en février 1893 contient entre autres choses la note suivante remise le 17 janvier de la même année à lordRosebery, ministredes Affaires Etrangères, par M. Waddington, ambassadeur de France :
L'ambassadeur de Sa Majesté britannique à Paris vient d'informer M. Develle qu'en raison d'incidents récents, le gouvernement de Sa Majesté a décidé d'augmenter la garnison anglaise en Égypte. Lord Dufferin était en même temps chargé de déclarer que cette mesure n'indiquait aucune modification des assurances qui ont été données à diverses reprises par le gouvernement de Sa Majesté au sujetde l'occupation de l'Egypte ni aucun changement politique.
En remerciant le gouvernement de Sa Majesté de cette communication, le gouvernement de la République prend acte de la déclaration que rien n'est changé dans la politique anglaise en Égypte et de la confirmation des assurances qui lui ont été données au sujet du caractère, de l'étendue et de la durée de l'occupation.
En effet, au moment où il a cru devoir occuper l'Égypte, à la suite de l'insurrection d'Arabi, le gouvernement de Sa Majesté a pris l'engagement que cette occupation ne durerait pas au delà des événements qui l'avaient provoquée. Toutes les fois que le gouvernement de Sa Majesté a été interrogé depuis, il a renouvelé expressément ces assurances et cet engagement.
Toutefois, il est à craindre que le projet du gouvernement de Sa Majesté d'augmenter la garnison anglaise en Égypte ne soit interprété dans un sens directement opposé à ses intentions. Aussi suis-je chargé de demander à votre Seigneurie de bien vouloir préciser les incidents qui auraient motivé cette mesure. Après la communication que lord Dufferin vient de faire à M'. Develie, lé gouvernement de Sa Majesté comprendra que, si, contre notre attente des troubles venaient à se produire en Égypte, le gouvernement de la République se réserverait d'examiner, d'accord avec les puissances et avec S. M. le sultan, les mesures qu'il y aurait à prendre pour sauvegarder les intérêts qui nous sont communs avec toutes les puissances garantes de L'indépendance de l'empire ottoman.
« Je crois vous avoir suffisamment démontré, tant par des déclarations publiques des représentants du gouvernement anglais que par des documents diplomatiques, continuamon interlocuteur, que les engagements de l'Angleterre ont été constants et formels. Il est vrai qu'ils sont souvent suivis de cette déclaration que l'évacuation, reconnue nécessaire, ne peut être immédiate. Seulement, les raisons changent suivant les temps : Après Tel-el-Kebir, il s'agit simplement de rétablir l'ordre matériel troublé par Arabi ; plus tard encore, les mahdistes fournissent un excellent et commode prétexte au maintien et même au renforcement de l'armée d'occupation. Maintenant, il n'y a plus de raisons aussi précises, mais il y en a toujours de vagues, « L'Angleterre ne peut procéder à l'évacuation que lorsqu'il sera démontré que l'Egypte est devenue
assez forte pour se gouverner elle-même et pour défendre son territoire. Il est encore impossible cle fixer l'époque à laquelle on pourra abandonner l'Egypte à elle-même. » Pourtant, dès 1885, au moment du projet de convention Drummond Wolff, l'évacuation paraissait possible et même on considérait 1888 comme une date raisonnable ». Ainsi encore en 1887.
« Je ne demanderais pas mieux, pour ma part, que de croire à la sincérité de ces déclarations. Mais il faudrait pour cela que le gouvernement britannique marquât par ses actes, sa volonté de faire l'éducation des Égyptiens et de les mettre en état de se gouverner eux-mêmes. Or je viens, au cours de cette conversation, de vous montrer quelle différence il y a entre les paroles et les actes anglais. D'ailleurs si vous voulez être fixé sur ce point, consultez un Égyptien. Demandezlui de vous montrer par des faits si le gouverment anglais travaille au relèvement de l'Egypte ou s'il travaille au contraire à son abaissement et à l'établissement du protectorat britannique...
a Pour nous, nous sommes bien forcés de constater que la politique anglaise en Égypte depuis 1882 est en contradiction complète avec les déclarations officielles du gouvernement anglais ; qu'elle a pour objet visible, non d'éduquer le
peuple égyptien et de le préparer au self government, mais au contraire de l'asservir.
ce Le Foreign Office a très habilement profité de toutes nos faiblesses, de tous nos embarras intérieurs pour avancer dans J a voie de la mainmise sur l'Egypte.
