‹ Promenade en HollandeChapitre 9 sur 10 · II. — Sur la manière dont les enfants sont élevés · texte numérisé non relu

II. — Sur la manière dont les enfants sont élevés

• Les enfants sont élevés de la même manière que dans les autres parties de la Hollande. Les mères

2i2 PROMENADE* EN HOLLANDE.

elles-mêmes allaitent leurs enfants, et les exemples sont très-rares qu'elles confient ce soin, et encore n'est-ce que dans la plus grande nécessité , à des nourrices mercenaires. Mais cependant ce qui doit paraître assez bizarre , c'est que dans les . campagnes , où on est censé s'être écarté le moins de la nature, l'usage de nourrir les enfants avec des bouillies, au lieu de leur donner la nourriture que la nature leur a destinée, est infiniment plus commun que dans les villes. Il faut avouer que cela n'a pas fait dégénérer la race, qui est saine et robuste.

« La propreté, qui règne même dans les classes les plus indigentes, contribue beaucoup à la santé des enfants, qui généralement sont tenus trop chaudement peut-être ; mais cette propreté et les soins que les mères leur donnent assidûment diminuent le mal que l'habillement trop chaud pourrait causer en d'autres endroits.

« L'éducation a été, jusqu'à présent, comparativement avec d'autres pays, assez bonne, et on trouve très-peu de personnes, surtout parmi les jeunes gens, qui ne sachent lire et écrire. »

IIL — Sur la manière dont se nourrissent les habitants.

ff La nourriture des habitants des villes et de la classe aisée des campagnes est la même que dans les grandes villes de la ci-devant province de Hollande et d'Utrecht. La nourriture des petits bour-

gcois n'offre pas une différence inarquée : les villageois , cependant , se contentent de très-peu de chose, et leurs repas sont très-simples. Le lait, le beurre, le fromage, le lard, des gâteaux de farine, de la bouillie d'orge, sont leurs mets ordinaires ; mais les légumes presque universellement recherchés sont ceux qu'heureusement le pays produit en abondance , les pommes de terre. Il y a quantité d'individys, qui ne sont pas même de la classe la plus indigente , qui ne se nourrissent que de pommes de terre ; elles ont remplacé les fèves, qui étaient autrefois si généralement en usage. »

IV.— Sur l'habillement et la coiffure des hommes et des femmes

des villes et des campagnes.

«c Le costume des hommes est presque en tout le même que celui des habitants des villes et des campagnes de tout le reste de la ci-devant province de Hollande. Les femmes riches de la classe distinguée imitent, comme ailleurs, les modes françaises. Néanmoins quelques-unes portent encore la coiffure nordhollandaise, costume absolument national qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Il consiste en unis espèce de petit bonnet garni de dentelles et orné d'un arc et d'épingles d'or, enrichis de diamants et de pierreries. Ce bonnet est surmonté d'un chapeau de soie noire ou d'autre couleur, ce qui leur donne un air qui n'est pas désagréable.

^Ik PROMENADE EN HOLLANDE.

c Le costume des paysannes et villageoises consiste en un simple corset, généralement d'étofle brune ou foncée, dont la taille longue et serrée n'est pas favorable et marque les contours tl'une manière désavantageuse. Leur coiffure se borne à un simple bonnet empesé qu'elles surmontent d'un chapeau de paille qui n'a point de bords par derrière, ou d'un chaperon, nommé keurel^ de soie noire, doublée d'une autre couleur plus claire. Elles portent aussi les arcs et épingles dont je viens de parler, et qui sont généralement d'or ou d'argent, selon leur ^condition. Elles aiment beaucoup les ornements d'or, comme colliers, bracelets, etc., et mettent beaucoup de soins à s'en surcharger. Le nombre et l'agencement de leurs jupes leur donnent une ampleur monstrueuse qui défigure leur taille. »

V .—Sur les mœurs, les habitudes, les usages et les amusements tant des habitants des villes que de ceux des campagnes.

« Je ne parlerai pas de la classe que l'on nomme vulgairement les gens comme il faut, dont les mœurs sont les mêmes que dans les autres villes de la Hollande.

« Les mœurs, habitudes, usages et amusements des habitants en général sont très-réguliers et uniformes. L'esprit d'ordre et d'économie qui distingue partout la nation est visible dans toutes les classes.

PROMENADE EN HOLLANDE. 2â5

Ils sont fidèles & leur promesse, à leur parole une fois donnée, incapables dé tromper les autres, pleins de bonne foi. On les trompe bien facilement, parce qu'ils n'ont pu s'accoutumer à ne pas croire les gens sur leurs paroles. Si ce n*est pas tout à fait une imbécillité, du moins c'est de nos jours une trèsgrande imprudence. Leur vie coule paisiblement , et ils font aujourd'hui ce qu'ils ont fait h^r et avjinthier.

« Le pTus grand nombre subsiste du commerce , dont les femmes ne se mêleat pas. Leur intérêt exige qu'ils fréquentent le; marchés d'Amsterdam et des autres villes du voisinage, ce qui les oblige à faire de nombreux voyages. Ils ne se mêlent jamais de leurs ménages, dont les soins reposent entièrement sur les femmes. Ils ne connaissent presque pas d'autres délassements que de passer leur temps dans les tavernes et dans leurs sociétés, où ils jouent aux cartes pendant l'hiver, et au jeu de crosse pendant l'été ; tandis que leurs femmes, qui jamais ne sortent durant la matinée , s'amusent de leur côté sans voir leurs maris, excepté aux heures du repas et du coucher.

« Les amusements des campagnards se bornent uniquement aux foires et aux marchés. A ces foires ils aiment à danser, amusement qu'ils ne connaissent chez eux qu'aux jours de grandes fêtes.

« Généralement les hommes ne sont pas grands

2â6 PROMENADE EN HOLLANDE.

parleurs. Ils n'aiment pas l'étranger, et s'en méfient aussi longtemps qu'ils ne le connaissent pas à fond. Hais , une fois connu , on peut compter sur leur amitié. Ils sont bienfaisants sans ostentation, et même en prenant l'air d'être insensibles. Ils sont hospitaliers sans en attendre la moindre récompense. L'air de réserve et même d'impolitesse qu'ils affectent est tout à fait étranger à leur caractère , qui est doux, paisible et compatissant. On leur en impose du premier abord par une vivacité outrée , par les cris, le broujiaha du moment ; mais ce n'est que passager. Une fois accoutumés à ces cris, qu'ils détestent, ils se montrent fermes et courageux, ils se défendent avec une constance inél)ranlable.

< Soit inclination naturelle, soit nécessité locale , il règne dans toute la contrée, excepté dans les villages maritimes, une propreté frappante pour quiconque n'est pas de ce pays. Cette propreté brille jusque dans les cuisines, caves et étables. L'on y nettoie, l'on y passe en couleur les barrières, les perches qui ferment les prés, les arbres mômes et les piquets servant d'appui ou de défense aux arbres fruitiers et aux haies. Cette propreté n'est cependant pas poussée au degré d'extravagance que les autres nations leur attribuent trop communément. »

VI. — Sur les maladies les plus ordinaires, leurs causes et les moyens curatifs qui sont employés.

« La goutte, le scorbut, les rhumes et les fièvres intermittentes, quotidiennes, tierces, quartes et double-quartes, sont les maladies les plus ordinaires, qui prennent leur source dans Thumiditô du climat et l'abaissement du sol, qui, en plusieurs endroits, est plus bas même que le niveau de la mer, tellement que Vair qu'on y respire se ressent de l'abondance des eaux qui humectent les terres.

