PORTEUSES D'EAU
dressés exprès sur l'horizon pour le plaisir des yeux, tant ils ont de grâce décorative. Ils abritent les maisons de limon durci des fellahs. La verdure est coupée par les canaux d'arrosage dont
les berges forment les routes où circule une loule bigarrée, grouillante de chameaux, d'ânes et d'innombrables êtres humains : fellahs enturbannés, vêtus de la simple robe bleue, enfants à demi nus juchés sur des ânes, fellahines couvertes d'étoffe noire, portant des cruches en équilibre sur la tête ou des enfants à califourchon sur l'épaule, avec des attitudes qui réveillent en l'esprit des ressouvenirs d'art et d'histoire. Tout cela marche, court, crie, chante : la chaussée d'une rue de nos grandes villes donnerait à peine l'idée d'une pareille animation. Et les champs eux-mêmes ne sont pas moins vivants : sur les rives des canaux, des fellahs à demi nus élèvent l'eau au moyen de l'antique chadouf des tableaux de Berchère, dont les outres de peau ont été le plus souvent - — ô signe des temps! — » remplacées par de vieux bidons d'huile. Enfouis dans les verdures paissent des chameaux, des chevaux, des ânes, des moutons, des chèvres, des buffles, tandis que des oiseaux sillonnent les airs en tous sens ou se posent sur les feuilles tremblantes des palmiers. Et c'est ainsi durant des heures : le chemin de fer court au milieu de cette campagne, dont la prospérité est fabuleuse, de ces paysans égyptiens qui paraissent si gais et si placidement heureux.
DE PORT-SAÏD AU CAIRE
Aux stations, leur foule bariolée, bruyante, déborde sur les quais et c'est un ébahissement pour nous de regarder ces faces blanches et ces faces noires et d'entendre les cris et les rires des fellahs qui découvrent leurs dents blanches de grands enfants.
Je ne puis rassasier de ce spectacle ni mes yeux, ni mon esprit. Mais voici que la terre verdoyante s'assombrit tandis que les palmes des dattiers se découpent sur un ciel éblouissant d'or. Le soleil s'abaisse, variant à l'infini les nuances délicieuses dont il embrase l'horizon ; aux tons d'or et de vieux cuivre succèdent les pourpres et les orangés ; au loin, les deux grandes pyramides apparaissent toutes rosées ; voici les premiers jardins du Caire entourant des maisons blanches ; dans la nuit tombante, leurs profils prennent des aspects troublants, et sous la majesté des choses pressenties, le cœur a comme une anxieuse appréhension.
— Il paraît que l'hôtel Shepheard est très confortable, indeed, dit en s'étirant mon voisin anglais, qui dort depuis Ismaïlia.
Au Caire.
Tout est singulier en Egypte, comme l'aspect même de ce fleuve-pays: son passé, — l'histoire la plus ancienne que nous connaissions — les monuments de ce passé, où se sont succédé les religions et les civilisations ; son présent, cosmospolite, depuis le système de gouvernement jusqu'aux enseignes des rues. L'Egypte relève en droit de la Porte ottomane, au nom de laquelle règne un khédive héréditaire ; l'Angleterre gouverne par l'entremise de son agent, lord Cromer, et du chef de l'armée, le sirdar, général Kitchener. Mais le souverain le plus effectif de ce pays, c'est assurément Thomas Cook and Son, la fameuse agence.
Le second membre de cette dynastie, qui a, comme les anciennes, sinon construit, du moins réparé des pyramides, semble viser, de même que les anciens Pharaons, à l'empire du monde. Il a fort bien compris que, dans ce pays, le pouvoir appartiendrait à celui qui gouvernerait le Nil et
Jes monuments. Qu'est-ce en effet, que l'Égypte, en dehors de cela? Une ferme colossale. Les monuments étaient malheureusement occupés par quelques savants français qui les surveillent au nom du gouvernement égyptien. Faute de mieux, Cook dut se contenter des accessoires : hôtels, gardiens, drogmans, âniers, tout ce qui entoure les temples est à sa dévotion. Quant au fleuve, il était à prendre et Cook Fa pris. Gela date de longtemps déjà, de 1869.