« Nous ne pouvons nous empêcher de craindre que le Foreign Office, confiant dans la continuité de sa politique extérieure, dans les variations et les faiblesses de la nôtre, n'attende de nouvelles occasions pour accentuer encore sa position illégitime en Egypte. Toutefois, si ce calcul existe, je puis dire qu'il ne correspond pas à la situation de l'opinion en France. Ce ne sont plus seulement quelques diplomates, quelques hommes politiques plus ou moins influents qui savent à quel point notre dignité, nos intérêts, sont engagés dans la question d'Egypte. Nul n'ignore chez nous que la partie qui se joue sur le bord du Nil — partie secondaire en somme pour l'Angleterre — a pour enjeu non seulement nos intérêts encore prépondérants en Égypte et par répercussion nos intérêts dans tout l'Orient, mais le prestige même de notre pays qui ne saurait admettre sans déchoir que les engagements pris vis-à-vis de lui soient violés avec une pareille désinvolture.
« Non pas que nous prétendions occuper une situation spéciale en Egypte, nous substituer d'une manière quelconque aux Anglais après leur départ. Notre attitude est absolument loyale : les documents que je viens de vous lire l'établissent suffisamment.
« Nous sommes simplement une des six puissances protectrices de l'Egypte — la plus intéressée en raison des capitaux que nous avons en Egypte, en raison aussi de la profonde et ancienne sympathie que nous inspire un peuple profondément imprégné de nos mœurs et de nos idées. Nous ne pouvons admettre qu'une autre puissance porte définitivement atteinte à son autonomie, ni que nos communications avec nos colonies soient là merci de garnisons anglo-égyptiennes.
a Si la Grande-Bretagne attend comme on l'affirme une occasion d'aggraver la situation qu'elle a créée en Égypte, il n'y a aucune raison pour que nous n'attendions pas, nous aussi, une circonstance favorable: il' peut s'en produire. Dès maintenant la question du Haut-Nil s'est jointe à celle de l'Egypte.- Dans l'affaire du Congo, l'Angleterre a subi un premier échec ; il a paru évident à tous que la France ne tolérerait pas une aggravation de la situation illégitime exis-
tant en Egypte, sous la forme d'une nouvelle violation de territoires égyptiens. La Chambre des députés française, dans une circonstance solennelle, a unanimement approuvé cette manière de voir. Il serait puéril d'espérer à Londres qu'un accord sincère puisse jamais s'établir désormais dans le monde entre la France et l'Angleterre, aussi longtemps qu'existera entre les deux nations ce brûlot chargé de matières explosibles.
« Que ce soit une qualité ou un défaut, nous sommes un peuple sentimental : on l'a bien vu par l'effet qu'ont produites en France deux ou trois initiatives du souverain allemand, dont nous sépare cependant un écueil infranchissable. Eh bien, les faits que je viens de relater, qui sont connus de tous ont donné à l'opinion publique française la conviction que l'Angleterre n'agit pas avec loyauté dans la question égyptienne, De là cette irritation latente qui ne fait que croître dans notre pays et dont toutes les politesses officielles, tous les articles de journaux, seront impuissants à empêcher les effets, tandis qu'un acte très simple, très naturel, Y exécution par l'Angleterre des engagements quelle a pris et qu'elle n'a plus aucune raison honnête de différer, rétablirait l'harmonie qui devrait exister pour
le bien du monde, entre les deux grandes nations libérales de l'Occident.
« Mais il est d'autre part une chose évidente pour tous les Français clairvoyants ; si l'Angleterre refuse détenir les engagements quelle a pris, nous aurons désormais autant de raisons de préparer un plan de mobilisation en vue d'une guerre franco-anglaise, que nous en avons eu de dresser le plan préparé en vue d'une guerre purement continentale. Encore peut-on dire que vis-à-vis de l'Allemagne nous subissons une situation qui nous fut imposée par la force, tandis que la continuité de l'occupation anglaise nous met, en Egypte, dans une position qu'accepterait seulement un peuple vaincu.
« Or nous sommes loin de Waterloo... et d'Azincourt. »
Entretien avec un jeune Égyptien.
« Monsieur, me dit le jeune Égyptien à qui de sûrs amis m'avaient adressé, il faut d'abord, si vous voulez que notre conversation ait un sens, admettre qu'il y a un peuple égyptien tourné vers la civilisation européenne, et qui ne rêve aucunement un retour au désordre, à la barbarie. Je vous assure que ce peuple existe; il se compose comme tous les peuples, même les plus civilisés, d'une élite intellectuelle suffisamment éclairée pour aimer son pays avec discernement et souhaiter la constitution en Egypte d'une administration indigène calquée sur les administrations occidentales ; d'une masse peu éclairée mue par des aspirations assez vagues, — aspirations qui tendent pourtant au même but que notre patriotisme plus éclairé, je veux dire l'autonomie de notre nation.
« Quand je parle d'autonomie, entendons-nous bien sur le sens que j'attache à ce mot. Il ne s'agit aucunement ici de susciter des querelles
de race ou de religion : tout ce que je souhaite, c'est que notre gouvernement jouisse des droits dont il se montre digne et que tout citoyen égyptien puisse arriver aux fonctions si élevées qu'elles soient, pourvu qu'il se montre capable de les remplir. Je souhaite en un mot qu'il ne pèse plus sur nous une espèce de présomption générale d'incapacité.
