‹ Promenade en EgypteChapitre 2 sur 18 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

fcn conclus que l'intérêt d'un livre n'a qiiun rapport éloigné avec l'importance du voyage qu'il raconte. Et s'il est présomptueux d'espérer que ces notes sur l'Ègypte puissent présenter en ellesmêmes une valeur qui les rende estimables pour V ensemble du public, — du moins pourront- elles plaire par leur actualité, par leur sincérité, par leur simplicité même, aussi bien aux voyageurs qui ont suivi le même itinéraire qu'à ceux qui se proposent de le suivre prochainement. Si les uns et les autres y rencontrent quelques renseignemen ts utiles, ou la peinture fidèle de sensations qu'ils ont égalementressenties et si de ce chef ils éprouvent quelque sympathie intellectuelle pour l'auteur, celui-ci pensera ri avoir pas fait œuvre inutile et se tiendra pour complètement satisfait.

ITINÉRAIRES

Les personnes pour qui le voyage en mer est un plaisir choisissent ordinairement la voie de Marseille pour se rendre en Egypte. La traversée est un peu plus longue — cinq jours — mais elle se fait à bord de bateaux français, bien aménagés, pourvus d'une excellente cuisine.

La route d'Italie est préférée par ceux qui aiment à s'arrêter en route, et aussi par ceux qui redoutent le mal de mer. En s'embarquant à Naples, on peut réduire la traversée à trois jours et demi : — à trois jours par Brindisi, — à bord des grands bateaux indiens de la Peninsular and Oriental Company.

Nous fûmes particulièrement séduits par* l'idée d'abréger le séjour en mer et de cheminer* sans fatigue à travers l'Italie. Janvier est pour-

tant un mauvais mois pour visiter ce pays. Quand même on aurait la chance, au dehors, de jouir du soleil, les salles glaciales des collections particulières et des musées dispenseraient encore avec une générosité regrettable les rhumes et les bronchites.

A Gênes, durant les vingt-quatre heures de notre séjour, la pluie ne cessa pas un seul instant de tomber. Combien nous regrettions Nice, où nous avions laissé un ciel radieux ! Il nous aurait paru assez intéressant de nous arrêter à Carrare où venait d'éclater un soulèvement anarchiste ; mais il y pleuvait d'une façon décourageante. A Rome, la fâcheuse bronchite nous força de demeurer presque une semaine ; et, quand nous pûmes nous enfuir, c'est entre des montagnes aux cimes couvertes de neige que nous fîmes le voyage de Naples ; beaucoup de nos compatriotes ont de l'Italie une idée tout autre. La vérité est qu'au point de vue de l'hivernage, aucune région de l'Italie, pas même Naples, ne vaut notre cher pays de Nice et de Cannes.

A Naples, en attendant le Bengal, qui devait nous conduire à Port-Saïd, nous fîmes quelques excursions traditionnelles : Pompéi,Herculanum, ces merveilles, le Vésuve, ce volcan pour tou-

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ristes. Il est assurément fort agréable de partir en landau et de gravir ainsi confortablement les flancs de la montagne. Les villages que Ton traverse, puis la campagne, où les vignes et les arbres fruitiers poussent dans les espaces épargnés par les coulées de lave, sont un spectacle amusant. C'est alors, presque au début de la montée, qu'il faut admirer le panorama splendide qu'offre, à droite le golfe avec les maisons blanches de Naples en amphithéâtre, et, par devant, les îles bizarrement découpées, tantôt brillantes et tantôt estompées, selon les jeux de la brume et de la lumière, s'élevant au milieu de l'immense étendue liquide, à gauche lesmontagnes du Sud et, plus près, la merveilleuse plaine semée de villages et de fermes. A mesure qu'on s'élève, ce spectacle devientmoins enchanteur : les reliefs s'aplatissent, les couleurs s'atténuent, les choses se confondent, les grandes lignes seules persistent et c'est finalement une véritable carte géographique que l'on a sous les yeux, plutôt qu'un tableau charmant de coloris et de dessin. Toutefois, l'aspect de la montagne elle-même est de plus en plus saisissant dans sa désolation : les petits coins de cultures, généralement affectés aux renommées vignes du Yésuve deviennent rares, ainsi que les maisons

où habitent ces paysans insoucieux qui, au sens littéral, dorment sur un volcan. Bientôt on ne voit plus autour de soi que laves et que scories. La route est tracée sur des matières noirâtres et de part et d'autre s'étendent à perte de vue les vagues tourmentées de ces monstrueux torrents solidifiés. C'est un spectacle qui ne manque pas de grandeur farouche. Le cône terminal du Vésuve est, comme on sait, un domaine de MM. Cook and Son : c'est à eux qu'appartiennent le restaurant qui rend cette promenade spécialement aisée et confortable, et aussi le chemin de fer funiculaire qui permet de gravir sans fatigue jusqu'au cratère.