Auparavant, le Nil n'était guère visité que par des savants et des artistes, assez indifférents au confortable, ou par de riches personnages voya-1 géant en dahabiehs, sans compter leur temps ni leur argent. M. Thomas Cook, fondateur de la dynastie, aujourd'hui décédé, reprenant un essai qui n'avait point réussi , mit des vapeurs en mouvement sur le fleuve. C'est à partir de ce moment que les voyages sur le Nil se sont démocratisés. En 1876, un second service fut établi entre les deux cataractes. Cette organisation avait pris un si grand développement que, de 1883 à 1887, le gouvernement égyptien ayant à transporter des troupes et du matériel dans le Sud, pour combattre le Mahdi, réquisitionna la flottille Cook. Mais cela était encore fort peu de chose auprès de ce qui existe aujourd'hui: l'agence Cook pos-
sède sur le Nil 6 grands bateaux à vapeur de luxe, — le plus grand, le Rameses, a été construit à Lyon, — 4 affectés au service postal dont elle est encore chargée, 11 autres vapeurs pour le remorquage des voiliers; enfin quelques magnifiques dahabiehs de modèle nouveau et un grand nombre d'anciennes. En face de chaque point intéressant, sur le Nil, un ponton est établi. Ce ne sont plus seulement des princes et dés ducs qui font ce charmant voyage: grâce à M. Cook, on rencontre maintenant là-bas de bons bourgeois de Londres ou de Paris. On s'y retrouve comme à Nice : Louqsor, Assouan, sont devenues des stations hivernales où l'affluence était telle, Fan dernier, que des vapeurs durent être convertis en hôtels flottants. Cette année encore, ce n'est qu'avec une extrême difficulté que nous avons pu trouver une chambre à l'hôtel Shepheard au Caire : beaucoup de voyageurs, qui ne se sont pas^ fait inscrire assez longtemps à l'avance, doivent renoncer au voyage de la première à la seconde cataracte, considéré jusqu'ici comme une grosse affaire. Le voyage sur le Nil est donc « à la mode » . C'est l'impression que nous avions eue déjà en Italie, où beaucoup de touristes ne faisaient, comme nous, que passer. N'est-ce pas une raison suffisante pour donner aux voyageurs les détails
sur cette promenade que tant de Français voudront prochainement effectuer et que ne raconte encore aucun de leurs auteurs? Je crois que rien ne pourrait leur donner une idée plus juste de ce qui les attend que le récit très simple et très sincère de notre promenade.
C'est ici le lieu de gémir sur une fâcheuse lacune, — je veux dire sur l'absence d'un bon « Guide » français. J'ai souvent entendu critiquer à Paris les Guides Joanne que publie la maison. Hachette. On leur reproche leurs prétentions artistiques ou scientifiques. Il est de bon ton d'exalter à leurs dépens le Baedeker, si abondant en renseignements pratiques. J'avoue que je ne partage pas cette opinion. J'ai fait souvent usage des deux guides concurremment et j'ai toujours fini par préférer le Joanne. Sans doute, le ton tranchant de ses jugements est parfois déplaisant et un peu plus de réserve ne messiérait point. Je reconnais avoir été légèrement agacé lorsque M. Joanne m'enjoignit, à la Pinacothèque, d'être « choqué par l'affreux bossu qui porte le Christ et des têtes ignobles du Christ lui-même et de la Vierge ». Je préférerais que le guide Joanne se contentât d'attirer l'attention des touristes sur le commun jugement des gens compétents et nous fît grâce de son jugement personnel,
qu'il est permis de récuser. Je crois, en revanche, qu'on doit lui être reconnaissant de la manière consciencieuse dont il expose les questions artistiques, du développement qu'il leur donne, des emprunts judicieux qu'il fait aux auteurs illustres. Les Guides ne sont pas écrits, en effet, pour les savants qui savent puiser à d'autres sources, et quant aux vulgaires touristes, ils sont fort aises qu'on ait préparé à leur intention des exposés contenant un minimum d'érudition qui les aide à comprendre sans charger leur mémoire de fatras indigestes. Par ce côté, le Joanne est en général assurément très supérieur au Bsedeker.
