‹ Promenade en HollandeChapitre 2 sur 10 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

aOR PIBRRB-SAIIRAZIN, N" 14

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Anyers. — Document inédit sur Tattaque d'Anvers par le duc

d'Anjou. — Rotterdam.

Depuis environ un siècle, tout cachet d'originalité s'eflTace des nations comme des individus ; il est grand temps de saisir les derniers vestiges de caractère distinct que présentent encore plusieurs pays. Qui dit vestiges dit fragments; donc ce caractère de certaines particularités qui frappent le voyageur chez quelques peuples n'a plus d'unité : partout l'empreinte uniforme (et désespérante pour celui qui aime le pittoresque et l'inattendu) des usages et des modes anglaises et françaises. Longtemps en lutte avant de comprendre qu'elles devaient être réunies, la France et l'Angleterre ont laissé dans le monde entier les traces ineffaçables de leur passage. Là môme

s PROMENADE Ëfl HOLLANDE.

OÙ elles n'ont pas exercé de conquêtes réelles, leur influence a été fatalemeqt ou providentiellement subie; on les a imitées librement, c'est-à-dire sans contrainte, par ce seul prestige qui impose l'ascenciant d'un0 autorité civilisatrice. Il en est des liations comme des individus : on veut toujours ressembler à ce qui paraît plus grand que soi.

Ce n'est pas seulement à l'Europe et à l'Amérique que la France et l'Angleterre ont étendu cette double puissance de tout façonner à leur image, mais encore àlîAsiè.

La Chine est ouveri^ avant peu d'années elle sera devenue européenne , c'est-à-dir^ «anglaise et française. Le littoral de l'Afrique a vu passer et dominer tous les peuples de l'Europe sur ses rivages ; il ne reste donc plus au voyageur qui cherche des peintures de mœurs nouvelles, que l'intérieur encore sauvage et jusqu'ici presque impénétrable de cette même Afrique.

Hélas ! ce n'est pas dans ces contrées inexplorées que nous pouvons conduire nos lecteurs; le chemin d« fer nous entraine banalen^ent sur des routes mille fois parcourues et décrites : h&tons-nous de saisir dans les villes et daiis Içs campagnes quelques signes de race et de mœurs qui nous font sentir encore que nous ne sommes ni en France ni en Angleterre. Franchissons Bruxelles sans nous y arrêter : à quoi bon visiter le palais du roi, celui du duc de Brabanl

PROMËjHAM EN HOLLANDE. 3

et les hôtels des ministères entourant le parc et le jardin publics? Sans doute ce quartier a de la gaieté et de rèlégance ; mais à quoi bon décrire des monuments vus partout? à quoi bon parler du passage SaintrHubert, diminutif de nos passages parisiens, et même de Sainte-GudulOi qui ressemble à toutes nos belles églises gothiques et qui ne suffit pas avec la pittoresque place de rHôtel-de-Ville pour donner un caractère à cette petite capitale qui imite Londres et Paris.

C'est par une radieuse journée du commencement, de septembre : le soleil brille, les arbres de la route frissonnent, verts et frais des deniières pluies d*août qui leur ont refait des rameaux printâniers ; la brise est chaude, et le ciel d'un bleu doux où se massent en formes toujours changeantes de beaux nuages blancs que le soleil colore. Ce début de voyage m'inspire à la fois de la confiance et de l'attrait pour le climat du Nord, et, tandis que la vapeur m'emporte de Bruxelles à Anvers, je savoure ce jour tiède d'automne qui me rappelle la température du Midi. Hais au lieu des bois jaunis et desséchés par le vent sec de la Méditerranée, au lieu des herbes roussies et brûlées , une verdure toujours renaissante qui égayé le paysage I... p

J'en étais là de mon idylle quand les blancs nuages devinrent gris, puis noirs, et bientôt h la place du soleil disparu se jouèrent quelques éclairs rapides ;

le tonnerre gronda et un formidable orage éclata tout à coup ; il inonda la campagne et ruissela sur la toiture des usines et des maisons , tandis que le convoi traversait Malines. A mesure que la pluie tombait , le ciel prenait cette teinte uniforme qui a Tapparence opaque d*une eau stagnante et sans reflet. L'orage formait d'immenses rideaux derrière lesquels la campagne disparaissait. Il plut de la sorte jusqu'à Anvers, dont les remparts et les portes m'apparurent à travers une éclaircie de jour. Je saluai ces remparts 'avec respect. Anvers pourrait être appelée Vkérdîqvs^ car elle a dans l'histoire des pages glorieuses, des jours belliqueux où ses bourgeois se changent en soldats téméraires qui savent vaincre ou mourir.