« Néanmoins les vents de. l'est et de l'ouest, qui sont fréquents dans ces endroits, empêchent toutes sortes d'épidémies , qui , heureusement , sont trèsjrares dans ces contrées. L'insalubrité du climat de la Nord-Hollande, qui a passé en proverbe, n*existe pas en réalité. Cette réputation doit son origine au temps où les lacs étaient nouvellement desséchés et où les vapeurs s'en exhalaient durant des années de suite, ce qui rendait le climat extrêmement malsain; mais les effets ont cessé avec la cause, du moins pour les indigènes. Il est cependant vrai que les étrangers, avant de s'être acchmatés, payent toujours un petit tribut à la différence de l'air et de l'eati avec cetix des autres parties de ces départements , et quelquefois leur méfiance envers les médecins du pays les fait se sacrifier au traitement des médecins étrangers, qui, malgré tous leuïs talents,

manquent de la connaissance locale de Tair, de la nature des maladies et de TefTet des médicaments dans ce pays.

« Les moyens curatifs sont les mêmes qu'on emploie ailleurs contre ces sortes de maladies , mais Tusage du quinquina est plus indispensable dans nos contrées que dans d'autres pour prévenir les putréfactions.

c Yeuillez agréer les assurances de la considération respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,

« Monsieur le préfet,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,.

« G. E. VSaSCHUIR. »

Quand nous rentrâmes à Amsterdam, après notre excursion à Sardam, les flots de l' Y étaient limpides et reflétaient une nuit étoilée ; les fanaux des navires à l'ancre annonçaient la grande cité. Au loin, le golfe de Zuyderzée étendait sa claire surface; tout présageàit un temps radieux et des flots calmes pour le lendemain. Il fut convenu qu'à midi nous nous embarquerions pour visiter l'île de Marken, située dans la partie occidentale du golfe. Mais le lendemain les vagues montaient tempétueuses. Une pluie d'orage était tombée le malin ; de beaux nuages, tour à tour

sombres et lumineux, couronnaient les raonuraenls d'Amsterdam.

c La mer sera mauvaise, me dit le docteur en arrivant à rhôtel, et notre promenade à TUe de Marken est impossible ; il faut la remettre à demain.

— Demain est le jour du départ , repris-je , et malheureusement je ne puis le relarder.

— Voulez-vous , répliqua le docteur, remplacer par une excursion autour de la ville celle que nous ne pouvons faire dans le golfe agité? Nous monterons en haut d'une des tours d'Amsterdam , et voqs verrez se dérouler sous vos yeux l'ensemble (Te la merveilleuse cité et l'étendue du Zuyderzée. »

J'acceptai la proposition du docteur, et bientôt sa voiture nous conduisit aux boulevards qui forment à Amsterdam une ceinture d'admirables promenades. Trois de ces promenades sont surtout célèbres : celles de la porte de Harlem, de la porte de Leyde et de la porte d'Utrechl. Ce sont des allées d'arbres, des jardins , des labyrinthes, des enlacemests de canaux et de cours d'eau d'une fr^cheur attrayante et d'une grâce infmie.

Les portes d'Amsterdam, au nombre de huit, sont toutes le point de départ d'une promenade. La plus belle et la plus moderne de ces portes est d'ordre dorique. C'est un grand arc à encadrement carré, en pierre de taille, surmonté d'une coupole avec une horloge à cadran, orné de sculptures et des

armes de la ville. Celte porte s*ouvre sur de longues rangées d'arbres.

Six tours principales dominent Amsterdam et contribuent à son aspect monumental , lorsqu'au loin, à travers la campagne» on aperçoit la silhouette de la ville. Ces six tours sont : la tour de la Vieille- Église, la tour de l'église Occidentale, la tour de l'église Méridionale, la tour de Montalban, la tour des Pleureurs et la tour des Réguliers.

La plus haute et la plus belle des six tours est celle de l'église Occidentale ; son élévation est de cent mèlres ; trois galeries superposées l'environnent; elle renferme un carillon» une horloge à cadran et une cloche. Cette cloche annonce, matin et soir, l'ouverture et la fermeture des portes et des barrières.

J'arrivai sur la plate-forme, haletante et ravie du panorama progressif qui, à chaque galerie, s'était déroulé devant moi à mesure que je montais. Vue ainsi à vol d'oiseau, AmstA*dam peut défier toutes les villes du monde : c'est un enchevêtrement de rues, de canaux, de jardins, de remparts, de bois, qui forment un ensemble unique. Le cours de l'Amstel, les docks et le port, déroulent à cette hauteur leurs ligues grandioses. Les monuments appa* raissent en relief. Je reconnais à l'œil nu tous ceux que j'ai visités, et, au moyen d'une excellente lunette dont s'est muni le docteur, je distingue au

midi tous les détails de la campagne hollandaise, et; au nord, le rivage de ces bras de mer si bizarrement contournés : FY, qui serpente au milieu des terres comnxe un fleuve , et le golfe du Zuyderzée, qui s'arrondit comme un immjfnse bassin. Je reconnais Sardam et les ports qui Ta voisinent , et le docteur me désigne, oommç un point immobile au milieu des flots soulevés, cette Ile de Marken que je ne puis visiter. Le lendemain, je quitte Amsterdam, emportant le regret de mon excursion manquée.

A mon retour à Paris, tandis que je me reposais de ma promenade en Hollande dans la villa que Mme Emestine Panckoucke possède à Fleury, cette femme aux aptitudes si rares, qui a traduit les poésies de Goethe avec une élégance et une précision qu'on n'a pas surpassées, et qui a peint les fleurs comme Redouté , me montrait un soir son journal complet de voyage. Chaque année, au printemps , durant l'été ou en automne , elle partait, avec son mari, pour quelque tournée artistique ou pittoresque; c'est ainsi qu'elle a vu , et bien vu, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre» l'Ecosse, le Tyrol, la Suisse, l'Allemagne, la Hollande, enfin l'Europe entière.

Son journal, presque toujours écrit en route, chaque soir, durant les haltes des auberges, serait, s'il était publié, un des livres les plus intéressants

qu'on pût lire. Comme elle m'entendait exprimer le regret de n'avoir pas visité l'Ile de Marken» elle me dit avec grâce : « Voulez-vous détacher de ces cahiers la page où je raconte mon excursion à cette île?» ^

Je m'emparai bien vite du feuillet, et je ne résiste point à la tentation de le publier4ci. En le lisant, les lecteurs ne perdront rien à ce que je n'aie pas vu l'Ile de Markcn.

« Nous étions à Amsterdam dans l'été de 1816; le temps avait été pluvieux les jours précédents; mais, un matin qu'il faisait beau, nous résolûmes de faire une course en mer. On nous indiqua l'île de Marken, à sept lieues d'Amsterdam, où nous trouverions, nous disait-on , quelque chose de l'aspect de la Suède. Une famille voyageuse se réunit à nous. Nous louâmes un petit sloop ayant une seule grande voile, qu'un seul homme dirigeait avec son pouce. Lorsque nous arrivâmes en pleine mer, le vent s'éleva, un grain nous assaillit; les autres passagers se pressaient sur nous et nous foulaient presque : une petite cabine, placée en face de la voile, fat notre refuge. En vrais Parisiens que la mer terrifie, nous croyions notre dernière heure venue : une crampe dans le pouce de notre pilote, qui retenait ses cordes de toutes ses forces, en faisant des grimaces aussi effrayantes que le gros temps, une poulie, une corde que lèvent, dans sa furie, pouvait

