Allusion à la Saint-Barthélémy
meurtre^ réduire en leur perpétuelle et insupportable servitude ; mais je croy leur aTdlr cousté bien cher, y estant demouré à la peine un si» ^and nombre des principaulx seigneurs et gentilzhommes de France, et quant aut aultres qu'on a depuis la route encores trouvez cachez dedans les maisons, on les garde prisonniers pour y meetre Tordre requiz, estant tout le pays avecq ce désastre en grandissimes troubles et peines, car de recepvoir ung tel meschant en grâce et se confier derechef à luy, ne conviendra point, et si le quictions du tout est à craindre qu'il appointerat avecq le roy d'Espaigne» en lui délivrant toutes les villes et autres places qu'il a en son pouvoir à nostre irréparable préjudice, et peut-estre totalle ruyne et perdition^ si ce n'est que Dieu y pourvoye àultrement, aUqliel pourtant fault prier nous octreler ce que tious pourrat estre le plus salutaire. »
Bn lisant ce combat de la porte Aipdorp, que l'auteur dé la lettre appelle un horrible meurtre, ne dirait-on pas une page d'épopée antique ?Un peintre presque contemporain de cette tuerie Va. reproduite naïvement dans un tableau que l'on voit encore à l'hôtel de ville d'Anvers. Sur le premier plan de ce* tableau on remarque une femme éplorée qui, aidée d'un serviteur, emporte son fils ou son mari mort sur un brancard.
J'étais émue par le récit que je tenais de lire : je
PROHENADE EN HOLLANDE. 19
me fis conduire à celte partie des remparts où la scène de carnage s'était passée ; la pluie avait cessé tout à coup. Je mis pied à terre et je me plaçai en face de la porte Ripdorp, encore debout; les lueurs rouges d'un soleil d'orage remplissaient le Tide de son arceau ; il me sembla revoir la porte est&uppée par les cadavres sanglants. Je cueillis quelques brins d'herbes dans l'ahfractuosité des pierres, et je m'éloignai en pensant h ces hécatombes inutiles de l'histoire.
Une heure après j'étais emportée par le chemin de fer qui conduit d'Anvers k la frontière de la Hollande. Avant même d'atteindre cettre frontière, l'aspect du paysage devient plus plane; quelques canaux d'irrigation et quelques moulins à vent commencent à se montrer. La campagne est fraîche comme une baigneuse qui sort de l'eau. La vapeur se précipite, un long coup de sifQet se fait entendre» et bientôt les douaniers hollandais vous annoncent la frontière^ Cette frontière ii'est pas plus visible que celle qui sét)are la France de la Belgique» et sans ce poste de soldats h l'uniforme nouveau, on ne croirait pas avoir passé d'un royaume dans un autre.
La nuit tombe quand nous arrivons au bord de la Meuse, où un magnifique paquebot hoUandaisTeçoit les voyageurs. Ces paquebots ont l'imiheuse dimension et le confort des steamers anglais, et de plus.
cette exquisse propreté qui est une des grandeurs de la Hollande. La nuit est venue, mais une pleine lune limpide et lumineuse argenté le fleuve et éclaire ses bords. Je reste debout sur le pont ; j'aime à contempler cette Meuse dont la source et le nom son! français, et qui jaillit en blanche écume sous la roue stridente de la vapeur. Sur les rives se déploient ou s*élèveiU des champs, des bois, des villages, des églises, des châteaux, tout un pays cultivé, riche, heureux.
Lorsque Thumidité de la nuit m'oblige à aller me réchauffer dans, la salle des voyageurs, j*y surprends des scènes de tableaux hollandais que le daguerréotype voudrait fixer. Autour des tables de marbre blanc d'une propreté et d'une élégance rares sont assis les voyageurs. J'en remarque d'abord un d'une cinquantaine d'années, à la chevelure entièrement noire et abondante, au nez recourbé, aux yeux brillants, aux dents aiguës mais blanches : tous ses traits Irahissent la belle et forte race juive.
