AU ROY, SUR SA DEVISE
ÉPIQRAMME.
Sire, la piété est aussi la justice; Ce sont les deux appuys de Votre Majesté :
La justice punit des iniques le vice, La piété de Dieu maintient l'autorité.
Quel est donc le poëte français qui osa adresser ce quatrain au roi qui décréta la Saint-Barthélémy?
Tandis que nous parcourons la bibliothèque, un soleil de midi scintille à travers les fenêtres ; j'exprime à M. Holtrop mon regret de ne pouvoir visiter le palais du Bois par cette belle journée. La cour est en fête, et sans doute te palais me sera fermé. M. Holtrop me répond qu'il est rare que Leurs Majestés interdisent la visite de leurs palais aux voya-^ geurs étrangers. « Je vais vous adresser, ajouta-t-il, au secrétaire de la reine. » Et aussitôt il me remet quelques mots pour M. W. de Weckherlin *, qui habite une délicieuse maison dans le voisinage même de la bibliothèque. Je suis introduite auprès de M. de Weckherlin par une accorte servante frisonne» qui porte des plaques et des fleurs d'or sous son bonnet de dentelle. Je reçois du secrétaire de la reine l'accueil le plus aimable. On ne saurait trop louer cette
K Le même qui vient d'accompagner en France la reine des Pays-Bas.
i^k PROMENADE EN HOLLANDE.
politesse exquise et brève des hommes du Nord, qui ne se répand pas en protestations, mais satisfait aussitôt le désir que vous leur exprimez. Après m'avoir remis quelques mots de laisser-passer pour le commandant du palais du Bois, M. de Weckherlin m'entretint de la France, puis il me montra les tableaux de son cabinet et entre autres un portrait de la reine, grandeur demi-nature, d'un fini merveilleux. Les boucles blondes et soyeuses descendent en grappes légères de chaque côté du visage d'une beauté expressive. Mais je vais bientôt retrouver au palais du Bois un portrait en pied de Sa Majesté, d'une ressemblance encore plus frappante. En prenant congé de M. de Weckherlin, je lui offre mes poèmes couronnés par l'Académie française.
Je remonte dans la calèche découverte qui 'm*a conduite à travers la Haye ; bientôt je pénètre dans le bois attenant à la ville, et au milieu duquel s'élève le palais de la reine.
La voiture fuyait sous les grands arbres sombres, Dont les rameaux unis formaient de longs arceaux, Et le jour projetait, au travers de ces ombres, Des arabesques d*or sur Therbe et sur les eaux.
Les nymphéas dressaient leurs coupes de topaze Sur les flots sinueux enlacés aux sentiers; Et Tabeille effleurait, de son aile de g^ze.
Le calice odorant des fleurs des églantiers.
PROMENADE EN HOLLANDE. i2S
Les biches et les daims couraient sous les ramées , Tantôt effarouchés et tantôt familiers; Les sarcelles rasaient de leurs pattes palmées Les tranquilles canaux bordés de peupliers.
Dans l'épaisseur du bois, un pavillon de chasse Se montrait tout à coup avec son toit pointu , Et des lierres touffus s'enlaçaient avec grâce Au gigantesque tronc d'un vieux chêne abattu.
Sous des ormes dressés, tels qu'une tente verte, Le palais de la reine est là comme un doux nid. A chaque visiteur cette porte est ouverte; C'est un seuil vénéré qu'on aime et qu'on bénit.
Je m'arrête, me souvenant que les vers sont proscrits; et cependant la poésie seule peut rendre Fenchantement de cette résidence agreste et royale.
La voiture me dépose au pied d'un perron, sur un espace sablé sans autre clôture que les arbres et les haies vives. Je me trouve 4evant la façade du palais du Bois. Ce palais n'est qu'un vaste pavillon qui fut érigé parla princesse Amélie à la mémoire du prince Frédéric-Henri, son mari. La princesse se plut à orner cette résidence, où elle passa les années de son veuvage.
La plus belle pièce du palais du Bois est YOranje" Zaaly yaste salle octogone dont la coupole s'élève à la hauteur de vingt mètres. Au centre de cette coupole est le portrait de la fondatrice ; les pendentifs
m PHOKENÀDE GN HOLLANDE.
sont peints par Grobber et plusieurs artistes célèbres des écoles hollandaise et flamande. La principale peinture de cette salle est l'œuvre de Jordaens. C'est un immense tableau de vingt-quatre pieds de large sur vingt-sept de haut, représentant l'apothéose du prince Frédéric-Henri.
Cette peinture est d'une vigueur et d'un coloris admirables; Tensemble en est grandiose, et les groupes sont disposés avec cette aisance et cette maestria dont les peintres de génie ont seuls le secret. En face de cette toile merveilleuse, voici l'œuvre de Rubens : ce sont de gigantesques cyclopes aux postures superbes. Rubens a répandu danç pette composition hardie tput§ la ^pleadeur et toute la véhémence dç sou pinceaii* Tandis que je suis en contemplation devant ces chefs-d'œuvre de (leui^ maîtres immortels, )s^ reine traverse le salon, suivie de la grande-duçl^e^se Marie de I^ussie, de la grande-duchesse Olga, sa sœur, et du prince dç Wurtemberg, frère de la reine et ipari de la princesse
ûlga. Ls^ reine et les princesses vont s'asseoir sur une terrasse couverte d'une tepte orientale et sur laqn^le s'ouvrent les portes-fenêtres de l'Ora^nje- Zaal; c'est de ce côté que sont les- jardins.
Je continue la visite du palais, et je passe de l'O- ^aiye-Zaal dans nu, magnifique salon tendu çle satin blanc brpdé d'piseaux chinois en plumes naturelles aux yiyes covfleqrs ; les rideaux des fenêtres; bprdés
PROMENADE EN HOLLANDE. t27
de franges d'or, sont, ainsi que le meuble, en éloiïe pareille à la tenture. On ne saurait imaginer Taspect étrange et charmant de ce salon, dans lequel Tombre dés grands arbres nejaisse pénétrer qu'un jpar Toilé. Un magnifique «portrait ^n pied de la reine se trouve dans un plus petit salon tendu de bteu. La reine est debout, vétu^ 4'une robe traînante en velours noir; le corsage décolleté de cette robe est garpi de belles dentelles de Flandre rehaussées par des agrafes de perles fines. Sur |a blancheur du cou et des épaules et sx\v le modelé admirable des bras s'eplacent plusieurs rangs de perles ; des perles forment aussi Tornement jeune et gracieux de la magnifique chevelure blonde dont les longues boucles caressent les joues au pur çontpur. Les yeux bleu clair ont une suavité d'expression infiicible ; tout le visage est d'une beauté parfaite* Ce portrait a été fait il y a quinze ans.
Dans d'autres appartements entourant rOranje-: ^1 se trouve la collection, de tous les portraits de Eimille de la maison de Nassau. Un couloir circule ^fitQur de ces appartements et les relie ensemble; j| est éclairé par de hautes fenétresi aux stores dQ fine tpn^ écrue. Tout est là d'une simplicité et d'une propreté hollandaise qui ravissent les regards ; pn se mire dans les parois et dans le plancher de ce couloir, ciré et frotté avec le soin méticuleux du pays.
On m'introduit dans le cabinet particulier de la reine, qui donne du côté du perron par lequel je suis arrivée. Sur la table de travail se groupent, parmi les livres allemands et français, les plus belles fleurs disposées en rosaces de cachemire dans des corbeilles de fine poterie allemande. Rien de délicieux comme cette façon d'arranger un bouquet : on dirait une combinaison de kaléidoscope. Devant le fauteuil sur lequel s'assied la reine, sont placés le Moniteur et la Revue des Deux-Mondes ; auprès est un ouvrage de tapisserie commencé. Cette pièce est ornée de meubles et de souvenirs intimes.
La visite du palais terminée, je remonte en voiture, et, repassant à travers le bois, je gagne la route de Scheveningue ; je veux voir la mer du Nord par cette radieuse journée. La campagne que je traverse en me rapprochant du rivage n'est plus couverte par les éternelles prairies de la Hollande : ce sont des espèces de landes formées par des monticules de sable où croissent des saules nains ; c'est d'un aspect désolé et morne. Je laisse à gauche le village de Scheveningue, et me fais conduire au vaste établissement de bains qui dresse sur la plage sa façade monumentale. A droite s'élève le pavillon de la reine: c'est là que la famille royale vient prendre les bains de mer. Pas un arbre, pas une plante ne pousse sur ce rivage. Je descends de voiture, je traverse la vaste cour des bains publics, et me trouve
en face de l'océan du Nord, qui déroule son immensité devant moi. Je suis encore séparée des vagues lùontantes par une vaste étendue de sable bleuâtre, où foisonnent par milliers de jolis coquillages; j'en remplis mes poches et mon mouchoir, tout en considérant cette grande mer à l'onde verte et grise, qui gémit à mes pieds avec de longs sanglots ; c'est un aspect tout difiérent de l'Océan qui borde les côtes occidentales de la France, et de la Méditerranée aux flots bleus qui m'a bercée en&nt; c'est plus triste, mais plus solennel peut-être. Pas un vaisseau ne traverse Iji solitude des vagues écumantes ; seulement, tout à fait vers la rive, sont quelques barques amarrées, et les petites voitures qui conduisent les baigneurs vers les flots montants.
Gomme je parcours la plage, passent à cdté de moi la princesse Olga et ton mari le duc de Wurtemberg, qui vont prendre leur bain. Je ne suis pas tentée de me plonger dans cette mer si terne ; elle me paraît ^acée ; en ce moment le ciel est uniformément d'un blanc d'opale, sans transparence ; aucun rayon de soleil ne l'égayé ; malgré la tiédeur de l'air, il me semble qu'il souffle directement vers moi du pôle nord un soufQe d'hiver et de tempête. Je m'éloigne i regret de cette grande mer décolorée ; mais le jour décroit et je veux voir Scheveningue, joli village bâti à gauche de l'établissement des bains. C'est un port de pécheurs qui^ durant la saison d'été, se remplit
130 PROMENADE EN «OLLANDE.
d'une population élégante çle baigneurs et dç bai-: gueuses. "
Les femipes du peuple de Sçheveningue pqrtept un costume des plus étranges : le corsage de leur robe d'indienne remonte sous les aisselles comme celui des robes du premier Empire ; leurs jupçs sont tendues sur le ventre^ qui pousse en avant et finit par s'étendre et se dresser jusqu'à la taille raccourcie. Grâce è^ ce costume, dès l'âge de douze ans les petites filles ont un ventre prépondérant qui fait rebondir leur sein jusqu'au menton. On dirait que les femmes cje Sçheveningue mettent le môme soin à développer leur yentre que les Chinoises à compri-r me^ leurs pieds. Sur la poitrine ainsi façonnée se croise un fichu de niousseline ou de toile ; un lionnet de grosse dentelle ou bien des plaques d'argent couvrent la tête, qu'abrite encore un chapeau de paille aux ailes contournées, rappelant le chapequ des femmes auvergnates.
Les pêcheurs de Sçheveningue ont un costume moins disgracieux que celui de leurs femmes : vêtus de drap brun, ils transportent leur poisson à la Haye dans des charrettes attelées de deux ou trois dogues; au retour, Ip conducteur prend la pU^pe du poisson. La merveille de Sçheveningue est une immense aven nue bordée d'une triple allée d'arbres : quand on vient de |a plage aride, cette fraîcheur et celle verdure reposent délicieusement les yeux. Je traverse
PHOMEKADE EN pû{.LANI)6. 131
çn voiture ce long arceau formé par les rameaux enlacés. A gauche est la maison bâtie par le poêt^ Jacol) Gats, qui fut grand pensionnaire de Hollande. Il aimait à venir oublier dans cette retraite les fatigues de sa charge. On a longtemps montré danç son jardin- une table de pierre sur laquelle il écrivait ses vfirs philosophiques ; qn trqu creusé (l^ns celte table lui servait d'enqripr. La Haye a vu naître un autre poète, Jeai) secoi^d : Jç^t^Ms secundus.
Je rentre dans la capitale de la Hollande par un £siubourg riant où se trouve le msignifique bazar Européen; p'est une promenade h, copvert des plus attrayantes. Là sont rassemblés, sqqs d'élégaptes galeries vitrées, les plus rares et les plus charmants objets de Tinduslrie française, anglaise, allemande» et de rindpslrie orientale ¥ à côté des cristaux de Bohême et des biscuits de Saxe sont de$ tableaux ^r glapps du Japon et de merveilleuses poticl^es ^e la Chin^ ; Alger, Constantinople, Hamas et Téhéran ont là des broderies, des étoffes et des coffrets. J'achète une bagatelle, car la Jbourse du poëte en voyage ne peut suffire à satisfaire des fantaisies de prince, et il y a là de qyoi orner des palais.