Anvers avec ses nombreuses églises, ses couvents, ses corporations , ses rues et ses places peu fréquentées (dans les quartiers éloignés du port), ses grandes maisons aux larges portes carrément assises et arrondies vers le haut ; Anvers a un air de vétusté qui m'a rappelé quelques vieilles villes françaises, Bourges , par exemple ; mais ce n'est point là un cachet d'originalité et de nationalité distinctives qui mérite qu'on s'^y arrête. La pluie continue à tomber en nappe %ie et pressée qui répand sur tous les objets un ton gris. Voulant profiter pour visiter la ville des dernières heures du jour, je monte dans une de ces voitures dont nos vieux fiacres parisiens

ont fourni le modèle ; ces voitures, depuis Bruxelles jusqu'à Amsterdam, s'appellent toutes des vigilantes. Le nom est l'hyperbole de la chose , car jamais je n'ai usé de véhicules d'une plus irritante lenteur. Je m'en accommode assez pour visiter le canal de construction, dont les bassins font penser à ceux du Havre, le port encombré de maisons, et les bords de l'Escaut, qui, par ce ciel gris de plomb, m'a rappelé la mélancolie de la Tamise. La nuit arrive promptement et je remets au lendemain la visite du musée et des églises, que Rubens remplit de son nom et de sa gloire..

Le lendemain, la pluie ne cesse pas et le temps est encore plus sombre ; mais les toiles de Rubens ont un tel éclat, son coloris est si vivace, un si grand rayonnement s'en échappe, que ses tableaux, pour ainsi dire, s'éclairent eux-mêmes. Le musée d'Anvers, construit dans un jardin, a un péristyle à l'antique ; on monte un large escalier et Ton arrive dans les salles, où deux ou trois amateurs copient les chefs-d'œuvre du maître. Je refuse un livret et un guide : j'aime à aller à l'aventure et à trouver moi-même le but de mon admiration. Dans la première salle, je suis attirée par un Calvaire de Rubens : dans la contorsion nerveuse des deux larrons se manifestent les qualités outrées du peintre ; un soldat perce le Christ d'une lance ; la Madeleine éplorée qui est au pied du crucifié est d'une grande

beauté d'expression ; sa douleur mouvementée contraste a?ec la douleur calme et la pâleur morbide de la Vierge. Saint Jean, le disciple bien-aimé, semble défaillir et s'appuie contre l'épaule de la mère du Christ.

Voici un autre tableau de Rubens où toutes les richesses fantasques de son pinceau se sont déployées; c'est rAdorgttion des Mages : la Vierge dans la crèche est vêtue de brocart et de velours, et l'entrée de Tétable est soutenue par une colonne de marbre d'ordre corinthien. Rubens ne pouvait renoncer à l'effet inouï qu'il tirait des riches étoffes et de l'architecture ornementée. Tout ce tableau est dominé par une très-belle tête de chameau qui, du dehors de l'étable, se dresse et tend son long cou au-dessus des groupes divers. Sur son dos sbnt huches des esclaves qui se penchent et regardent curieusement Tenfant divin dont la venue va racheter le monde.

Je m'arrête ensuite devant un Calvaire de Van Dyck qui, par son calme funèbre, est l'opposé des effets violents de Rubens. Un Ensevelissement du Christ, également de Van Dyck, a le même caractère d'angoisse morne et vraie.

A côté de la mort voici la vie , la vie exubérante et heureuse : c'est encore un Rubens. La principale figure de ce tableau est une belle femme, pleine de vigueur; auprès d'elle est un superbe enfant robuste et nu, aux chairs roses comnle celles de sa

mère; aU-dessus de retirant, sur un itlt de colonne, est peithé un grand perroquet ; det-rière Ce giroupe, un TielUard assis regarde avec convoitise la jeune fethine.

C'est ensuite un Calvaire de Rubens, d'une touf autre tnanière que sa manière ordinaire : le Clirist est seul expirant sur la croix ; sa pâleur et son angoisse ont une empreinte de i'èsignation divine. Jérusalem se déploie à ses pieds.

un autre tableau de Rubens m'a profondément Trappée : c'est la reneontre de Jésus ressuscité et de ses trois disciples. Jésus leur montre ses plaies saignantes. La beauté de la figure du Christ est complète ; elle participe de l!art grec par la pureté des lignes et de l'art chrétien par un rayonnement divih; on voudrait regarder à jamais cette tête blonde, idéale et transfigurée.

Voici un paysage de Téniers, à la fbis poétique et bourgeois, qui me platt beaucoup : un élégant château est dans le lointain, une ferme sur le premier plan, des paysans attablés fument et boivent ; tous les détails du paysage et des figures sont rendus avec un fini et une ténuité à défier la loupe.