« Je reconnais — et il n'est pas un de mes compatriotes de bonne foi qui ne soit prêt à faire le même aveu, — que des siècles de sujétion, de pouvoir absolu, de soumission même à des oligarchies étrangères ne nous ont point préparés aux libres initiatives, que ce que vous appelez le (( caractère » n'est pas en général notre qualité maîtresse ; que l'Europe, qui a en Egypte des intérêts si considérables, moraux et matériels, a le droit et même le devoir de les sauvegarder. J'accepte la formule si chère au gouvernement anglais : qu'il est nécessaire de faire notre éducation administrative, et qu'aussi longtemps qu'elle ne sera pas suffisante, on doit assurer les garanties qu'exigent notamment les intérêts des créanciers de l'Egypte et la sécurité des étrangers qui habitent notre pays ou qui y passent.
« C'est pourquoi je n'élève aucune critique contre les mesures qui ont été prises en Egypte par
le concert des puissances : la Caisse de la Dette, les administrations mixtes ont été des mesures nécessaires, préservatrices. Je dirai même que tout ce qui a été fait de bon en Egypte depuis dix-huit ans, dérive du Condominium qui n'était autre chose qu'un accord entre puissances protectrices. Au voisinage des hommes éminents que l'Europe nous a envoyés, nous avons appris les principes généraux de l'administration; les écoles, que son influence a directement créées, ont répandu à profusion les connaissances théoriques ; nul ne contesterait d'ailleurs que nous nous sommes montrés aptes à les acquérir.
« Que nous manquait-il, lorsque la Grande-Bretagne, après avoir réprimé un désordre momentané — qui l'eût blâmée, si elle s'en fût tenue là? — a bien voulu se consacrer spécialement à notre éducation ? Rien autre chose que la dignité personnelle, le sentiment de nos droits et de nos devoirs de citoyens, de nos responsabilités matérielles et de nos responsabilités morales envers nous-mêmes et envers les autres,
« C'était donc cela qu'il fallait nous inculquer. C'était la tâche du peuple éducateur.
« Eh bien, examinons, si les représentants de la Grande-Bretagne en Egypte ont compris leur
mission, et s'ils se sont efforcés de la remplir.
« Le premier fondement des institutions d'un peuple civilisé, n'est-ce pas, c'est l'existence d'un pouvoir central honoré et respecté. Nous avons en Egypte, comme dans tout l'empire ottoman, un respectueux attachement pour une autorité supérieure tutélaire : celle de S. M. le Sultan. Or, la politique anglaise n'a rien ménagé pour le détruire. Même quand elle semblait lui rendre hommage, — comme dans l'envoi de Moukhtar pacha — elle s'efforçait de bafouer la souveraineté de S. M. le Sultan en transformant cette mission en une véritable comédie.
« Parlerons-nous maintenant de notre gouvernement local ?
« Il y aurait beaucoup à dire sur le passé récent de l'Egypte; sans remonter très haut, j'admets que les circonstances aient pu rendre impossible de remettre une autorité effective au précédent Khédive, quelles que fussent ses qualités personnelles. Mais le souverain actuel? Qui pourrait lui contester les dons heureux qui rendent les chefs d'Etat dignes de leur haute mission? N'est-il pas imbu des principes qui sont la base du gouvernement de toutes les nations civilisées? A-t-il jamais montré la moindre velléité de s'en départir ? N'a-t-il pas, à un
âge où, d'ordinaire, les princes ont besoin d'indulgence, su mener une vie privée à l'abri de toute critique ? N'a-t-il pas fait preuve, dans la vie publique, précisément, de cette dignité, de cette volonté, de ce sang-froid, de cet esprit de sagesse et de discernement qui, d'ordinaire, sont la caractéristique des véritables hommes d'Etat? N'a-t-il pas su se faire aimer de son peuple non pour ses défauts, comme cela arrive quelquefois, mais pour ses qualités?
« Toutes ces circonstances n'imposaient-elles pas le devoir à l'Angleterre, de tirer parti de l'heureuse coïncidence qui mettait à la tête de l'Egypte un souverain tout à fait digne de présider à son relèvement ?
« Eh bien, monsieur, je vous le dis sans passion, mais avec une conviction profonde : tout l'effort de l'Angleterre a tendu non à seconder le Khédive dans cette œuvre; mais à le mettre hors d'état de l'accomplir.