Ceci étant dit pour attester que je n'ai pas l'esprit prévenu, je ne saurais assez déplorer qu'il n'existe pas vraiment de guide Joanne pour l'Egypte. C'est là une chose inconcevable étant donné le nombre de touristes français q\ii font dès maintenant le voyage du Nil. Parmi ceux que j'ai rencontrés au Caire, les uns n'avaient pu se procurer le Joanne : on leur avait répondu que l'édition était épuisée. Les malheureux s'efforçaient de se reconnaître au milieu d'une série de volumes ou trop savants, ou trop littéraires, mais toujours faits à un point de vue tout autre que celui des promeneurs. Les autres — et je suis du nombre — avaient grâce à de puissantes pro-
tections, réussi à se procurer l'ancien Joanne, dû à la collaboration de MM. Ad. Ghauvet et E. Isambert, et intitulé « Orient, Malte, Egypte, Nubie, Abyssinie, Sinaï ». Voilà bien des choses pour un seul livre et je ne saurais trop engager les éditeurs à rendre au moins séparables et mobiles à l'intérieur, les chapitres de la nouvelle édition qu'ils ne peuvent manquer de préparer (4). Je n'insiste pas s ur l'ancienneté de ce livre : dans certaines parties — car il est fait de pièces et de morceaux — on y parle de 1876 comme d'une époque contemporaine. La vieillesse profitable au vin est peut-être aussi une qualité pour certains ouvrages. C'est un défaut capital pour un Guide, qui doit être refondu tous les quatre ou cinq ans au moins et c'est un défaut plus grave qu'ailleurs, en Egypte où les changements ont été dans ces derniers temps, fei nombreux et si rapides. Si j'osais donner un avis aux éditeurs, je leur conseillerais de refondre le Guide et de le mettre au courant, non seulement en tenant compte de l'actualité des faits, mais encore de la modification profonde que l'organisation deCook a apportée dans la nature des voyages et dans l'espèce des voyageurs. Pour le nombreux public
(1) Il paraît que cette édition est en effet en préparation.
de touristes auquel les guides sont particulièrement destinés, le Joanne ancien est vraiment trop savant et par conséquent trop aride. Mes compagnons français et moi, par exemple, n'avons pu considérer que comme une aimable plaisanterie le conseil qui nous était donné d'apprendre à reconnaître nous-mêmes les soixante-douze cartouches hiéroglyphiques de rois dont on nous donne l'image fidèle autant que superflue. Beaucoup de descriptions de monuments sont incompréhensibles et surtout illisibles pour le commun des mortels, tant les auteurs ont mis de conscience à expliquer les innombrables incarnations des dieux. Il y a là énormément à élaguer, et le livre n'en demeurera pas moins irréprochable au point de vue scientifique. Le superflu d'érudition supprimé pourrait être avantageusement remplacé par des renseignements plus abondants sur l'organisation des voyages et sur l'Egypte actuelle qui possède, après tout, son intérêt et son charme.
On trouvera peut-être que j'insiste beaucoup sur cette question du Guide en Egypte. Mais je vous assure qu'il est enrageant de se trouver un groupe de Français si nombreux et si mal pourvus, alors que nous voyons auprès de nous des Anglais ou des Allemands, confor-
tablement installés devant leur Murray ou leur Baedeker à jour, éviter nos recherches, nos pertes de temps et nos tracas d'esprit.
UN ANIER,
Il me reste peu de place pour parler du Caire, que je verrai d'ailleurs plus longuement au retour. En somme, ceux qui, en 1889, eurent
l'idée de la fameuse rue du Caire, avaient bien saisi l'un des traits les plus caractéristiques de la métropole actuelle de l'Egypte. On n'avait pourtant pu rendre suffisamment ni la fantaisie des costumes, ni Famusant charivari que font les cris des marchands et les avertissements des âniers. L'ancienne rue franque du Mousky est, par exemple, d'une intensité de vie dont aucune imitation artificielle ne pourrait donner une idée complète.
Nous n'avions que trois jours à passer au Caire avant de nous embarquer sur le Rameses. Sans entreprendre la série des excursions classées, j'ai commencé, selon mon habitude, par prendre l'air de la ville en circulant au hasard dans les rues. Je dois à cette promenade la plus forte impression que j'ai ressentie depuis mon arrivée. Nous étions arrivés au bout du Mousky, la longue rue commerçante qui traverse la ville. Elle finit sans transition, contre de véritables montagnes de décombres, grises et désertes, que j'avais d'abord prises pour les derniers contreforts de la chaîne arabique. L'idée nous vint de gravir ces montagnes pour voir ce qu'il y avait au delà. A mesure que nous nous élevions, nous embrassions mieux l'ensemble de la ville et les minarets, difficilement visibles, au milieu du dédale des vieilles ruelles,
se discernaient plus aisément. Au loin, sur la gauche, nous apercevionslagrandenappebrillante du Nil, et plus près, les constructions de la citadelle qui dominent les crêtes abruptes du Mokattam. Enfin nous parvînmes au sommet et un cri de surprise et d'admiration nous échappa : le nouvel horizon était, cette fois, limité par la chaîne arabique que les Egyptiens ont taillée en falaise verticale pour y prendre de la pierre. La vallée portait, à perte de vue, sur la gauche, l'empreinte d'une solennelle désolation, toute de ce gris jaune uniforme, où il semble être demeuré quelque chose de l'or des rayons solaires qui, durant tant de siècles, l'ont ardemment frappée. Devant nous, complètement séparée du Caire, une véritable cité se dressait, bâtie avec des matériaux du même ton, un peu bruni; des mosquées solennelles et sévères, des maisons nombreuses, des rues où pas un être n'apparaissait. Qu'était-ce que cette étrange cité de la Mort, dont l'apparition faisait un si violent contraste avec la ville grouillante, bruyante, que nous venions de quitter, et qui derrière nous vivait d'une vie si intense et si colorée?