Cette dernière partie de l'excursion s'impose comme un devoir, mais elle est d'un agrément discutable : Déjà, durant l'effrayante ascension en wagonnet, commence, si le vent n'est pas propice, la pluie de cendres. Arrivés au sommet, elle redouble : on est aveuglé par cette poussière, empoisonné par les odeurs de soufre.

La file des gens larmoyants se dirige par un chemin consciencieusement tracé jusqu'au cratère, un grand trou rempli de fumée, où l'on entend des bruits de pierres vomies et retombantes, et où l'on ne voit absolument rien. J'ai dit que c'était un devoir : du moins, en

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redescendant, on sait ce qu'est un volcan....

J'ai deux choses à recommander spécialement à mes compatriotes de passage à Naples : la première, c'est de ne pas descendre à l'hôtel West-End; la seconde, c'est, s'ils sont amateurs d'antiquités, de faire une visite aux collections du signor Vincenzo Barone, 6, Trinita Maggiore. Lorsque les paysans de la région trouvent dans leurs champs des bronzes, des marbres ou des poteries, — on peut dire que le sol en est pavé, — c'est généralement à M. Barone qu'ils vont les vendre et celui-ci les cède aux voyageurs à des conditions fort raisonnables. Il est à noter, dans ce pays d'Italie où la contrefaçon des objets d'art antiques est devenu une profession courante, que l'expérience et la parfaite honorabilité de M. Barone offrent toutes garanties. Or, ces bibelots présentent cent fois plus d'intérêt, même pour ceux qui désirent simplement emporter un souvenir que les reluisantes copies de bronze ou les affreuses images peinturlurées qui se vendent un peu partout....

Mais voici que je me laisse entraîner à parler de Naples. Ceci n'entre pas dans mon sujet. Aussi bien, le Bengal est ancré dans le port. Un petit steamer-launch nous conduit à bord; dans l'entrepont, un marché est établi : des ébénistes

vendent aux passagers ces menus objets en mosaïque de bois qu'on trouve maintenant sur tout le littoral : albums, cadres, etc. Le vapeur embarque d'un côté du charbon, de l'autre des provisions de bouche, quartiers de bœuf, moutons écorchés, caisses d'oranges, de carottes, sacs de pommes de terre. Il est cinq heures ; on va lever l'ancre : les petits commerçants sautent dans les barques qui grouillent autour du Bengal; des râcleurs et râcleuses de violon, accompagnent le Funiculi Funicula, que hurlent ou nasillent leurs camarades ; la sirène mugit. La nuit est venue ; il est trop tard pour jouir du merveilleux spectacle qu'offre la baie de Naples, mais c'est encore quelque chose de curieux et de saisissant que ces lumières tremblotantes innombrables étagées en amphithéâtre et arrondies en demi-cercle autour de nous, seul indice par où se révèle encore la grande cité ensevelie dans l'ombre.

Le lendemain, à la première heure, nous nous réveillons à l'entrée du détroit : Charybde etSylla sont déjà passés, nous apercevons fuyant presqu'au niveau deTeau les blanches maisons de Messine, en Sicile, et, beaucoup plus près de nous, les quais de Reggio sur- la terre péninsulaire, dominés par des coteaux verdoyants. Les deux côtes sont

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étrangement pittoresques ; le gai soleil atténue un peu le caractère farouche des crêtes siciliennes : dans le lointain commence à apparaître la cime neigeuse de l'Etna, perdue dans les nuages. Durant des heures, nous apercevons encore les derniers promontoires européens, puis ils s'estompent peu à peu dans la brume et disparaissent. L'immense nappe bleue s'étend de toutes parts autour de nous à perte de vue : les premiers rivages que nous apercevrons maintenant seront ceux d'un autre continent.