« Examinez attentivement, impartialement, ce qui s'est passé en Egypte depuis l'avènement d'Abbas Hilmi : vous verrez que précisément les qualités qui rendaient le jeune souverain digne d'occuper une haute situation, sont celles que l'agence anglaise s'est efforcé d'annihiler et de détruire/Il n'est pas un incident dont on n'ait
profité pour tâcher de le diminuer aux yeux de son peuple, de le rabaisser, de le réduire au rôle effacé d'un rajah indien. Emettait-il la prétention légitime et naturelle de choisir ses collaborateurs parmi les hommes qu'il jugeait dignes de sa confiance? On lui assurait que lord Cromer était seul apte à discerner quels ministres étaient en état de gouverner l'Egypte. Un fonctionnaire égyptien marquait-il quelque dévouement à son souverain ? On lui prouvait par une disgrâce immédiate — fût-il d'ailleurs parmi les plus capables et les plus consciencieux, tel que Maher pacha, — qu'il est superflu, en Égypte, de respecter l'autorité khédiviale ou de se préoccuper de l'intérêt des Égyptiens et que ce soin concerne uniquement les fonctionnaires anglais placés dans toutes les administrations. Le Khédive prétendait-il contrôler par lui-même l'organisation de son armée et apprécier la tenue et la valeur de ses troupes égyptiennes. Vite un éclat du Sirdar suivi d'une démarche comminatoire de l'agence anglaise lui indiquait que son rôle consistait à passer des revues et à trouver tout admirable, le soin du commandement et du contrôle incombant exclusivement au général anglais.
« Ainsi, toute la politique anglaise en Egypte
atenduà diminuer l'autorité de S. A. le Khédive, aussi bien que celle de S. M. le Sultan, à réduire son influence personnelle, à détruire sa popularité. C'est à quoi visaient tous les « incidents » qui ont attiré l'attention de l'Europe et dont pas un seul n'a été fortuit.
« Je vous demande comment le Foreign Office s'y serait pris, s'il avait eu pour objectif de détruire en Egypte le principe d'autorité et le respect de la nation pour son souverain? Et, je vous prie de me dire si vous considérez ceci comme une politique d'éducation ou comme une politique d'asservissement ?
« Ce que je vous signale au sommet de l'échelle, vous le trouverez jusqu'au dernier échelon : c'est un système. A nos ministres, choisis pour leur docilité, on inculque d'abord cette idée qu'en Egypte le Sultan et le Khédive ne comptent qu'au point de vue des formules de politesse, que le pouvoir véritable réside entre les mains de lord Cromer. Chacun d'eux sait aussi qu'il ne doit point regarder de trop près les affaires du département dont il a la charge. Cela concerne spécialement le sous-secrétaire d'Etat que l'agence anglaise a placé auprès de lui comme un tuteur. Il y a certes des Egyptiens, dans les administrations égyptiennes, mais ou ils occu-
pent des postes de parade, ou ils remplissent des fonctions subalternes : voyez les ministres et voyez l'armée...
« Voici quatorze ans que les Anglais se sont installés en maîtres chez nous, par la Force, contre le Droit. Peut-on citer une administration où ils aient formé un personnel indigène qui ait conquis peu à peu les hauts grades? Aucunement : chaque année qui s'écoule marque un nouvel empiétement de l'élément anglais. Est-ce, encore une fois, de l'éducation ou de l'envahissement? Veut-on nous préparer à nous administrer nous-mêmes ou bien veut-on nous accoutumer à la servitude. .
« En tout cas, si l'on a pensé nous acheminer ainsi peu à peu vers la servitude, on a bien mal calculé. Sa Majesté le Sultan Abd-ul-Hamid qu'on voulait indisposer contre Abbas II, couvre au contraire notre loyal souverain de sa haute protection.
« Le Khédive, qu'on espérait réduire à un rôle entièrement passif, jouit dans toute l'Egypte d'une popularité telle qu'aucun de ses prédécesseurs n'en a connu de pareille : le peuple égyptien le considère comme l'incarnation même — rayonnante de jeunesse et brillante de courage — de ses aspirations. On ne le taxe point de faiblesse
lorsque l'agence anglaise s'efforce de lui infliger quelque humiliation imméritée ; on l'admire au contraire, de savoir résister avec tant de dignité et de sang-froid à une force brutale supérieure. Lorsque abusant — au lieu de tâcher de la guérir — de la faiblesse de caractère de quelque vieillard, on suscite autour d'Abbas II des lâchetés ou même des trahisons, le peuple ne croit point pour cela que la cause nationale en souffre ; mais il accable les lâches et les traîtres de son mépris — à moins qu'il ne leur accorde simplement sa pitié. Le sentiment national qui existait si peu en Egypte, il y a quelques années, gagne tous les jours en vivacité et en profondeur. Nous autres, les jeunes gens, nous considérons le Khédive, non seulement comme notre maître, mais comme le défenseur naturel, vertueux et convaincu, de notre autonomie ; on a pensé un moment que l'appât de places bien rétribuées nous mettrait entièrement à la dévotion de fonctionnaires anglais. On doit reconnaître aujourd'hui qu'on s'est trompé. D'ailleurs les fonctionnaires — même au service de l'Égypte — font preuve de loyalisme vis-à-vis de la Reine; par quelle inconséquence nous refuseraient-ils le droit, à nous, d'être loyaux vis-àvis de notre souverain ?