J'ai su depuis que c'étaient les Tombeaux des mameluks et les cimetières du Caire. Je les ai traversés le lendemain pour aller à la Forêt
pétrifiée, mais de près ces lieux n'ont plus le même caractère grandiose et mystérieux. C'est du haut des décombres qu'il faut les voir, en quittant la rue du Mousky, et c'est ce que n'indiquent ni les Guides ni les drogmans.
La Forêt pétrifiée ne serait guère intéressante que pour des géologues, si elle ne fournissait l'occasion d'une promenade à âne dans les solitudes du désert. Il faut toutefois compter sur une chevauchée de quatre heures, et c'est un peu pénible pour un début. Mais le chemin du retour, par le Mokattam, est splendide, surtout si l'on revient comme nous, au moment où le soleil, en se cachant derrière la chaîne lybique, lance ses derniers rayons sur le Caire qui apparaît dans la pénombre, à travers une sorte de buée où retentissent de traînantes mélopées, des sons que nos oreillesne sont point accoutumées à entendre.
Un mariage égyptien. — Une caravane.
Afin de mieux employer notre dernière journée, avant de nous embarquer sur le Nil, nous avions pris un drogman. Cet homme, revêtu d'un costume magnifique, nous a profondément humiliés : lui aussi, — comme le Guide, — est de l'ancienne Egypte. Le voyageur lui apparaît sous l'aspect d'un être d'essence particulière, pour le moins duc ou baron, qu'un caprice amène un jour en Egypte, qu'un autre conduit ensuite en Syrie ou en Perse. Collectionneur fastueux c'est par centaines de mille francs que ce personnage achète les tapis de prière, les momies rares, les débris de temples. Et l'aventure se termine par la fortune du drogman. Jugez combien nous sommes de minces personnages pour le nôtre : nous ne louons pas de dahabieh, nous n'allons ni visiter des oasis à chameau, ni même chasser dans leFayoum; nous n'achetons que des bibelots médiocres... C'est avec amertume que cet homme « du vieux temps » nous
parle de Cook, cette engeance. Si les drogmans comprenaient leurs véritables intérêts, disait-il ils s'associeraientpour lutter contre Cook, — Mohamed ne m'a pas expliqué comment ; — malheureusement, «les plus riches ne songent qu'à jouir de leur fortune ». Je ne sais pas ce que vaudraient les drogmans « syndiqués » ; mais Allah vous préserve de ceux de l'ancienne roche ! Ce sont des hommes superbes, comme les Palikares, et qui, comme eux, vous dévalisent avec infiniment de dignité.
Pourtant, Mohamed nous donna l'occasion d'assister à un spectacle intéressant : un mariage égyptien. En passant dans la grande rue Mohamed-Ali, nous avions été surpris de la voir barrée à hauteur d'étage, par des cordelettes auxquelles pendaient des drapeaux rouges : « C'est, nous dit Mohamed, à l'occasion du mariage du fils d'un pacha. La dernière cérémonie a lieu ce soir. Si vous voulez y venir, je le connais, je vous ferai inviter. » Nous nous empressâmes d'accepter.