Le lendemain, je retourne à la bibliothèque re^ roercier e| saluer M. Holtrop, et je visite le cabinet deç piédailles (attenant à la bibliothèque). Getle collection renferme plus de quarante mille médailles et trois cents camées antiques ; parmi ces derniers,
je suis frappée par V Apothéose de Claudius , un des plus grands camées qui existent, et d*un très-beau travail. Dans les camées modernes, je remarque une tôle de femme expressive et méditative aux lèvres serrées et au nez fin : c*est Elisabeth, reine d'Angleterre.
Je visite ensuite \q Palais-Royal^ résidence deFancienne cour, dont les jardins sont remarquables. C'est dans ce palais que le roi donne encore chaque samedi une audience pubUque à laquelle le plus pauvre de ses sujets est admis.
Le nouveau palais, en face de l'ancien, a été construit par le dernier roi de Hollande ; il est confortable et s'harmonise avec les monuments qui l'entourent. J'admire en passant la belle statue de Guillaume !•', prince d'Orange, dit le Taciturne ; elle domine la place appelée le Plein. Cette statue équestre , en bronze , est une des œuvres les plus inspirées de H. le comte de Nieuwerkerke. Je donne le reste de ma journée à ma visite au musée, qui renferme quatre cents tableaux choisis dont un grand nombre sont deRubens, de Van Dyck, de Rembrandt, de Teniers , de Paul Pottcr , de Gérard Dow , de Steen, de Wduwermans, deRachelRuysch,etc., etc. Je m'aventure plus que janlais au hasard dans cette foule illustre et nombreuse, bien sûre que mon a,dmiration ne se mésalliera pas. Je suis attirée par la pâleur ascétique d'un portrait de religieux : il est signé Philippe de Champagne^
Le Baptême de F Eunuque de la reine Candace, par Breughel de Veloms, m'arrête longtemps.
Voici un petit tableau de Devigne , très-naïf et très-vivant : cinq enfants sont assis dans une cave ; l'un d'eux hume, au moyen d'un tube de paille, le vin d'un tonneau; les autres attendent leur tour avec impatience.
Voici de Gérard Dow une pensive figure de fenune, couvant du regard un bel enfant endormi dans un berceau placé devant une fenêtre ouverte.
Deux portraits de Van Dyck, le duc et la duchesse de Buckingham, sont d'une distinction et d'une fierté aristocratiques dont le grand peintre a bien rendu le caractère ; les étoffes et les joyaux des habits se détachent splendidement.
Un autre Van Dyck magnifique est une Judith tenant la tête d'Holopheme. Quelque belle juive d'Amsterdam aura posé pour cette figure-là.
Frank et Fourbus ont peint ensemble une grande toile représentant un bal à la cour d'Albert et d'Isabelle. Les figures sont de Fourbus; tous les détails des costumes sont traités de main de maître.
Jordaens, dont nous avons admiré l'œuvre de génie au palais du Bois , a deux grandes toiles et une troisième plus petite au musée de la Haye. Une de ses grandes compositions représente Vénus suivie de
134 PROMËNADS £N KQLUNDE.
bacchantes et de satyres : certes, ce n'est point là la Vénus pudique, ni même la Vénm aphrodiie sortant des flots ; c'est une belle et ardente Vénus populaire, s'animant au milieu d'une fête païenne de l'antiquité. L'autre composition grandiose est le Banquet des dieux de l'Olympe; ici encore, la vie circule ou plutôt déborde, et les dieux et les déesse^ jnanquent. de cette majesté sereine que leur dqnn^it Phidias. La troisième CQipposition, ()e nK)indre diniepsion, représente un faune et une jpune fiUf t^niint une corbeille de fruits. Rien d'attrayant copfipap cette belle enfant qu'enveloppe 1^ regard Uspif du faune.
Je voudrais eii^porter, de ^fiéris, ce petit gargofi placé près fl'une fenêtre et lançant des huUe^ de savon dans l'air.
Paul Potter a là son plus célèbre tableap, que nous avons possédé au Louvre, pi(is rehçlu if la Hollande. Dans une prairje, Uîi vacher et (^ps yaphes: c'est tout ; mais quelle vérité, quelle vigueur, quel fini! Les bôfes périrent rhertjp, Ipur flanp se meut, leurs q)£jmelle$ pçcillent; l'hQfpofip r^y^ ^\ regarde yagueq^pnt ; ^j pe^se , il va parler. La yie tressajllp dans cette toile d'un peintre mort si jeune, e^ à qui il a suffi de troiç ou qi^atre tab]paux pour se faire immortel.
Saluons la Leçot^ d'anatomi$ de Rerpbiraodt ; c'est riujmitable modèle dont doivent s'inspiref tous les
peintres modernes chargés 4^ décorer les salles d'une école de médecine.
Le chef-d'œuvre I^ plus renon^mé de Rembraiidt est au musée de la Haye : c'est Siméon recevant Jésus au temple. La divinité future du Christ rayonne sur sa tête juvénile; tout le tableau en est éclairé.
La Suzanne au bam^ du inème maître, est d'uae beaiité, sou^ la transparence ^e l'eau, qui fait se pâmer les deux vieillards*
Je m'arrête devant la Cuisine gra^e de Tcni^rs, qu'on dirait inspirée pai* |labe|ais. Quelle ripaillp on fera avec tous ces mets aqioncelés et qui sont encore à l'état de nature !
\J Alchimiste^ du niêa^e peintre, est 4'un spirituar lisipe exalté ; chercher rjnçQnnu, qu^l qu'il soit, est une aspiration vers Tidéal.
Le portrait de l'Arétin pap All<ert Durer est une tête dpflt on ^'oublie jamais l'expression.
Deux tableaux de Murillo, la Madone avec l'enfapf Jésus et qn Berger espagnol, sont deux belles p^iges de ce maître.
De Sctlvafor Rasa, c'est pu Mnjs^re payçage et un Si^y.phe pjus sinistre encore \ j'aime cette sombre allégorie de l'antiquité, flguraqt si t)ieu le supplice de l'homme ici-bas : le cerveau fermente, la poitrine est haletante, les bras se tendent, tout spn être se roidit pour soulever des montagnes qui retombent
i36 PROMENADE EN HOLLANDE.
sur sa tète et Técrasent. L*ainour, la fortune, la gloire, sont autant de pics ardus où l'homme se brise comme Sisyphe, jusqu'à ce que la mort le couche apaisé sous la pierre du tombeau, qu'il ne soulèvera plus.
Gomme contraste, voici du Titien une belle Vierge assise tenant l'enfant Jésus sur ses genoux ; une sainte agenouillée offre des fleurs à la mère et à l'enfant. Tout rayonne et tout sourit dans ce tableau; c'est l'œuvre d'une foi aimable, que le moyen âge n'assombrit plus.
Même épanouissement dans ce tte^ heureuse composition de Léonard de Vinci : l'enfant Jésus et saint Jean s'embrassent et se caressent. Ce sont deux beaux adolescents ; le Dieu et le Prophète s'ignorent encore ; ils préludent à leur mission par une naïve amitié.
Je m'arrête, car les descriptions de tableaux participent toujours de la sécheresse d'une nomenclature.
En sortant du musée, je parcours le cabinet de curiosités chinoises et japonaises. Ce sont là autant de trophées particuliers de la gloire des Hollandais ; ils attestent leurs courses lointaines et leurs conquêtes. Les énumérer est impossible, pas même les indiquer. Je nie laisse guider par l'attraction du regard. Je découvre d'abord le modèle de la tour de porcelaine de Nankin, modèle fait sur le lieu même
OÙ la tour s'élève. Taime ces deux jolis paravents encadrés de bois de rose, et du haut desquels deux Chinoises coquettes me suivent de leurs longs yeux.
Sous la forme d'une cage à treillis à jour, en bois et en bambous, voici le modèle de la factorerie hollandaise à Canton.
Dix-neuf tableaux peints sur glace font passer devant mes yeux des scènes de la vie chinoise : voici la manière de semer le riz et celle de cueillir le thé ; puis ce sont des vues de Canton, de Wampoo et de Macao ; c'est ensuite le camp où l'empereur passe la revue de ses troupes*
Je regarde attentivement une collection que tous nos médecins- d'Europe devraient aller étudier : ce sont cinq cents petites bottes de plomb renfermant autant de simples très-rares que les Chinois emploient dans l'art de guérir.
Le Salon du Dairo^ empereur ecclésiastique du Japon, captive par sa pompe. Là sont les bizarres figures de l'empereur et de l'impératrice, des gardes du corps, des musiciens, des généraux en appareil de guerre, des prêtres en habits sacerdotaux; deux vases à encens sont suspendus à des cordes de soie. Cet ensemble est enchâssé dans une armoire de Mahoni ; au-dessus sont les armoiries de l'empereur de Chine, dans un cadre à glace.
Voici un palanquin de mandarin de première classe, tout doré à l'intérieur.
i39 paQMENADE EN HOLLANDE.
Dan§ unq cassette est rattinil complet d'une chasse impériale ap fauppn*
Je ne puis me détacher de certaias plans de villes, et des cartes qui déroulent devant moi des terres si lointaines et si peu connues. C'est le plan de Jedo, capitale de l'empereur temporel du Japon, puis celui de Miako » résidence de l'empereur spirituel ; c'est epsmte une carte de tout l'empire, dessinée par des Japonais.
J'abandonne ces vestiges d'une si étrange civilisation, et je traverse rapidement la salle consacrée aux reliques historiques des hommes célèbres ; je touche, en passant, la houppe du lit de Pierre le Grand , de son pauvre lit de chç^rpentier à Saardaml
{ja soirée promet d'être ms^gniflque ; je dis adieu à la Haye, après en avoir parcouru de nouveau en voiture les plus riants quartiers ; je me fais conduire i^u chemin de fer qui méue ^ Leyde. Étendue dans le large fauteuil d'un wagon, je repose agréablement mes yeux sur l'étenielle verdure de la campagne hollandaise. Bientôt Leyde m'apparatt au son d'une musique militaire et des chants de fête qui s'élèvent dans ses jolis faubourgs. Pes festons de lanternes chinoises reflètent leurs feux de mille couleurs dans le Rhin. On danse en plein air, et quelques pétards , joyeux précurseurs, d'un feu d'artifice, se font entendre. Leyde fête aussi l'anniversaire de
la naissance du prince d'Orange. J*aime cette entrée joyeuse dans cette ville d'université, où les étudiants sont tapageurs et toutes les jeunes filles un peu coquettes.
Leyde. — La porte Blanche. — Le Musée d'histoire naturelle. — Histoire d'un coquillage. — Départ de Leyde.
Un ami de mon excellent docteur de Rotterdam, professeur à l'Université de Leyde, était venu m'attendre au débarcadère; je pris son bras, qui ne me fut pas inutile pour traverser la foule chantante des citadins et des soldats affluant vers les cabarets voisins des huit portes de la ville. Nous entrâmes à Leyde ' par la plus belle de ces portes, appelée la porte Blanche. Elle dresse son profond arceau en faca d'un pont qui traverse le Rhin, ou plutôt une branche de ce fleuve, la seule qui conserve son nom et qui, reçue dans un large canal, se jette à la mer à une lieue de Leyde. Les autres rameaux du Rhin s'éparpillent et se perdent en cours d'eau ou en marécages dans les terres de la Hollande. Le grand fleuve est comme ces destinées qui commencent par la gloire et finissent par l'oubli.
A Leyde, le Rhin, étroit et profond, s'encaisse dans le 'canal qui traverse la ville : vers la porte Blanche, il a des rives ombreuses ; à gauche s'élève.
PK0U£1SADE EN UOLLANDË. i41
sur le bord, un beau moulin à vent dominé par des arbres centenaires ; la lune brille à travers leurs rameaux et projette sur le Rhin tranquille et sombre des irradiations d'or. Charmée par la beauté de ce lieuy je m'accoude un instant à la balustrade du pont pour le contempler.
< Les flots sont très-profonds sous ce fourré de verdure ; au pied du moulin où l'eau tourbillonne, me dit mon guide , ce gouffre a servi de saut de Leucade.
— A quelque femme abandonnée, interrompis-je.
— Du tout, reprit le professeur; vous croyez qu'il n'y a que les femmes qui meurent d'amour? Ces eaux ont vu s'engloutir un pauvre jeune homme fidèle et oublié. Cette histoire peut servir d'antithèse à celle des Jolies filles de Rotterdam^ que mon ami le docteur vous a contée.
• — Eh bien ! repris-je, dites-moi votre antithèse.