<( Ce sentiment public que la domination anglaise a fait naître en Egypte et qui devient de jour en jour plus vif, plus éclairé, vous en voyez l'expression dans les journaux, non pas seulement dans les journaux de langue française comme le Journal égyptien (1), — qu'on pourrait suspecter de subir des influences européennes — mais dans des journaux arabes, tels que El Ahram et le Moayyad, rédigés et lus par des indigènes...
« Comment le sentiment public que traduisent ces journaux, pourrait-il être favorable à la domination anglaise ? Je vous ai exposé comment la Grande-Bretagne remplissait son rôle de peuple éducateur. J'aurais pu parler de notre Assemblée de Notables et de Notre Conseil législatif — embryons d'organisme parlementaire qu'on s'est efforcé de rabaisser, d'annihiler. Quoique choisis avec soin par lord Dufferin, les membres du Conseil législatif n'ont pu se dispenser de traduire le vœu général en réclamant la fin de l'occupation. Depuis, l'agence anglaise a résolu de briser le rouage qu'elle avait elle-même créé (2).
(1) On sait que le Directeur propriétaire du Journal égyptien, un Italien, M. Guarnieri, a été expulsé en août 1894 parle consul italien, à la demande de l'Agence anglaise.
(V) Un procès scandaleux a été intenté en août 1894 au
« Voilà quel a été le rôle de l'Angleterre, depuis qu'elle s'est implantée par la force dans notre pays. Tandis qu'elle se donnait hautement pour mission apparente de nous mettre en état de nous gouverner nous-mêmes, en fait elle poursuivait obstinément la destruction de toute espèce de supériorité indigène, l'abaissement des dignités et des caractères.
« Est-il exact que l'occupation anglaise, si elle n'a pas contribué à notre relèvement moral, ait du moins amélioré notre situation matérielle? Il faut s'entendre et, pour que je puisse répondre avec plus de clarté, poser les questions suivantes :
« L'Angleterre a-t-elle créé en Egypte, de sa propre initiative, depuis l'occupation, des institutions qui aient amélioré le sort des Egyptiens?
« Je réponds : Non.
« L'Angleterre a-t-elle poursuivi le développement des institutions créées en Egypte par le contrôle européen?
<( Je réponds oui, et c'est à quoi nous devons d'être en 1894, au point de vue financier, agri-
Président et au Vice-président du Conseil législatif, sous le prétexte qu'ils avaient acheté des esclaves. Le président, Chérif pacha, vieillard plus que septuagénaire, ne comparût point. Les autres accusés, traduits devant un Conseil de guerre, furent acquittés. Le Sirdar manifesta un moment l'intention d'annuler ce jugement.
cole, industriel, dans une situation très supérieure à celle que nous avions en 1882. Mais dans nombre d'institutions créées par l'Europe dans un intérêt d'abord égyptien, subsidiairement européen, l'Angleterre a introduit des modifications, clans un intérêt purement anglais, et ces modifications sont regrettables parfois, onéreuses toujours. Si cela ne vous semble pas trop long, je vous développerai avec des détails et des faits, ce que je résume dans cette formule.
« Examinons d'abord les finances : il avait été admirablement pourvu aux intérêts des créanciers de l'Egypte par l'institution de la Caisse de la Dette dont un des commissaires est un Anglais. Si l'on trouvait que les finances égyptiennes, en dehors des revenus qui servent de garanties aux créanciers, n'étaient pas suffisamment contrôlées, pourquoi ne pas avoir confié le contrôle à la Caisse de la Dette? On a préféré installer un « conseiller financier » anglais, qui est en réalité le véritable ministre des finances. Cela nous coûte 4290 livres par an et tout notre budget, — je vous le montrerai tout à l'heure — est contrôlé au point de vue anglais. C'est un instrument de domination pour l'Angleterre, — un instrument d'oppression pour le peuple égyptien.
« La politique financière anglaise en Egypte a été habile, trop habile. On s'est dit : Qui, en Europe, s'intéresse à l'Egypte? Ses créanciers. Si donc nous donnons satisfaction à ceux-ci, l'Europe trouvera que tout va bien en Egypte sous la domination anglaise. Eh bien, en effet, grâce à l'organisation ancienne qu'on a laissée fonctionner et se développer, les intérêts des créanciers de l'Egypte sont parfaitement protégés. Mais ceux des Egyptiens ? Hélas, ceux-ci sont traités avec une dureté, une rapacité telles qu'ils n'ont jamais connu pire, même aux temps les plus pénibles du pouvoir absolu. Pauvres fellahs! Tandis qu'ils vont chez l'usurier, notre budget prodigue les milliers de livres aux conseillers anglais, sous-secrétaires d'Etat anglais, chefs de service anglais, etc.
