Traduction de M. Alexandre Teulet
Marie-Thérèse. L'empereur Napoléon P' est là, dans le grand costume du sacre, peint par Boucher; la tête est fort belle. L'impératrice Joséphine, aussi dans le costume solennel, est en regard de Napoléon; ce dernier portrait est par Robert Lefebvre. Tous les ornements sont bien rendus, mais le visage est trop mièvre et sans expression. A la chute de Napoléon, ces deux portraits furent envoyés à Berlin. Depuis la réintégration de l'empire en France, ils ont été replacés dans cette salle du palais d'Aixla-Chapelle, où les empereurs de tous les siècles semblent tenir conseil.
n est six heures quand je quitte ce monument où se pressent tant de souvenirs historiques. Pour ne pas perdre le temps à dîner, j'achète quelques beaux fruils à une fraîche paysanne du marché, et j'entre chez un pâtissier où je choisis quelques gâteaux. J'y trouve un Anglais qui demande des sandwiclies; le pâtissier répond qu'il n'en a pas. L'Anglais insiste et dit qu'on doit s'en procurer; le pâtissier réphque qu'il n'y a aucun boucher et aucun charcutier dont la boutique soit ouverte un vendredi à Aix-la-Chapelle. Il finit par se faire comprendre de l'Anglais, qui pousse un long Oh ! ricaneur.
Le pâtissier pourrait lui répondre qu'il est bien plus étrange de ne pouvoir manger à Londres du pain frais le dimanche. -
Je traverse le joli jardin des eaux thermales, nli-
gné, sablé el fleuri comme notre Pré-Gatelan ; il est situé en face du principal établissement d*eaux. Cet élablissementest une grande bâtisse moderne sans caractère. Une fontaine demi-circulaire jaillit sous le péristyle, de la façade, au rez-de-chaussée; on y descend par deux escaliers parallèles. Je préfère aller voir sourdre la source à son lit même et à travers des bancs de calcaire.
En passant, j'aperçois le théâtre, dont la façade a Taspect d'un temple grec. Je vois aussi dans la cour de l'hôtel du gouverneur un énorme aérolithe qui pèse, dit-on^ plus de sept mille livres. J'arrive à la source d'eau thermale située dans les faubourgs; c'est sans doute dans cette source que se baignaient Gharlemagne et sa cour.
Au-dessus s'élève une colline que couronne une église en briques rouges, reste d'une vieille abbaye. Je ne puis y pénétrer, mais j'entre dans une chapelle plus petite qui me charme par sa propreté. C'est un contraste complet avec toutes les souillures de la cathédrale. L'intérieur de la nef est très-enjolivé. Je trouve là un chemin de la Croix et des images de saints et de saintes en bois sculpté et doré. A la voûte sont suspendues de grandes lampes en verre de Bohème ; des vases peints de fleurs et de feuillage décorent l'autel du chœur. Cette église est entourée 'd'une enceinte où l'herbe croît touffue; c'était autrefois un cimetière.
De la hauteur de cette colline, on découvre tout l'ensemble d'Aix-la-Chapelle et des belles promenades qui l'environnent. Plus loin que lé Lousherg, couvert de son manteau de verdure, est le bois de Pauline y auquel la sœur de Napoléon a donné son nom .
Je vois se coucher le soleil de la hauteur où je suis assise, et ce n'est qu'à la nuit tombante que je me détermine à remonter en voiture et à gagner une auberge. Le voyageur s'attache aux lieux qu'il ne fait que traverser; il voudrait en emporter une forte empreinte, et il voudrait aussi leur laisser quelque chose de lui. *
Le lendemain matin, par line matinée brumeuse, je pars par le chemin de fer qui mène en Belgique. La pluie tonibe quand j'arrive à Viviers, un pays charmant, tout boisé, où des douaniers visitent les bagages. De Viviers à Pépinster, les arbres s'échelonnent sur des hauteurs gazonnées où tombent en cascades des sources fraîches et claires. De jolis villages et de mignons châteaux se groupent dans ce paysage. On pense à la Suisse et aussi à cette riante contrée du Vigan, dont les Languedociens sont fiers à bon droit.
Les montagnes deviennent plus hautes, les bois montent jusqu'au ciel, les gorges se resserrent et le chemin de fer franchit des défilés et 4es monticules que nos pères ne franchissaient qu'à dos de miilet. Spa se cache comme une nymphe craintive sous
cette robe d'ombrages et de pelouses. Spa est pourtant, durant toute la saison des eaux, bruyante et hardie. Sa simplicité agreste n'est qu'apparente. Toutes les recherches et quelques-unes des corruptions de la civilisation se donnent rendez-vous dans ces collines. Le jour où j'arrive à Spa est justement le jour de clôture de la saison des eaux. La maison de jeu doit être fermée le lendemain, et le dernier bal a été offert il y a trois jours au duc et à la duchesse de Brabant.