Je m'arrête longtemps devant un tableau de Davos, toile étroite et haute qui, je crois, n'a jamais été gravée, mais qui mérite d'être décrite : c'est J'Hérodiade, tête sinistre et superbe de courtisane, dont les bras nus sont d'un modelé de marbre

grec ; elle porte dans sâ belle main un plat d'argent appuyé contre son manteau de pourpre qu'elle soulève. Dans ce plat est la tête de saint Jean, qu'un soldat vient de trancher et qu'il tient encore par ses cheveux noirs. Le corps du saint gît devant l'Hérodiade, les deux pieds appuyés coiitre sa robe de brocart. La chevelure de cette femme est blonde avec des ornements d'or et de perles; des agrafes en émeraudes fixent le manteau de pourpre S ses épaules; au creux du corsage, coupé en carré, brille, comme une goutte de sang, un gros rubis. Le soldat, à la mine bestiale et farouche, balance encore dans sa main le sabre sanglant. Une matrone qui escorte THérodiade contemple cette scène avec curiosité. Dans le fond est la forteresse qui a servi de prison à saint Jean, et d'où il vient de sortir ; des prisonniers, hommes, se penchent et regardent étonnés à travers les barreaux; une seule femme se montre à une fenêtre de côté.

Ce tableau laisse une forte impression comme une scène vivante.

Du musée, je me rends à la cathédrale d'Anvers, pour voir les deux Descentes de Croix de Rubens, qui sont ses deux tableaux les plus célèbres. De mornes familles anglaises sont assises en permanence devant ces toiles. C'est le père, à la carrure d'Hercule; la mère, rousse et haute en couleur; deux ou trois filles très-blondes, autant de garçons,

et trois ou quatre enfants plus petits qu'une institutrice gourmande. Tous, armés d'un livret, lisent Yolontairement ou sont forcés de lire la description des tableaux ; quant aux tableaux eux-mêmes, ils De les regardent point; on dirait qu'ils ne restent là des heures entières que pour l'acquit de leur conscience et aussi pour irriter les véritables appréciateurs de l'art, à qui ces lourdes lignées anglaises g&tent Rubens. Je me mis à l'écart pour admirer avec recueillement ces deux drames de la croix, si mouvementés et si terribles. Je ne les décrirai point: la description et la gravure en sont partout.

La pluie continuait à tomber grise et monotone, je me fis conduire à pas lents par ma vigilante autour de la ville ; je voulais revoir ces remparts glorieux et les portes d'Anvers qui ont été témoins de tant de sièges, d'assauts et de boucheries humaines.

La guerre se faisait au xv« siècle avec une barbarie et une violence dont les guerres modernes ne peuvent plus donner l'idée. Sous la domination espstgnole, en 1576, Anvers était chaque jour menacée par les soldats de cette nation qui occupaient la citadelle, et qui, n'ayant pas été payés, réclamaient leur solde arriérée, toujours prêts à se révolter et à mettre la ville au pillage. Les habitants d'Anvers tentèrent d'élever des fortifications en terre contre la citadelle, pour se garantir d'une

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surprise. Mais le comriiâiidatit Sànche d'Avild i*éùnit tdus les détacheniëtits des soldats espagnols qui occupaient les envirbtis, et le 4 tiovëtnbrè 1576, il sortit de la citadelle à la tête de ses troiit)ès, assaillit la tillë et la mit à feu et à sang. Ces misérables soldats, excités par leur chef, brûlèrent cinq cents maisons, incendièrèiit l'hôtel de ville et massacrèrent t^lus de cinq mille personnes. On dohiia â cet alffeliî cohibat le nom de furie espagnole.

Quelques années plus lard, pôiir se délivrer de cette hot'rible domination, rassemblée des Ëtats et le duc d'Orange, alors Slathôtidër, appelèrent à leur aide le duc d'Anjou, frère d'Henri III et de Charles IX, qui s'empresssl d'accepter et etitra en Flandre à la tète d'une armée composée de Français, d'Italiens et d'Écossais. Son ambition était de se faire un royaume à côté de celui de sort fk'ère et aux dépens du roi d'Espagne. Il eût pu réussir, s'il avait montré pliis de modération et d'habileté. Les hoiis Flamands étaient flattés de l'idée d'avoir pour roi tin flls de France ; maîs^ impatient d'arriver, et cédant à de mauvaises suggestions, le duc d'Anjou organisa une conspiratiort, et tenta de s'emparer d'un seul coup des ndeilleures places fortes de Flandre. Le jour du complot fut fixé au 17 janvier 1583. Les conjurés réussirent à Dunkerque, à Ber-

gués et dans quelques autres villes ; ils échouèrent dans beaucoup, et surtout à Anvers. Le 17 janvier

fut pour cette ville une journée sanglante et glorieuse. En Toici le récita fait le lendemain même par lin bourgeois qdi avait pris part à l'action. Nous dônnotis ce curieux document dàus toute sa naïveté, sans rieii changer m au style ni h Torthographe:

< Advis eïtraict d'une lettre ëscripte en Anvers lé XIX de janvier 1583.

