LES COLOSSES DE MEMNON
raons et aujourd'hui les]vapeurs de M. Cook...
Cette course rapide sur la rive gauche ne nous avait pris qu'une matinée. L'après-midi devait être consacré à une de ces distractions
comme les Anglais savent en créer partout où ils s'établissent. Voici quel était exactement le programme du « huitième meeting du Luxor Sporting Club ».
1° Course d'obstacles pour âniers.
2° Course d'obstacles pour Bicharis.
3° Course de chameaux.
4° Course à ânes, les âniers ayant le visage tourné du côté de la queue.
S0 Course de chevaux.
6° Course de gentlemen à âne, sans brides, sans étriers et avec une carotte en guise de cravache.
7° Course de dames à âne.
8° Course de buffles.
9° Lutte d'âniers montés sur leurs ânes.
Une tente avait été dressée dans la plaine pour garantir les Européens contre les rayons du soleil et, comme disent les comptes rendus, « cette attraction avait attiré un grand concours de population ». Un gentleman fort digne donnait les départs, etun autre, non moins sérieux, notait les arrivées : les Anglais ne plaisantent pas avec les choses de sport. Ce sont naturellement les courses de gentlemen et de ladies qui ont le plus amusé. J'étais parmi les concurrents, monté sur un âne inconnu et tout à fait rebelle, hélas!
aux injonctions de la carotte. Comme le disait notre Tartarin, qui était demeuré prudemment spectateur, j'ai toutefois « porté dignement le drapeau de la France », non pas parce que je suis arrivé troisième sur vingt, mais parce que je ne suis point tombé par terre, malgré un terrible tournant qui mit hors de cause plusieurs concurrents. Nous comptions sur une charmante petite passagère, une Autrichienne, Mlle Von Kubinsky, pour faire triompher le Rameses des autres bateaux et des voyageurs des hôtels; malheureusement un ânier maladroit la retint par sa robe, au départ et Fane partit tout seul... La vie est faite de déceptions...
De Louqsor à Assouan. — Esnèh. — Edfou. — Komombos. — Assouan. — L'île d'Éléphantine. — Le bazar.
Que dire maintenant des temples qu'on visite entre Louqsor et Assouan? Celui d'Esnèh, encore encastré dans les constructions arabes qui l'enserraient jadis complètement, est intéressant par ses vingt-quatre colonnes ornementées. Celui d'Edfou, grâce à son remarquable état de conservation, donne mieux qu'aucun de ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici l'impression de ce qu'était le temple égyptien dans sa forme habituelle. Du haut du pylône monumental qui forme l'entrée, on embrasse parfaitement la disposition générale : la vaste enceinte rectangulaire ménageant entre elle et l'édifice des allées mystérieuses, la cour dallée, avec ses portiques latéraux, son pronaos, ou portique d'entrée, son naos, encore orné de colonnes, où commence le temple proprement dit et qui conduit aux chambres réservées aux prêtres.
C'est ici que se comprend le mieux l'idée générale du culte égyptien, avec ses terrasses et ses cours utilisées pour les processions et ses sombres réduits, réservés aux prêtres et aux objets sacrés.
A quelques heures de marche d'Edfou, le fleuve se resserre entre les deux chaînes de montagnes, jusqu'à n'avoir plus qu'une largeur de cinq cents mètres. C'est un spectacle qui ne manque pas de grandeur. Là se trouvent les carrières de grès dur qui, au temps des pharaons, servirent àla construction de tant de monuments ; elles sont encore utilisées aujourd'hui. Au delà, le lit du fleuve s'élargit de nouveau, mais la vallée demeure étroite ; immédiatement derrière les palmiers qui bordent les rives, commencent les sables, puis, après, la montagne. Sur les sentiers latéraux que bordent les rangées de palmiers, et, çà et là de tristes huttes de limon, nous apercevons, l'un après l'autre, un mariage et un enterrement. Je ne sais lequel paraissait le plus gai : le cortège du mariage suivait allègrement un drapeau vert ; mais l'enterrement allait d'un pas non moins rapide ; une légère brise nous apportait l'étrange hululement des pleureuses. Un peu plus loin, des Bédouins galopent sur leurs magnifiques chevaux qui se
cabrent en hennissant. Combien avons-nous vu, durant ces journées de navigation dont j'avais appréhendé la monotonie, et qui n'étaient que trop vite passées, de ces menus incidents de la vie arabe que le Nil faisait défiler devant nous comme un magique kaléidoscope ; c'est que la vie, en Egypte, est tout entière concentrée sur le fleuve qui l'a créée et qui la défend contre les assauts du désert.