Je loge à l'hôtel Britannique, où je trouve encore quelques belles Anglaises et une ravissante jeune fille belge qui pratique jusqu'au dernier moment la flirtation envers un jeune prince russe fort beau et décoré de plusieurs ordres. La mère de la jeune fille parait très-inquiète d'un magnifique bouquet envoyé à sa fille au moment du déjeuner et dont toute la table d'hôte a connaissance. Le prince russe est évidemment le coupable ; mais que dire et comment s'indigner? La fille a accepté le bouquet et l'a placé près de son couvert.
Après le déjeuner, je me hâte d'aller visiter la source où Pierre le Grand a pris les eaux : son buste en bronze et une inscription Tattestent. Je parcours le Casino , maintenant désert. J'entre dans la belle église de Spa, surchargée d'ornements et de dorures à l'intérieur.
Je m'arrête dans plusieurs boutiques, j'achète des
Vit • PROMENADE EN HOLLANDE.
albums et des couteaux à papier en bois de Spa. C'est ma dernière heure de far ntente^ ma dernière heure d'écolier en voyage. Il faut partir, le chemin de fer a fait entendre son premier signal.
Le hasard me place dans le même wagon que la jeune fille belge, dont le père est un armateur d'Anvers. Elle tient à la main le beau bouquet, sa mère regarde d'un air courroucé l'élégant prince russe debout près de la portière ; le dernier signal est donné, le train se meut et va courir, la jeune fille se penche et salue avec émotion le bel étranger, et je l'entends lui donner à voix basse rendez-vous aux bains de mer d'Ostende. Nous voilà partis à toute vapeur : alors la jeune fille se penche dans un angle, ferme les yeux, et semble s'endormir en reposant sa joue sur les fleurs qu'elle emporte. La mère, intérieurement tourmentée, commence par exprimer à son mari les craintes que lui inspire le jeune prince russe, et bientôt disposée, je ne sais pourquoi, aux confidences envers moi, elle me demande si j'habite Paris et si j'ai une fille. A ma réponse doublement affirmative, elle me dit :
« £h bien, madame, suivez mon conseil, ne faites pas élever votre fille au couvent du Sacré-Cœur ; vous voyez la mienne!....
— Elle est charmante, inlerrompis-je.
— Une tète romanesque, un esprit absolu, reprit la mère.
— Un cœur froid !.... ajouta le père.
— Celte saison de Spa Ta rendue folle, murmura la mère : elle ne rêve plus que princes russes et refuse d'épouser àon cousin, un riche et honnèle Hollandais, qui serait un mari parfait. »
Un coup de sifRet annonça une station. Je dus descendre pour prendre le convoi de Namur. La jpune fille n'ouvrit pas les yeux. Sa mère me serra cordialement la main, comme à une ancienne connaissance.
Je me suis demandé quelquefois à quel dénoûment avait abouti ce début de roman saisi au vol d'un wagon.
Toute cette partie de la Belgique voisine des frontières françaises est superbe. Je regrette de ne voir qu'en courant cette riche campagne et ces jolies villes industrielles. La frontière est franchie, me voilà en France. La Meuse, qui m'apparaît étroite et encaissée, me rappelle la large Meuse qui traverse Rotterdam et qui porte des navires. « Les fleuves, a dit Pascal, sont de grands chemins qui mènent où on vetit aller! » Ah! que la Meuse ne peut-elle me ramener au début de mon voyage ! On parle du mal du pays ! Moi j'ai le mal des lieux étrangers et de l'inconnu, qui m'attirent toujours !
Je salue en passant la tour de Gompiègne où fut enfermée Jeanne d'Arc, cette grande figure de femme dont M. Proudhon n'ose pas parler.
Je donne une pensée émue aux ruines de Pierrefonds, où j'ai passé, il y a quelques années, une des plus radieuses journées de ma vie, point lumi- * neux sur un fond noir.
La vapeur se précipite ; on approche de Paris; autour de moi chaque voyageur a hâte de se trouver ou de se retrouver dans cette ville que tous proclament la plus belle du monde. Moi seule je reste silencieuse et navrée ; mon cœur se serre en apercevant le large rayonnement qui plane au-dessus de la ville immense. Paris, c'est, pour le travailleur et pour l'écrivain dont la pensée lutte et creuse son sillon, une arène douloureuse où l'âme se débat et tombe souvent épuisée et foulée aux pieds par la multitude.
En en franchissant l'enceinte, je crus sentir retomber sur moi le manteau de plomb des damnés de Dante.
A quand donc maintenant un nouveau voyage? à quand une autre halte dans le labeur? à quand un autre déploiement des ailes de l'esprit vers des pays inconnus?