De Port-Saïd au Caire,

Quelques heures après avoir dépassé les eaux rougeâtres, sales, que la bouche de Damiette vomit dans la mer bleue, le bateau arrive en vue de Port-Saïd. J'imagine que tout le monde doit ressentir ici une impression qui persiste pendant la traversée de l'isthme; c'est qu'on traverse un territoire amphibie. Dès l'abord, on aperçoit sans doute des jetées qui s'avancent dans la Méditerranée; çà et là des blocs d'aggloméré tracent des lignes protectrices ; ou encore des tapis de sable simulent un rivage. Mais tout cela est peu élevé : devant, derrière, à gauche, à droite, Feau réapparaît si bien que la ville semble jaillir du sein même des flots. Longtemps après avoir quitté le pont du navire, on a peine à se croire vraiment sur la terre ferme.

Les personnes qui ont fait escale en Orient connaissent l'amusante prise d'assaut des stea-

DE PORT-SAÏD AU CAIRE

mers par la bande bariolée des portefaix arabes, employés d'hôtel, drogmans, bateliers, criant, piaillant, dans toutes les langues, dont le mélange naturel forme ce volapùk méditerranéen qu'on nomme sabir. Ce qui n'est pas moins curieux, c'est d'observer l'étrange cohue noire et hurlante, massée sur des pontons, qui s'apprête à renouveler la provision de charbon du navire. Ceux-ci se lancent à leur tour à l'assaut, toujours vociférant; ils mettent une telle ardeur qu'ils semblent une troupe de noirs démons courant à la conquête de quelque infernal trésor ; ils se poussent, s'injurient, tombent à l'eau, se raccrochent aux cordes, toujours sans lâcher leurs pelles.

La moitié des passagers du Bengal, allait aux Indes, l'autre moitié se dirigeait comme nous vers le Nil. La traversée avait été assez dure ; nous étions pressés de débarquer pour jouir du beau soleil, que nous n'avions guère revu depuis plusieurs jours.

Je ne crois pas qu'il existe au monde une ville plus complètement cosmopolite que Port- Saïd. Non seulement toutes les nations, toutes les langues y sont représentées, mais la plupart des boutiques portent des enseignes amusantes par le mélange des nationalités qu'elles révèlent.

Le français y domine pourtant, et c'est une joie de le constater lorsqu'on vient de passer tant de jours sur un bateau où nul ne connaît notre langue, ou dans ces vastes caravansérails modernes que les Anglais voyageurs ont marqué de leur cachet indélébile. Après le français, ce sont le grec et l'italien qui paraissent le plus répandus ; on sait, d'anglais, juste ce qui est nécessaire pour prélever le tribut sur la curiosité ou la générosité des passagers des steamers. Dans le reste de l'Egypte, les enfants en sont restés au mot bac kc hic h, qui paraît former le fond de leur vocabulaire ; ici ils savent dire : « one penny »; si la formule diffère, la pensée est toujours la même.

La nuit venue, nous allâmes voir une dernière fois le Bengal. Il se remettait en marche avec majesté, éclairant au loin sa route au moyen de ses projecteurs électriques.

Tout ceci n'est sans doute pas très nouveau, car il est remarquable que les Français, qui voyagent le moins, sont ceux qui ont le mieux et peut-être le plus abondamment noté leurs impressions. Mais ce qui est assurément neuf, c'est le court voyage en chemin de fer que nous avons fait pour nous rendre de Port-Saïd à Ismaïlia. Ce petit railway à voie étroite a été, en effet,

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inauguré, il y a un mois à peine (1). Il appartient à la Compagnie du Canal.

J'aime toujours beaucoup voyager en compagnie d'étrangers, car les remarques habituelles sur les personnes, déjà amusantes et variées, se doublent par l'intérêt des observations spécifiques. Les quinze touristes anglais que transportait notre train furent particulièrement frappés par cette réflexion qu'ils auraient dû emporter de l'eau de Port-Saïd, pour mettre dans leur whisky, car il est difficile de s'en procurer aux stations, bien qu'elles soient desservies par le canal d'eau douce. Vraiment, ils ne pensèrent guère à autre chose et ne regardèrent pas au dehors. Ils n'avaient, en effet, là-dessus aucune indication, aucun fait positif très marqué ne leur était annoncé par leurs Guides. Et pourtant, ce court voyage produira, j'en suis sûr, des impressions violentes et multiples sur tout Français arrivé directement du continent à Port-Saïd.

