‹ Promenade en EgypteChapitre 6 sur 18 · ASSOUAN · texte numérisé non relu

ASSOUAN

engagé sur un banc de sable, dut transborder ses voyageurs et demeurer immobile pendant une semaine. Nous-mêmes, nous avons souvent senti les aubes des roues racler le limon du fond, mais sans qu'il advint d'accident sérieux. Par accident, je veux dire, bien entendu, des retards et des transbordements, car il ne peut arriver autre chose. Cette fois, ilfaudra renoncer à pousser plus loin ; les pilotes sont allés dans une petite barque sonder les passages et ils déclarent que si le

Rameses atteint le port d'Assouan, il n'en pourra peut-être plus sortir. Il faut se résigner à rester où nous sommes. Cela se fait d'ailleurs le plus simplement du monde : nous nous approchons du bord, les cordes sont attachées à des pieux enfoncés séance tenante et une passerelle est jetée entre le pont et la rive. Durant la demi-heure qu'ont prise ces diverses opérations, deux grandes barques sont venues d'Assouan ; nous y descendons et elles nous transportent à Eléphantine. C'est le beau côté de l'île que nous avions aperçu en arrivant; l'extrémité d'amont, qui fait face aux rapides, n'est à vrai dire qu'un immense et lamentable amas de décombres. La vue du fleuve, en amont, est assez pittoresque : son lit est semé de récifs de granit rose que le courant du fleuve a polis et noircis et qui semblent maintenant les dos de bêtes monstrueuses. Sur quelques-uns, des hiéroglyphes sont gravés. Un nilomètre ancien avait été construit sur le côté est de l'île.

Nous nous promenions au milieu d'une véritable foule de quémandeurs: inévitables blind abusant de leur infirmité pour se placer sur notre chemin, vieilles femmes d'une triste laideur et surtout d'innombrables bambins des deux sexes, Bicharis aux cheveux tressés, Arabes, Nubiens, detoute couleurs et de tout costume, —

y compris le costume de notre père Adam. Un petit bonhomme arabe de huit ou neuf ans s'était improvisé notre guide ; il marchait devant nous, gravement, répétant des mots d'anglais et de français et criant d'un ton comiquement furieux aux importuns : « Amchi! amchi ! » Quand, impatientés, nous faisions une distribution de coups de courbache à la ronde, il en attrapait quelques-uns, mais revenait aussitôt, paraissant croire que cela ne pouvait s'adresser à lui et il continuait imperturbablement ses explications et ses « Amchi ! » A la fin nous lui donnâmes une courbache et nous finîmes par l'accepter comme drogman. C'était son ambition — celle de la plupart des enfants sur le cours du Nil. Et rien n'était plus drôle que de voir ce bonhomme de deux pieds de haut, se prenant très au sérieux, bousculer des nègres gigantesques pour nous ouvrir un passage.

Assouan, point terminus de la navigation du Nil égyptien a toujours été une ville relativement importante ; mais le passage des bateaux de touristes lui a communiqué une vie nouvelle : au début, un vieux vapeur de Cook, le Seti Ier transformé en ponton, servait d'hôtel. Maintenant, un vaste bâtiment a été construit à terre, et bon nombre de voyageurs y demeurent durant Fin-

tervalle compris entre deux passages de bateaux. Les grands palmiers qui ombragent le quai, le long de la ville et les bungalows des officiers anglais couverts d'une magnifique floraison de bougainvillas, forment une promenade charmante, animée par le va-et-vient des voyageurs montés sur leurs ânes. C'est, entre la ville et les bateaux arrêtés à un mille de là, un mouvement perpétuel ; bientôt un véritable marché s'établit, en face des vapeurs, sur les sables du fleuve. Les contingents de troupes égyptiennes sont installés dans des baraquements, en aval de la ville. C'est encore un but de promenade, ainsi que les quartiers habités par les Bicharis aux cheveux crépus. Mais ce qui m'a paru le plus amusant à Assouan, c'est le bazar. Pour la première fois, le dimanche, 18 février, aucune promenade officielle n'était inscrite au programme; nous en profitâmes pour y passer quelques heures. On ne trouve plus guère à Assouan, non plus qu'à Assiout, ces produits qu'apportaient autrefois les caravanes soudanaises : plumes d'autruche, ivoire et gomme arabique. En revanche, les crocodiles empaillés et les armes « soudanaises » abondent; ce sont d'ailleurs les « articles » les plus demandés par les Anglais et les Américains de passage. Aussi les mots « crocodile » et

« soudanese » ont-ils à Assouan la même signification qu' « antique » à Louqsor. C'est par le cri de « soudanese » que les marchands vous arrêtent et quand on ne répond pas au premier appel, ils ajoutent « crocodile » comme un argument irrésistible. Les crocodiles ne viennent pas de très loin, mais quant aux armes, pour quelques lames curieuses, quelques boucliers originaux, que d'horrible ferblanterie, fabriquée à Assouan et attribuée sans pudeur aux Derouich (mahdistes)! Après tout, ces braves gens ont raison de fabriquer cette ferraille, puisque cela fait le bonheur des étrangers qui ne manquent pas d'en emporter des panoplies complètes et qui s'imaginent de bonne foi avoir dévalisé Abdullahi lui-même. Et puis, Assouan n'est-il pas déjà assez loin pour que les produits de son industrie présentent l'intérêt d'un souvenir ? Toutefois, s'il s'agit de produits d' Assouan, on en peut trouver de meilleur goût : on y fabrique notamment des corbeilles d'un coloris charmant, des colliers de verroterie baroques, mais d'une jolie couleur. Le plus ou moins d'ambre qu'ils contiennent en fait toute la valeur aux yeux des indigènes ; il faut voir de quel air indigné ils vous disent « Amber ! real amber ! » quand on leur offre, comme de juste, le tiers de ce qu'ils

demandent. On trouve encore des pagnes nubiens en lanières de cuir tressées, ornés de verroteries, de coquillages et d'ambre. Un peu plus haut, sur le fleuve, ils forment parfois Tunique vêtement des enfants; mais quand même on ne les porterait plus, ils n'en seraient pas moins des bibelots d'une couleur amusante.

Outre ces objets qui se vendent dans d'innombrables boutiques, on a des chances de trouver quelques scarabées ou de vieux bronzes, en fouillant dans les boîtes des Arabes que presque personne ne fait ouvrir. Un certain Max Verdan a d'assez curieux bibelots qu'il recueille dans les villages, durant l'été, quand les indigènes ont besoin d'argent et ne peuvent vendre directement leurs trouvailles aux touristes. Quant au commerce des étoffes pour Européens, il est, comme à Louqsor, tout entier aux mains de négociants hindous qui ont d'assez jolies soieries cerise, indiennes et des bandes de grosses toiles brodées, mais qui les vendent cher, — et bien entendu, comme produits du Soudan.

Le commerce le plus utile d'Assouan est certainement celui des courbaches ; on en trouve de superbes, en peau de buffle ; tous les voyageurs s'empressent de faire l'acquisition de l'unique argument qui permette de tenir à dis-

tance les enragés quémandeurs de backchich.