« Geste sera pour vous advei^Hr de Textrème danger auquel ceste ville et nous trestous nous sommes trouvés au jour de avàht-Hier; car à xu heures et demye, qtiand tous estions à la table disnans à l'accdustuméé, le duc d'Anjou^ qui deux où troiis jours paravânt avdit faiet i^asser ses forcés dès Sùy^ses et autres nouvelles tt'oupes ft-âtiçoises hors des î'iandres icy à Borgerhout pour former un camp et poursuivre IsL viétoire d'Eyndouen, comnié il donnait à entendre, a £siict seniblant d'aller voir passer la monstre, estant àccompaigné de toute sa noblesse, en ttonibre d'environ 400, sans leurs serviteurs et beaucoup de cappitaines et autres gens d'étoffe tenans son party ; par où fut attendu hors de la porté, le pont de la ville et la rue des Fossez, de 300.chevaulx ou davantage, lesquelz s'avan-

1. Ce document est inédit et d*une autlientieité incontestable. Nous le publions d'après une copie envoyée au roi d'Espagne, Philippe II, qui avait tant d'intérêt à savoir d'une manière pré-cisé comment les fkits s'étaient passés.

choient de venir jusques à la porte, chose illicite en faict de guerre, dont estantz advertiz par ceux du guet qu'ilz se vouldroient retirer d'illecq, veu qu'ilz ne pouvoîent comporter ny permettre telle chose, respondoient ne pouvoir bouger de là jusques à tant que le ducq seroit venu ; si que le pont estant trop foible ny pouvoit remédier et print la pacience jusques à la venue du ducq, lequel passa la première et deuxième porte, estant ung pont tombant, et venant à la troisième, se trouve vers la ville, et enfantant illect la meschanceté qu'il avoit au cœur, dict à ses gens : Or sus, mes enfanSy prenez cou* rage^ la ville est pour vous^ à jamais serez riches. Sur quoy incontinent crioyent ses gens : Arme! arme/ tue ! tue! et selon que aucuns veuillent dire : Vive le ducq! vive la messe! et semblables voix ; et tuèrent aucuns du guet, et saisirent la porte de Ripdorp, et se mirent sur les murailles et remparts de la ville crians : Ville gaignée ! ville gai" gnée ! et appelans les autres forces qui estoient hors de la porte et jà mis en bataille pour recepvoir le duc d'Anjou, affin que marchassent en toute diligence vers la ville ; comme firent aussy avecq une telle furie que, devant que les bourgeois se mectoient en armes et que l'on sonnoit la cloche d'alarme, furent dedans la ville plus de six cens chevaulx et trois mille piétons ; dont aucuns ruèrent par la Ripdorpstrale, les autres par la longue nou-

velle rue dicte Langonieustract; les autres par la Jestisstraet, occupans toutes les petites rues traversans les principalies rues et autres, de manière qu*ilz estoient desjà venuz jusques à la cbappellc de Saint-NicoUas à la Wyiigarl-bruggey ayant aussi occupez les bollevberey et artillerie prez la Ripdorp-porte *, Hecgvetters-torren, et l'Aecreecz-hofF prez la porte de Saint- George, devant qu'il y eut aucune deffence des bourgeois, car ung chacun estoit à table, ne pensant à rien moins que à tel cas. Mais venantz environ la nouvelle bourse, incontinent les bourgeois se ressentirent, et sonnMt la cloche d'alarme, tendirent partout les cbaisnes, et se mirent tous en armes, sans respect de quelle religion qu'ils fussent, donnans l'un à l'autre la main et promectans loyaulté jusques à la mort, vous assurant qu'à les voir l'on eusse dict les estre tous lyons ; et se mirent si vivement allencontre des François^ que quasi en ung quart-d'heure les ont repoulsez, tuans et massacrans beaucoup, et ruans à terre les gens à cheval comme enfans; tellement qu'ilz furent contrainctz à reprendre le chemin qu'ilz estoient venuz vers la Ripdorp-porte, là où que advint ung horrible meurtre. Car qui estoient entrez, veuillans sauver leur vie, furent empeschez par ceulx qui estoient encores dehors, travaillans

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