A huit heures et demie, nous montons dans une voiture, munis d'un bouquet pour la mariée. Devant la maison du pacha, un orchestre, qui n a d'égyptien que le costume, souffle dans des cuivres avec un bruit infernal, à la grande joie du peuple assemblé. Nous entrons par le
jardin; à gauche, une porte, que garde un eunuque noir, donne accès dans les appartements des femmes, où, naturellement, je ne pénètre pas. Je passe entre deux rangées d'hommes noirs ou bronzés, vêtus du tarbouch, et d'un paletot blanc, qui portent, en guise de torchères, des bougies entourées d'un globe de verre. Vingt pas plus loin, j'entre sous un vaste hall, construit pour la circonstance et décoré de draperies multicolores à fond d'andrinople. Au milieu, sur une estrade, un orchestre, vraiment égyptien celui-là, joue cet air éternellement monotone, grisant, qui accompagne les réjouissances orientales ; autour, sur des bancs, se tiennent posément assis une centaine d'assistants, offrant une extrême variété de visages et de costumes. Tout ce monde semble s'amuser, mais silencieusement et en tout cas à peu de frais : de temps à autre des serviteurs distribuent des tasses de café ; des marchands ambulants, passant entre les banquettes, offrent des bonbons. Dans un coin, sur une seconde estrade, sont les personnages de marque, tous vêtus de la redingote à la turque et du tarbouch. Ils échangent par instants de rares paroles et fument gravement. C'est là que l'on me fait asseoir après un court passage dans une pièce voisine, où je suis allé
présenter mes hommages au marié. Les garçons d'honneur, une cocarde à la boutonnière, s'empressent autour des invités.
— Bonjour, Moussié, me dit l'un d'eux..., faire grand plaisir.
Puis, presque sans transition, il me montre un jeune homme assis devant moi :
— Connaît bien la France, dit-il, un des plous instrouits de l'Egypte.
J'aborde le jeune homme « instrouit ».
—Je suis charmé de vous voir, me dit-il presque sans accent. Je vous connais parfaitement ; je vous ai entendu faire une conférence sur l'Afrique, à Montpellier, où j'étudiais le Droit.
Cette heureuse rencontre me permet de recueillir quelques renseignements sur la cérémonie à laquelle j'assiste.
— Elle n'est pas, me dit mon interlocateur, aussi différente de ce qui se passe chez vous qu'on pourrait le croire. Ce qui nous est spécial, c'est cette absurde coutume d'épouser sa fiancée sans la connaître. Je dis bien « coutume », car nulle part, la loi musulmane ne prescrit cela. Encore, avec l'ensemble des anciennes mœurs, cela n'avait-il guère d'importance; mais maintenant où, soit par économie, soit par une compréhension plus élevée du mariage, nous n'épousons
plus qu'une femme, il est fâcheux d'être exposé à en épouser une qui ne vous convienne ni moralement ni physiquement.
— Quoi, le fils du pacha n'a pas vu sa fiancée?
— Non, dans le cas actuel, il ne l'a véritablement pas vue. Il est naturellement très renseigné, car les deux familles sont amies, mais il verra sa fiancée pour la première fois dans deux heures. Pour le reste, les formalités du mariage sont très simples. Il y a, comme chez vous, un contrat préalable, souvent accompagné d'une réunion de famille. Souvent aussi, on réunit chaque jour, durant une semaine, une catégorie d'invités. Enfin, on termine par la grande cérémonie de ce soir.
— Qu'est-ce qui va se passer?
— Le marié va, dans un instant, sortir pour se montrer aux invités et au peuple, dans la rue. Il ira faire une prière à la mosquée et il reviendra. C'est alors seulement qu'on le réunira à sa fiancée. Il sera libre de demeurer avec elle ou de revenir ici passer quelques heures avec les invités.
— Alors, le contrat, c'est le mariage civil?
— Oui.
— Et ce soir, c'est le mariage religieux?
— Non, le mariage n'est pas chez nous, musul-
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mans, une cérémonie religieuse. La femme ne va pas à la mosquée et le marié pourrait parfaitement se dispenser d'y aller... Mais voici le cortège qui se prépare. Si vous voulez le voir, nous pouvons gagner la porte du jardin.