La ligne court durant trois heures dans le sable. Le spectacle est, de part et d'autre, si nouveau, si singulier, qu'on ne sait vers quelle portière tourner ses yeux intéressés : à l'est court, parallèlement à la voie le petit canal d'eau douce

(1) Janvier 1894.

qui approvisionne Port-Saïd, et par derrière le canal maritime animé d'une vie spéciale; des vapeurs de toute dimension, battant le plus souvent pavillon anglais, cheminent lentement entre les berges: parfois celles-ci s'élèvent, les mâts seuls demeurent visibles et il semble alors que les navires glissent sur une mer de sable. Des grues gigantesques, munies de longs couloirs latéraux, déversent au loin, par-dessus les berges, les matières recueillies au fond du canal. Du même côté de la voie sont les stations du chemin de fer, maisonnettes jetées au milieu du désert et bientôt entourées d'arbres souffreteux. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aperçoit que le sable grisâtre, irrémédiablement infertile, du désert arabique. A l'ouest, à quelques mètres de la voie ferrée, l'immense lac Menzaleh déploie ses eaux frissonnantes sous une forte brise. Quelques barques de pêcheurs, des chameaux cheminant sur les rives, surtout des oiseaux en bandes innombrables lui donnent une animation imprévue. Jamais, même autour des îles Hébrides, je n'ai vu pareille abondance d'oiseaux*: canards, sarcelles, goélands, hérons, ibis, flamants, toutes les espèces aquatiques y sont représentées. Presque partout l'horizon est barré d'interminables lignes d'un blanc éclatant dont la régularité et

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l'immobilité étonnent. Au coup de sifflet de la locomotive, le cordon se disloque, les oiseaux prennent leur vol, montrant la rose transparence de leurs ailes et le train retentit de cris d'admiration. Mais par-dessus tout domine, comme la veille, la sensation d'être sur quelque chose de mal défini et de peu solide, moitié sable et moitié eau, et une admiration vous pénètre pour ceux qui ont su créer de si grandes choses avec ces éléments fragiles, cette communication entre l'Extrême-Orient et l'Europe, dont les puissants steamers, glissant dans les sables, attestent la prodigieuse portée.

La nouvelle voie rejoint à Ismaïlia l'ancienne ligne qui fait communiquer cette ville, d'une part avec Suez, de l'autre avec le Caire.

Le transbordement qui s'opère en ce point est assez fâcheux; il faut enregistrer à nouveau les bagages, reprendre des billets ; le délai est trop court pour qu'on puisse visiter la ville dont l'histoire récente rappelle cependant de si remarquables souvenirs.

Il est une heure de l'après-midi: jusqu'au coucher du soleil, nous allons maintenant courir à travers l'Égypte. Nous la verrons — et c'est encore une raison de choisir pour l'arrivée la voie de Port-Saïd — sous ses deux principaux aspects :

le Désert et le Delta. Rien de plus nu, de plus stérile que l'interminable vallonnement grisâtre du désertarabique, qui s'étend au nord de la voie, mer aussi inclémente que celle que nous venons de quitter, dont les vagues poussiéreuses, tantôt demeurent immobiles et tantôt, sous l'action du vent, remplissent l'air de tourbillons brûlants. Et pourtant le cœur éprouve comme une accélération joyeuse à voir ce sable, qui justement bat aujourd'hui les vitres emporté par le khamsin, former ensuite, en fuyant, des nuées rougeâtres, car tout cela c'est d'abord le Nouveau, le Sublime Inconnu, qui demeure la ress ource suprême des âmes ennuyées, et c'est aussi cette terre d'Égypte où chaque pas remue de la poussière d'histoire autour d'un présent admirablement coloré.

Peu à peu, au sud de la ligne, des plaques intensément vertes sont jetées sur la grisaille du désert. Mais cela prépare à peine l'esprit à la stupéfiante splendeur qui va suivre, lorsque le train, ayant dépassé Tell-el-Kébir, pénètre par Zagazig, au cœur du Delta. Je pense avoir lu tout ce qui a été publié sur l'Egypte contemporaine, mais aucune description ne m'avait donné l'impression d'une campagne aussi animée, d'une pareille activité, au milieu d'une tëlle splendeur de ver-

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dure. Sur la vaste note verte enchanteresse des jeunes céréales et des fourrages, jaillissent des bouquets de palmiers dattiers, qui semblent

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