et devait rompre, et nous étions au fond des eaux!... Au milieu de notre angoisse, mon fils, âgé de six ans, tète intelligente couverte de boucles blondes à travers lesquelles se jouaient le vent et la pluie, secoua sa chevelure, s'étendit, en pleurant un peu, sur une planche, et nous dit d*un air résigné : « Je « vois bien que nous allons être noyés. Adieu, petit « père, adieu, petite mère ! »• Et il ferma les yeux comme pour dormir. Cependant nous abordâmes au port de Marken. La pluie avait cessé; les habitants accoururent pour nous voir. Le beau sang des habitants du Nord, le visage doux, blanc et rose des femmes, coiffées avec un mouchoir écossais en travers sur leurs têtes , formant bavolet par derrière, leurs belles tailles sans entraves, charmèrent nos regards. Le costume des hommes, excepté les pantalons larges et plissés comme ceux de nos Bretons, n'offrait rien de remarquable; leur maintien, leur port élevé, leurs beaux nez aquilins, attestaient leur origine. Us nous firent voir leur île paisible que les tempêtes de la mer semblaient respecter, et que celles du monde n'atteignaient point. L'ordre, la propreté régnaient partout. Une maison plus vaste et mieux peinte que les autres attira notre attention. On nous dit que c'était l'école; nous y entrâmes et fûmes émerveillés d'être reçus avec une politesse exquise par un homme d'excellentes manières, qui parlait très-bien le français et

rapprenait à ses .élèves; il leur fit subir, en notre honneur, un petit interrogatoire qui nous surprit extrêmement. Nous avions cru trouver un coin de terre oublié, presque sauvage et perdu au milieu des eaux, n'ayant pour habitants que quelques misérables pêcheurs, et voilà que la civilisation et Turbanité nous saluent. Nous, si vains, si orgueilleux de la France, gardons-nous d'aller sur notre littoral breton : dans nos villages et même dans nos villes, les gens du peuple n'y savent pas lire. Après avoir voyagé dans le Nord» dans la Suisse et dans l'Allemagne, la comparaison avec la France rabat de notre orgueil. Nous sommes le premier peuple par l'intelligence naturelle et la perspicacité, et, en définitive, celui dont l'esprit est le moins cultfvé. »

Utrecht , ses monuments. — Cologne , Ife Rhin. — Aix-lâ-Chapelle , ses monuments. Téglise du Dôme, Gharlemagne, Charles^ Quint, Napoléon.— Spa.

J'ai gardé d'Utrecht le plus frais et le plus riant souvenir : j'ai passé dans cette ville trois jotirs de bien-être et de quiétude que rien n'a troublés. Après avoir traversé les plaines les plus fertiles de la Hollande, j'arrivais vers six heures dans cette grande et blanche ville qui remonte à la plus haute antiquité (elle fut fondée sous le règne de Néron), mais qui est jeilne et belle comme une cité nouvelle. De l'élégant débarcadère entouré d'un jardin tout embaumé de fleurs, j'aperçois des arbres et des gazons verts qui bordent le Rhin ; c'est le fragment d'une promenade dont jene puis encore deviner Tétendtie et la beauté. Le Rhin se divise en deux branches en sortant d'Utrecht; je le traverse (avant sa disjonction) sur un grand pont de pierre^ et me voilà dans la ville. Ses maisons diffèrent de toutes les autres de la Hollande. Elles sont beaucoup plus élevées au-dessus du lit des canaux.

Ma vigilante nie conduit à riiôtel du Châteaud* Anvers^ situé sur YOude-Gracht, Cette fois-ci, je trouve mieux que la propreté hollandaise, c'est un confort et des soins que je n'ai rencontrés que là depuis que je voyage. VOude-Gracht^ la plus belle rue d'Utrecht, fait un coude comme le Regent-Street de Londres. J'ai en face de mes fenêtres de brillants magasins de verres de Bohème et de poteries allemandes; plus loin, une vaste boutique de librairie où sont tous les romans français. Vient ensuite un véritable palais à colonnades et à cariatides; c'est un magasin de nouveautés où Ton vend nos plus riches tissus de Lyon, des dentelles de Flandre, des popelines et des mousselines anglaises, des étoffes de tous les pays pour toilettes et ameublements et aussi des velours et de jolis tapis d'Utrecht. Je m'aventure de magasin en magasin, et je fais quelques emplettes.

En rentrant dans ma chambre, je trouve sur la table ronde, où j'ai déposé mon nécessaire à écrire, un panier de cristal rempli de poires, de pèches et de grosses prunes violettes ; c'est une attention du maître de l'hôtel pour la dame française qui ne boit que de Veau. Ceci me fait penser qu'à Rotterdam, et surtout à la Haye, la saveur de l'eau est fort déplaisante! Dans cette dernière ville, on me servit, à l'hôtel de l'Europe, dans des carafes de cristal, une eau verdàtre qui me fit demander en riant si Con y

infusait des grenouilles. Â Amsterdam, Teau est meilleure ; à Utrecht, elle est excelleute. Les fruits de la Hollande sont presque toujours acides et sans parfums : le soleil leur manque pour arriver à leur maturité. Par exception, ceux qu*on avait réunis pour moi dans le panier de cristal étaient sucrés et odorants; sans doute ils avaient mûri sur quelque bel espalier en plein midi.

Je mangeai plusieurs pèches avec une sorte de volupté; puis, ravie de mon installation dans cette vaste chambre bien close et au plancher couvert d'un moelleux tapis, je me couchai dans un immense lit carré qui me fit songer à celui de Louis XIY ,

à Versailles. Quatre colonnes torses en chêne soutenaient le ciel de lit. Au lieu d'être en lampas d'or et de pourpre, ce baldaquin était en coutil blànc, mais d'une blancheur de neige, et je défie le grand roi d'avoir jamais dormi dans des draps plus fins et la tète appuyée sur des oreillers plus doux. C'est un linge au toucher de batiste et qui sent bon. On Ta séché et plié dans le contact d'herbes aromatiques.

Le lendemain, je sors à midi pour aller visiter les monuments d'Utrecht. Cette ville et ses dépendances furent, dès le vu* siècle, érigées en évèché, dont le prélat était souverain. Le premier évêque d'Utrecht fut sacré en 695. Le dernier évëque souverain fut Henri de Bavière, qui, lors des révoltes de ses su-

jets, vendit ses droits à Charles-Quint. La cathédrale, qui portait autrefois le nom de Saint-Martin, fut bâtie par le roi Dagobert P'en 630. Elle fut d'abord la chapelle d'une abbaye de religieux ; puis Tévêque Adelbode la transforma en cathédrale, la fit agrandir et la bénit en présence de l'empereur Henri II, du duc de Brabant, des comtes de Hollande, de Gueldre, de Clèves, de Cuyck, et de douze évoques. En 1224, l'évéqne Henri de Dianen achevait embellit cette église et la laissa telle qu'oji la voit aujourd'hui. Les vitraux de la nef sont très-beaux; dans le choeur sont plusieurs tombeaux d'évêques d'Utrecht et le monument de l'amiral Guillaume - Joseph Vangent.