Je le suis. Les cuivres, qui étaient rentrés au préalable, passent devant nous en cortège en sonnant de toutes leurs forces. Les porteurs de torchères suivent sur deux files, les premiers, munis de candélabres à plusieurs branches, puis, les garçons d'honneur et le marié. Quand le cortège débouche dans la rue, il est accueilli par les acclamations enthousiastes de la foule. A l'étage supérieur de la maison, on entend les hululements des femmes. C'est une sorte de trémolo prolongé qui sert indifféremment, je crois, à exprimer la joie ou la tristesse. Nous retournons dans le hall, où le divertissement continue. Maintenant, la musique est coupée de chants qu'exécute un artiste indigène, renommé, paraît-il. Pour nos oreilles européennes, c'est assurément quelque chose de fort peu agréable, une série de sons à la fois rauques et nasillards. Un bonhomme à tarbouch souffle avec la plus grande conscience dans une espèce de canne à sucre qui a des sons de flûte; ses joues sont gonflées à éclater, et il dodeline de la tête d'un air très comique. Le tout,
chant et musique, est d'une monotonie grisante, Il est près de minuit et cela va se prolonger encore assez longtemps. Nous nous retirons avec force salamalecs, impressionnés surtout par a façon calme et tranquille dont ces gens se divertissent et de la part qui, dans cette cérémonie comme dans presque toutes les fêtes musulmanes, est réservée au populaire.
En revenant, une dame me raconte ce qui s'est passé dans le harem, où elle a été introduite par un eunuque noir. Quelques Européennes invitées y furent reçues de la façon la plus aimable par les femmes indigènes. On leur offrit des tasses de café, des cigarettes. La mère de la mariée, une Circassienne au visage régulier était couverte de bijoux. La mariée elle-même ne parut qu'assez tard dans la soirée, précédée d'esclaves portant les cachemires qui constituent les cadeaux de noces les plus habituels. Elle était gentille et portait aussi de nombreux bijoux ; elle avait l'air accablé de fatigue ou de chagrin ; deux matrones soutenaient sa marche chancelante. Est-ce appréhension véritable, fatigue des cérémonies des jours passés, ou simplement attitude de convention? Elle prit place sous une espèce de dais, attendant le fiancé. Quand celuici revint de la mosquée, toujours précédé par
les joueurs d'instrument, les eunuques portant des torches et des bouquets de fleurs artificielles, toutes les femmes se couvrirent de leurs voiles ; la fiancée se leva, tandis que son mari s'avançait vers elle et elle lui baisa la main en signe d'hommage. Après quoi tout le monde se retira...
... Ce n'est pas sans quelque chagrin que nous quittions le Caire. Cependant, la malchance continuant à nous poursuivre, nous n'avions pas eu un très beau temps. Mais le peu que nous avions vu de la cité orientale nous plaisait tellement ! Ce séjour d'un mois à bord d'un bateau sur le même fleuve, ne serait-il pas monotone? Ne regretterions-nous pas de l'avoir voulu faire aussi complet? On peut, en effet, raccourcir beaucoup l'excursion, soit en la limitant à Assouan, soit en prenant passage à bord des bateaux-poste, soit même en faisant usage jusqu'à Girgeh du chemin de fer latéral au Nil.
Le Rameses nous attendait au quai, près du pont de Kasr-el-Nil. C'est un beau bateau de rivière, à trois étages de cabines. Chaque étage a ses avantages et ses inconvénients : les cabines du pont supérieur offrent une vue plus belle, plus étendue, mais elles sont un peu moins con-
fortables. Je préfère, pour ma part, celles du pont inférieur. Nous y avions une magnifique pièce à l'arrière, avec armoire à glace, commodest tiroirs, le tout assurément mieux disposé que dans les chambres d'hôtel où nous vivions depuis trois semaines.
Au bord du fleuve, se dressent quelques dahabiehs de luxe, avec leurs appartements d'arrière battant pavillon américain ou anglais, et de nombreuses dahabiehs de commerce, voiles roulées, le long mât pointant obliquement vers le ciel. Sur les quais, c'est un défilé incessant de chameaux, d'ânes et de piétons. Il est dix heures du matin; la cloche retentit, nous partons. Nous avons enfin le soleil, un soleil d'Egypte, et, grâce à ses rayons magiques, les palais et les jardins dont les murs dominent le Nil nous apparaissent dans leur splendeur. Ce paysage, composé de si peu d'éléments, n'est pas varié et les peintres l'ont bien souvent reproduit. Mais il est d'une si sereine beauté que l'œil ne se lasse point de le contempler : quelques murailles grises, dégradées, tombant dans le fleuve, le long desquelles remontent en grinçant les cruches d'une sakièh qui déversent l'eau dans les jardins ; des palmiers élancés, dont les feuilles s'inclinent gracieusement sur les toits... Voilà le motif.
Plus loin, les palmiers deviennent plus nombreux, forment de petites forêts, les maisons sont rares, parfois blanchies à la chaux, et, derrière les verdures du premier plan, resplendissent les tons dorés des chaînes désertiques.