Le 19 février, nous quittons le Rameses et nous nous séparons ainsi de la plupart de nos compagnons : en effet, dans le bassin supérieur qui s'étend de la première à la seconde cataracte,— d'Assouan à Ouadi-Halfa — l'Agence Cook n'a en service que deux petits bateaux, YAmkeh et le Samneh qui peuvent donner place chacun à quatorze passagers au maximum. Nos compatriotes, encouragés par la première partie du voyage, voudraient bien nous accompagner jusqu'à Ouadi-Halfa, mais ils s'y prennent trop tard, les bateaux sont au complet. Il faut donc se dire au revoir ; c'est une des petites tristesses du voyage ; il n'était pas jusqu'à nos compagnons étrangers, dont nous avions fait peu à peu la connaissance, qu'il nous semblait ennuyeux de voir remplacer par de nouveaux visages. . .

D'Assouan à Ouadi-Halfa. — Embarquement à bord du Samneh, à Chellal. — Ouadi-Seboua. — Korosko. — Cook's crocodile.

Il n'est ni impossible, ni vraiment dangereux de se faire remorquer en barque à travers les rapides de la première cataracte ; mais c'est long et coûteux. Deux procédés beaucoup plus pratiques permettent d'atteindre le petit port de Chellal, qui est le point de départ de la navigation dans le bassin supérieur. On s'y rend, soit au moyen d'un tronçon de chemin de fer qui a été créé au moment des incidents du Haut-Nil, soit à dos d'âne, en faisant porter les bagages par des chameaux. Ce second procédé ne demande pas plus d'une heure et demie. Nous choisîmes le chemin de fer : la ligne, tracée dans le désert, ne présente aucun intérêt spécial. Mais, dès l'arrivée à Chellal on aperçoit, à travers les palmiers de la rive, le plus ravissant tableau qui se puisse imaginer : au premier plan, les vapeurs où nous allons nous embarquer avec leur unique roue

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d'arrière, d'autres bateaux, des canonnières du gouvernement, des barques aux gracieuses voiles blanches ; la petite île de Philœ, irrégulière et verdoyante, si couverte de ruines, qu'elle semble n'exister que pour servir de piédestal aux

l'île de philoe, vue de chellal.

temples. Par-dessus, les rochers tumultueux de la grande île de Bigeh. Vers la pointe nord de Philœ, le Nil tourne brusquement et s'engage impétueusement dans un défilé entre des blocs de granit rose polis et noircis par le courant. Deux de ces blocs ont la forme la plus singulière : ils semblent deux énormes tuyaux d'orgue arrondis par le bout et accolés l'un contre Fautre.

Tous les passagers du Rameses sont venus comme nous par le chemin de fer — la location du train entier ne coûte que SO francs. Ceux qui ne s'embarquent pas pour Ouadi-Halfa visiteront l'île de Philœ et la cataracte avant de reprendre le chemin du Caire. Debout sur le pont supérieur du Samneh qui s'éloigne, nous échangeons des signaux avec des compagnons devenus des amis : ce sont des Stéphanois, M. Charvet, ancien maire de Saint-Etienne, M. Barlet, M. Gondre. Aussi longtemps qu'elle est en vue, nous demeurons les yeux fixés sur l'inoubliable petite île dont l'aspect change avec les mouvements de notre navire sans qu'elle perde rien de sa grâce. Peut-être même, vue ainsi en pointe, du milieu du fleuve, est-elle plus élégante et plus svelte.

Les deux bateaux de Cook se suivent à peu de distance : le nôtre, le Samneh, est en avant ; demain, ce sera le contraire. Le Samneh porte quatorze passagers : six Français, — la majorité ! — cinq Anglais et trois Allemands. UAmkeh emmène encore deux autres Français. Nous avons déjà rencontré tous nos compagnons actuels, soit sur le Bengal, soit sur le Rameses ; c'est fort heureux, car, si l'on ne se connaissait point, les relations ne seraient pas très agréables,

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sur ces petits bateaux, où Ton demeure forcément du matin au soir en contact. Tar tarin, bien qu'il ne fût pas inscrit, a bravé tous les obstacles pour être des nôtres. On irait jusqu'à Ouadi- Halfa et il n'en serait pas ! Pour qui le prend-on? Il couchera plutôt dans la salle à manger. Et il y couche effectivement.

L'aspect du Nil a complètement changé : une étroite bordure de palmiers court de chaque côté, au-dessus des berges étrangement verdoyantes : immédiatement derrière, sans transition, se dresse la falaise, recouverte par endroits des sables impalpables que le vent apporte du Grand-Désert. A chaque instant apparaissent sur les rives, des enfants nus ou vêtus seulement de pagnes étroits. Tout, nature et habitants, est d'aspect sauvage et l'on pourrait se croire sur Fun de ces fleuves de l'Afrique centrale que nous dépeignent les explorateurs, si les poteaux des fils télégraphiques espacés à droite et à gauche ne rappelaient que nous sommes encore dans la zone civilisée. De temps à autre, toujours à notre droite, surgissent sur les hauteurs, des restes de temples qui sont presque tous de l'époque des Ptolémée. Notre petit bateau est merveilleusement disposé pour la vue : le premier pont, réservé aux machines et au

personnel, dépasse tout juste le niveau de l'eau ; au premier étage sont nos cabines et, sur l'arrière, la salle à manger. Le toit qui recouvre le tout forme une terrasse protégée contre les ardeurs du soleil par des toiles mobiles. C'est là que nous demeurons durant les heures de navigation, installés dans des sièges confortables, armés de nos livres et de nos longues-vues.

Quelque temps après avoir dépassé la gracieuse silhouette du petit temple de Kerdasch, nous atteignons les rapides de Kalabcheh, qui sont situés directement sous le tropique ; le fleuve est semé, là encore, de blocs de granit rose au milieu desquels le bateau est obligé d'évoluer contre un courant rapide. Sur les amas de rochers qui dominent les rives, des huttes indigènes sont posées dans un désordre pittoresque; c'est assurément là Tun des plus beaux sites du voyage.

La nuit venue, après un coucher de soleil féerique, le Samneh accoste au rivage dont son fond plat et la couche de limon rendent les abords faciles; des piquets sont enfoncés, des amarres enroulées et l'on part aussitôt avec des lanternes pour aller voir, à deux cents pas de là, les ruines du temple de Dindour. En route, un coup de tête donné dans le fil télégraphique nous rappelle fâcheusement cet avant-coureur

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de la civilisation. Tout ce que j'ai vu du temple, c'est un vieux portique au travers duquel la lune, étincelante dans un ciel indigo, se reflétait sur le Nil en une longue traînée d'argent. Le fleuve, en se retirant, laisse à découvert sur les rives, des couches de limon immédiatement durcies, qui forment une promenade naturelle entre l'eau et les talus verdoyants. Je n'oublierai jamais les heures passées dans ce cadre magnifique : au milieu du silence majestueux qui nous environnait, troublé seulement par le grincement singulier des sakièh qui berçait notre rêverie, dans la tiède atmosphère tempérée par les fraîcheurs du fleuve, la lune épandant autour de nous ses clartés, tandis que là-bas les lanternes des vapeurs semblaient les yeux énormes, flamboyants, de deux bêtes monstrueuses accroupies sur la rive... Jamais je ne me suis senti plus éloigné des tracas et des luttes de l'Occident... Nous passâmes ainsi trois soirées successives, et toujours venait trop tôt, à notre gré, le moment de remonter sur notre bateau...