« Lequel, parmi nos maîtres momentanés, a pris souci de ces pauvres diables de fellahs? C'eut été pourtant semble-t-il le devoir d'un peuple « éducateur » . Payer à un très haut prix un grand nombre de fonctionnaires anglais, certes cela est très flatteur pour un fellah égyptien. Mais peutêtre eut-il préféré que l'impôt devînt un peu moins lourd ou qu'avec les mêmes sommes on lui fît par exemple un cadastre. L'administration a eu uniquement pour objectif de produire
beaucoup de revenus, parce qu'il fallait au système anglais beaucoup d'argent. Etonnez-vous, après cela, que le système anglais ne soit pas populaire? On a, par exemple, mis un tel impôt sur le tabac que tous les fellahs ont dû en cesser la culture : ce qui ne les empêche pas de payer ce tabac beaucoup plus cher pour leur consommation. De même, afin d'augmenter les recettes des voies ferrées, on a établi des péages de navigation qui écrasent les transports par eau...
« Aucune question d'impôts n'a été étudiée avec des vues d'ensemble. On a tenté certains dégrèvements locaux, mais sans étude préalable, sans préoccupation de justice et d'équilibre général. Un incident légendaire caractérise la gestion financière : Sir Edgar Vincent, le conseiller financier anglais, fit une année de onze mois pour éviter le déficit et créer un excédent.
« Les Anglais de bonne foi reconnaissent volontiers l'exactitude de tout ce que je vous ai rapporté jusqu'ici. Mais ils se glorifient des « travaux publics » accomplis parleurs soins. Ils ont fait beaucoup, c'est vrai, mais à un prix extrêmement élevé, non seulement parce que les employés anglais de tout ordre sont chers, mais parce que là encore tout a été fait sans méthode. C'est en effet la différence caractéris-
tique qui existe entre les entreprises qui ont été dirigées par des Français et celles qui ont été conduites par des Anglais : les premières avaient toujours un point de départ, une vue d'ensemble, un plan général auquel tout concourait; cela d'ailleurs dérive de votre tempérament national. Rien de pareil avec les ingénieurs Anglais ; tout est fait de pièces et de morceaux. Ils ont par exemple remarquablement réparé le barrage, mais tout le système d'irrigations de la Haute- Egypte est défectueux. Après qu'ils eurent dépensé des millions à faire des canaux d'irrigation pour les terrains charakis (1), M. Prompt démontra qu'un système judicieux de réservoirs était préférable ; on a dû se rallier à cette idée et voilà des millions dépensés inutilement. Il est vrai que par cant, maintenant, au lieu d'adopter les plans de M. Prompt, qui étaient simples et pratiques, on a chargé des ingénieurs anglais d'en dresser d'autres qui sont à la fois barbares et onéreux, — par exemple celui qui comporte la destruction de Philœ.
« Tenez, j'ai pu me procurer un exemplaire dubudget. Voulez-vous que nous le parcourions? Voyez, chaque ministre égyptien — qui subit
(1) Non inondés dans les années de basse crue.
une retenue sur ses appointements — est doublé d'un sous-secrétaire d'Etat payé de 1500 à 2000 livres (1), qui, lui, ne subit aucune retenue. Et cela va sans cesse en augmentant. Je vous disais tout à l'heure que le service du conseiller financier anglais nous coûtait 4290 livres par an, ce qui ne nous empêche pas, d'ailleurs, d'avoir un sous-secrétaire d'Etat à 2000 livres. Vous pouvez, en cette matière, poser une règle générale : Dans tout service qui est un moyen de gouvernement, dans tout ce qui peut permettre d'étendre et d'affermir la domination anglaise, des fonctionnaires anglais ont été introduits et les dépenses ont atteint ainsi des chiffres élevés. Voyez aux Travaux Publics; l'administration centrale, à elle seule, absorbe 158889 livres par an (en augmentation énorme de 1894 sur 1893) tandis que les services techniques ne coûtent que 13783 livres. Onnous a inondés de jeunes Anglais, à moitié éduqués, n'ayant fait aucun stage, qui gagneraient à peine 300 livres dans leur pays et à qui, ici, on en alloue immédiatement 1000, avec notre argent. Pour d'autres, ce seraient des appointements obtenus après de longues années de service, pour eux, c'est un chiffre de début. Nous avons
(1) Rappelons que la livre égyptienne vaut 26 francs environ.