C'est toujours une chose amusante que ces caravanes de voyageurs organisées par les agences. Durant les premiers moments, chacun conserve une raideur décidée : on s'observe du coin de l'œil, avec une sorte de curiosité défiante. Peu à peu, les tempéraments les plus expansifs éprouvent le besoin de communiquer leurs impressions ; on échange quelques observations. Les politesses froides et cérémonieuses font place aux souriantes prévenances; des groupes sympathiques se forment. Chacun d'eux observe les autres, et la critique est ordinairement le lien peu généreux qui unit d'abord les âmes. Quand il s'agit de Français, on se désigne volontiers par des qualificatifs plus pittoresques qu'aimables. Mais cette seconde phase elle-même dure peu. Les hasards des excursions, les petits incidents des chevauchées à âne généralisent les relations ; on s'aperçoit que les gens qu'on avait apréciés sur de petits travers extérieurs sont dignes de respect ou de sympathie. La caravane prend comme une âme commune, et c'est toujours avec
un léger serrement de cœur qu'on se quitte lorsqu'elle se disloque, en échangeant, dans les groupes, des promesses de visites qui ne seront jamais tenues.
Notre caravane est très cosmopolite. Les passagers de notre bateau se décomposent ainsi par nationalité : 16 Anglais — dont 2 clergymen — 8 Français, 6 Allemands, S Américains du Nord 4 Autrichiens, 2 Belges, 2 Danois, 1 Italien. La langue dominante est assurément le français, que presque tout le monde est en état de parler ou du moins de comprendre. Nos compagnons français sont de bons bourgeois de province, grands amateurs de voyages, et qui en font au moins un chaque année. Leur caractérisque est la simplicité; il ne sont pas venus pour continuer la vie de parade des grandes villes, mais pour voir des choses intéressantes et belles. Aussi ne faut-il pas leur demander, le soir, d'endosser l'habit ou le smoking. La table est une question secondaire pour eux. En revanche, ils ne se plaignent jamais de demeurer trop longtemps dans les monuments et, sur le Nil, ils ne quittent pas le pont du bateau pour être plus sûrs de tout voir. Ils ont de la lecture et sont assurément, au point de vue intellectuel, très supérieurs à la moyenne des autres voyageurs. Parmi ceux-ci, ce sont, comme
toujours les Anglais qui fournissent les types les plus originaux. Il y a d'abord un superbe Ecossais, revêtu du costume national, qui produit le plus grand effet sur les indigènes. Il faut citer aussi une famille : père, mère, et deux filles de l'espèce des Anglais aux grandes dents. Tout ce monde ne quitte pas le salon de lecture du matin au soir, écrivant sans relâche ses impressions, si bien que je me demande à quel moment ils peuvent les éprouver, — à moins que ce ne soit à table. Je note pour mémoire plusieurs misses âgées et laides...
Le gong a retenti pour la seconde fois. Nous voilà réunis dans l'immense salon d'avant. Tandis que nous déjeunons, le magnilique panorama se déploie devant nous ; déjà, par dessus les bouquets de palmiers, nous apercevons la silhouette en gradins de la pyramide de Saqquarah. Nous allons, dans les monuments pharaoniques, revivre les très vieux temps. . .
Memphis.
C'est à Bedrechein, — station du chemin de fer latéral au Nil — que le bateau s'arrête. Sur la rive s'agite une foule bruyante, colorée, d'ânes et d'âniers. A peine les voyageurs ont-ils mis pied à terre, qu'ils sont la proie des conducteurs ; c'est une, mêlée confuse, où les âniers se disputent les clients, se poussant, mettant leurs bêtes en avant. Contre cette compétition enragée, les protestations ne sontguère efficaces ; combien j'envie ceux qui ont eu la prévoyante pensée de se munir d'une bonne courbache en cuir! Autour de sa lanière cinglante, le vide se fait comme par miracle, et on peut s'expliquer sans crainte d'être écrasé. Nous qui n'avons que des cannes, nous craignons de faire du mal en frappant, et nous nous résignons à être bousculés. Enfin, l'un après l'autre, les ânes sont enfourchés. Dès qu'un touriste est juché sur l'animal, il ne s'appartient plus. La bête part au grand galop, harcelée par les cris du « boy » qui court der-
rière elle, répétant une sorte de modulation doucement plaintive très singulière : « Ah ! A h ! » Nous courons d'abord sur la voie ferrée, entre les deux rails. C'est un chemin commode pour les Arabes, qui ne connaissent guère que les sentiers étroits sur les chaussées. Puis, nous descendons dans des déclivités, nous remontons sous des palmiers, ayant à peine le temps de discerner les choses autour de nous, attentifs à ne pas tomber. « Ah ! Ah ! » voici un cavalier désarçonné qui se relève, le dos couvert de poussière. C'est notre Ecossais, déjà décoré du nom de Old Whisky. A l'user, nous acquérons de l'expérience : l'animal est sanglé d'une manière insuffisante, avec de simples ficelles ; les étriers sont de longueurs différentes ; une autre fois, je ferai ajuster tout cela avant d'enfourcher la bête. « Ah! Ah ! » un second cavalier a mordu la poussière. Mais les chutes ne sont pas dangereuses, et cette course folle sous les palmiers est si drôle que chacun rit et se prépare à subir pareille infortune.