Le lendemain, le paysage a encore changé : depuis Kalabcheh, les granits ont fait place aux grès, les montagnes se sont écartées; toutefois, le sol n'est pas devenu plus fertile : le sable ténu, étend sur la plaine son manteau destructeur.

Poussé par les vents du désert, il assaille et prend d'assaut la chaîne libyque et déborde sur l'autre versant, en formant des coulées d'un rougejaune éclatant, toutes pareilles aux névés neigeuses des montagnes septentrionales. De là^ il étend jusqu'au fleuve sa nappe funeste, recouvrant peu à peu les arbustes et les verdures qui s'acharnent à lutter contre lui. Sournoisement, il les ensevelit ouïes tourne et les dépasse et vient se déverser dans le Nil qui l'emporte pour

— étrange contraste — en faire un des éléments de son fertile limon !

A Ouadi-Seboua — village des Lions — un temple était précédé d'une avenue de sphinx dont les restes, plusieurs fois déblayés, sont encore envahis par le sable ; pour l'atteindre, on enfonce par-dessus la cheville ; des plantes minuscules résistent désespérément au fléau; des insectes se promènent encore entre leurs brins, incarnant la vie...

Trois jours après notre départ de Chellal, nous arrivons de bonne heure à Korosko, où se trouve un fort détachement detroupes soudanaises, commandées par des officiers anglais. Ces contingents— 800 fantassins, 400 artilleurs, SOpièces —

— les femmes et les enfants des soldats, les services auxiliaires, forment le plus clair de la

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population. Sans eux, Korosko ne serait probablement qu'un village nubien de médiocre importance. Nous quittons le bateau pour faire l'ascension d'une montagne (Awas-el-Guarany) au sommet de laquelle est installé une sorte de blockhaus sommaire qu'une douzaine d'hommes occupent en permanence. On nous montre, tout au pied, le chemin des caravanes par où partit Gordon pacha, pour se rendre à Khartoum. Ceci évoque dans notre esprit les souvenirs récents du mahdisme : n'y a t-il plus que des souvenirs? Je tâcherai de le savoir.

Du haut de la montagne de Korosko, la vue sur le Nil nous offre un spectacle que nous avons déjà maintes fois contemplé ; mais, de l'autre côté, nos yeux se fixent avec émotion sur une scène d'affreuse tristesse : aussi loin que le regard peut s'étendre à l'horizon, ce ne sont que montagnes pareilles à la nôtre, noirâtres, irrémédiablement désolées. C'est l'image même du chaos et de la stérilité. Il semble, et c'est peutêtre la véritable explication scientifique, que tous ces sommets, de niveau presque égal, soient demeurés comme les témoins d'une lente et séculaire désagrégation : les particules calcaires, roulées, frottées contre des matières plus dures, emportées par les vents, s'en vont en poussière

vers le Nil, tandis que les filons de composés de fer et de manganèse, plus résistants, demeurent à l'état de cailloux à la surface des montagnes désagrégées et leur donnent cet aspect noirâtre sur lequel les coulées de sable rouge-jaune tranchent çà et là si étrangement.

Lessons d'une musique alerte montent jusqu'à nous : ce sont les troupes soudanaises qui manœuvrent là-bas, près de leurs campements, en soulevant des flots de poussière. Du point élevé où nous sommes, nous discernons fort bien leurs mouvements qui ne semblent manquer ni de méthode ni de correction ; les formations en colonne sont bonnes ; c'est à peine s'il y a quelque flottement dans les conversions.

Revenus au rivage, nous trouvons tout le bateau en émoi ; nous allons traverser la région où l'on voit, parait-il, quelquefois encore des crocodiles. Cet animal, jadis si commun dans toute l'Egypte, ne se rencontre plus jamais au-dessous de la première cataracte et rarement entre la première et la seconde. Le commissaire du bateau nous déclare qu'il n'en a aperçu que deux, au cours de ses quatorze derniers voyages. Les passagers, armés de leurs lorgnettes, inspectent attentivement les bancs de sable ; des ombres de talus, brutales, nous donnent des émotions. Un

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fort backchich est promis à celui des hommes d'équipage qui, le premier, découvrira un crocodile.

Nous dépassons Derr, — encore un temple — Ibrim, où les ruines romaines étrangement découpées festonnent le sommet d'une haute falaise abrupte dont le pied baigne dans le Nil.

Et c'est quelques instants après qu'un des pilotes dont les yeux exercés valent mieux que nos lorgnettes, signale un crocodile sur un banc de sable. Le bateau stoppe au milieu du courant et toutes les jumelles sont braquées. N'est-ce point encore l'ombre portée d'un banc de sable ? Mais non, les deux vapeurs ontfait marcher leurs sirènes et l'animal étonné relève la tête ; il ne se dérange point d'ailleurs et bientôt, le courant nous portant vers lui, nous le voyons parfaitement. Il doit avoir au moins quatre mètres de long. Le manque d'eau nous empêchant d'approcher davantage, les sirènes recommencent à siffler. Peine utile. Le crocodile ne bouge pas et, en fin de compte, nous sommes obligés de reprendre notre route sans l'avoir fait partir. Le pilote du Samneh a bien gagné son backchich.

— It is Cook's crocodile (c'est le crocodile de Cook), dit un mauvais plaisant.

La « bataille de Toski ».

Nous vivons maintenant au milieu des souvenirs récents de l'agitation mahdiste. Nous venons de dépasser Toski en face de qui s'est passé le dernier épisode de l'épopée, du moins en ce qu'elle a pu avoir de menaçant pour la Haute-Egypte. Voici ce que raconte à ce sujet M. Alfred Milner, ancien sous -secrétaire d'Etat pour les finances en Egypte, dans un livre intitulé England in Egypt.

« A la fin de 1886, les Derviches occupèrent pour la première fois Sarras, point fortifié au centre du Batn el Hagar, à environ trente milles au sud de Wadi-Halfa. De ce point ils harcelèrent la garnison de cette dernière place et dévastèrent les environs, coupant les palmiers qui sont à peu près la seule richesse du pays. Le 27 avril 1886, la garnison de Wadi-Halfa, commandée par le colonel Chermside, les surprit et leur infligea une sanglante défaite. C'était la première victoire remportée par les troupes

LA « BATAILLE DE TOSKI »

égyptiennes, sans l'aide de troupes européennes. Les Derviches se retirèrent une fois de plus, mais pour revenir bientôt en plus grand nombre. Vers la fin de septembre, ils s'établirent en permanence à Sarras. A partir de ce moment ils poussèrent une série de pointes entre Wadi-Halfa et Assouan, semant la terreur et faisant le vide dans les villages. Les troupes égyptiennes s'efforçaient de les contenir soit au moyen de postes établis le long du fleuve, soit à Faide des canonnières ; mais il était très difficile d'atteindre leurs colonnes mobiles. Plusieurs engagements eurent lieu, tels que la prise et la reprise du fort de Khor Mussa le 29 août 1888. Mais si la défense fut presque toujours victorieuse, spécialement après la création de la province militaire de la frontière, placée sous le commandement du colonel Woodhouse, il ne se produisit pourtant pas d'action décisive.