— Demain, répliqua-t-il, quand nous aurons visité le Muséum d'histoire naturelle , où vous verrez le trophée irrécusable de cet amour. »
Nous quittâmes le bord du pont ; nous passâmes sous la porte monumentale, et nous nous trouvâmes dans une rue où beaucoup de monde se pressait. Les chants et les fanfares redoublaient; quelques pétards tonnaient dans l'air et donnaient le signal de la fête nocturne. Arrivés sur le plus grand pont qui traverse le Rhin dans l'intérieur de
I4S PROMENADE EN HOLLAND£f.
la ville, nous réncontràoies une foule compacte, qui stationnait en face du grand navire instructeur, où Ton forme les élèves de la marine. tJh feu d'artifice allait être tiré et déployait ses arabesques de lumière au-dessus des mâts du vaisseau. Quelques fusées jaillirent dans le ciel étoile; la foule se précipita sur le pont et se trouva si serrée derrière nous, que nous dûmes hâter le pas pour né pas être écrasés. Toutes les rues que tious traversâmes étaient en fête ; partout de la musique et des chants, partout le choc des verres. Des fenêtres ouvertes de quelques maisons aristocratiques sortaient des airs de danse; dans beaucoup de familles on célébrait par un bal l'anniversaire de la naissance du prince héréditaire. Nous arrivâmes dans la belle rue où est situé leVieil hêtel de ville. Aucun candi ne là traverse, ce qui est une sorte de rareté dans une cité hollandaise. L'ami du docteur me conduisit à Thôtel du Lion, er respectant ma fatigue, il me quitta en me disant : « A demain. »
Je m'installe dans une chambre toute en boiserie; attenante & une grande salle où les étudiants de Leyde se réunissent les jours de fête durant l'année scolaire ; mais maintenant l'Université est fermée, les étudiants sont en vacances , et la salle est silencieuse et vide. On met mon couvert à l'un des bouts d'une longue table. Le maître de l'hôtel, qui parle français, me sert hii-nlême à souper et me dit en
P4iOMËNAD£ EN HOLLANDE. 443
souriant que mon repas tranquille et frugal forme un étrange contraste' avec les tapageuses libations dont cette salle est habituée à retentir. « Si les meubles sont ici en mauvais état, ajôute-t-il, Ic'est la faute de ces messieurs, qui brisent tout quand leur tête est partie; où a beau répàter lelir dommage, c'est à recommencer huit jours après. » Je remarque aloi-s plusieurs chaises défoncées ^ et sur la* cheminée et lies étagères toute une collection décapitée de statuettes en coquillages semblables à celles que font les pêcheurs de nos ports de la Bretagne.
L'hôte, qui suijaiî mon regard, me dit âvèc une gravité triste :
« Voilà pourtant te qu'ils ont fait de ma dernière emplette à la foire de Rotterdam. J'ai voulu me fâcher et me faire payer une indemnité , mais ils m'ont menacé d'abandonner Uiôn établissement, et j'ai dû filer doux. Oh l les étudiatits I c'est, voyezvous, madame, coUime un canal dé vif-argent dans une ville : ils y répandent le feu et la flamme. Si vous saviez comme ils rendent toutes nos jeunes filles coquettes ! Moi , qui ne veux pas de scandale , je n'emploie plus que de grosses et vieilles servantes!... »
Le bravfe homme me salua après m'avoir édifiée de la sorte, et j'allaû m'accouder à la fenêtre de ma chambre pour regarder la nuit silencieuse : quelques lambeaux de mélodies des orchestres lointains
i44 PROMENADE EN HOLLANDE.
arrivaient encore jusqu'à moi; dés têtes paraissaient et disparaissaient derrière les siores à demi baissés des fenêtres des maisons voisines. Je voyais luire à presque toutes les fenêtres du rez-dechaussée et du premier étage de petits cadres brillants et lumineux dont je ne m'expliquais pas la destination.
J'avais en face de moi l'hAtel de ville , curieux monument de la Renaissance (érigé en 1574). Sur sa toiture , couverte de plomb , s'élève un. clocher surmonté d'un carillon où les heures sonnaient en soxis clairs et gais. Le perron à double escalier, couronné de deux lions ailés, me paraissait d'un beau style au clair de la lune. Je repeuplais *ce monument à présent si calme; j'évoquais les scènes tumultueuses qui s'y étaient passées ; je ranimais le héros Van der Werf et ce bizarre chef des séditieux anabaptistes, Jean de Leyde ! On aime, à ces heures sévères et recueillies de la nuit , à ressaisir ces vestiges de l'histoire, seules traces de leur passage que les générations laissent ici -bas.
Le lendemain matin, je fus éveillée à dix heures par le carillon de l'hôtel de ville. Je me hâtai de faire ma toilette et de déjeuner, car l'ami du docteur devait venir me chercher à onze heures pour me faire visiter la ville. Il arriva comme cette heure sonnait, avec l'exactitude de l'homme du Nord doublée de l'exquise politesse hollandaise; il me fit
PROMENADE BN HOLLANDE. 14o
dire, par le maître d'hôtel, qu'il était à mes ordres, tout disposé à attendre une heure ou deux si je le désirais.
Pour toute réponse , je le rejoignis bien vite dans la grande salle où j'avais soupe la veille : je le trouvai debout en face d'un petit bureau en bois des des îles, assez détérioré, et que je n'avais pas remarqué; il ouvrit ce meuble et toucha à un encrier en bronze et à quelques plumes brisées qui gisaient dans la case intérieure.
Après avoir échangé les compliments d'usage : « Que faites-vous donc là, lui dis-je, et qu'a donc de si curieux ce meuble que vous regardez ?
— C'est sur ce bureau , répliqua-t-il , c'est peutêtre avec une de ces plumes et c'est assurément avec l'encre que contenait cet encrier, que fut écrite la lettre qui décida du sort du pauvre suicidé de la Porte-Blanche.
— Ah ! oui, repris-je, à propos, votre histoire, si vous me la contiez avant de sortir?
— Non pas , non pas , s'écrîa-t-il ; il faut avant que vous voyiez le fameux coquillage.
— Votre manière de procéder, repartis-je, est tout à fait la même que celle de votre ami le docteur : pour exciter la curiosité, vous employez la figure de rhétorique de l'attente et de la suspension, et vous n'arrivez au récit qu'à la suite de détours qui tiennent l'esprit en haleine. Après tout,
146 PROMENADE EiN HOLLANDE.
mieux valent les sentiers pittoresques que la grande route poudreuse; disposez donc de mon attention et de ma curiosité, comme guide et comme conteur.
— Voulez-vous, reprit-il en souriant, que nous commencions par visiter Thôtel de ville, là, en face de nous, et dont la solitude nous sollicite?
— J'ai abdiqué ma volonté, lui dis-je ; conduisezmoi, »
Nous traversâmes la rue. Au grand jour, la façade de l'hôtel de ville de Leyde me parut moins belle
.qu'à la clarté vague de la lune qui agrandit tout! Les deux lions en terre rouge huches sur le perron avaient des mines de caniches pacifiques. Nous entrâmes par une des portes, carrée et massive, dans
,1e corridor dénué de tout ornement de boiserie et d'architecture; il est ouvert à tout venant et sert de lieu de récréation aux gamins de Leyde. A gauche est une grande salle li poutres et à large cheminée de la Renaissance; on trouve là un immense tableau moderne (par Van Bree d'Anvers) représentant le dévouement du bourgmestre V/in der Werf.
C'était en 1574, les Espagnols assiégeaient Leyde depuis quatre mois ; la population était décimée par la famine; des vieillards exténués, des mères lenant leurs enfants dans leurs bras, se rassemblent devant la maison du bourgmestre ; une foule exas-
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pérée les suit, et mille cris s'élèvent pour demander du pain. Van der Werf parait, le regard fier, la contenance ferme : il répond qu'ils peuvent le Inpider et prendre son corps pour se nourrir, heureux si sa mort prolonge la défense de la ville. Cette réponse héroïque change l'abattement en enthousiasme. Il suffit souvent de l'exemple et de la direction d'un seul homme pour élever les multitudes à la gloire ou pour les plier à la bassesse ; voilà pourquoi le caractère de ceux qui gouvernent est d'une telle importance pour les nations.
Aux paroles généreuses prononcées par Van der Werf, les mécontents s<^ précipitent aux remparts ; ils crient aux Espagnols qu'ils mangeront leur main gauche, qu'ils ne garderont que la droite pour les combattre» et qu*il9 brûleront la ville plutôt que de la leur livrer. Cet élan enfante des miracles de valeur ; les assaillants sont repoussés, et Leyde est débloqué quelques jours après.
C'est en récompense de cette résistance sublime que le stathouder Guillaume le Grand établit à Lejrde une Université ou professèrent tour à tour Grotius, Descartes y Scaliger et d'autres . hommes célèbres. Dans cette même salle où est le tableau reproduisant ce trait d'héroïsme de Van der Werf, on voit le portrait contemporain du grand homme et quelques autres portraits de bourgmestres. Dans une armoire, sont conservées des armes précieuses
prises aux Espagnols, et les pigeons empaillés qui servaient de courriers entre la ville assiégée et le prince d'Orange. En face de celte alrmoire est la table sur laquelle Jean de Leyde, qui fut d'abord tailleur, travaillait les jambes croisées.
Dans une autre salle, où se tiennent aujourd'hui les séances du tribunal, est un très-beau tableau de Van Leyden, représentant le jugement dernier : les damnés sont pâles , amaigris , ils n'ont pas les contorsions des damnés de Michel-Ânge ; ils semblent implorer le ciel qui les punit, et espérer encore.
En sortant de l'hôtel de ville, j'aperçus aux maisons avoisinantes les petits cadres suspendus aux fenêtres qui m'avaient frappée dans la soirée de la veille; je découvris que c'étaient autant de miroirs qui se mouvaient sur un pivot, et qui permettaient à une personne assise dans l'embrasure d'une croisée de voir venir d'un bout de la rue à l'autre. Quelle ingénieuse invention ! La femme ne peut plus être surprise ni en négligé , ni en contravention d'une défense paternelle ou maritale ; il lui suffît, comme une levrette intelligente, de se tenir en arrêt derrière le store coquet qui l'abrite et la dérobe , et d'où elle voit tout sans être vue. En ce moment , les jeunes et charmantes têtes ne se cachent point (je suis une étrangère, un tout petit événement qui distrait les belles curieuses); elles
quittent leur broderie pour me regarder passer ; elles jouent avec dextérité du store vert enjolivé d'oiseaux ou de fleurs , et que leur petite main abaisse ou soulève, ou simplement d'un large écran chinois ou japonais semblable à nos écrans de cheminée.
Je remarque quelques jeunes filles très-jolies ; le professeur de l'Université en connaît plusieurs, qu'il salue en passant.
« Vous serez, quand je les verrai, l'objet de bien des questions, me dit-ii»
— Vous leur direz, répondis-je, que je les trouve charmantes et que je les soupçonne d'être un peu coquettes.
— Elles le sont jusqu'au bout des ongles , répliqua l'ami du docteur, et c'est avec le double manège du miroir et du store, que l'une d'elles a tourné la tête de mon pauvre condisciple Raynold, le suicidé de la Porte-Blanche. »
Tout en regardant les jeunes filles, j'examinais les maisons, dont plusieurs étaient de la même époque que l'hôtel de ville. Après avoir passé dans deux ou trois rues sans canaux, nous nous retrouvâmes dans des rues traversées par de belles eaux claires ; tantôt le Rhin, tintôt le Ue ou Ued^, qui donne son nom à la ville , alimentent ces canaux ombragés de vieux arbres, et que quelques barques parcourent avec tranquillité. Ce n'est plus le grand
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mouvement commercial dé Rotterdam. On sent une ville d'étude, de science et de loisir. Cent quarantecinq ponts en pierre traversent ces canaux paisibles.
Nous ne pouvons visiter la bibliothèque : elle est fermée et en reconstruction. Nous nous rendons au Musée d'histoire naturelle, qui est la gloire de Leyde ; c'est la plus belle et la plus complète collection du monde entier. On trouve là, en suivant une échelle de grandeur décroissante, depuis le mastodonte et les mammouths engloutis, conservés et découverts dans les océans de glace où ils ont reposé des milliers d'années , jusqu'aux plus infimes animaux de la création ; on peut voir parmi les oiseaux depuis le vaste condor jusqu'au frêle oiseau-mouche, dont le corps allongé est aussi petit qu'une pistache. Plusieurs salles renferment des poissons desséchés de tous les océans ; mais la collection la plus attrayante est celle des coquillages, qui gardent leur prisme et leurs belles couleurs inaltérables, et semblent avoir échoué sans effort dans les larges vUKnes où ils sont alignés.