Nous traversons un village : des nuées de gamins demi-nus, de petites filles aux cheveux tressés courent après nous en tendant les bras et criant : « Backchich! Backchich ! » D'autres nous offrent des objets trouvés dans les décom-
MEMPHIS
bres : monnaies anciennes, scarabées, fragments de sculptures. Nous n'avons guère le temps de les écouter; les ânes, qui avaient un peu ralenti, repartent de plus belle, s'éparpillant dans les sentiers, entre
3HTR AHINEH (MEMPHIS).
les palmiers. Nous nous arrêtons pourtant un moment pour voir deux grandes statues de Ram se s, en granit rose, couchées à terre. Maintenant, après avoir traversé le cimetière de Mitrahineh — sans que d'ailleurs les àniers
ralentissent l'allure au tournant des tombes — nous serpentons au milieu d'une plaine admirablement cultivée. La valeur différente des bêtes — car les cavaliers n'y sont pour rien — a disséminé les gens de la caravane en une longue file dans le sentier qui zigzague au milieu des cultures. Autour de nous, c'est la même animation que nous avons vue dans le Delta : les champs sont remplis de fellahs au travail, de buffles, de moutons, de cabris ; des chameaux paissent çà et là.
Nous allons maintenant — toujours au galop — sur une chaussée entourée de part et d'autre de canaux où les fellahs puisent l'eau à l'aide de chadoufs; un pont franchit un grand canal de dérivation. Devant nous s'étend la masse grisjaune des décombres que dominent çà et là des silhouettes de pyramides. Nous sortons d'une plaine cultivée comme un jardin et, déjà sans transition, c'est le désert.
Ceux qui désirent avoir, devant les restes de l'antique civilisation égyptienne, des émotions sincères, feront bien de lire auparavant quelques ouvrages abordables pour les simples mortels, par exemple ceux de MM. Mariette et Maspero. Ils n'en retiendront pas, sans doute, la partie purement scientifique, mais ils en garderont une
MEMPHIS
impression générale qui leur permettra de reconstituer par la pensée l'antique civilisation dont ils retrouveront les vestiges. Sinon, comme les trois quarts de mes compagnons de caravane, ou ils éprouveront une désillusion qu'ils n'oseront pas exprimer, ou, par snobisme, ils répéteront sans conviction cette exclamation que j'ai tant de fois entendue : « C'est beau ! » Beaux, ces hypogées aux froides sculptures; beaux, ces temples massifs dépourvus de grâce et d'élégance ! Non, ce n'est pas là le terme qui convient. Ils sont imposants, grandioses, curieux, intéressants, tout ce que vous voudrez, mais non pas beaux dans l'acception ordinaire de cet adjectif, aussi vague d'ailleurs que le « very good » que nos compagnons anglais répètent à tout propos.
La pyramide à degrés de Saqquarah, auprès de laquelle nous passions m'a laissé très froid. Il me revenait pourtant en l'esprit vingt passages des auteurs qui me commandaient l'admiration. Je reconnais volontiers qu'il a fallu un immense effort pour accumuler de pareilles masses de matériaux; je ne pense pas sans intérêt aux moyens inconnus que ces peuples primitifs ont dû employer. Mais c'est tout. Ces sentiments, je les éprouvais exactement avant d'être
venu à Memphis. Et je crois bien que la vue rapprochée des grandes Pyramides n'y ajoutera rien. Si, d'ailleurs, les Guides avaient une con-