« Durant l'été de 1889, le chef des Derviches de la région, Wad-el-Nejumi, poussé par les reproches jaloux de son maître, l'émir Abdullahi entreprit la pointe en Egypte à laquelle il songeait depuis longtemps, mais pour laquelle il n'avait jamais pu réunir des forces suffisantes. C'était vraiment une entreprise désespérée : conduire une armée de cinq mille combattants, sui-

vis de deux fois autant de femmes et d'enfants, avec des provisions et des moyens de transports insuffisants, durant plus de cent milles à travers un désert sans eau, c'était une aventure qui ne pouvait réussir, étant donné les forces défensives dont disposait alors l'Égypte. Cependant, tel était l'ascendant de Wad-el-Nejumi, que tous ses soldats le suivirent avec enthousiasme.

« Wad-el-Nejumi était la plus héroïque figure parmi les chefs soudanais. C'était le Gordon du Mahdisme. C'était lui qui avait défait Hicks et qui avait mené l'attaque finale contre Khartoum. C'était lui qui, aux yeux de tous les croyants, était destiné à planter l'étendard du vrai Mahdi sur la citadelle du Caire. Nul doute que cela fût advenu s'il n'avait eu devant lui que l'ancienne armée égyptienne.

« Le plan de Nejumi était de tourner Wadi- Halfa en partant d'un point situé sur la rive occidentale du Nil et d'atteindre, à travers le désert de Bimban, un autre point, à vingt-cinq milles au nord d'Assouan. Il pensait qu'un grand nombre d'Egyptiens rebelles se joindraient à sa troupe. Il n'avait pas l'intention d'offrir la bataille, mais de se tenir au contraire à une certaine distance du fleuve. Il espérait cependant pouvoir trouver des provisions et surtout de

LA « BATAILLE DE TOSKI »

l'eau dans les villages riverais. Mais cet espoir fut déçu. Une colonne volaute, composée de la moitié de la garnison de Wadi-Halfa, commandée par le colonel Woodhouse, observait sa marche et coupait les communications avec le fleuve. Un fort détachement de l'armée de Wad-el-Nejumi, désobéissant à ses ordres, fit une tentative pour gagner le Nil ; ils furent, après une journée d'escarmouches, repoussés par les troupes du colonel Woodhouse.

« Nejumi continuait résolument à aller de l'avant, malgré la diminution de ses effectifs, par suite de ports ou de désertions et l'obligation de tuer les animaux de transport pour nourrir les soldats qui lui restaient. Et la majorité des Derviches le suivaient sans fléchir. Mais le général Grenfell accourait maintenant du nord avec de puissants renforts, donnant la main au colonel Woodhouse ; il se plaça à Toski sur le chemin de Nejumi et le força à livrer bataille.

« Les Derviches se ruèrent à l'attaque avec leur bravoure habituelle. Mais ils furent écrasés. Nejumi lui-même, presque tous ses principaux capitaines et près de la moitié de ses hommes furent tués. Le reste fut dispersé dans tous les sens ; beaucoup moururent dans le désert, en cherchant à regagner leur pays.

« La victoire de Toski a eu des conséquences considérables. Depuis deux ans, la région comprise entre W ad i -Haï fa et Assouan ne jouissait d'aucune sécurité. On ne savait jamais où et quand un corps de maraudeurs arabes pouvait atteindre le fleuve. Les habitants vivaient dans la terreur. Les garnisons étaient constamment en alerte. Maintenant tout ce pays est aussi tranquille que la Basse-Egypte. De nombreux touristes viennent chaque hiver à Wadi-Halfa et M. Cook les y conduit avec la plus grande tranquillité d'esprit. Un Derviche dans ces parages est devenu aussi rare qu'un crocodile. Un avantposte égyptien occupe Sarras et les patrouilles vont beaucoup au delà sans apercevoir un seul ennemi. »

Je crois bien que le raid de Nejumi n'était pas aussi redoutable que le dépeint ce récit et que la victoire des officiers anglais fut en somme assez facile. Mais ce que dit l'auteur, qui ne saurait être suspect, de la sécurité actuelle dans cette région mérite d'être retenu. Si des troupes égyptiennes commandées par quelques officiers anglais ont suffi, il y a quatre ans, à obtenir ces résultats, on ne s'explique pas aisément pourquoi lord Cromer a éprouvé le besoin de mander récemment des renforts, qui d'ailleurs sont

LA « BATAILLE DE TOSKI »

demeurés comme les troupes anglaises qui les avaient précédés, au Caire et à Alexandrie.

En face de Toski, à quelques pas du fleuve, on aperçoit la tombe de Wad-el-Nejumi. A la suite des combats, beaucoup de Derviches isolés succombèrent à leurs blessures ou périrent de soif dans le désert, où Ton retrouve depuis lors des harnachements et des armes, que les Nubiens vendent aux étrangers.

Chaque accostage du bateau est l'occasion de scènes amusantes, tout à fait semblables à celles que nous dépeignent les explorateurs en pays noirs: des bandes d'hommes, de femmes, d'enfants, demi-nus ou vêtus des oripeaux les plus bizarres, s'approchent, les uns par simple curiosité, les autres, dans un but de négoce : tout est, pour ces derniers, matières à commerce : colliers de coquillages, pagnes, œufs de pigeons, lézards empaillés, cailloux, lapins, animaux de toute espèce. Au premier rang, à Séboua, se tenait un marmot entièrement nu, serrant sur son ventre un poulet aussi gros que lui. C'était l'adaptation exotique d'un sujet qui a été beaucoup reproduit par la chromo-lithographie. Lorsque le bateau part, les passagers jettent des pièces de menue monnaie et ce sont des mêlées comiques, où tous les indigènes se précipitent

pour attraper le backchich, se bousculant, se poussant, tombant parfois par grappes dans la rivière, mais toujours en riant aux éclats d'un rire qui découvre leurs dents blanches déjeunes sauvages.

Les temples d'Abou-Simbel. — Ouadi-Halfa. — Une conversation avec le major Palmer.

La lune, éclatante dans un ciel sans nuages, épandsurle fleuve ses douces clartés : les eaux du Nil, à peine ridées par le courant, semblent une coulée d'argent, fuyante entre les chaînes demontagnes. Renversés dans nos fauteuils, sur la plateforme du bateau, nous attendons l'accostage, plus tardif que d'ordinaire : le Samneh qui allait d'un bord à l'autre, suivant les sinuosités du courant, pointe tout à coup directement sur la rive occidentale, comme s'il voulait se briser contre la falaise qui tombe presque à pic dans le fleuve. Nos regards surpris se fixent sur certaines lignes décoratives, tracées à vif sur le rocher et qui, peu à peu, dessinent des personnages colossaux. A mesure que nous approchons, ils semblent, sous la clarté vive de la lune qui les éclaire d'aplomb, acquérir un relief saisissant et comme une sorte de vie.