ainsi redoré le blason de nombreuses familles anglaises ; hélas ! le pauvre fellah, succombant sous le poids des impôts apprécie insuffisamment cet honneur. Quand on pense que tout le budget du service des Antiquités, — la gloire et aussi la fortune de l'Egypte, où nos monuments et notre musée attirent tant d'étrangers — n'est que de 10 000 livres par an! M. de Morgan, n'a que 4 000 livres d'appointements, juste autant que le premier blanc-bec arrivé d'Eton. En revanche, le service de « répression de la traite » qui ne sert absolument à rien, touche 13113 livres par an! Je dis qu'il ne sert à rien : 1° parce que la traite n'existe plus en Egypte, quoique le service s'efforce de faire croire le contraire pour justifier son existence ; 2° parce que la traite ne pourrait se faire que par les ports de la côte ou par le Haut-Nil où l'armée fait elle-même la police. Le « service de la traite » est une des plus tristes hypocrisies de l'occupation anglaise en Egypte. Ah ! combien sont trompées les âmes généreuses qui, en Angleterre, croient que cela marque une sollicitude pour le sort des indigènes! Nul n'ignore ici que ce service ne s'occupe que d'une chose : de police secrète politique (1). La police
(1) On a vu en effet, en août 1894, que c'est par le moyen de ce service qu'on a cherché à déshonorer le président et le
secrète ! Elle est partout dans le budget : voyez affaires étrangères : dépenses secrètes, 300 livres ; guerre, service secret, 1100 livres. Notez qu'on ne peut arguer qu'il s'agisse de police ordinaire. Le service de la sécurité publique est lui-même des plus largement dotés. Il dépense en 1894 218258 livres, en augmentation de 363 livres sur 1893 (dont encore 1034 livres de dépenses secrètes), La « sécurité » sur le canal de Suez, coûte environ 10000 livres par an (1).
« Je laisse de côtelés broutilles, ces 500 livres par an dépensées pour le « jardin zoologique » de Gizeh dont on dit qu'il comprend un directeur et un léopard, les 648 livres des « exilés de Ceylan », les 1000 livres pour Y « amélioration de la race chevaline » et les 200 pour le « sporting club d'Alexandrie, » les 2400 livres de pension à Zoubeir pacha Rahmat(2) sans compter 34500 livres de « dépenses imprévues ».
vice-président du Conseil législatif égyptien. Cette assemblée venait justement de réclamer la réorganisation de ce service...
(1) La famille de M. Lemasson, assassiné à Ismaïlia, doit penser que ces 260000 francs par an ne sont pas bien employés.
(*2) Ne serait-ce pas l'ancien marchand d'esclaves soudanais, maît-re de Rabah.
Zoubeir avait conquis le Darfour. On le suspecta alors de/ vouloir se créer un royaume indépendant et on le rappela au Caire. Tous ses biens furent confisqués après la révolte de son fils Soliman, en 1878. Cette pension est sans doute la
ce Mais je vous rappelle que nous payons 84 825 livres pour l'entretien de l'armée d'occupation. Depuis douze ans, cela fait un joli chiffre surtout si Ton songe qu'il a, dans les années du début, atteint jusqu'à 300.000 livres. Si vous ajoutez à cela les appointements des officiers anglais qui commandent l'armée égyptienne et ceux de nos innombrables et coûteux fonctionnaires civils anglais, vous éprouverez je pense, comme nous quelque étonnement en trouvant dans les journaux et même dans certains documents officiels britanniques la mention des « sacrifices » que l'Angleterre a faits pour l'Egypte.
(( Des sacrifices ! En réalité, et il est nécessaire de le dire, nous sommes une véritable «vache à lait » pour certaines familles anglaises. C'est une chose peu connue, et qui soulèverait quelque scandale môme en Angleterre, si l'on publiait la liste des fonctionnaires anglais payés par le budget égyptien, avec leur âge et le relevé de leurs appointements avant qu'ils vinssent en Egypte.
rançon de cette confiscation. Zoubeir fut interné plusieurs années à Gibraltar.
Rabah a été d'abord l'esclave, puis un des officiers de Zoubeir, avant de devenir, en 1878, le principal lieutenant de Soliman, et dernièrement le conquérant du Baguirmi et du Bornou.
<( Je ne veux point vous ennuyer plus longtemps avec des chiffres. Permettez-moi pourtant de vous faire remarquer que depuis 1890, sans vouloir remonter plus haut, les seules dépenses qui soient en augmentation constante sont celles qui servent la domination anglaise. Voici par exemple un petit tableau instructif.
De 1890 à 1894 :
La sécurité publique passe de 200 150 livres à 218 858
Le service de la traite — 8 061 — 13 113
L'administration centrale des travaux publics passe de 126 481 — 158 889
Le service de sécurité de la frontière passe de 1 380 — 2 608
Le service de la guerre passe de 446 607 — 473 403
« Pour la guerre, vous savez vous-même que nous ne pouvons courir de danger qu'en Nubie et que ce danger, s'il existe encore, a en tout cas diminué de 1890 à 1894. De même pour la traite, la police : ou l'occupation anglaise a eu pour effet d'augmenter le nombre des malfaiteurs — ce qui n'est pas — ou la gestion financière de ces services est mauvaise, ou enfin les augmentations de dépenses ont un autre but que leur objet officiel.