Mais ce qui frappe bien autrement que la cathédrale, c'est le Domtoren ou tour de l'église, et qui est détaché d'elle. Cet édifice à base carrée s'élève isolé dans les airs, à une hauteur de 969 mètres ; on y pénètre par une poterne à ogives. Je remets l'ascension du Domtoren au lendemain, et je me rends à la bibliothèque. Elle fait partie d'un grand corps de logis entouré de jardins, et qui comprend l'Université ,' un observatoire astronomique, une chambre botanique, un laboratoire de chimie et des cabinets d'histoire naturelle et d'instruments de physique 4

Je suis reçue à la bibliothèque par )i. le sousbibliothécaire Ader, qui m^en fait les honneurs

avec empressement et cordialité. Nous parcourons ensemble une longue galerie renfermant les éditions les plus anciennes et les plus précieuses. Parmi les livres de littérature française, je remarque plusieurs Voltaire, plusieurs Rousseau et plusieurs Diderot complets; toutes les œuvres de Mme de Staël, et, dans les auteurs contemporains, le Coure de littérature et cThistoire de MM. Yillemain et Gulzot. Dans im cabinet qui termine la galerie sont quelques manuscrits rares, entre autres une immense Bible russe, écrite sur parchemin et ayant dans le texte les plus bizarres enluminures. La couverture est en peau d'âne, avec de larges fermoirs d'argent de style byzantin. Nous redescen-* dons la longue galerie au plafond cintré, qui est très-froide en hiver.

c Les lecteurs studieux étalent mal ici pour travailler, me dit M. Ader; nous avons voulu les loger splendidement, c'est-à-dire comme il convient à la science, car il faut que le corps ne souffre aucune gène, afin que l'esprit reste lucide et actif. •

Et ouvrant une grande porte sculptée, il me fil entrer dans une vaste pièce toute en bois de chêne. C'était une de ces magnifiques salles de lecture faites sur le modèle de celles que l'Angleterre vient de fonder. Un épais tapis couvre le plancher, un calorifère est au milieu; des tables et des sièges conmiodes sont alignés autour. Plusieurs rangs de

légères galeries suspendues donnent accès jusqu'aux rayons les plus élevés et permettent d'y prendre facilement les ouvrages demandés. Cette •belle salle était entièrement terminée ; il n'y manquait plus que les livres, qu'on devait y transporter au premier jour.

M. Ader m'apprit qu'il n'y avait pas de musée à Uirecht, mais de fort belles collections particulières; il me donna un mot d'introduction pour visiter celle de M. Suermond.

Je traverse plusieurs quartiers aristocratiques dont les maisons ont une tournure monumentale. Les belles portes sont cintrées, et leurs larges marteaux de cuivre reluisent comme de l'or. Au-dessus des portes sont d'élégantes fenêtres à balcons bombés, qui semblent attendre des sérénades. Les places tranquilles et couvertes de vieux arbres où ces maisons s'élèvent seraient favorables vers le soir à cette musique d'amour. J'arrive à la maison de M. Suermond, une des plus. jolies et des plus ornées que j'aie vues en Hollande. Elle me rappelle celle de mon bon docteur de Rotterdam.

M. Suermond est en voyage avec sa famille. Je suis reçue par une ancienne gouvernante qui m'introduit dans tous les appartements. Dans ceux du rez-de-chaussée est la collection de tableaux décorant trois pièces : un salon, une bibliothèque et le cabinet de M. Suermond. Ces tableaux sont mêlés :

à côté de quelques chefs-d'œuvre de peintres hollandais sont des toiles d'Horace Yernet et de Gudin.

Dans le cabinet, je m'arrête longtemps devant deux tableaux d'une frappante expression. C'est d'abord une Madeleine nue, par Maas. Toutes les chairs sont en relief et trës-éclairées par une lu* mière qui les colore ; le corps est superbe, la té(e est passionnée ; c'est un type de femme asiatique frémissante de sensualité, et dont la tête de mort qu'elle contemple n'atténue point l'ardeur.

L'autre tableau lui fait contraste : c'est un moine pâle, ascétique, aux ossements saillants. Il médite dans une solitude ; l'esprit éclaire sa face et le transfigure; cet homme n'est plus de la terre.

Sur un guéridon en mosaïque d'Italie, je vois deux livres français : t Amour dam lé mariage^ de M. Guizot, et Geneviève^ par M. de Lamartine.

L'ameublement de cet appartement du rez-de« chaussée est très-somptueux. Au-dessus sont les chambres hollandaises, d'un confort inimitable. Les beaux meubles de la Renaissance, en ébène incrusté d'ivoire , y abondent. Les chambres sont reliées entre elles par de larges couloirs ornés de sièges, de meubles et de tableaux. On y marche sur de moelleux tapis ; l'air du jardin y circule en été et la dialeur des calorifères en hiver se répand librement dans les chambres aux portes ouvertes. C'est d'un charmant aspect. Il n'y a pas, dans ces

belles maisons, de coins obscurs et négligés. On me montre la lingerie : quelle merveille I il faudrait une longue énumération pour en dénombrer les richesses.

Après cette visite^ je rentre à Thôtel du Châteaud' Anvers et je dine à table d*hôte. Les honneurs en sont faits par le maître de l'hôtel lui-même. C'est un beau jeune homme qui a fait ses études à l'université d'Utrecht. On dirait à ses manières qu'il reçoit des invités d'un haut rang. Il est empressé sans familiarité. On a rarement, en France, cette dignité et cette réserve. La table est servie avec une extrême recherche et une exquise propreté, et depuis mon dîner au Plantage, chez ities deux héroïnes, je n'avais p^s trouvé un spécimen aussi satisfaisant de la cuisine -hollandaise.

Je dîne rapidement, et je profite de la beauté du soir pour recommencer ma promenade à travers la ville. Je marche seule et à l'aventure ; cela n'a rien d'étrange dans une honnête ville du Nord. Je franchis la dernière rue d'Utrecht, et me voilà dans la campagne. Quelle campagne! quelle splendeur inattendue! Le Rhin, encaissé, profond, limpide, forme une ceinture à la ville; il est bordé de huit rangées d'arbres de toute espèce pittoresqueiiient plantés ; les sinuosités du terrain sont couvertes de gazons, de massifs de fleurs, d'amoncellements d'arbustes et de plantes. Les plus riantes habitations se ni-

chent danâ ces ombrages; on les dirait créées pour des amoureux. A mesure qîié cette promenade -se déroule devant moi, mon ravissement augmente, ce sont toujours de nouvelles et attrayantes ondulations de paysages.

Cette promenade, appelée le Maliebaan, est unique en Europe. On ne saurait en trouver de mieux située et de mi^ux dessinée ; je marche longtemps entraînée par le chs^rme du lieu. Parfois je fais une courte halte sur un des bancs, abritée sous les allées d'arbres. De retour à l'hôtel, j'écris les vers suivants :

Ainsi qu'un merveilleux mirage M'est apparu le Maliebaan ; Le Rhin dérobait son rivage Sous de grands cèdres du Liban.

Les chênes, les pins, les platanes , Sur les gazons verts s'enlaçaient; Au bord des ondes diaphanes Les cygnes par coaples glissaient.

Les maisons rouges sous les treilles Étalaient leurs vives couleurs , Et les tlots, fratches corbeilles, Dans le Rhin reflétaient leurs fleurs.

Plus loin , c'étaient des solitudes Pleines d'ombre et d'enchantement; Des saules aux racines rudes Sur les flots tombaient mollement.

±kk PROMENADE EN HOLLANDE.

C'étaient de champêtres toitures Que le lierre aime à revêtir, Et d*épais fourrés de verdures Où le» oiseaux vont se blottir.

Quelques barques aux blanches voiles En sileqce fendaient les eaux ; Comme des fruits d'or, les étoiles Brillaient dans les plus hauts rameaux.

La lune planait claire et grande Sur les beautés du Maliebaah ; Un vieux marin de la Hollande S*assit près de moi sur un banc.

Fumant sa grosse pipe brune, Il fermait les yeux sans parler, Tandis qu'aux hreurs de la lune Je regardais le Rhin couler.