C'est le petit temple d'Abou-Simbel, nous dit le commissaire du bord.

Nous avions certes entendu parler des temples d'Abou-Simbel — ou Ipsamboul — mais nous ne nous attendions pas à leur voir cette architecture si différente de celle des autres monuments, et nous étions aussi surpris par cette arrivée un peu brusque, face à face avec les colosses auxquels les rayons lunaires donnaient un si étrange aspect. Tandis que nous les regardions avec une sorte de stupeur, le bateau, continuant de longer doucement le rivage, les dépassait et bientôt surgissaient devant nous, incomparablement plus imposants, les quatre Ramsès assis de la façade du Grand Temple. Il est difficile de rendre avec des mots la majesté d'un pareil spectacle : devant ces géants plus vieux que notre ère, qui semblaient volontairement impassibles et silencieux dans la clarté respectueuse dTsis, nous sentions un sentiment d'humilité envahir nos âmes...

Aussitôt les bateaux amarrés, des Nubiens, munis de torches, éclairent l'étroit sentier en rampe qui conduit aux temples, creusés tous les deux dans le roc de la montagne. Nous visitons d'abord le grand : la première salle, de vastes proportions, est ornée d'énormes colonnes contre lesquelles sont dressés, les unes en face des autres, degigantesques statues formant cariatides. La dernière à droite a conservé un profil d'une

pureté remarquable. Les murs de la salle sont ornés d'images gravées qui remémorent les hauts faits de Ramsès IL Après avoir traversé une seconde salle, on pénètre dans un réduit où se trouvent encore assis quatre personnages de pierre, quatre dieux un peu plus grands que la taille humaine. Ni le bavardage stupide du drogman, ni les exclamations parfois sangrenues des touristes ne parviennent à détruire l'impression que produisent ces quatre personnages immobiles au fond des ombres du temple...

Longtemps, tandis que les derniers passagers étaient rentrés à bord des bateaux, et que le silence absolu régnait sur le fleuve, je suis demeuré assis sur une pierre devant les quatre Titans de l'entrée. Par moments, j'étais obligé de remuer pour changer le cours de mes pensées et pour échapper à l'obsédante hallucination : je ne songeais plus seulement aux demi-dieux qui ont conçu de pareilles entreprises, aux milliers de misérables ouvriers qui les ont exécutées, sans laisser sur la terre aucun autre souvenir de leur existence, il me semblait que sous les blancs rayons de la lune, les colosses allaient se lever, étirer leurs membres raidis et, d'un geste nonchalant, broyer les infimes créatures qui viennent troubler leur sereine et solennelle immobilité...

Nous ne fûmes pas de ceux qui, aux premières heures du matin, montèrent sur le pont du Samneh, pour y découvrir l'étoile du Sud, visible depuis que nous avions dépassé le tropique du Cancer. Mais, un peu plus tard, nous gravissions le névé de sable qui se déverse sur la gauche du Grand Temple et qui, jadis, l'avait envahi, masquant l'entrée et le piédestal des colosses. C'est encore une impression singulière que cette ascension sur la coulée de sable jaune rouge où les pieds enfoncent profondément, tandis que près de nous, des enfants nubiens se laissent glisser du haut en bas comme de petits montagnards sur les pentes de neige. Au lever du soleil, qui ne fut point extraordinaire, un reflet éclatant baigna tout à coup la façade du temple et la coulée de sable, tandis que l'autre rive, demeurée dans la pénombre, se dressait ainsi qu'une haute falaise noire ; au sud et au nord, des nuages violacés réfléchissaient leur image encore accrue d'intensité, sur le miroir verdâtre du Nil, qu'aucune ride ne plissait : plus haut dans le ciel, roulaient de légers nuages pareils à des perles d'or, qui d'abord éblouissants, se volatilisaient peu à peu. Autour de nous, les Nubiens accroupis sur le sable nous contemplaient

silencieusement : nous étions leur spectacle.

Un peu avant sept heures, nous redescendîmes au Grand Temple : les rayons du soleil, lancés

INTÉRIEUR DU GRAND TEMPLE d'aBOU-SDIBEL.

comme des flèches d'or par-dessus les hauteurs de la rive orientale, enfilant la porte d'entrée, emplissaient de lumière les vastes salles où, quelques instants plus tard, on n'aurait pu péné-

trer qu'avec des torches. Nous étions seuls. Bientôt, dans le silence absolu, nous nous retrouvions face à face avec les quatre personnages du fond. La lueur solaire les inondait, leur communiquait une sorte de vie et alors je compris l'esprit du temple. S'il a été ainsi orienté exactement au levant, c'est pour que ces dieux eussent chaque matin les prémices du soleil, avant de se replonger dans leur majestueuse et redoutable obscurité. A l'horizon l'astre montait rapidement et, par instants, sous les jeuxdelalumière,il semblaitque les singuliers visages de ces divinités, se fronçaient en d'ironiques sourires à voir des voyageurs de. M. Cook — eux qui contemplèrent souvent la face .auguste des Pharaons et les splendeurs de leurs cortèges Déjà sans doute les hommes pensaient connaître le dernier mot de la civilisation et rêvaient l'éternité de leur race !

... Si Ton demeurait trop longtemps face à face avec ces statues, ce serait à devenir fou, tant elles contiennent de mystère, d'ironie et suscitent de décourageantes pensées... Enfin, à regret, nous quittons le temple. Tandis que nous gagnons le large, nous apercevons encore çà et là des ouvertures taillées dans le flanc de la montagne; au-dessus des Ramsès assis, des

rochers branlants sont suspendus. Ne serait-il pas prudent de les enlever ou de les consolider, afin que leur chute ne vienne point briser les Ramsès, comme cela est arrivé à l'un d'eux.

Un peu au-dessus d'Àbou-Simbel, la vallée du Nil s'élargit : on n'aperçoit plus que dans le lointain les cônes inégaux des montagnes qui s'effrittent. La navigation, devient plus malaisée : les bancs de sable se déplacent avec une mobilité extrême; les pilotes des bateaux, accroupis à l'avant, cherchent à suivre la direction changeante du courant ; à chaque instant, les aubes raclent le fond, il faut stopper, redescendre un peu et chercher une autre voie. On interroge les rares bateliers indigènes rencontrés dans des barques. D'une semaine à l'autre le courant passe quelquefois de la rive gauche à la rive droite.

Les palmiers réapparaissent en bordure de chaque côté du Nil et deviennent de plus en plus touffus, malgré les rudes assauts que leur livre le sable du désert, qui déborde entre leurs troncs et coule au fleuve par-dessus les fèves des talus. Il semble qu'ici la lutte contre le tenace envahisseur ait été jadis plus ardente : des ruines, des restes de cultures sont encore visibles ; mais tout a été abandonné; c'est à peine si les pointes de végétaux roussis témoignent qu'il

existait de la verdure et, dans les maisons, le sable accumulé semble grimper contre les murailles. Je ne sais quel phénomène pourrait mieux personnifier la destruction lente, continue, implacable...