Parmi les coquillages de mer se trouvent ceux si précieux qui produisent la perle. Us montrent dans leurs conques ouvertes les différents degrés de sa formation, et enfin la perle terminée et parfaite prête à être livrée aux mains du lapidaire. Ces coquillages ont un grand prix, mais ce ne sont pas de
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ceux qui ravissent les regards ; on dirait de grosses Iiultrcs ternes où le soleil n'a pas incrusté un seul de ses rayons. Je suis attirée par une vitrine où reposent les coquillages les plus éblouissants. C*est une série de grands coquillages nacrés, sur lesquels toutes les teintes de Tarc-en-ciel se graduent ; puis voici toute la riante famille des belles coquilles roses : on dirait des joues de jeunes filles ou des feuilles énormes de frais camélias. La teinte est toujours d*un rose de fleur, ou de carnation de chair juvénile ; mais la forme de ces coquilles varie à Tinfini. J'en remarque une contournée en spirale> et dont l'orifice s'épanouit en feuilles de rose. SîPradier l'eût vue , il en eût fait sortir un Amour aux ailes dressées. Par une fantaisie de la nature qu'on prendrait pour le travail de quelque artiste, une perle purpurine, d'un rose plus vif que tout le coquillage, couronne la pointe de sa spirale. On dirait une goutte de sang toujours vive et fraîche; ce point plus sombre donne à la belle coquille rose quelque chose d'animé comme un œil qui s'ouvro et vous regarde. L'ami du docteur observait mon examen attentif.
« Voilà le plus beau coquillage de la collection I m'écriai-je ; c'est le seul qui me feit envie et que je voudrais emporter.
— Cela tient du miracle 1 répliqua le professeur. Vous avez trouvé et deviné la fameuse Cyihérée des
mers du Japon, qui causa la mort du malheureux Raynold. »
Je regardai de nouveau le beau coquillage : il me sembla en ce moment que deux lèvres roses se des-
sînaient à son orifice et souriaient malicieusement. Je me fis ouvrir la vitrine, je voulus voir de plus près et tenir dans mes mains cette riante Cythérée^ si brûlante à l'œil , si froide au toucher, comme sa marraine Vénus sortant des flots de la mer.
c Asseyons-nous ici, et tandis que je la palpe et que je Texamine en tous sens, contez-moi son histoire, dis-je à mon guide*
— Je vous demande encore une heure d'attente, répUqua l'ami du docteur. Visitons d'abord les salles du Musée égyptien ; nous passerons ensuite devant la maison de l'héroïne de mon récit ; peut-être aurez-vous la bonne fortune de l'apercevoir. Puis nous irons nous asseoir dans les serres du Jardin botanique, sous les dattiers deux fois centenaires, et là votre curiosité sera satisfaite. »
Je le suivis sans objection, me disant que sa façon de procéder, toute semblable à celle de son ami le docteur, était sans doute particulière à l'esprit hollandais. Avant de replacer dans sa vitrine la belle Cythérée, j'avais posé mes lèvres sur sa chair glacée, comme je suis toujours tentée de le faire sur les reliques si rares de l'amour que le hasard fait passer sous mes yeux : que ce soit une lettre
émue et encore toute brûlante de quelque femme qui n*est plus, ou quelques bijoux échangés et portés par deux êtres qui s'aimèrent; sur chaque vestige enfin qui atteste l'amour et la souffrance.
Le Musée égyptien de Leyde est rempli d'une foule d'objets qui nous initient aux usages de la vie intime d'un peuple étrange. Ce sont des instruments de musique, des tablettes et des papyrus, de magnifiques sarcophages avec leurs momies parées d'or et de pierreries; puis ce sont des statues de divinités indiennes de grandeur colossale, qui remontent aussi à une incommensurable antiquité. L'art égyptien et l'art indien sont de la même famille , et en voyant leurs œuvres rapprochées on constate encore mieux cette parenté.
Après la double visite du Musée d'histoire naturelle et du Musée égyptien , l'aimable professeur qui me sert de cicérone me fait monter dans une jolie calèche anglaise découverte, où je me repose mollement, tout en achevant « de parcourir la ville. Nous nous rendons au Jardin botanique. Avant d'y arriver, l'ami du docteur me fait remarquer une belle rangée de maisons qui s'élève au bord d'un canal ombragé par de grands frênes. Aux fenêtres de la plus élégante de ces habitations, se meuvent les petites glaces carrées à cadres noirs dont j*ai parlé. Tout à coup le store vert et rouge d'une fenêtre du rez-de-chaussée de cette belle maison oscille et se
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dresse à moitié, et une tète brone de jeune femme ainsi qu'mie tète blonde d*enfant se montrent audessous.
c Elle a reconnu ma voiture reflétée dans le miroir, me dit le professeur, et comme toujours elle prend un méchant plalèir à se montrer à moi dans sa beauté et dans sa joie. Eh bien donc, examinezla tout à votre aise. »
Et se tournant vers le cocher, il lui donna Tordre d'aller au pas.
Je vis une femme qui pouvait avoir vingt-quatre ans ; sa taille était superbe, et le modelé de son cou d'une grâce infinie. C'était une brune aux grands yeyx bleus, voilés de cils noirs ; son teint blanc avait un vif incarnat ; elle souriait toujours en dilatant ses narines, et ses lèvres roses épanouies semblaient savourer la vie. Ses épais cheveux étaient arrondis en doubles torsades vers la nuque, et retenus par un beau peigne d' écaille blonde. Ses bras potelés et roses, ses petites mains aux doigts finement allongés, se jouaient dans de larges manches de dentelle. En ce moment, aes doigts migiions piquaient des bluets dans les tresses blondes de la ravissante enfant, debout sur un tabouret, placée devant elle; elle paraissait absorbée par cette occupation, ou plutôt par ce jeu maternel. L'ami du docteur me dit tout bas : < Elle nous voit. » Et il là salua en passant. EUe lui rendit froidement son salut, et son
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regard s'arrêta sur moi. Ce regard était profond et froid comme mi abîme; il me ât penser au gouffre de la Porte-Blanche.
La Yoiture tourna et me déroba la jeune femme. Nous étions arrivés à la grille du Jardin botanique ; le professeur de TUniversité de Leydc m'en fit remarquer toutes les plantes , rangées par ordre d'après la double classification des systèmes de Linnée et de Jussieu. Les plantes des deux Indes» la cannelle, la chinine, le coton, le café, le bois d'acajou, sont cultivés dans des serres. Dans la plus grande et la plus ornée sont les deux dattiers, plantés là il y a deux cents ans. Nous nous assîmes à leur ombre tiède et tranquille, et l'ami du docteur commença son récit.
La jeune femme que vous venez de voir, me dit-il» a eu pour père un des derniers conservateurs du Musée d'histoire naturelle. Le docte Van Dolûus était bien le type le plus accompli du Hollandais sédentaire, qui, pour tromper l'ennui du climat et d'une société restreinte, cherche dans l'art et dans la science un de ces amours profonds, absorbants, et pour ainsi dire rongeurs, où se concentrent toutes les facultés et tous les sentiments. C'est cette passion qui a fait Rembrandt et Téniers, Spinosa et Scaliger, et nos illustres collectionneurs d'animaux ^ d'insectes , de coquillages et de fleurs^
En eux la réflexion et la patience équivalent à l'inspiration et au génie.
Le conservateur Van Dolfius avait fait des études très-étendues en histoire naturelle. D se passionna pour les coquillages, et la collection si complète que vous avez vue a été rassemblée par lui ; il l'a léguée, en mourant, à la ville. Il a laissé aussi plusieurs traités manuscrits sur cette branche de l'histoire naturelle ; sa fille a négligé de les publier, ce qui doit fort irriter l'ombre du brave homme dans l'au* tre monde. Pour apaiser ses m&nes, l'Académie de Leyde, en vraie fille de la science, doit se substituer à la fille mondaine du défunt.
Yan Dolfius ne s'était marié qu*à quarante ans. Tout entier à sa chère et tranquille passion , il eût même achevé sans regret sa vie dans le célibat, s'il n'avait rencontré une docte fiUé de trente ans, héritière d'un vieux professeur, et qui avait pour les insectes un culte égal à celui que Yan Dolfius avait pour les coquillages. Les deux époux associèrent leurs études et leurs collections et ne changèrent presque rien à leur vie en la mêlant. Ce fut pour eux un événement étrange et inattendu, disaient-ils ingénument, que la naissance d'une petite fille que Mme Yan Dolfius mit au monde après un an de mariage.
Cet enfant poussa et grandit sous. les yeux paternels et maternels , sans beaucoup préjoccuper ses
parents ; une robuste nourrice d'abord, puis une honnête gouvernante, et enfin une sémillante institutrice française, soignèrent et élevèrent la gentille Sulpicia. La mère, toujours en recherche de quelque petit animal ailé ou rampant, le père rêvant cavernes et plages marines où les coquillages se forment et viennent échouer, avaient peu de loisir pour caresser l'enfant et s'apercevoir de sa grâce. On la laissait croître librement, sans direction , comblée de tout ce que donne la fortune, mais sevrée de ces caresses morales qui rendent l'âme plus tendre. L'enfant, livrée aux soins des domestiques, devint volontaire et tyrannique : on la conduisait souvent au dehors, afin de ne pas troubler les travaux du père et de la nière ; elle se passionna pour* les promenades, les spectacles en plein vent, et, dès l'âge de huit ans, elle montra pour la parure un goût si vif qu'elle exigea qu'on lui mit toujours les modes françaises les plus nouvelles et les plus recherchées. Mme Van Dolfius, vêtue en toute saison de son sarrau de soie noire, et le bon Yan Dolfius, portant toujours chez lui comme une peau naturelle sa douillette en soie marron , en voyant à l'heure des repas cette jolie petite fille frisée, pomponnée et droite comme une poupée sur son champignon de bois, se prenaient à la regarder ainsi qu'ils auraient fait d'une curiosité scientifique , puis ils se disaient en riant: « En vérité, est-ce bien nous qui
rayons faite ?» Et véritablement le doute leur était permis : Tenfant se dételoppait splendidement et était déjà comme une ébauche ravissante de la beauté parfaite que vous avez vue tantôt ; en revanche, rien de pâle, de courbé, de sec et d'osseux comme le docte couple ! Comment une telle fleur avait-elle pu sortir de ces deux parchemins ? Sans doute le père et la mère créent l'enfant ; mais le lait de la nourrice, l'hygiène, le grand air, les soins, le contact de tous les êtres qui l'approchent, lui donnent une seconde vie et le métamorphosent.
De quelle façon fut élevée cette jeune iille si absolue et si vivace entre ces deux momies?
vous pouvez le deviner. M. et Mme Van Dolfius ne vivaient plus que de la vie intérieure de la science ; tout bruit du dehors leur était importun; doux, passifs, et entièrement absorbés par leurs trarvaux , ils laissaient à tout ce qui les entourait une entière liberté ; pourvu qu'on ne touchât point à leurs livres et à leurs manuscrits, surtout aux précieuses et innombrables vitrines qui contenaient leurs collections, ils étaient les maîtres les plus débonnaires du monde ; ils faisaient largesse de leurs revenus, et il n'est pas de fantaisie ruineuse que leur fille n'ait pu satisfaire en grandissant. L'institutrice qu'on lui donna était une personne expérimentée, d'un physique agréable et de manières distinguées, quoiqu'un peu libres. Elle avait fait plusieurs éducations
à Paris, dans ce que vous appelez le faubourg Saint- Germain ; elle excellait à façonner une jeune fille aux élégances du monde, à l'art de la toilette, à la science de la coquetterie: entre ses mains, une femme devenait une de ces brillantes inutilités de la vie, qui plaisent comme un beau meuble, un joyau rare ou un tableau de prix.
Sous cette direction sans contrôle, la petite Sulpicia avait grandi en beauté, en esprit pétulant et impliable. Son institutrice était pour elle ime jeune mère complaisante et rieuse, une compagne, une amie intime; tandis que sa vieille mère^ comme elle appelait Mme Van Dolfius, lui était presque étrangère.
Chaque soir, à leur coucher, l'institutrice et l'élève combinaient ensemble les parties de plaisir, les toilettes, les promenades et les emplettes pour le lendemain. Nos deux vieux époux collectiouneurs n'y mettaient jamais obstacle. L'institutrice avait plus de trente ans ; elle était pieuse et réservée, disait à ses amis Mme Van Dolfius, qui l'en croyait sûr parole ; elle pouvait donc en toute sécurité lui confier sa fille. C'est elle qui accompagnait Sulpicia chaque dimanche au Temple, elle qui la conduisait le soir^ns des familles amies, chez lesquelles tour à tour se léunissaient les jeunes filles de l'aristocratie de Leyde ; parfois même elles allaient ensemble au spectacle ou dans les concerts publics : toutes les deux
parées, joyeuses, émancipées et ne demandant à la vie que plaisir et gaieté. L'institutrice avait comme une seconde jeunesse sciemment savourée, et elle, la belle et fougueuse Sulpicia , dévorait insoucieuse sa première et folle jeunesse, se précipitant au gré de ses instincts et de ses caprices.