À Komombos s'élevait un temple dont la base, avancée en éperon, s'en allait débris par débris sous la tenace morsure du fleuve, tandis que les colonnades disparaissaient pexi à peu sous les sables. Ainsi l'édifice pris dans la lutte séculaire de ces deux forces, le sable et l'eau, périssait. Déjà le pylône s'était abîmé dans le fleuve. M. de Morgan, le directeur du service des Antiquités a entrepris la défense du vieux temple. Un contrefort solide flanqué d'épis contient le courant du Nil ; les sables, enlevés, sont endigués par de hautes murailles. Maintenant, le temple est intéressant à visiter : on y trouve quelques beaux vestiges de coloris, de ce bleu turquoise qui orne, sur les frontons, les ailes du disque solaire et qui s'harmonise si délicieusement avec les tons vieillis des murailles. Mais ce qui se fixe surtout dans la mémoire, c'est la silhouette
du temple déblayé, se détachant sur l'horizon. J'ai chez moi un tableau de Berchère qui, justement représente le Komombos de jadis, presque enseveli sous les sables : des Bédouins ont dressé leurs tentes devant les colonnes; leurs chevaux errent aux alentours. C'est assurément une des meilleures toiles du maître, d'une couleur chaude et vibrante, et d'une remarquable justesse de sentiment. Quel chef-d'œuvre on pourrait faire encore avec le Komombos ressuscité, dressant dans la solitude sa sereine impassibilité sur l'éblouissante splendeur d'un soleil couchant. Et pour donner de la vie à cette nature, voici encore de maigres Bédouins qui s'efforcent de faire entrer dans des barques leurs chevaux noirs frémissants et piaffants. Ceux-ci ne sont pas spécialement contemporains : tels nous les voyons, tels ils devaient être, fuyant devant les armes victorieuses deDesaix, tels aux temps héroïques de l'Islam, tels aux premiers âges de la civilisation, alors que leurs tribus de pasteurs luttaient sans discipline contre les contingents des villes primitives.
Nous sommes en Nubie : les habitants que nous apercevons sur les rives du fleuve n'ont plus le même type : le mirliton de bois qui retenait le voile sur le front des femmes est rem-
placé par une barrette d'or ornée de pendentifs en corail serti d'or avec des boucles d'oreilles semblables. Un grand cercle d'or est passé dans une narine. Les palmiers doums qu'on ne trouve ni dans la Basse, ni même dans laMoyenne- Egypte, deviennent communs.
Dans l'après-midi, la bande de terre cultivée de la rive gauche s'élargit : par-dessus des maisons blanches, au loin, se dresse un minaret dominé lui-même par une éminence qui supporte encore des constructions : c'est Assouan.
Devant nous, l'île d'Eléphantine, avec sa pointe verdoyante de palmiers, divise le fleuve en deux bras; sur la rive gauche, la montagne, toute droite, est surmontée d'un blanc marabout. La rive orientale, peu élevée, est bordée d'arbres au travers desquels s'aperçoivent des maisons blanchies à la chaux ; le bras du fleuve, entre l'île d'Eléphantine et Assouan forme une espèce de port où sont amarrés des pontons, des vapeurs, des dahabiehs. Les passagers du Rame ses attendent avec impatience le moment de visiter Assouan, qui, pour beaucoup, est le terme du voyage ; mais tout à coup, juste au tournant du fleuve, le vapeur s'est arrêté, à un mille environ du port. Les matelots indigènes, avec de longues perches, font des sondages. Les
eaux ont en effet tellement baissé durant ces derniers jours, que le capitaine a peur de s'ensabler. C'est un accident assez commun sur le Nil ; nous avons rencontré un bateau de la flottille Cook, le Mohammed Ali, qui, s'étant fortement