Le jour suivant, je sors dès le matin pour mouler au haut du Domiaren (tour de Téglise); je m'arrête plusieurs fois haletante, et je me repose tout à fait à mi-chemin dans le logement du concierge de la tour, composé de plusieurs chambres très-larges et très-commodes, malgré leur vétusté. En ce moment, la famille du concierge prend le thé autour d'une table reluisante. A côté de la théière sont la bouilloire fumante, les pots de crème blanche et les pyramides de petites galettes aussi friables que nos échaudés et sur lesquelles on étend le beurre salé. Une jeune fille se détache du groupe et me

conduit jusqii*à lâ plate-forme de la tour. Je vois alors se dérouler autour de moi une si vsiste étendue de paysage , que j*en suis d*abord éblouie. Je ferme un moment les yeux, et, en les rouvrant, j*impose à mes regards de procéder par zones, en commençant par celle que forme la ville, et ainsi successivement jusqu'aux lignes les plus reculées de l'horizon. Les monuments d'Utrecht m'apparaissent en relief; à mes pieds, la cathédrale; plus loin, les hôpitaux, l'hôtel de la Monnaie, le palais du gouverneur et celui des États ; l'hôtel de ville , de construction moderne; un gymnase, les églises catholiques , les temples et la synagogue ; enfin, la ceinture des boulevards qui ont remplacé les vieux remparts , et où l'admirable promenade du Malie-* baan circule; puis la campagne avec ses bouquets d'arbres , ses cours d'eau, ses prairies , ses habitations variées. Â l'aide d'une lunette on peut compter jusqu'à vingt villes et un grand nombre de villages dans cet immense panorama» qu'aucune montagne ne borne. Parmi les villages , la jeune fille qui me conduit m'en désigne un plus régulièrement bâti que les autres. Il se nomme Zeyest. * C'est là qu'est la célèbre résidence des frères Moraves.

En descendant du Domtoren, je monte dans une voiture et me fais conduire à Zeyest, situé à deux lieues d'Utrecht. La route est riante et toute peuplée

de maisons régulières qui ont pour la plupart, audessus de leurs portes, des inscriplions tirées des livres anciens.

Le village de Zeyest est un vaste phalanstère organisé religieusement. Le plus grand nombre de ses membres se compose d'artisans qui fabriquent et vendent à un prix invariable des marchandises de toute espèce. La société est fondée sur le principe de Tégalité chrétienne. Je visitai les vastes bâtiments qu'occupent les frères Moraves , et je fus frappée de leur belle ordonnance. Il ne s'agit point d'un monastère catholique qui n'admet que le célibat. Ici le mariage e^t en honneur, et l'état contraire une sorte de honte. Mais un frère de YUnion ne peut épouser qu'une sœur de l'Union ; autrement il renonce à la société.

Je parcours tour à tour les quartier» distincts : celui des garçons, celui des jeunes filles, celui des veufs, puis celui des veuves, enfin, les logements particuliers des gens mariés.

Des contributions volontaires et convenues d'avance composent les finances communes, qui sont ijnmenses.

L'instruction est donnée aux enfants par les plus anciens, les plus lettrés et les plus expérimentés de la société. La punition la plus grande infligée chez les frères Moraves est le renvoi et l'exclusion de ceux qui se conduisent mal.

Les frères, réunis en synode , ont adopté la confession d'Augsbourg. Les assemblées religieuses ne durent pas plus de trois quarts d'heure : on y chante des psaumes , on y lit la Bible, et on prononce un sermon. La musique , qui accompagne les hymnes et les prières, se composé de l'orgue y du violon et du cor de chasse. Quand les ministres donnent la cène, ils sont revêtus de longues robes blanches ceintes d'un ruban rouge, leur tête est couverte d'un bonnet violet; ils célèbrent dans leur temple les fêtes des églises protestantes, et en ont aussi quelques-unes de particulières.

Je fus charmée de l'élégante simplicité des habillements, surtout de celui des femmes. Chaque division de femmes se distingue par la couleur du ruban qui orne leur bonnet. Les petites filles portent la couleur rose jusqu'à l'âge de douze ans ; l'orange et le rouge, plus foncés, jusqu'à dix-huit; enfin le rose tendre remplace le gros rouge jusqu'au moment du mariage. Ge jour-là, elles revêtent le bleu et ne le quittent que si elles deviennent veuves ; alors elles portent le blanc jusqu'à la mort. Leur costume est seyant et d'une propreté irréprochable. Saint Augustin a dit que la propreté était une demi-vertu ; c'est, à mon avis, une vertu entière, et je ne doute pas que cette vertu ne contribue à l'honnêteté des faipilles hollandaises. La pureté des mpeurs est ex-

trémc chez les frères Momves ; j'étais touchée de la sérénité el de la grâce de cette société heureuse.

On n'y connaît point Tennui. Les frères MoraVes ont des promenades, des lieux de délassement et une bibliothèque ; malgré leurs règlements, où l'é* galité domine, ceux d'entre eux qui sont riches peuvent avoir des chevaux, des domestiques, un luxe intérieur; mais il faut qu'au dehors rien n'insulte à la vie simple des associés.

Je, m'éloignais avec tristesse de Zeyest ; je saluai avec respect et envie cette petite république tranquille. Il me semblait que j'aurais pu vivre si facilement là et m'y recueillir jusqu'à la mort.

Je revins à Utrecht tout abattue. Encore un jour, et mon excursion en Hollande sera terminée. Elle s'était écoulée pour moi dans une série de ces jours heureux que les anciens marquaient d'un signe ; il eût été bien fou ou bien aveugle d'espérer que les jours qui suivraient seraient semblables.

Le lendemain, je pars d'Utrecht pour Cologne, à huit heures du matin. De l'embarcadère m'apparait encore le Malièbaan; une vapeur blanche monte des bords du Rhin. Les arbres, les gazons et les fleurs se détachent dans une lumière nacrée ; c*est un de ces effets suaves de matinée d'automne que je n'oublierai jamais.

On me fait asseoir dans un compartiment de wagon princier, tendu de velours bleu de ciel et à ri-

deaux de soie. Je m*y place de façon à voir la ville qui va fuir derrière moi. Nous partons à toute vapeur, et mon cœur se serre quand je n'aperçois plus à rhorizon le sommet de la tour d'Ulrecht.

Comme toujours, quand mon âme est trop triste, je songe au doux rhythme des vers qui berce le poète et le raffermit. Ainsi Tenfant, lorsqull a peur, chante pour se donner du courage.

Balancée par le mouvement du wagon, et laissant mes yeux errer sur les tableaux successifs de la roule, je murmure ou plutôt je fredonne sur un air monotone les vers qu'on va lire :

La vapeur pousse un cri sauvage , Le dernier signal est donné :

On part; me voilà mise en cage Dans du velours capitonné.

Les cadres des vitres carrées , Ainsi que de mouvants tableaux , Groupent les fuyantes contrées , Les grands prés, les bois, les hameaux.

Au bord d'un canal aux eaux claires , Sur ses deux pieds se soulevant, Un enfant roux jette des pierres Aux ailes d'un moulin à vent.

Un autre, dans les pâturages.

Pousse les vaches en sifflant ; Leur mère étale des fromages Sur de longs séchoirs d*osier blanc.

S'effarant au bord de la route Au beuglement de la vapeur, La troupe de poulains qui broute Bondît , hennissante de peur.

Plus loin passe une pauvre veuve, Marchant pieds nus sur le chemin , Et montrant la semelle neuve Des souliers qu'elle tient en main.

Elle a tous ses joyaux de noce , Ses pendeloques d*or luisant, Et sa croix relevée en bosse Sur son fichu noir reposant.

Sa robe troussée à la hanche Montre un jupon rouge en dessous , Et la courte chemise blanche Qui frôle la chair des genoux.

Sa coiffe de' grosse dentelle Cache la neige des cheveux.

Triste et pauvre vieille , où va-t-elie , Pieds nus, par les sentiers boueux?

Ses enfants rauraient-ils chassée?

Va-t-elle accomplir quelque vœu Jusqu'à là tombe délaisse Du mari qui repose en Dieu?

Qui donc me dira son histoire?

Le wagon fuit; la vieille est loin; Mais pour toujours dans ma mémoire Elle habite un tout petit coin.