Elle avait facilement obtenu de son père et de sa mère qu'elle donnerait chaque semaine une petite fêle à ses amies. D'abord les jeunes filles seules en firent partie ; insensiblement les frères et les cousins furent admis , puis quelques étrangers , parmi lesquels les plus spirituelset les plus beaux étudiants de l'Université de Leyde.
Vous avez remarqué tantôt, durant notre promenade, l'aspect tranquille de cette ville. Elle a contenu autrefois cent mille âmes, et elle n'en a plus que quarante mille ; de là tant de rues et tant de canaux presque déserts, tant de vastes maisons qui n'ont qu'un petit nombre d'habitants. Dans les quartiers aristocratiques, c'est la solitude, le silence, et partant la liberté ; tout le monde se connaît ou se reconnaît, et c'est des fenêtres aux passants la double gymnastique des miroirs et des stores que vous avez constatée vous-même dans la rue de l'Hôtel-de-Ville. Les étudiants sont l'élément actif, le courant jeune et vivifiant de la cité un peu somnolente ; tout fils de bonne famille, bien tourné et habillé à la française, cherche dès son arrivée à Leyde à y lier quel-
que intrigue romanesque et platonique. Cela commence presque toujours par les promenades dans les rues et le jeu des miroirs ; puis viennent les rencontres dans les jardins publics et dans les églises, enfin les présentations dans les salons aristocratiques» qui amènent les rapprochements désirés.
Il y a huit ans, à l'époque où se passa cette histoire, les deux plus charmants étudiants de TUni* versité de Leyde étaient sans contredit Ray nold et Hermans. Le premier était plus sentimental que le second. Tous deux étaient beaux, intelligents, et appartenaient à de riches familles. Tous deux s'éprirent à la fois de la belle Sulpicia, et ce fut un défi et une lutte à qui l'obtiendrait. Us restèrent camarades tout en étant rivaux, car chacun d'eux était plein d'espérance ; ils étaient reçus dans les maisons où allait la jeune fille, et ils le furent bientôt chez elle. Elle les traita avec une égale tyrannie rieuse et enlaçante ; les irritant de la parole, les agaçant du regard, les enivrant du sourire, et les tenant constamment en laisse comme deux beaux lévriers avec lesquels on se platt à jouer. Quand son institu* trice lui demandait : « Lequel aimez-vous ? » elle répondait : « Je n'en sais rien, mais je veux me les soumettre tous les deux ; il sera toujours temps de me prononcer un jour. » Et la dangereuse enfant redoublait de séductions et d'empire. Chaque matin elle s'éveillait avec un esprit plus vif, plus provo-
quant, et inventait des toilettes plus attrayantes; elle étudiait sans cesse l'art de se vêtir, de se coiffer et de se poser, et l'on aurait dit pourtant que la nature faisait seule les frais de ses plus savantes combinaisons.
L'institutrice lui avait donné en ce genre les leçons les plus consommées. C'était chaque jour une nouvelle et étrange coiffure qui la rendait plus belle. Cependant Van DolOus et sa biiarre moitié continuaient leur vie de mineurs obstinés de la science.
Un jour, ils apprirent que deux caisses leur arrivaient de Batavia, l'une renfermant de précieux co* quillages, l'autre de rares insectes. Ils firent atteler leur vieux carrosse, et tous deux allèrent à Amsterdam à la rencontre de ces merveilleux envois. Ils voulaient qu'un transport doux et tranquille les préservât de tout choc et de toute avarie. Avant de partir, ils fermèrent à double tour la porte du grand cabinet d'étude où étaient alignéesles Vitrines pleines d'insectes et de coquillages. Cette précaution éveilla la curiosité et la fantaisie de Sulpicîa ; à peine la lourde voiture, qui datait du règne de Louis XIV, eut-elle fait quelques tours de roue, que la despotique enfant dit à son institutrice :
« Je veux voir ce qu'ils cachent dans cette vilaine chambre toujours fermée ; peut-être y trouveronsnous des bijoux et des dentelles anciennes que nous pourrons mettre ce soir. »
Aussitôt l'institutrice et l'élève complotèrent, avec les domestiqués, qui étaient leurs esclaves, Fouverlure de la porte. Un serrurier habile fut appelé et fit jouer la serrure sans la briser. On lui donna l'ordre de venir la refermer quelques heures après , et les deux femmes se précipitèrent dans la salle tranquille. Elles furetèrent en vain dans tous les meubles ; elles n'y trouvèrent que des paperasses et des livres. Dépitées, elles se mirent à examiner avec dédain les collections d'insectes et de coquillages. Une petite vitrine ronde, isolée, et supportée, comme un guéridon, par un pied d'ébène sculpté, attira tout à coup l'attention de Sulpicia. Elle aperçut à travers la glace, sur un coussin de moire blanche, une belle coquille rose f plus petite, mais en tous points semblable à celle que vous avez vue au Musée d'histoire natu* relie. Au bas du coussin était cette inscription en lettres d'or : Cyikérée rose des mers du Japon; le plus rare et le plus précieux des coquillages.
« Tiens ! s'écria Suplicia, voilà donc un objet de prix ! On dirait un capricieux camée de corail rose 1 ce serait d'un bon effet au milieu d'un diadème S »
Et faisant jouer un ressort, elle ouvrit aussitôt la vitrine. Elle prit du bout des doigts la frêle et belle coquille ; puis» s'approchant d'une vieille glace de Venise, eUe la posa perpendiculairement au-dessus de son front.
« Nous pourrons la fixer avec du velours rose,
dit rinstitutrîce en s'approchant, ce qui fera à merveille dans vos cheveux noirs. »
La jeune fille fit une signe de tète affirmatif ; le beau coquillage glissa , rebondit sur les dalles de marbre, et , comme une rose qui s'efifeuille , les joncha de plusieurs fragments délicats de son orifice dentelé.
L'institutrice eut un mouvement d'épouvante. Elle avait deviné Fâpreté de la passion exclusive des deux époux.
« Bah! dit Sulpicia en riant, il n'y a pas grand mal : remettez la coquille d'aplomb sur sa couche, ils n'y verront rien. »
Et, tandis que l'institutrice enfermait la Cythérée mutilée dans la vitrine, elle poussa du'pied les écailles roses dans le foyer.
Le surlendemain, quand les deux absents revinrent, ils ne songèrent d'abord qu'au déballage de leurs caisses ; mais les caisses ouv^tes, il fallait s'occuper du classement des nouvelles merveilles qu'elles contenaient. Il y avait parmi les coquillages une conque azurée et vermeille d'une extrême rareté, que Van Dolfîus jugea digne d'être placée au-dessous de la Cythérée rose dans la même vitrine. Il ouvrît avec componction cette vitrine vénérée et allait y déposer son nouveau trésor, lorsque ayant jeté un regard à sa belle et bien-aimée Cythérée ^ il s'aperçut de l'injure qu'elle avait reçue. Un cri perçant lui échappa!
Sa femme en tressaillit dans ses entrailles; elle laissa tomber un beau papillon pourpre qu'elle tenait à la main, et dont les deux ailes se détachèrent.
Cependant les clameurs et les imprécations du bon Van Dolfius redoublaient ; il tournait autour de la vitrine et faisait avec des exclamations entrecoupées réloge du coquillage brisé, conlme jadis les Grecs de leurs héros morts.
« La Cythérée des mers du Japon, s'écriait-il, un coquillage imique qu'aucune collection du monde ne possédait, une merveille de grâce et de forme I un joyau plus rare que le Régent ou Témeraude du roi de Delhi ! » .
Puis ses cris, ses plaintes et ses menaces contre le coupable destructeur recommençaient.
La maison en fut remplie; les domestiques s'effrayèrent et se cachèrent ; l'institutrice dit à Sulpicia :
« Voilà l'orage qui gronde !
— Eh bien ! répliqua l'audacieuse enfant, je l'affronterai seule. »
Et , d'un bond , elle s'élança dans le cabinet et vint se placer en face de son père.
« Parle ! parle ! lui dit celui-ci en secouant son beau bras rose et nu de ses doigts décharnés, quel est le voleur, l'assassin qui s'est introduit ici pour mutiler cette fleur de beauté ? »
i66 PROMENADE EN HOLLANDE.
Sulpicia crut que son père devenait fou.
« S*agit->il de ce coquillage? dit-elle en riant.
— Oui, répliqua le pauvre homme éperdu, du rêve et du bonheur de ma vie, maintenant outragé et détruit. Ah ! si je tenais celui qui m'a frappé au cœur !
— Ëh bien! atteignez -moi, s'écria Sulpicia en gambadant follement, car c'est moi qui ai fait le crime. »
Et elle se mit à tourner comme un écureuil autour de la vitrine.
« Quoi, c'est toi! exclama, pâle et immobile de colère, le savant désespéré; sors, misénablc 1 car si tu n'étais pas ma fille , je te tuerais ! > .
En prononçant ces mots, Van Dolfius s'affaissa dans les bras de sa femme, qui comprenait sa dou* leur.
« Eh ! mon Dieu, on vous la rendra, votre Cyiké^ rée des mers du Japon , s'écria Sulpicia du seuil de la porte, et s'il vous faut un plongeur pour aller la chercher, j'en trouverai un. »
Et elle disparut.
S'il avait été seul en ce moment. Van Dolfius serait peut-être mort de saisissement et de colère ; mais sa femme le sauv&en partageant son indignation et en prenant sa part de son chagrin. Cependant le coup fut si rude, qu'il en tomba malade et ne voulut pas, durant deux semaines, revoir la ter*
riblc enfant. Mais quand 41 revint à la vie, le souvenir et le regret de la belle Cythérée rose se réveillèrent plus vivaces; et, comme l'homme qui perd une femme qu*il aime et qui n'en meurt pas de douleur est entraîné par la nature à en chercber une autre , dont se repaisse sa passion, ainsi son ardent désir se ranima à Tidée qu'il serait possible de retrouver une nouvelle Cythérée rose des mers du Japon.
Les dernières paroles prononcées par Sulpicia lui revinrent alors comme un écho ! « Saurait-elle, en eflct, se demandà*t-il, où se cache un pareil trés.or ? Oh ! si c'était vrai, je lui pardonnerais ! >» Disposé à l'indulgence par celte espérance, il la fit partager à sa femme ; et tous deux à l'instant même mandèrent en leur présence la folle jeune fille.
Elle n'avait rien changé & ses habitudes et à sa riante humeur; peu touch&e d'un désespoir dont elle ne comprenait pas la portée, elle avait continué à visiter ses amies et à les recevoir. Chaque jour elle avait revu Hermans et Raynold et les avait passionnés de plus en plus pour sa beauté et ses grâces coquettes. Ils lui répétaient sans cesse et tour à tour, dans des paroles presque identiques, leur amour de plus en plus vif et profond. Pour se faire aimer d'elle, pour l'obtenir un jour, ils étaient prêts à jouer leur vie, à subir toutes les épreuves, à affronter toutes les douleurs, même celle de l'absence, si elle
désirait , par quelque caprice , une fleur, un tissu , un bijou des contrées lointaines, qu'ils dussent aller lui chercher I Ils s'exaltaient en lui parlant et s'enflammaient jusqu'au délire à son regard et à son sourire toujours un peu railleurs. Gomme à chaque entrevue les mêmes tendres «protestations recommençaient, elle surnomma les pauvres amoureux ses deux échos monotones.
En jetant à son père les quelques mots d'espoir qu'avait recueillis le bonhomme sur la possibilité de retrouver une Cythérée rose, Sulpicia s'était instinctivement souvenue du dévouement d'esclave d'Hermans et de Raynold ; et, quand son père l'appela auprès de lui et lui demanda si ce qu'elle avait dit n'était point une méchante ironie ajoutée à sa méchante action, elle répondit avec une certitude qui épanouit le cœur du docteur :
« Oui, mon père, il dépend de vous d'avoir avant un an un beau coquillage tout semblable à celui que vous regrettez. Il est à Leyde deux jeunes gens éperdument amoureux de moi (elle nomma Hermans et Raynold); vous connaissez leurs familles, ils sont tous deux riches et nobles, et vous accorderiez à l'instant ma main à celui des deux qui vous la demanderait. Eh bien! laissez-moi réparer le mal que j'ai commis, laissez-moi leur imposer pour con* ditîon d'aller au Japon et de vous en rapporter une autre Cythérée rose ! Je suis certaine qu'à mon com-
PROMENADE EN UOLLANDE. iGO
mandement l'un des^deux (et peut-être tous les deux) s'embarquera dès demain. »
A ce petit discours prononcé d'une voix trèsnelle, les doctes époux s'écrièrent à la fois en. regardant presque tendrement leur fille :
— C'est un démon d'imagination !