Une blanche tourelle se détache à notre gauche, sur le ciel : c'est le minaret de la mosquée de Tewfikieh, le nouveau village de Ouadi-Halfa. Je ne m'étais pas imaginé cette région déjà célèbre, sous cet aspect : imaginez, de part et d'autre du fleuve, dont le lit s'est considérablement élargi, une vaste plaine aride. Sur la rive gauche, là-bas, des casernements entourés d'une sorte d'enceinte fortifiée sommaire, bordent le Nil ; à peine çà et là quelques arbres rabougris.

Sur la rive droite, nous dépassons d'abord le village proprement dit, récemment baptisé Tewfikieh, du nom du précédent khédive. Puis, au delà d'un espace de terrains cultivés, le village nègre, habité par les femmes et les enfants des soldats soudanais. Enfin, derrière un couronnement fortifié, d'immenses installations militaires : casernes, écuries, parcs d'artillerie, etc. Le fleuve est bordé par les bungalows des officiers, sorte de maisonnettes souvent enfouies sous la pourpre des bougainvillas en fleurs, précédées de minuscules jardinets bien entretenus, le luxe

et la joie de ce triste séjour. La berge descend vers le fleuve en pente douce, animée, grouillante de la multitude de soldats noirs qui se baignent ou qui lavent leur linge dans le Nil. C'est un spectacle plein de vie et de couleur.

Pour la première fois depuis que nous sommes en Egypte, il fait une chaleur terrible, le soleil dardant ses rayons dans un ciel sans nuages. Aussi la plupart de nos compagnons attendentils les heures du soir pour quitter le bateau; mais les courts instants que nous devons passer à Ouadi-Halfa nous semblent si précieux que nous tenons à les employer.

Je m'étais muni d'une lettre de recommandation pour le commandant anglais de Ouadi- Halfa, Lloyd pacha, à qui je comptais demander certains renseignements. Malheureusement, cet officier était assez gravement malade. Je fus reçu — poliment — par le major Palmer qui le remplaçait, dans l'installation hâtive de son bungalow. Voici quelle fut notre conversation, telle que je la relatai séance tenante, en faisant écrire par le major Palmer, au milieu de mes notes, les noms dont l'orthographe paraissait difficile à saisir :

« Connaissez-vous l'organisation actuelle des mahdistes?

— Oui. A la mort du Mahdi, Mohammed- Ahmed, ses trois califes devaient lui succéder : Abdullahi, Ali Chérif et Ali Hélu. Il leur fallait aussi compter avec Osman-Digma, le lieutenant du maître. En fait, c'est Addullahi qui s'est emparé du pouvoir effectif. Ses deux rivaux résident comme lui à Khartoum, mais ils y sont sans autorité. Abdullahi s'appuie sur la tribu des Baggaras, à laquelle, pourtant, le Mahdi n'appartenait pas ; il était, ainsi que Ouadel-Nejumi, des Jaalin de Dongola. Cette prédominance des Baggaras excite naturellement des jalousies dans les autres tribus, mais Abdullahi a trouvé un moyen assez simple de se débarrasser de ses turbulents adversaires : il les envoie dan^ toutes les affaires dangereuses. C'est ainsi qu'il força, par ses reproches, Ouad-el-Nejumi à abandonner ses positions de Dongola et à entreprendre cette expédition de Toski où il devait trouver la mort. Osman Digma est, par la même tactique, immobilisé devant Souakim.

— Il me semble que, dans de telles circonstances, les mahdistes sont tout à fait incapables de prendre l'offensive et que, même, leur situation chez eux ne doit pas être très solide ?

— Assurément. Cependant, lors du récent voyage du Khédive à Ouadi-Halfa, le*s Derviches

LES TEMPLES D'ABOU-SïMBEL.

s'étaient imaginés que nous allions attaquer Dongola. Ils y réunirent aussitôt 4 000 hommes pour le défendre.

— Comment êtes-vous informé de ces mouvements de l'ennemi?

— Par des espions. Nous avons aussi un service d'éclaireurs irréguliers fait par nos Chekiehs, qui sont des sortes de bachi-bouzouks à chameau. Ce sont eux qui vous escorteront demain à la cataracte»

— Connaissez-vous l'organisation militaire des Derviches?

— Parfaitement. Ils ont des groupements d'une centaine d'hommes chacun, environ, réunis autour du drapeau d'un émir. Abdullahi est Yémir des émirs. Chaque émir est secondé par trois ou quatre lieutenants, sortes de sousofficiers.

— : Quels sont les avant-postes mahdistes?

— Yunis commande à Dongola, devant nous, Zekki-Osmer est à Berber, Osman Asreck dirige la cavalerie. Osman Digma, comme je vous le disais tout à l'heure, occupe la région de Souakim.

— Et vous, quelles sont vos positions sur le Nil?

— Nous avons en tout environ 5000 hommes

sur la frontière, dont 1000 en arrière, à Assouan. Il existe un détachement d'artillerie à Assouan et un autre à Korosko. Nous avons ici deux batteries, Tune de campagne, avec chameaux et mulets de trait, l'autre de forteresse, pour la défense du camp retranché. Nous avons en outre à notre disposition quatre canonnières qui circulent sur le fleuve entre les deux cataractes.

— N'en avez-vous plus au-dessus de la seconde ?

— Non.

— Et les Derviches?

— Ils se sont emparés jadis à Khartoum de quatre bateaux du gouvernement égyptien. Il paraît qu'il y en a deux qui marchent encore, tant bien que mal.

— Ouadi-Halfa est-il votre poste le plus avancé sur le Nil ?

— Non, c'est Sarras, qui est situé à 35 milles d'ici et à qui nous sommes reliés par le chemin de fer. C'est aussi un camp retranché. Deux petits postes, Gemai et Khor Moussa, jalonnent la route.

— En somme, vous ne redoutez aucune attaque des Derviches, et ceux-ci ne seraient certainement pas en état de vous inquiéter sérieusement?

— Certainement.

— Ne pourraient-ils pas, pourtant, vous tourner en passant par le désert et pénétrer plus au nord dans la vallée du Nil?

— Non. C'est ce qu'a tenté Ouad-el-Nejumi et il n'a pas réussi. Comme il n'y a pas d'eau dans le désert, il faut revenir au fleuve. D'ailleurs, nous serions prévenus de tout mouvement des Derviches vers le nord.

— Et puis, la meilleure garantie est encore l'état de discorde et de décomposition de l'ancien empire du Mahdi?

— Oui, ses successeurs se neutralisent les uns les autres et sont incapables d'agir.

— Ne croyez-vous même pas qu'il serait possible d'enlever Dongola?

— Cela ne serait pas très difficile (1).

— A quoi attribuez-vous donc les victoires si extraordinaires des hordes mahdistes sur les bataillons égyptiens de Baker-pacha et de Hicks-pacha ?