Et en effet, comment roublierais-je, cette pauvre femme au visage si grave et si triste ? Elle a dû être

belle dans sa jeunesse; on le devine aux lignes de ses traits ; mais le travail, le chagrin et l'Age l'ont ridée, sans toutefois courber sa taille empreinte d'une sorte de majesté. Sans doute elle a suivi quelque chemin de traverse, qui pour elle a abrégé la distance et égalé la vitesse de la vapeur, car je la retrouve à une station, demandant à boire un peu d'eau à une servante. Celle-ci la satisfait en lui présentant un de ces grands verres à anse dont se ser* vent les paysans du Nord. La vieille le vide d'un trait, puis, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front, elle se remet en route en tenant toujoucs à la main ses souliers neufs.

A peu de distance d'Utrecht, le paysage ordinaire de la Hollande change tout à coup : les prairies cessent; les terres devienu^nt sablonneuses et se couvrent de petits sapins et de mopticules tapissés de bruyères roses. Ce sont çà et 1^ quelques tertres, quelques collines» et à l'horizon des lignes qui annoncent des montagnes. La campagne étale partout ses villages et ses cultures, mais moins riches qu'en Hollande. Nous sommes entrés dans les provinces rhénanes. Enfin Cologne se montre à l'horizon avec les tours de ses remparts et sa cathédrale qui détache nettement ses dentelures sur l'azur du ciel.

La vélocité de la vapeur dévore la distance ; nous voilà dans les faubourgs de la ville. Nous sommes arrivés. Je traverse en voiture un long pont jeté sur

2ri2 PROMENADE EN HOLLANDE.

le Rhin . Ce grand fleuve tant célébré par les poëteâ me paraît très-bas à Cologne. Deux bateaux à vapeur et quelques bgjrques stationnaires se groupent seuls sur ces eaux tranquilles, qui semblent à peine couler. Les rives du fleuve n'ont au loin dans la campagne rien de pittoresque; mais, en face de moi, Cologne se déploie, et, vus du milieu du pont, sa cathédrale et ses remparts crénelés s'oflrent aux regards comme une merveilleuse décoration et transportent au moyen âge.

Cinq heures sonnent à une horloge ; avant de me rendre à l'auberge, je veux profiter de la fin du jour pour visiter la cathédrale. Eflê s'élève d'un côté sur une assez vaste esplanade, et de l'autre côté sur les bords du Rhin. Vue à distance, on dirait qu'elle touche à la rive.

Cette église est une merveille d'architecture gothique. Elle n'a jamais été terminée ; les tours de son grand portail sont inachevées et semblent avoir été décapitées par la foudre. On travaille en ce moment à leur couronnement; les madriers et les planches de reconstruction gâtent l'aspect de l'édifice. Sur un des côtés sont trois portes latérales, précédées de huit marches et couronnées des ogives les plus ornementées que j'aie jamais vues. Une large et haute fenêtre cintrée, plus grande que ces portes, les couronne et fait scintiller au soleil son splendide vitrail. Je n'entreprendrai point la des-

PBOMENADB EN HOLLANDE. 2S3

cription de la cathédrale de Cologne : elle se trouve partout. Et d'ailleurs, je crois qu'elle ne peut être ni fidèle ni complète : les innombrables découpures et linéaments de ces chefs-d'œuvre du moyen âge défient l'analyse et la parole. Quand on pense avoir compté exactement chaque colonnette et chaque arête» de nouveaux embranchements aériens vous apparaissent : le calcul et la patience sont déroutés; le crayon et la plume échappent des mains.

J'entrai dans la cathédrale à cette heure du crépuscule, qui projette si bien à travers les vitraux une lumière recueillie. L'église était déserte; un bedeau s'approcha de moi pour me présenter Teau bénite. Je n'aime pas ces goupillons où tant de doigts crasseux ont touché. Un second bedeau réclama mon offrande, une pancarte en main, pour l'achèvement de la cathédrale ; un troisième «le proposa de me guider pour visiter l'église. J'échappai à leur triple obsession et je m'avançai seule à travers la nef. Le chœur est admirable, et les vitraux qui y répandent leur jour colorié sont les plus beaux qu'on connaisse.

Je remarque, à la droite du chœur, huche entre deux colonnes, une grande statue en bois peint, représentant saint Joseph qui emporte l'enfant Jésus dans ses bras; c'est une gigantesque figure contournée et campée à la façon de MicheNAnge. J'ai dit que c'était un saint Joseph, ce pourrait être aussi un saint Chrysostome. En sortant de la cathédrale,

je longe le Rhin du côté de la douane. Un grand nombre de femmes du peuple sont assises là sur des bois de construction. Plusieurs tricotent ou raccommodent du linge, d'autres respirent seulement la fraîcheur du^fleuve et du soir. Des troupes d'enfants blonds, de tout &ge, jouent autour d'elles. C'est à Cologne que la race blonde domine véritablement : je n'y ai pas vu un seul enfant brun. En rentrant dans l'intérieur de . la ville, mais toujours dans le voisinage du Rhin, on trouve l'église des Douze-Martyrs^ une des plus anciennes de l'Allemagne. Elle porte comme un manteau de vétusté ; ses sculptures sont lézardées, les traits de ses saints s'effacent et se dissolvent, tels que ceux d'un cadavre prêt à devenir squelette ; les pierres sont disjointes par les lichens et les mousses- Dans plusieurs ryes de Cologne on voit sur la façade des maisons des Vierges et des Christs en bois sculpté coloriés.

Je me fais conduire à l'hâtel de l'Europe, et, après y avoir dtné, je ressers pour faire quelques emplettes de cristai^x de Bohème, d'eau de Cologne et de bracelets en cailloux du Rhin.

Le jour suivant, je prepds la route d'Aix-la-Chapelle. Je suis charmée, à mi-chemin, par la vue d'un joli château à tourelles s'élevant au pied d'une colline boisée. On voudrait passer là toute une saison d'été, avec de bons livres et des amis vrais.

Aix-la-Chapelle m'apparalt bientôt. La ville est dominée au levant par une verte montagne appelée le Lousberg. Cette montagne est couronnée d'un belvédère d'où on découvre retendue de la ville et des paysages environnants. La situation d'Aix-la- Chapelle est bien plus pittoresque que celle de Cologne. Il ne lui manque que le Rhin pour ceinture ; mais elle a ses sources d'eau thermalCi qui ont déterminé sa fondation dans l'antiquité et ont assuré sa prospérité de siècle en siècle.

Son nom en latin, Aquis Granus^ signifiait les eaux de GranuSi parce que les Romains s'y étaient établis sous le commandemunt de leur chef Granus. Ces eaux salutaires et renommées furent aussi un des motifs qui déterminèrent Charlemagne à choisir Aix*la-(%apelle pour une de ses capitales. C'est là que le grand empereur mourut et voulut avoir son tombeau. Il fut enterré dans la cathédrale ou église du Dôme, dont lui-même avait commencé la construction en 796. Le pape Léon III consacra cette église en 804. C'est un des monuments religieux et historiques les plus importants de l'Aileniagnc, non-seulement parce qu'il renferme les restes de Charlemagne, mais aussi par ses fameuses reliques, qui furent longtemps en vénération dans toute la chrétienté.

Cette cathédrale, aujourd'hui fort dégradée, est obstruée de trois côtés par des maisons qui nuisent

2r>6 PROMENADE EN HOLLANDE.

à Tuspect de l'ensemble. Sa construction, d'ailleurs, est irrégulière : elle semble avoir été bâtie sans plan et se compose d'un pâté de bâtiments manquant entre eux d'harmonie, mais tous d'une architecture curieuse. L'église n'a pour ainsi dire pas de façade ; on y entre par une porte latérale qui conduit au dôme. C'est au milieu de ce dôme qu'est le tombeau de Charlemagne, désigné seulement par une dalle de marbré noir. Au-dessus pend un grand lustre en cuivre doré d'assez mauvais goût, don d'un empereur d'Allemagne. A droite est la chaire en chêne sculpté, toute décorée de figurines ; cette chaire, œuvre de Gerhard Chorus, date de 1353.