— Py consens, ajouta le père, mais qu'ils partent vite....
— Et reviennent tôt, s'écria Sulpicia en riant ; soyez tranquille , mon père , ils seront encore plus pressés que vous d'échanger contre ce coquillage adoré votre vilaine enfant. »
Et elle sortit dans une attitude triomphante.
A l'instant même, elle convia pour le lendemain toute la brillante jeunesse de Leyde qui composait sa société habituelle. Il s'agissait d'entendre dans la vaste serre de la maison des chanteurs allemands nouvellement arrivés , et qu'on vantait beaucoup. Cette petite fête de jour fut savamnient improvisée par Sulpicia, aidée de son institutrice. J'étais au nombre des invités et je fus ravi , en entrant dans la serre, du délicieux coup d'œil qu'oflraient la fraîcheur et la beauté de toutes ces jeunes filles parées se groupant au milieu des fleurs. Sulpicia "était la plus éclatante de toutes. Elle se tenait debout près de la vasque de marbre blanc du milieu de laquelle une statue d'Hébé faisait jaillir une eau tiède. Plus belle que la déesse de la jeunesse, elle était drapée
i70 PROMENADE EN HOLLANDE.
dans une robe de inoasseIine«de Tlnde qui laissait à découvert ses bras purs et son cou d'une rondeur élancée; elle avait dans ses cheveux noirs des fleurs naturelles de cactus pourpre.
Je vis tressaillir, en la saluant, Hermans et Raynold, que j'accompagnais. Ce dernier devint d'une pâleur livide quand elle tendit sa main à l'autre ; mais elle, comme si elle eût deviné et qu'elle eût voulu guérir aussitôt cette blessure éphémère, alla s'appuyer au bras de Raynold et lui dit :
« J'ai à vous parler. »
Elle le conduisit sous un palmier qui déployait ses larges feuilles au haut delà serre. Je pus juger, à la physionomie de Raynold, de l'agitation passionnée que lui causaient ses paroles.
Tout à coup elle s'éloigna de lui et revint près d'Hermahs, qui les observait avec dépit; elle prit alors le bras de celui-ci et fit plusieurs fois avec lui le tour de la serre. Elle semblait lui parler avec plus d'animation encore qu'à Raynold ,. mais le visage d'Hermans restait calme et je ne pus y lire ses pensées. Elle le quitta brusquement, comme elle avait quitté le premier.
Dès lors elle ne s'occupa plus d'eux durant toute la fête, elle évita même leur regard. La musique commença ; la suavité des voix ajouta une beauté de plus à ce magique ensemble.
C'était un mélange harmonieux de chants, de par-
fums, de gazouillements d'oiseaux, de murmures de femmes et de bruit d*eau tombante. Chacun en emporta une image radieuse.
Je sortis avec mes deux amis Hermans et Raynold ; ils me promenèrent longtemps à travers la ville , restant silencieux tandis que je les plaisantais sur leur amour. Nous allâmes dîner ensemble à Tauberge du Lion, dans cette môme salle où vous m'avez reçu ce matin.
Comme cela arrive souvent aux hommes qui se réunissent à table dans le chagrin ou dans la joie, ils burent tous deux pour s'étourdir, et bientôt leurs préoccupations s'épanchèrent en paroles. Raynold dit à Hermans :
« Tu sais que c'est un duel entre nous, mais un duel sans armes, un duel à qui l'obtiendra par plus de sacrifices et d'amour : il ne faut la devoir qu'à elle-même, et que celui qu'elle préférera devienne le vainqueur sans que le vaincu murmure et s'en irrite.
— C'est juste, répliqua Hermans ; elle est la maîtresse de nos destinées, et je m'en remets de la mienne à son cœur.
— Es-tu prêt ^ passer pour elle par le fer, le feu et l'eau? Es-tu prêt à subir toute épreuve qu'elle l'imposera, fût-elle absurde et extravagante?
— Ah! ah! voilà que tu te trahis, reprit Hermans d'un air sardonique; eh bien! je serai communicatif
à mon tour : elle t'a demandé comme à moi d'aller à la conquête de la Cythérée rose des mers du Japon?
— Et que comptes-tu faire? s'écria Raynold en s'enQammant.
— C'est mon secret, répondit froidement Hermans, et tu ne le sauras que si tu me fais connaître toi-même ta résolution.
— Oh! je n'y mets pas tant de mystère; ne faut-il pas d'ailleurs que la chose éclate? Je partirai demain, puisqu'elle le désire.
— Bah ! propos de table , répliqua Hermans toujours maître de lui: t'es-tu engagé avec elle? a-t-elle reçu ton serment?
— Elle ne ni'en a pas laissé le temps, repartit Raynold.
— C'est comme à moi, murmura l'autre; elle m'a quitté après m'avoir dit à quel prix j'obtiendrais sa main.
— Tu vois bien que c'est plus que jamais un duel, ajouta Raynold ; ainsi donc, nous partons tous deux ; elle sera à celui qui réussira. >•
Sa surexcitation était à son comble. Il se leva et s'approcha du bureau que je vous aï montré, et se mit à écrire.
< Que fais-tu là? lui dit en riant Hermans.
— Je signe mon engagement.
— C'est donc sérieux ?
PllOMËNADË EN HOLLANDE. 173
— Mais, pour toi, cela ne Fest-il pas ?
— Mol, je reste.
— En ce cas, merci ! car elle est à moi, répondit Raynold en. sautant au cou d'Hermans.
— Comment Tentends-tu? fît ce dernier.
— Elle m'engage sa foi et celle de son père, et elle n'y faillira pas. »
Hermans, qui s'était approché de la fenêtre, tambourinait sur une vitre et il y écrivif le fameux distique de François I" : Souvent femme varie^ etc. Raynold ne l'entendit pas et ne le vit point ; il mettait sous enveloppe la promesse qu'il venait d'écrire. Je voulus en vain l'empêcher de l'envoyer à Sulpicia. Il s'écriait dans son agitation fébrile :
« Ah ! tu veux entraver mon bonheur ! tu n'es pas mon ami, tu fais des vœux pour Hermans I »
Quand sa lettre fut cachetée, il sonna un domestique et la fit porter à la fatale jeune fille.
Quelques jours après, il s'embarquait à Amsterdam.
Son absence dura près d'un an, durant lequel Sulpicia ne cessa pas de se distraire et de voir Hermans. Le préférait-elle au romanesque voyageur? rien ne l'annonçait. Je crois bien que son cœur n'a jamais battu d'amour et n'en battra jamais pour personne. Seulement, elle les trouv{iit tous deux séduisants, et elle les eût indifféremment acceptés l'un on l'autre pour mari.
Enfin Raynold annonça son retour; il revenait avec la fameuse Cythérée rose, retrouvée à grand*peine sur les côtes les plus éloignées du Japon ! Quels travaux ne lui avait pas coûtés cette merveille 1 A quels périls ne Favait-elle pas exposé, et à quel prix, grand Dieu! Tavait-il conquise? Cette dernière phrase ouvrait à l'esprit de Sulpicia des horizons de doute; que lui était-il donc arrivé?
Un mois avant son retour, elle perdit sa mère. Mme Van Dolfius mourut victime de la science: un jour d'été, elle vit dans la campagne de Leyde, sur un canal abandonné où pourrissaient des charognes, une grosse mouche qui lui parut d'une espèce inconnue. Elle se saisit avec dextérité du bourdonnant insecte, qui lui fît à la main une piqûre. C'était une mouche charbonnée. La gangrène se ré* pandit rapidement dans le sang : la pauvre femme mourut vite et presque sans douleur.
Van [Dolfius reçut de cette perte une blessure mortelle ; son âme en fut à moitié paralysée ; sa vie se dédoublait ; celle qui l'avait complétée n'était plus là. A qui désormais confier ses observations et ses découvertes? Il se sentit tellement seul dans le monde qu'il désira mourir. *
L'arrivée de Raynold sembla pourtant le ranimer un peu. Quand il tint dans ses mains le beau coquillage rose , cette Cythérée si parfaite et si pure que vous avez touchée ce matin, il fut pris d'un ra-
PROkENADE EN HOLLANDE. 175
yjssement extatique; elle était aussi parfaitement belle que l'autre, plus belle encore et un peu plus grande : elle avait, en outre, ce petit point rouge au bout de sa spirale qui la faisait ressembler à un jeune sein de vierge. C'était un grain de beauté, une rareté inouïe qui inspirait au vieillard des trans* ports juvéniles.
« Oh ! ma fille est à toi ! » s'écria-t-il en pressant Raynold dans ses bras.
Sulpicia était présente à celte scène et l'observait ' froidement.
« £h quoi! dit Raynold au savant, malgré ce gui m'est arrivé vous tiendrez votre parole î
— Et que t'est-il donc arrivé, mon pauvre enfant? reprit Van Dolfius, qui n'avait d'yeux que pour son coquillage.
— Vous ne voyez donc pas qu'il est borgne et défiguré? » dit violemment Sulpicia.
Un jour qu'il avait été jeté par une trombe sur des rochers nus, il s'était fait à la tête une horrible blessure. Son œil tomba sanglant de l'orbite aux chairs déchirées !
Sulpicia était sortie sans écouter son père qui la rappelait.
Depuis ce moment, elle ne voulut jamais revoir Raynold. Van Dolfius disait à celui-ci pour le consoler :
« Sois tranquille, tu as ma parole et je n'y faillirai
pas. Je te dois la dernière joie de ma vie, une des plus vives; tu seras mon gendre; il faudra bien qu'elle cède ! »
Mais ce fut lui, le bon vieillard, qui céda tout à coup à la mort. Déjà à moitié détruit par la perte de sa femme, il eut une joie et un retour à la vie trop vifs en retrouvant sa chère Cythérée; il en mourut.
Le lendemain de sa mort, Raynold, comprenant bien qu'il n'avait plus de recours, que toute espérance était vaine et que Sulpicia serait inflexible, se précipita dans le Rhin près de la Porte-Blanche.
Un an a^rès, l'étrange fille épousait Hermans.
J'assistai à son mariage ; j'osai lui parler de Raynold et lui faire quelques reproches.
Œ Croyez-vous , me dit-elle simplement , que si j'avais perdu un œil il aurait voulu de moi? »
Je n'osai lui répondre : peut-être avait-elle raison. A force d'égoïstes injustices et d'abandons amoncelés par nous depuis des siècles , nous avons fini par apprendre aux femmes à réfléchir et à pratiquer la loi du talion ; la crainte d'être dupe de son -cœur fait qu'on dessèche la vie.
« Vous desséchez ainsi un lac dans vos contrées, répondis-je; mais, pour poursuivre cette comparaison, ce dessèchement qui supprime l'amour met à sa place une fertilité tranquille , comme dans ces belles contrées qui succèdent à vos lacs; n'avez-
VOUS pas VU tantôt cette jeune femme au cœur froid? elle avait Tair d'une radieuse mère. »
Nous quittâmes l'ombre des dattiers et la serre à la tiède température où nous nous étions assis.
Quand nous fûmes remontés en voiture, Tami du docteur donna Tordre à son cocher de nous conduire autour de la ville.
« Où me menez-vous donc? lui dis-je.
— Au moulin où est né RemWandt, » répliqua-t-il.
Leyde, comme toutes les villes de la Hollande, est entourée de moulins à vent. Nous passâmes , sans nous y arrêter, devant plusieurs qui agitaient dans les airs leurs grandes ailes. Enfin la voiture longea la rive gauche du canal du Rhin, et j'aperçus un moulin de briques rouges qui avait un air. de vétusté : c'est là qu'était né le grand peintre. En ce moment, le soleil couchant éclairait le faite et les ailes du moulin, à la façon dont Rembrandt l'aurait fait lui-même dans un tableau.
« Leyde, me dit le professeur, a vu naître encore plusieurs de nos peintres célèbres : Otto Venius, maître de Rubens; Jean Steen, Gérard Dow, Van de Welde et Miéris ; elle se glorifie aussi d'avoir eu pour enfants les Elzevirs, dont nous possédons quelques belles éditions à la Bibliothèque. »
Nous rentrâmes dans Leyde, et, arrivés à la porte de l'auberge du Lion, mon aimable guide prit congé de moi.