— Ils n'étaient pas organisés. On avait ramassé

(1) On Fa bien vu par la récente occupation de Kassala. Il est très certain que l'armée égyptienne serait depuis longtemps à Dongola et à Khartoum, si les officiers anglais l'avaient voulu ou en avaient reçu l'ordre de leur chef. Mais ce n'est point avec des troupes égyptiennes que l'Angleterre préfère occuper le Soudan.

à la hâte des bandes sans consistance entre les mains desquelles le meilleur armement perdait toute valeur et sur lesquelles les chefs les plus distingués ne pouvaient avoir aucune action. Ces bandes étaient en somme aussi peu organisées que leurs adversaires dont elles n'avaient ni Fardent fanatisme ni la résolution. Il n'y avait plus, à ce moment, d'armée égyptienne. Depuis, nous l'avons reconstituée.

— Quelles sont vos meilleures troupes ? Les Egyptiens ouïes Soudanais?

— Ce sont assurément les Soudanais.

— Combien êtes-vous ici d'officiers anglais?

— Seulement vingt.

— Quelle est votre organisation militaire?

— Le bataillon est l'unité, comme en Angleterre, mais il comporte seulement 6 compagnies au lieu de 8 . »

Tewfikieh. — Le village nègre des Soudanais. — Le chemin de fer. — Musique nègre. — A la deuxième cataracte. — Les chameaux. — Le roc d'Aboucir.

Devant la maison du général commandant, sur une place, s'élève un kiosque à musique entouré de jardinets bien entretenus ; les parterres sont dessinés en creux, afin de recevoir l'eau fécondante. En suivant le bord du fleuve, nous apercevons les canonnières, semblables — sauf le blindage — à notre Samneh. De loin en loin, sur la rive, des plate-formes entourées de petits murs servent aux prières des soldats. Par instants, nous croisons des files d'hommes vêtus de jaune, que conduisent de grands nègres en bleu, l'arme au poing : ce sont des prisonniers en corvée. Presque tous sont des Egyptiens aux traits quasieuropéens et cela produit une impression singulière, de les voir rudoyer par ces nègres à face lippue. Il apparaît très vite que les Soudanais sont l'élément sur lequel s'appuie le commandement anglais.

Arrivés au bout du camp, nous repoussons les offres des âniers qui, dans leur empressement, nous entourent d'un nuage de poussière, et nous continuons résolument, sous Fardent soleil, notre marche vers Tewfîkieh. Le village, entouré de murs, pour une défense éventuelle, est entièrement de construction nouvelle. Il se compose presque uniquement de deux longues rues : dans l'une, sont les boutiques, métiers, dans l'autre se tient une espèce de marché permanent* Les produits du marché, tous destinés aux noirs, sont curieux à observer.

Comme nous tournions dans la rue des artisans, nous apercevons au loin une silhouette blanche qui agite de grands bras : c'est Tartarin. Il nous crie quelque chose, que finalement, nous parvenons à comprendre :

« J'en ai trouvé ! J'en ai trouvé !

Il serre précieusement un paquet sous son bras. Qu'est ce que cela peut être : un objet antique, une arme curieuse ?

— Quoi donc?

— Une bouteille de Martell, mon cher. Et du vrai ! »

La vaste plaine sableuse qui nous environne est très animée. A gauche errent d'immenses troupeaux de moutons et de chèvres. Que peu-

LA DEUXIÈME CATARACTE

vent-ils bien trouver à paître? Plus loin, des soldats s'exercent au tir et plus loin encore, d'autres conduisent des bandes de chameaux. Il n'y aura malheureusement, ni aujourd'hui ni demain de manœuvres de chameliers. C'est dommage, c'eût été un spectacle intéressant.

Le « village nègre » des Soudanais est amusant à visiter : c'est un immense carré régulier, divisé comme un damier. Chaque famille de soldat a sa case en terre durcie, où elle séjourne peu, du reste : femmes, enfants, chèvres, moutons, chats, chiens, tous vivent et mangent, le plus souvent à la même gamelle dans les ruelles étroites, rectilignes qui séparent les cases. Les tableaux de genre abondent : ici des femmes vêtues d'oripeaux multicolores, chantent et dansent en s'accompagnant d'une espèce de tarbouka ; là, un colosse noir en uniforme, balance sur ses genoux, avec un sourire épanoui, un petit moricaud — tout son portrait — qui rit à gorge déployée.

Nous passons par la grande porte du camp retranché et nous traversons Ja série des casernes et les immenses écuries qui peuvent abriter 500 chameaux. C'est au milieu d'une cour intérieure, que vient aboutir la voie ferrée qui relie Ouadi-Halfa à Sarras et qui est exclusivement ré-

servéeaux usages militaires. Sur les rails, gisent de vieux modèles de chaudières rouillées, démolies.

Peu à peu, le soleil s'est abaissé sur l'horizon, la chaleur diminue. Les casernes semblent s'animer d'une vie nouvelle : les sons de musiques militaires font vibrer les chambrées. Nous revenons vers le kiosque, où la musique soudanaise doit charmer les loisirs des promeneurs. Nous nous installons autour des tables d'un café, dans les jardinets et, tandis que circulent des rafraîchissements, les musiciens arrivent. Ce sont tous de bons nègres ; ils débutent par les airs pimpants que nous avons déjà entendus aux manœuvres ; puis, tout à coup, nous assistons à une scène d'un haut comique : au milieu d'un morceau, la musique s'arrête brusquement , la clarinette entonne un dialogue furibond avec le piston, appuyant ses paroles de gestes véhéments, de petits cris, de glapissements, d'indignations et de rires. Au bout d'un moment, la musique reprend, puis le dialogue recommence, et ainsi de suite. Ce qui est moins divertissant, c'est d'entendre ensuite écorçher une marseillaise de fantaisie, dont les couplets se terminent en polka nègre. On se sent ici le patriotisme un peu ombrageux. Néanmoins les bons nègres, soufflant en toute sincérité, on applaudit quand même.

LA DEUXIÈME CATARACTE

Tandis que nous regagnons le bateau, le soleil se couche à l'horizon, embrasant le ciel d'une folie de couleurs. Les fines dentelures des arbres dessinent des festons noirs sur le fond changeant : rouges vifs qui se violacent et s'atténuent pour redevenir plus intenses ; verts fondus en tons spectraux ; puis dés jaunes chaudrons crevant par endroits en coulées d'or pur éblouissantes, qui peu à peu retournent au jaune en passant rapidement par toute la gamme infinie des nuances transitoires. Tandis que le ciel donne aux yeux cette fête inoubliable, que les eaux silencieuses reflètent ces splendeurs, une douce tiédeur emplit l'atmosphère... Et brusquement une retraite endiablée retentit dans le camp : il semble que mille nègres soufflent à la fois dans des cuivres; des clameurs s'élèvent, des lumières jaillissent dans l'ombre tombante. Ce tapage dure des quarts d'heure. Et de nouveau le silence plane sur ce coin perdu de l'Afrique...