Le chœur, en face du dôme, n'a de remarquable que ses vitraux. A gauche du chœur est la chambre des reliques. J'entre, et un sacristain me montre les petites reliques enfermées dans trois châsses d'or ou d'argent doré d'un très-beau travail, et où scintillent des pierreries.

Quant aux grandes reliques^ on ne les laisse voir au public que tous les sept ans, du 10 juillet jusqu'au 29. Alors lv)s croyants arrivent par troupea, de la campagne, d'Aix-la-Chapelle et des contrées voisines. En dehors de ces solennités, les souverains ont seuls le droit de se faire ouvrir la caisse qui renferme les grandes reliques. Cette caisse, en or ciselé, est rehaussée de pierreries. Les reliques ont une première enveloppe en étoffe de soie, puis deux

PBOMENADE EN HOLLANDE. 2r>7

autres de tissus d'or et d'argent émaillés de perles Unes. Ces étofifes et d'autres richesses iîirent données à l'église, en 1529» par Isabelle infante d'Espagne.

L*ouyerture et la fermeture de cette caisse ont lieu avec un cérémonial de rigueur, en présence du chapitre de l'église et du conseil de la ville.

Ces reliques consistent en une rohe blanche portéc par la Vierge, et qui a cinq pieds et demi de Ion* gueur ; ce sont ensuite des linges dans lesquels Jésus fut enseveli; puis le vêtement que portait saint Jean-Baptiste au moment où on le décapita. En entendant nommer cette troisième relique, je songeais au mot de Rabelais à qui l'on offrait à baiser uno des prétendues tètes de saint Jean-Baptiste. Le curé (le Meudon dit avec un sourire sardonique : « Dieu soit béni! voilà le cinquième chef de saint Jean que j'ai baisé dans ma vie. »

La caisse des grandes reliques renferme encore la pièce de toile que Notre-Seigneur portait autour des reins le jour de son crucifiement.

Outre son trésor de reliques, la cathédrale d'Aixla-Chapelle possède de grandes richesses en argenterie, en vaisselles et en étoffes précieuses, qui sont des dons de divers souverains, tels que Charles - Quint, Marie Stuart, Agnès, reine de Hongrie, Isabelle, infante d'Espagne, l'empereur François I*', l'empereur Henri II et autres princes. Au milieu de

ces trésors, et comme le plus ancien, on regarde avec intérêt le cor de chasse de Charlemagne, por* tant cette inscription : Dein Ein.

En sortant de la chambre des reliques, je suis suivie par un bedeau qui s*obstine à m'accompagner durant ma visite des cl^apelles latérales, dans la nef, derrière le dôme. C'est partout, sur le tombeau de Charlemagne comme autour des autels où Ton prie, une malpropreté inouïe : des crachats, des papiers déchirés et souillés ; une couche de pous* sière s'étend sur les dalles ; des araignées filent leurs toiles dans les plis des sculptures et dans les cadres des tableaux.

Sur les autels des chapelles sont des Christs nus et sanglants étalant leurs plaies* béantes ; beaucoup d'images de la Vierge et de saints sont également en bois sculpté et colorié , et éveillent l'ardeur des dévots qui brûlent à leurs pieds des cierges jaunes ; les gouttes de cire qui en découlent augmentent les souillures qui couvrept les dalles. Des mendiants et deé pauvresses sont prosternés les bras en croix; la saleté de leurs haillons et celle de l'église révoltent les regards, surtout quand on arrive de la Hollande.

Le bedeau persiste h me suivre et m'assourdit de de ses explications. Je franchis un large escalier à marches planes, et je me trouve dans la galerie supérieure du dôme. C'est dans cette galerie, en face

du chœur, qu'on voit un sarcophage de marbre antique, appelé le sarcophage éF Auguste. C'est là aussi qu'est placée la chaise ou fauteuil de pierre qui servit au couronnement de Charlemagne et des empereurs d! Allemagne; et ici encore, sur ce siège mémorable, les araignées tissent leurs toiles.

Je dis au bedeau :

« On ne nettoie donc jamais cette église?

— Jamais, madame, » me répondit-il avec naïyeté.

Je me débarrasse, au moyen de quelques pièces de monnaie, de mon guide importun, et je reste seule accoudée aux balustres de la galerie. Insensiblement décroît et cesse le murmure des prières marmottées tout haut par quelques fidèles ; les bruits de pas ne se font plus entendre, et la nef se remplit de silence et de solitude. Seule dans cette église & la lueur d'un jour incertain et mystérieux, je sens comme une saveur de mort et de néant 1

Que survit-il des bruits et des gloires de la terre ?

Un jour aussi, ils méditèrent dans cette église, les trois hommes qui, à la distance de plusieurs siècles, ont le plus remué le monde.

Le nom des trois empereurs a retenti dans ces murs et hors ces murs. Maintenant tout se tait autour de leurs ombres; les peuples ne leur font plus cortège ; ils ont pris leur place distincte mais bornée dans l'histoire, ce grand ossuaire des renommées.

Des empires fondés par eux il reste à peine quelques vestiges, et d'eux-mêmes rien, si ce n'est un nom que bien des peuples ignorent.

Il est là réduit çn un peu de poussière, ce premier des trois scmpereurs, ce Gharlemagne fantastique qui se perd presque pour nous dans l'obscurité des légendes. Un soir, il entendit retentir sur la dalle de marbre qui le recouvre les pas du second des grands empereurs. Charles-Quint,* élu à l'empire, faisait sous ce dôme sa veillée d'armes ; il erre sous ces profonds arceaux , reparaît et s'arrête au centre, où dort Gharlemagne. Je crois l'entendre évoquer le vieux Frank, et le monologue d'Hemani me revient en mémoire.

Puis, c'est un autre souvenir que j'évoque. Une blonde et naïve figure de femme se détache, lumineuse, sur un des vitraux de l'église ; ne serait-ce point l'image de cette fille du Rhin, de cette humble Barbe Blumberg, que Charles-Quint a aimée et qui fut la mère de don Juan? Mais l'amant et le souverain s'évanouissent : je revois Charles-Quint vieux, cassé, moine à Saint-Just, et ranimant, comme se plaisent à le faire tous les mourants, les souvenirs des amours de sa vie :

Dans sa chambre funèbre à la noire tenture , Étendu sur son lit au sombre baldaquin , Quand il veillait la nuit, monts de rEstramadure , Avez-VGOS écoulé Tâme de Charles-Quinl?

A la faible lueur de la lampe nocturne, Plus pâle agonisait le grand Christ du Titien ; Alors se ranimait Tempereur taciturne :

Le supplice d'un Dieu semblait calmer le sien.

Il regardait mourir sa fière destinée.— L'esprit a survécu , mais le corps se dissout. Une épée est pesante à sa main décharnée, Et le sceptre trop lourd n'y tiendrait plus deboul.

Pour cacher son déclin, il a caché sa vie; '

Dans la tombe du clottre il va s'ensevelir, Et sur la terre, encor de sa course éblouie, 11 consent à s'éteindre, il ne veut point pâlir!

Étendards déployés, belliqueuses phalanges I Victoires! rois captifs 1 enneibi désarmé!

Clairons retentissants! fanfares des louanges! Globe de Charlemagne en sa droite enfermé!

Lauriers, bandeau royal dont sa tète fut ceinte , Pouvoir qui le fit fort, gloire qui le fit grand, Qu'êtes-vous désormais pour sa vigueur éteinte? Empire, qu'étes-vous pour le moine mourant?

Il s'assied au soleil sur la blanche terrasse, Où se penche sur lui l'ombre des citronniers...» Pour qui donc bat ce coeur dans ce corps qui se glace? Où s'en vont ce sourire et ces regards derniers?...