(( Je vous ai suffisamment démontré, monsieur, que nous n'avions pas plus à nous louer de l'occupation anglaise, au point de vue matériel qu'au point de vue moral. Je parle ici en Egyp-
tien, rien qu'en Egyptien. Si nous supposions que la France nourrît le dessein de se substituer ici purement et simplement à l'Angleterre, — quelle que soit la sympathie pour ainsi dire historique que la France nous inspire et quelque facile que puisse être la pénétration entre deux peuples que la même législation a accoutumés aux mêmes manières de voir — nous serions aussi résolument adversaires de la France que nous le sommes actuellement de la Grande- Bretagne. Mais nous avons foi dans la sincérité de vos déclarations, c'est pourquoi nous vous considérons comme les défenseurs désintéressés de notre autonomie...
« Ne vous étonnez point, si les faits que je vous ai exposés ont eu au contraire pour résultat de créer ici à l'Angleterre une impopularité profonde, qui, en dépit de la douceur de notre caractère, éclate à tout instant et se manifeste de toutes les façons : un directeur d'école, anglais lui-même, se plaignait à moi l'autre jour de la mauvaise volonté que lui témoignaient les enfants. « Les gamins, disait-il, ont arrêté de « mettre à l'amende ceux d'entre eux qui parle- « ront anglais pendant les récréations et avec le <( produit de ces amendes, ils achèteront des « livres français... »
(( Malgré tout, j 'ai une foi profonde dans l'avenir. Je refuse de croire d'abord qu'un grand peuple, comme le peuple anglais, puisse longtemps manquer à sa parole, et aussi qu'il veuille de propos délibéré réduire à la servitude une nation qu'il a pris l'engagement d'éduquer et de relever.
« J'ai moi-même une haute opinion du peuple anglais : je suis convaincu qu'il ne voit pas la question égyptienne sous son véritable jour et qu'il est trompé par ceux qui vivent à nos dépeïis et qui ont un intérêt particulier à notre malheur. Le jour où le peuple anglais saura comment nous sommes gouvernés, comment l'Angleterre qui est si fi ère de sa mission civilisatrice dans le monde, qui s'intéresse tant aux indigènes, traite ici un peuple doux et laborieux, je ne puis croire qu'il tolérera la continuation d'un pareil état de choses. Sans quoi nous serions obligés d'admettre qu'il n'existe plus ni droit international, ni honneur des peuples!
« Je vous le répète, j'ai foi dans l'avenir : En mars 1883, le musée de South Kensington, de Londres, emprunta à notre Musée arabe, pour une exposition, ses belles lampes de mosquée en verre émaillé.
« L'administration du Musée arabe réclama ces
lampes à plusieurs reprises. Le South Kensington dans l'intérêt de l'art arabe, j'en suis convaincu, avait une peine extrême à s'en séparer. En 1885, deux ans après, il répondait encore en substance : « Que les lampes sont très admirées à Londres et qu il serait dommage de les renvoyer quant à présent, parce qu'on doit éviter de faire voyager des objets aussi fragiles et qu'il pense que la description détaillée qu'il envoie suffira au Comité pour le but qu'on se proposait en demandant ces lampes (1). » Cette difficulté défaire voyager des objets fragiles dura encore longtemps . Mais enfin, en avril 1887, nos réclamations réitérées aboutirent. Les lampes furent restituées. Eh bien, monsieur, le South Kensington tenait autant — dans l'intérêt de l'art arabe — à nos lampes, que l'Angleterre tient — clans l'intérêt de l'ordre — à l'administration de l'Egypte. Et il y avait certainement moins de chances de voir s'améliorer les conditions de transport des objets fragiles qu'il n'y en a de voir s'améliorer notre situation politique. Pourtant les lampes ont été rendues. Notre pays aussi nous sera rendu : nous sommes patients; nous attendrons. »
(1) Procès-verbal officiel des séances du Comité de conservation des monuments de l'art arabe.
Retour.
Le moment est venu de songer au retour : nos compagnons de voyage nous ont quittés les uns après les autres. La plupart se dirigent vers la Palestine, pour compléter leur « tour d'Orient ». Nous ne les envions point; dans les voyages, la multiplicité des impressions nuit à leur profondeur ; chaque émotion nouvelle atténue un peu la fraîcheur des précédentes... Nous aimons mieux garder notre vision si complète, si intense, de l'Egypte des Pharaons, des Arabes et des Fellahs. Les dernières heures sont pénibles ; déjà nous pensons aux intempéries, aux tracas qui nous attendent en Europe. Dans trois jours, un paquebot puant nous emportera : les temples, les pyramides, les scarabées, les mosquées, les âniers, toutes ces choses délicieuses au milieu desquelles nous avons vécu pendant trois mois, ne seront plus qu'un souvenir...
On part habituellement du Caire dans l'aprèsmidi, pour arriver à Alexandrie, à l'heure du