Le lendemain, nous devions atteindre le point extrême de notre promenade, la seconde cataracte : Levés dès six heures nous nous embarquons sur deux bateaux qui, faute de vent, sont halés à la cordelle sur l'une et l'autre rive du fleuve ; les indigènes qui nous tirent, sont par-

fois obligés, pour contourner des bancs (Je sable, d'entrer dans l'eau jusqu'à la ceinture ; cela n'interrompt point, d'ailleurs, les litanies qu'ils chantent à plein gosier. Nous nous dirigeons vers un arbre que l'on aperçoit de loin, sur la rive gauche; bientôt retentissent les mugissements des chameaux que les chekieh font agenouiller et qui protestent à leur manière de bêtes grognonnes. Il y a aussi des ânes, pour les touristes moins aventureux. Aussitôt débarqués, dix-sept de nos compagnons se précipitent vers les chameaux ; ufte minute après onze seulement demeuraient fermes sur leur bosse. Les autres lancés en avant ou rejetés en arrière par les terribles mouvements alternatifs que l'animal fait en se relevant, ou gisaient à terre désarçonnés, ou se raccrochaient lamentablement au cou des chameaux, ou encore, désillusionnés, se dirigeaient sagement vers le troupeau d'ânes. Mes anciennes expériences du sud-algérien m'avaient heureusement prémuni contre ces mésaventures. Mais on ne saurait trop recommander aux personnes qui font pour la première fois l'apprentissage du chameau, de se cramponner de toutes leurs forces à l'avant et à l'arrière de la selle ; c'est le seul moyen de résister aux secousses successives. Notre Tartarin fut du nombre des infortunés

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qui, après avoir servi de volant au chameau, se trouvèrent finalement cramponnés sur le cou de la bête rugissante, dans une posture contraire à toutes les règles de l'équilibre. Il aurait volontiers terminé là l'expérience ; malheureusement, deux chekiehs complaisants l'avaient empoigné et remis en selle. Et l'on était aussitôt parti au pas, malgré ses protestations^ De sorte que j'avais devant moi ce spectacle : un chekieh noir, du plus beau type nègre, monté sur un chameau et tirant de chaque côté les licous de deux autres montures : l'une portant une vaillante jeune fille de dix-huit ans, Mlle Peill qui cheminait allègrement, et l'autre, l'infortuné Tartarin, gémissant :

« Faites attention ! Impossible de rester sur une bête pareille. La selle remue... je vous dis que la selle remue. Je veux descendre ! Oh là ! là ! Je vais tomber.

Et comme, autour de lui, les touristes s'esclaffaient :

— Vous trouvez ça droite ! Mais moi je ne le trouve pas drolle? Je vous dis que je vais me faire du mal. Arrêtez, je vous dis, arrêtez ! »

Il était si comique que par devant, le bon nègre, tout en faisant la sourde oreille, riait à se décrocher la mâchoire : sa bouche lippue se

fendait jusqu'aux oreilles et deux grosses larmes de joie lui roulaient sur les joues. Enfin, il se décida à descendre le malheureux Tartarin qui partit à la recherche d'un âne paisible. Nous prîmes le trot. Un digne Allemand, M.Pinckfoss était au premier rang :

« Ça va bien, lui demandai-je?

— Vous jugez que ça va bien, me répondit-il froidement, tandis que chaque foulée du chameau le faisait retomber comme un bloc sur la selle. Eh bien, moi, quand je serai arrivé, on me payerait cinq mille dollars, que je ne remonterais pas sur cette bête.

— Bah! Pourquoi, alors, ne descendez-vous pas?

— Non. J'irai jusqu'à Aboucir. Mais quand je serai descendu, si l'on m'offrait dix mille dollars, je ne remonterais pas sur cette bête. »

Pourtant, quand la selle est solidement attachée, la navigation sur le « vaisseau du désert » est commode et assez agréable.

Durant deux heures, nous allons ainsi à grande allure, à travers la plaine de sable où gisent çà et là de lamentables carcasses d'animaux : c'est l'extrême pointe de cet océan infertile qui s'étend à l'ouest jusqu'à l'Atlantique. Notre petit groupe, séparé de la caravane a un

LA DEUXIÈME CATARACTE

peu trop appuyé à gauche : le chekieh observe à terre des traces de pas et tourne vers Test; bientôt nous percevons le grondement des eaux du Nil. Un énorme rocher abrupt domine l'horizon : c'est le roc d'Aboucir ; ses flancs, taillés en falaise tombent à pic dans le fleuve, mais du côté du désert, déjà fort élevé, l'escalade est assez commode et le sommet du rocher forme un admirable observatoire naturel.

Il n'y a pas plus de véritable cataracte ici qu'à Assouan, mais une immense étendue de rochers noirs entre lesquels cascadent les eaux torrentueuses du Nil, infiniment divisées. Cela s'étend à perte de vue ; il est évident que même par les hautes eaux la navigation est et demeurera ici toujours impossible. Des indigènes au corps bronzé viennent nous offrir, pour quelques sous, de se laisser emporter en bas, par le courant...

Des montagnes estompées par Féloignement barrent l'horizon; c'est à leur pied, nous dit-on, que se trouve Dongola. Jadis nous aurions pu continuer de remonter le fleuve : maintenant, la Barbarie, momentanément triomphante, s'est établie sur ses rives. Pour combien de temps encore? Les souvenirs de la récente épopée de Gordon emplissent le cœur d'une émotion douloureuse...

Nous retournons à nos montures. Je retrouve M. Pinckfoss confortablement installé sur le dos d'un âne.

« Pour dix mille dollars, dit-il en passant près de moi, je ne remonterais pas sur cette bête ! »

Le chemin du retour. — Au-dessus d'Abou-Simbel. — Kalabcheh. — Philœ. — Assouan, Louqsor.

Nous voici sur le chemin du retour : Ouadi- Halfa nous laisse peu de regrets. Puisqu'il est impossible de pousser plus loin, mieux vaut passer encore une soirée & Abou-Simbel, cette gloire du Haut-Nil. Nos bateaux, descendant le courant, marchent à grande allure ; je me couvre de gloire, en signalant, sur un banc de sable, un second crocodile; cette fois, l'animal moins apathique, effrayé par le bruit des sirènes, se laisse couler dans le fleuve.

Aussitôt que le Samneh est amarré sur la rive d'Abou-Simbel, nous grimpons par le névé de sable pour atteindre le sommet de la montagne dans laquelle le Grand Temple a été creusé. Quel triste spectacle : ce ne sont, à l'ouest, que plateaux affreusement arides, couverts de pierres noirâtres sur lesquelles glisse opiniâtrement, pour gagner le fleuve, la marée sournoise des sables désertiques. De l'autre côté du Nil s'étend

à perte de vue, le chaos des montagnes effritées. Il faut revenir s'asseoir au-dessus du Temple, pour retrouver avec la vue du fleuve et de ses berges verdoyantes, un spectacle moins désolé.

Le soir, nous retournâmes aux Temples avec des flambeaux : c'est toujours intéressant; mais pour comprendre Abou-Simbel, il faut y avoir médité dans la solitude et le silence, à l'heure où les premiers rayons du soleil viennent saluer les dieux à face de bêtes.

A gauche de l'entrée du Grand Temple a été creusée la tombe d'un officier anglais. Une plaque de marbre encartée dans le roc porte l'inscription suivante :

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