Ils vont vers cet enfant qui court dans la campagne. Vers ce beau don Juan en qui germe un héros.

Qui franchit les torrents, qui gravit les montagnes, En se riant des rocs, en se jouant des flots!

Cet enfant, c'est l'écho qu'il laisse dans le monde, C'est l'enivrant parfum des dernières amours,

C'est le sang printanier de cette vierge blonde Dont la flamme fondit la neige de ses jours 1

Pauvre Barbe Blumberg!... comme son sein palpite Quand ton fils aux yeux bleus passe sous son regard !... De ce Faust couronné tu fus la Marguerite»

Et tu souris encor dans l'âme du vieillard 1

« La voûte et les arceaux du dôme me renvoient en sons rhythmés l'écho de mes vers que j'ai murmurés tout haut. On dirait que les voix des tombes me répondent. Bientôt la dernière répercussion se tait ; le silence redevient solennel. II me semble que la nef se remplit de ténèbres ; puis tout à coup quelque chose de lumineux rayotme vers le dôme et se place au milieu, sur le cercueil de Gharlemagne. Je crois voir debout, les mains derrière le dos, le troisième des grands empereurs ! C'est le feu de ses yeux qui éclaire l'espace autour de lui, et, tandis qu'il marche, l'irradiation se fait plus large. Il entend sous ces voûtes deux noms retentir; il voit sur toutes les " dalles flamboyer ces deux noms : Gharlemagne! Gharles-Quinl I il pèse leur grandeur et mesure leur fortune et leur destinée. N'est-il pas désormais leur vainqueur? N'a*t-il pas conquis leurs royaumes? N'est-il pas le maître de leurs, poussières, et ne pourrait-il pas, au gré de son caprice, les jeter au vent?

Mais lui-même, quelle sera sa fin? que deviendront ses cendres ?

En ce fnoment, la figure de Napoléon s*assomrbrit; son regard cesse d'éclairer les profondeurs de Fégliseï l'ombre du troisième des grands empereurs disparatt; je la vois s'évanouir au loin dans les dunes brûlantes de l'océan Atlantique.

Avant de m'éloigner de la galerie du dôme, j'enlève du bout de mon ombrelle la toile d'araignée qui couvre le fauteuil de pierre, et je m'assieds quelques instants sur ce siège impérial où tant de souverains se sont assis au jour de leur sacre.

Je remarque , dans plusieurs chapelles de la nef supérieure, d'anciens et très-beaux tableaux^ mais qui s'écaillent et se dégradent sous une couche de poussière et d'humidité. Même détérioration dans les sculptures et dans les marches du large escalier qui conduit à la galerie du dôme. Au bas de cet escalier est une galerie extérieure qui entoure l'église.

Je me perds dans tous ces dédales de pierre; je traverse les corridors voûtés, soutenus par des faisceaux de colonnettes d'ordre composite. Les feuillages et les figurines des chapiteaux sont ébréchés ; les saints et les saintes manquent aux niches hU'^ chées dans les ogives. La dégradation envahit tout et la ruine est menaçante. On a décrété, nous as* sure-t-on, la restauration de la cathédrale d'Aix-la- Chapelle ; il est grand temps de se mettre à l'œuvrci

Une vieille mendiante, que je rencontre dans la

galerie, me remet sur mon chemin, et je sors de i*église par une poterne.

Le jour, qui avait paru décroître et finir sous la voûte du dôme, est encore éclatant. Il me reste assez d'heures pour visiter, avant la nuit , l'hôtel de ville et quelques curiosités d'Aix-la-Chapelle.

Je monte en voiture et j'arrive à la grande place du Marché, où les femmes de la campagne vendaient ce jour-là des légumes et des fruits rangés avec art en hautes pyramides. Au milieu de cette place jaillit une fontaine avec deux dauphins en bronze, et que couronne une assez maigre statue de Gharlemagne. Deux plus petites fontaines sont de chaque côté ; deux aigles en fer les surmontent : on les dirait plumés et rongés par le temps, tant ils sont maigres et rouilles.

C'est sur cette place qu'est situé l'hôtel de ville. L'ensemble du monument est très*imposant ; un perron conduit à la porte en ogive. Après l'avoir franchie, on se trouve sous un vestibule voûté sou tenu par des piliers, et au fond duquel on rencontre, à gauche et à droite, deux escaliers parallèles conduisant à l'immense salle dite la salle du Cou^ ronnement. L'hôtel de ville d'Aix-la-Chapelle a été constiniit en 1353, par l'architecte Gerhard Chorus. Il Tut élevé sur les ruines mêmes du palais impérial de Charlemagne, que celui-ci avait fait b&tir eu 780.

Vr

A son tour le nouveau palais menaçait ruine ; on Ta restauré avec une extrême habileté , et, quand quelques années auront passé sur les pierres blanches, qui choquent au milieu des pierres grises primitives, Tensemble sera parfait. L'aspect de la salle du couronnement, toute en ogives, est des plus grandioses. Quand je Tai visitée, M. Alfred Réthel achevait de la décorer de fresques monumentales, représentant toute la vie de Gharlemagne. Des fenêtres de cette salle, on voit en face les hauteurs verdoyantes du Lougsherg^ couronnées d'un belvédère. Je parcours quelques autres salles secondaires; et j'aperçois d'une fenêtre la cour intérieure du palais ; tout y respire la vétusté. Ce sont de hautes herbes, des murs effondrés et des débris de toutes sortes d'architecture et de sculpture. Il doit y avoir là quelques restes du vieux palais de Gharlemagne. J'aurais voulu explorer cette cour, mais le temps me manque.

Je redescends par l'escalier de droite, et, sous la voûte à gauche du vestibule, j'arrive par un corridor assez sombre dans la salle dite salle du Conseil, C'est 1^ que sont réunis de beaux portraits d'empereurs, dimpératrices et de papes. Je suis d'abord frappée par celui de Gharlemagne qui les domine tous. Le voilà, couronne en tête, avec sa longue barbe blanche, sa mine martiale; sa main droite soutient le globe et sa main gauche le sceptre et l'écu aux

fleurs de lis de France et aux armes d'Allemagne. Ce portrait a été peint au xiv* siècle par un artiste inconnu. La tête a été faite d'après une médaille contemporaine de Gharlemagne.

En contemplant cette tête si noble et si fière du vieil empereur des Francs, je me souvins du portrait qu'en trace Éginhard, et que mes lecteurs me sauront gré de leur transcrire ici.

« Il était gros, dit le chroniqueur, et robuste de corps; sa taille était élevée, quoiqu'elle n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agréable. Aussi régnait-il dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il fût assis, un air de grandeur et de dignité ; et, quoiqu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, il était si bien proportionne que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était ferme, et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille. Sa santé fut constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre; il finit même par boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à sa fantaisie que d'après les conseils des médecins, qui lui

étaient devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis, auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des viandes bouillies. Il se livrait assidûment à Téquitalion et au plaisir de la chasse. C'était chez lui un goût national, car à peine trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les Francs dans ces deux exercices.

« Les bains d'eaux naturellement chaudes lui plaisaient beaucoup. Passionné pour la natation, il y devint si habile que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela qu'il fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura constamment pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort'. Il invitait à prendre le bain avec lui, nonseulement ses fils, mais encore- ses amis, les grands de la cour, et quelquefois même les soldats de sa garde, de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient à la fois ^ »

Parmi les portraits d'empereurs et d'impératrices, réunis en assemblée dans cette salle du conseil, je fus frappée par un très-beau portrait de Marie- Thérèse jeune, peint par Ficher. La tête est flère et résolue, mais. né manque pas de grâce; à côté est un autre portrait (aussi par Ficher), du prince de

Lorraine, duc de Toscane, mari de l'impératrice

Page 1