Cet homme est robuste et grand ; mais en ce moment on ne voit pas sa taille : elle s'arrondit pour ainsi dire en cerceau sur la table couverte de journaux. Il lit attentivement et prend des notes sur un carnet ; il tient presque toujours les journaux à la quatrième page et y cherche la hausse et la baisse de toutes les Bourses du monde : on devine un riche négociant de Rotterdam ou d'Amsterdam. Téniers
eût fait un chef-d'œuvre de ce contemplateur nuhdeme. Une des lampes suspendues de la salle éclaire 2»a tête en plein ; toute la flamme de ses yeux .se condense sur les lettres imprimées, qu'il dévore ; il ne voit pas les regards de ceux qui l'observent, il n'entend pas le cliquetis des plats de ceux qui mangent ou boivent pour se distraire.
En &ce de lui, un homme de trente ans soupe bruyamment. Cet homme a la figure carrée, la bouche et le nez larges, la physionomie satisfaite ; quand il ne man^e ou qu'il ne parle pas, il siflQe toujours un air ; mais, en ce moment, il engloutit avec l'avidité d'un chacal tous les mets qu'on place devant lui : il épuise la carte du restaurant ; il demande au garçon du vin de Bordeaux et du vin de Champagne ; il savoure son café, qu'il entremêle de vingt sortes de liqueurs ; il tient son cure-dent à la lèvre, comme un cigare , et regarde d'un air aimable les femmes qui passent, à travers le lorgnon à un seul verre qui ne quitte pas son œil gauche ; il in* terpelle les domestiques et les passagers placés près de lui, en français, en anglais, en hollandais ; il parle mal toutes les langues : c'est un cosmopolite banal et irritant.... un commis voyageur I
Autour d'une autre table est placée une vraie fa* mille hollandaise : le père est énorme, rouge de peau, avec des cheveux d'un blond clair ; les deux fils et les deux filles ont le même type en diminutif ;
2â PROMENADE EN HOLLANDE.
le n6z aquilin semble un anachronisme smr ees faces placideS; mais le ness aquilin a remplacé partout en Hollande le nez batave: c'est le nez juif qui triomphe ; le croisement des races a été profond. On place ds^ns des assiettes, devant le père et les quatre enfants, des pains ronds bourrés d'une énorme tranche de jambon fumé ; les flacons aux épices se dressent comme une forteresse. Les placides Hollandais en font jaillir tour à tour le poivre gris, le gingembre et le piment sur la tranche de jambon, qu'ils recouvrent après de sa couche de pain. Chaque dégustateur a devanl lui un cruchon de bière noire qu'il répand lentement dans un grand verre en forme de cornet, et dont il arrose cette infemale salaison. A chaque table où sont assis des Hollandais, ce sont les mêmes lignées de petits pains, de flacons d'épices, de cruchons de bière et de grands verres.
Un jeune père à la figure rêveuse et douce, avant d'endormir sur ses genoux son enfant, belle petite fille blanche et rose de quatre ans, lui administre la tranche de jambon saupoudrée d'ingrédients, et lui fait avaler la boisson noire. L'enfant s'y prête en souriant et s'endort. Quelques jeunes filles boivent à mes côtés du genièvre. On me regarde avec ébahis* sèment quand je demande un verre d'eau. Je re^ monte sur le pont pour aller respirer, La Meuse s'élargit. La lune souriante, dans des nuages blauc9.
éclaire tout le paysage. Les villages et les châteaux deviennent plus nombreux ; nous passons sous un énorme pont ; nous croisons plusieurs vaisseaux et quelques bateaux à vapeur ; de vastes constructions annoncent sur les deux rives l'approche d'une grande vîUe. Bieptôt un immense quai, où les tilleuls ceBteoaires et les vieux ormes s'alternent , se déroule à droite à perte de vue. La lumière fantastique de la lune agrandit encore cette large terrasse dominée par des maisons qui ressemblent à des palais*
On aborde en faoe de la douanei à Textrémité de ce quai Dommé Boompjès ^ On est à Rotterdam, la plus animée et la plus pittoresque des villes de la Hollande ; mais Rotterdam est endormie : minuit plusieurs fois répété sonne au carillon de la Bourse ; la solitude et le silence prêtent à la belle cité une grandeur qui me ravit ; je voudrais la parcourir à cette heure qui jette sur tous les édifices une teinte marmoréenne. Hélas I la fatigue l'emporte sur la flintaisie: je vais dormir et attendre le retour du soleil pour visiter la ville étrangère.