Je devais partir le lendemain malin pour Harlem. A mon réveil, je fus frappé du silence absolu de la rue; pas un crieur de fruits ou de légumes ne se faisait entendre. Un régiment passa; sa musique ne jouait point et les baguettes des tambours restaient immobiles sur le parchemin tendu. Je demandai la cause de ce silence. < Une jeune femme vient d*accoucher dans la maison voisine, me répondit-on, et tous les passants respectent son repos. » Je trouvai cet usage touchant et digne d'un peuple chevaleresque et bon.
Gomme je me rendais à pas lents au chemin de fer dans une vigilante chargée de mes malles, je vis dans une rue un homme entièrement vêtu de noir, en culotte courte et en rabat, et ayant un long crêpe à son chapeau ; il frappait à la porte de plusieurs maisons, s'y arrêtait quelques secondes et continuait sa route. Je voulus savoir quel office remplissait cet homme. J'appris qu'à chaque mort survenue il allait en porter la nouvelle aux parents et aux amis du défunt. Ce messager funèbre s'appelle Aanspeker.
C'est ainsi qu'en passant le voyageur saisit toujours quelques traits nouveaux de la physionomie d'un pays.
Harlem. — Lac desséché.— Amsterdam. —Monuments.— Sardam. — Ile de Marken. — Document inédit sur Alkmaer.
Je m'éloignai de Leyde à regret : j'aurais voulu passer dans cette ville si calme quelques mois de recueillement et d*étude, jr écrire un roman de mœurs hollandaises étudiées sur nature ; pénétrer moi-même les habitudes de cette société lettrée, savante et polie, et les peindre avec une vérité et une patience passionnées* Le voyageur qui passe voit trop vite et écoute trop rapidement; son coup d'œil ne peut être que général; les particularités et les détails, qui sont la physionomie des choses, lui échappent presque toujours. Sans les récits du docteur et de son ami, qu'aurais-je su de la vie intime des Hollandais 7
La vapeur m'entratne de Leyde à Harlem à travers une campagne d'abord monotone et sans horizon; mais bientôt la mer du Nord se déroule à gauche, sillonnée par des bateaux de pêcheurs, et au loin par quelques grands navires. Sur les bords de la route, des digues emprisonnent les flots montants
et les empêchent de creuser trop avant le sol de la Hollande.
A droite sont les terres nouvelles et fécondes du lac desséché de Harlem. Il a fallu plus de trois ans de travaux gigantesques pour changer ce grand lac en vallée. Il avait onze lieues de circonférence; il était tempétueux et régulièrement agité , comme s'il eût eu des marées montantes : c'était une sorte de mer qui avait vu des batailles navales et des flottes de soixante-dix bâtiments plats. Aujourd'hui l'immense lit de vase mis à découvert par la disparition des eaux est devenu un terrain ferme. Des routes traversent les terres cultivées ; des villages et des églises se sont élevés, des canaux, des avenues de jeunes arbres, et quelques métairies varient l'aspect de cette plaine uniforme d'où les eaux se sont retirées ; c'est une création qui naît, c'est l'indéterminé, c'est la grâce. Ces cultures n'ont vu passer aucune génération; ces gazons n'ont pas encore abrité un tombeau; ces maisons de bois ou de briques connaissent l'enfance , mais elles ignorent la vieillesse et la mort. C'est tranquille et doux ; on voudrait devenir un des habitants primitifs de cette terre à laquelle ne s'est point encore mêlé de poussière humaine.
Lorsqu'on a dépassé l'ancien lac de Harlem , le terrain devient plus boisé et plus mouvementé. Sur des tertres de verdure s'élèvent de belles mai-
sons ombragées de grands arbres : ce sont autant de somptueuses résidences où les riches armateurs d'Amsterdam viennent se délasser de leur labeur.
On pénètre à Harlem par une promenade appelée le Bois ou Jardin public; c'est l'orgueil de celte ville des fleurs : les daims et les biches errent en liberté sous ces frais taillis. Lé château du bois ou pavillon de chasse a été construit par Hope, banquier millionnaire d'Amsterdam , qui le vendit au roi Louis Bonaparte. Un grand W couronné (Willem, Guillaume) annonce aujourd'hui que ce château appartient au roi de Hollande. La cour est ornée de plusieurs statues d'après l'antique, entre autres du groupe de Laocoon. Au rez-de-chaussée est une galerie renfermant les tableaux des artistes modernes hollandais. Je ne les décrirai point.
L'aspect de Harlem est des plus riants. Ses canaux , alimentés par la Spaar, sont ombragés de beaux arbres. Les maisons sont élégantes et d'une propreté exquise. La grande et belle église protestante, autrefois dédiée à saint Bavon, est surmontée d'une tour qu'on voit de fort loin dans la campagne. L'église eUe-même est très-haute; la nef est séparée du chœur par une grille en cuivre doré, ornée de figures et de festons de fleurs : c'est un chef-d'œuvre de serrurerie. On montre un boulet dans un des murs extérieurs de cette église ; il y
iB% PROMENADE EN HOLLANDE.
est resté incniisté depuis le siège mémorable de 1572. Harlem lut investie durant sept mois par le duc d'Albe, qui fit périr la moitié des habitants après s'être emparé de la ville.
Uèglise de Harlem renferme le fameux orgue tant cité ; c'est l'ouvrage de Christian MuUer, qui y travailla plusieurs années, et l'acheva en 1768. Cet orgue est supérieur à celui de Rotterdam dont j'ai parlé; sa hauteur est de trente-six mètres et sa largeur de dix-sept; il a cinq mille tuyaux et douze soufflets. En termes d'organiste, soixante voix sont enfermées dans cette puissante machine : le bourdon, le tonnerre, la viole de Gamba, la trompette, la cloche, la voix humaine, enfin tous les instruments d'un orchestre complet se trouvent là réunis. Les effets de l'orgue redoublent de grandeur quand l'église est vide et que toutes les portes en sont fermées ; c'est ainsi que je l'entendis en compagnie de quelques voyageurs. Le multiple et gigantesque instrument exécuta la fameuse pastorale de Beethoven avec une maestria qui défiait tous les orchestres eonnus ; les transitions du gracieux, du naïf et de l'énergique, se fondaient dans ce jeu savant. L'âme subissait l'impression irrésistible ; elle palpitait sous les sons magiques, tour à tour sereine, émue, agitée et raffermie.
Cette suite rapide de sensations m'avaient plus remuée qu'un long spectacle. Je sortis de l'église en
silence et brisée , et je touIus parcourir seule les jardins qui environnent Harlem. Les fleurs de Harlem, ses jacinthes , et surtout ses tulipes, ont fait sa renommée européenne. Mais c'est à la fin d'avril ou dans les premiers jours de mai que fleurissent ces merveilleuses tulipes. Je ne trouvai dans les jardins que des roses, des œillets, des collections de dahlias et d'autres fleurs de la saison. On connaît les fabuleuses folies commises autrefois pour des oignons de tulipes. Au xvn' siècle , l'oignon d'une tulipe nommée admiraal liefkens fut vendu quatre mille quatre cents florins, et l'oignon d'une autre tulipe appelée semper angustus deux mille florins. De cette dernière tulipe il ne se trouva plus un jour que deux oignons, l'un à Amsterdam et l'autre à Harlem. Pour obtenir l'un des deux, un amateur ofiTrit quatre mille six cents florins, plus une voiture, deux chevaux gris pommelé avec leur harnais complet ; un autre amateur offrit douze arpents de terre.
Harlem a vu naître les peintres Van der Heslt , Wouvermans , Van Ostade , Wynant , Ruysdael et Berghem. Ce dernier,, encore enfant, était un jour poursuivi par son père; il se réfugia dans l'atelier de Van Goyen, qui tâcha de le dérober à la correction paternelle en criant : Berghem ! c'est-àdire cachez-le! De là ce nom de Berghem qui lui resta et qu'il readit célèbre.
On a contesté à Jean Guttemberg , à Jean Faust et à Pierre Schœfifer Finvention de rimprimerie, et on serait malvenu en Hollande si on mettait en doute que cette invention est due à Laurent Koster de Harlem. C'est en se promenant dans le Bois^ promenade de Harlem dont j'ai parlé, que Koster fît, dit-on, sa merveilleuse découverte.
On a érigé une statue à l'inventeur sur la grande place de Harlem, en face de la maison qu'il habitait. On lit sur le devant du piédestal :
MEMORIJE SACRUM TTPOGRAPHIA , ARS ARTIUM OMNIUM CONSERVATRIX , HIC PRIMUM INVENTA, CIRCA ANNUM 1440.
Et sur l'autre côté :
Avec l'aide du Tout-Puissant , Laurent a inventé Vimpri-
merie; on est aussi coupable de refuser celte gloire
à ce grand homme que de nier V existence de Dieu.
Je ne fis à Harlem qu'une halte de quelques heures. Je quittai la ville en traversant une ancienne porte, reste des fortifications élevées par les Espagnols. Je repris le chemin de fer, et j'arrivai le soir à Amsterdam, *
Toutes les villes célèbres du monde ont une entrée par laquelle il faudrait y pénétrer pour bien comprendre leur grandeur et leur beauté. Le voyageur intelligent doit arriver à Paris par l'avenue des Champs-Elysées; à Londres, en remontant la
Tamise; à Lisbonne, par le Tage; à Marseille, par la voie qui conduit à Tare de triomphe appelé la porte d'Aix , et d'où Ton voit se dérouler la campagne provençale couverte de bastides, la Méditerranée aux vagues bleues et dorées, et les lumineuses collines encadrant à demi ce magnifique tableau.
Pour voir Amsterdam dans sa splendeur, il faudrait y arriver par le golfe de Zuyderzée et le vaste canal ou bras de mer appelé Y. Alors, en longeant les docks et les bassins encombrés de grands navires, en remontant TAmstel, large et claire rivière dont la moitié du nom , joint à celui de Dam (digue) , compose le mot Amsterdam , on pourrait se faire une idée de la puissance et de l'étendue de cette cité merveilleuse, surnommée la Venise du Nord.
Mais l'arrivée par le chemin de ferde Harlem est sans grandeur; la campagne plane dérobe pour ainsi dire la ville et ne la montre au voyageur que par fragments successifs.
Un peu lasse de mon excursion à Harlem , je monte en arrivant au débarcadère dans une vigilante et me fais conduire à l'auberge, que mon cocher m'assure être la plus fréquentée par les Fran" çais. C'est ma mauvaise étoile qui me mène à cet hôtel de YÉtoile, le seul de toute la Hollande où je n'ai trouvé ni propreté ni repos. L'auberge est tenue
par des Italiens , excellentes gens , mais qui ont conservé rincurie des mœurs méridionales. On me donne une chambre dont les immenses fenêtres vitrées, sans contrevents et sans persiennes, s'ouvrent sur une ruelle aux maisons en briques rouges. Le soleil levant frappe sur mes fenêtres et y répercute le ton sanguin des murs; des stores en percale blanche, au lieu de l'atténuer, semblent rendre plus intense et plus brillante la lumière du jour naissant. Je suis réveillée dès l'aube par cet éclat sans voile qui pénètre à travers les rideaux de mon lit et force mes paupières à s'ouvrir.
La veille, j'avais entendu retentir jusqu'à minuit des chants bruyants de matelots dans la ruelle de briques rouges, et à peine à quatre heures du ma* tin me voilà arrachée au sommeil par des atomes de feu qui poudroient en barres flamboyantes des fenêtres à mon lit; je sens une atmosphère étoufiTante et pesante comme une émanation d'eau tiède dans une salle de bain. On dirait que la vapeur des canaux engourdis par la chaleur monte jusqu'à moi. Vainement je tente de secouer mon malaise et de m'endormir de nouveau : je suis prise à la gorge comme dans un étau ; une toux aiguë et sifflante sort de ma poitrine en quintes prolongées. Les deux filles de mon hôtesse italienne accourent pour me secourir ;• je leur entends dire dans leur langue mélodieuse, qu'elles ignorent que je coniprenne :
Questa poverina donna e perduta. Elles me prodiguent leurs soins; je calme ma toux convulsiye en prenant quelques-unes des bienfaisantes pilules de mon excellent docteur de Rotterdam, et j'envoie porter la lettre qu'il m'a donnée pour un de ses confrères d'Amsterdam.
Une heure après, le docteur Van H.... est dans sa voiture à ma porte ; il vient me chercher pour parcourir la ville. C'est un homme d'une distinction parfaite et d'une vaste érudition, sans pédantisme; SCS manières sont aimables; il est en relation avec tous les savants de l'Europe; il me homme plusieurs membres de l'Institut qui sont ses amis et qui sont aussi les miens< Aussitôt la connaissance est faite ; je monte dans sa voiture, et je respire une autre at* mosphère après avoir franchi les rues étroites qui emprisonnent ma malencontreuse auberge. Nous débouchons par un large canal alimenté par l'Amstel, sur lequel sont jetés de beaux ponts de pierre aux arches monumentales, et assez ' élevées pour laisser passer les navires.
Ce canal est bordé de vastes maisons en briques rouges et blanches ; la plupart ont un perron; quelques-unes ont une façade en pierres de taille , avec des balcons et des colonnes à la manière italienne. La porte de ces maisons est toujours petite en proportion des fenêtres, qui sont très-grandes et trèsélevées. Dans l'intérieur des maisons aristocratiques
et bourgeoises, c'est le luxe, le confort et la propreté merveilleuse dont j'ai parlé en décrivant Rotterdam. Excepté au centre de la ville, presque toutes les maisons ont un jardin et une serre où croissent des fleurs en toute saison. La propreté et les fleurs sont la double coquetterie de la Hollande, ses deux attraits toujours nouveaux et irrésistibles pour les étrangers. En hiver, les chambres et les salons sont ornés de vases, de corbeilles et de lampadaires, où s'épanouissent et se groupent les tulipes, les narcisses et les jacinthes.
Nous remontons le grand canal , et nous arrivons sur une place qui atteste la splendeur et la richesse d'Amsterdam. Une des façades du Palais-Royal s'y déroule ; plus loin une magnifique église, quelques palais d'armateurs, la Bourse d'un aspect grandiose, et d'autres monuments dont les noms m'échappent. Nous visitons d'abord le Calais-Royal. Ce palais, de même que toutes les maisons et tous les édifices d'Amsterdam,' est assis sur des mâts qui ont de dix à treize mètres de longueur. Le terrain est tellement marécageux qu'il faut percer jusqu'à cette profondeur pour trouver un sol inébranlable; 13695 mâts ou pieux étayent les fondations du Palais-Royal , ce qui a fait dire à un poëte que, si la ville était renversée, elle présenterait au regard une forêt de sapins sans branches.
Cet immense édifice, qui servit d'abord d'hôtel de
ville, fut commencé en 1648 et terminé en 1664. Il est tout en marbre de Carrare. Le plan en fut tracé par le célèbre architecte Jacob Van Kampen. Il a la forme d'un carré long; à chaque façade est un avant-corps en saillie ; les quatre angles du bâtiment ont des pavillons également en saillie. En 1668, une galerie à balustrade dorée a été construite en dehors de Tavant-corps du milieu d'une des façades ; l'autre façade est décorée d'un fronton grec avec des bas-reliefs ;- ce fronton est couronné de trois statues colossales en bronze. Le Palais-Royal est situé sur le Dam ; on y arrive par une vaste esplanade qu'une marche de pierre de taille sépare du reste de la place ; cette esplanade conduit à un long perron de quatre marches qui règne au bas du grand pavillon du milieu, dans lequel on entre par sept arcades au-dessus desquelles s'élèvent trois étages, sans compter les vastes souterrains. Nous f)énétrons dans le palais par un corridor voûté, et nous commençons la visite des appartements. On nous montre d'abord la chambre à coucher du roi. J'y remarque un fort beau tableau de Nicolas de Held Stokade, représentant le Marché au blé en Egypte sous le mi» nistère de Joseph. Dans l'un des salons voisins sont deux cheminées' qu'on cite comme des chefs-d'œuvre ; leur manteau de marbre blanc est formé par des frises sculptées qui reposent sur des colonnes. Dans le grand salon (qui fut autrefois la chambre
Nous nous rendons au Musée. Il renferme de magnifiques Rembrandt, et entre autres sa fameuse Ronde de nuit; c'est la toile la plus grande et la plus estimée du célèbre coloriste. La lumière et les ombres semblent se jeter un défi dans ce tableau magique ; ce n*est point ici le sujet même du tableau qui préoccupe, mais son coloris merveilleux. La manière dont chaque tète est éclairée est un miracle de peinture. Rembrandt avait, comme Rubens, la lumière intérieure ; il la répandait sur ses tableaux avec les savantes et patientes combinaisons qui caractérisent son génie.
Le tableau des Cinq Régents , du môme maître, vaut presque la Ronde de nuit. Le sujet en est simple : quatre hommes de grandeur naturelle, et vêtus de noir, sont assis autour d'une table couverte d'un tapis rou^e. Sur cette table est posé un registre. Le cinquième personnage a quitté son siège et semble parler aux autres, qui le regardent attentivement. Un serviteur est placé derrière l'orateur : on comprend qu'il, attend ses ordres. Quelle vigueur et quelle science consommée dans la manière dont ces figures sont rendues! Les chairs , les cheveux, les étoffes, tout est en relief, tout frémit; de très- près on comprend, si Ton est du métier et en étudiant les touches du maître, de quels procédés il usait pour fondre les ombres et la lumière; mais à quelques pas c'est la nature, la na-
PaOMËNADE EN HOLLANDE. 493
ture surprise par le génie et dont aucune étude ne donne le secret. ,
On assure que Rembrandt n*avait pas le travail facile ; il a refait jusqu'à quatre et cinq fois la tète de plusieurs de ses portraits, c La façon de faire de Rembrandt, dit notre grand peintre Decamps, est une espèce de magie. Personne n'a mieux connu que lui les effets et les rapports des couleurs entre elles, n'a mieux distingué celles qui sont amies d'avec celles qui ne se conviennent pas. Il mettait chaque ton à sa place avec tant de justesse et d'harmonie, qu'il n'était pas obligé de les mêler et d'en perdre la fraîcheur. Il préférait les glacer de quelques tons qu'il glissait arlistement par-dessus pour lier les passages de lumières et d'ombres et pour adoucir les couleurs crues ou trop brillantes. Tout est chaud dans ses ouvrages. Il a su , par une enlente admirable du clair-obscur, produire des effets éclatants dans tous ses tableaux.
« Ses portraits étaient d'une ressemblance frappante; il excellait à saisir le caractère d'une physionomie. La nature n'y était point embellie, mais si simplement et si fidèlement imitée, qu'il semblait que ces tètes s'animassent et sortissent de la toile. Il chargeait les lumières d'épaisseurs si considérables, qu'il semblait avoir voulu plutôt modeler que peindre. On cite de lui une tète où le nez était presque aussi saillant que le modèle. »
i9(à PROM£NâBE en hollande.
Voici de Snyders un tableau représentant une Chasse au crocodile et à Thippopotame. Quelle énergie dans les bêtes et dans les chasseurs! Quelles attitudes et quels effets de couleur I C'est la palette de Rubens, si bien que plusieurs ont attribué à ce grand peintre les personnages de ce tableau.
Paul Potter a dans le musée d'Amsterdam un tableau qui vaut celui du Musée de la Haye : un ours se défend contre des chiens et deux chasseurs, dont un esta cheval et l'autre à pied; un ourson, que poursuit un chien furieux, monte sur un arbre. Par la vérité et le mouvement des personnages et des animaux, l'acharnement des chiens^ la détresse de l'ours, cette chasse prend les proportions d'un drame. On s'intéresse à ce pauvre ours traqué et à son rejeton qui le regarde d'en haut, à travers les branches où il a cherché un refuge.
Deux autres tableaux de Paul Potter sont aussi des chefs-d'œuvre. L'un représente Orphée rassemblant les animaux aux sons de la lyre. Ici les animaux sont calmes et comme charmés par Tbarmonie qui les attire.
Dans l'autre tableau se reflète l'âme rêveuse et mélancolique du jeune peintre, mort avant trente ans. Sur le premier plan est un bœuf brun , un bouc, une génisse, un bélier, deux brebis et un agneau; contre un arbre une jeune mère allaite un enfant, et un berger joue de la cornemuse. Vers le
fond passent un cheval, un bœuf et un âne. A gauche est une colline boisée, que gravit un troupeau de moutons. Le ciel est brumeux et semble, pour ainsi dire, pleurer sur ce tranquille paysage.
Voici de H. Van Balen un paysage d'un tout autre genre ; il sert de cadre à Diane, à Bacchus, à Pan, aux satyres et aux bacchantes ; c'est un mouvement, un entrain et des postures de .dieux avinés.
De Hubens je contemple longtemps deux tableaux ; la Piéié filiale^ représentant cette dame romaine qui allaitait son père prisonnier; la poitrine de la femme est superbe, et l'expression de sa tèle est saintement exaltée. L'autre tableau est la rencontre de Jacob et d'Ésaû. La figure du premier est prédestinée ; l'autre est morne. La physionomie reflète toujours le sort de l'homme.
J'aime beaucoup cette belle église gothique ren* due dans tous ses détails d'architecture et ceiie Adoration des Mages d'un coloris si vrai. Ce sont deux tableaux des frères Van Ëyck, qui furent les inventeurs de la peinture à l'huile. On dirait leurs tableaux peints d'hier : les procédés découverts par eux n'ont pas été surpassés.
De Jordaens je regarde avec attention un paysage au milieu duquel le dieu Pan joue de la flûte. Les joues se gonflent légèrement; l'instrument frémit dans les doigts, et l'on croit en entendra sortir des sons.
Encore deux paysages qui m'altirent, et que je contemple en rêvant : ce sont deux chutes d*eau de Ruysdaël, qui bondissent et renvoient leur poussière dans Tair. Il me semble que la fraîcheur en monte jusqu'à moi et rafraîchit mon front.
Divers tableaux de Philippe Wourvermans mérilent d'être décrits. En voici un représentant des paysans qui viennent de battre des maraudeurs militaires. Sur le premier plan est un officier et son valet dépouillés jusqu'à la ceinture, et les mains liées derrière le dos. Un paysan qui a revêtu l'uniforme de l'officier désigne en riant les prisonniers. Sur le second plan , des militaires poursuivis s'enfuient au galop. Dans le fond , on aperçoit un village et des scènes de carnage. La composition et les détails de ce tableau sont merveilleux ; l'air circule entre les divers groupes, qui semblent se mouvoir et vivre.
Le Manège^ du même auteur, et la Chasse au vol sont deux chefs-d'œuvre. Dans le premier, les chevaux se dressent et hennissent sous la main des ca-
valiers ; dans l'autre, on sent frissonner les ailes des oiseaux. Dans la Chasse au çerf^ le même maître a répandu toute sa science et toutes les finesses de son pinceau. Des dames rieuses et de pimpants cavaliers sont à cheval, et, suivis d'une belle meute de chiens, ils lancent un cerf aux abois. Sur un plan reculé on voit des ruines pittoresques. J'aime encore
beaucoup, du même peintre, une belle Vue d'Amsterdam en 1686; puis la Bataille navale entre Tamirai Ruyter et le général Monk; et surtout une toile délicieuse représentant le Calme à la mer ; on dirait que les vagues caressent le rivage et lui murmurent des harmonies. •
L'École du soir, de Gérard Dow, est un des plus beaux tableaux du musée d'Amsterdam. Il contient douze figures et a cinq effets différents de lumière : le pédagogue est assis devant son pupitre; il réprimande un écolier qui le regarde avec terreur et s'éloigne de lui; une jeune fille attentive répété sa leçon. Ce premier groupe est éclairé par une chandelle. Sur la droite est une autre jeune fille debout; elle cause avec un jeune garçon qui écrit sur une ardoise. Elle tient à la main un flambeau allumé dont la lueur se projette sur leurs visages. En bas du tableau est une lanterne entr'ouverte, à vitres de corne , qui répand sur le premier plan des effets inouïs de demi*teintes. Dans le fond, plusieurs écoliers étudient à la lueur d'une chandelle, tandis que l'un d'eux descend un escalier avec une autre chandelle dont la flamme l'éclairé. Toutes les figures et lous les détails de ce tableau, sont peints avec une finesse et une perfection qui sont la dernière limite de l'art.
Un jeune seigneur et une dame se promenant dans un jardin sont un autre chef-d'œuvre de Gé-
i9B PROMENADE EN HOLLANDE.
rard Dow. L'artiste a placé son portrait entouré de son nom sur un chapiteau renversé au bord du tableau.
Mieris est le peintre de l'élégance et des femmes. Taime beaucoup de lui ce petit tableau où une dame joue de la guitare sur le «premier plan , tandis que trois personnes font, plus loin, une partie de cartes. Voici un second tableau de Mieris, représentant une femme en robe de satin vert : elle est assise devant une table couverte d'un riche tapis en velours rouge. Cette femme écrit ; un valet se tient à distance et semble attendre ses ordres. Un petit chien endormi repose sur un tabouret. Quelle entente des chairs, des étoffes, de la lumière! Quelle grâce et quelle harmonie !
Un tableau de Terburg mérite d'être placé en face de ce dernier tableau de Mieris : dans un appartement est un homme assis qui réprimande vivement une jeune fille debout devant lui. Elle tremble, dai)s sa belle robe de satin blanc. Une dame, qui parait être sa mère et approuver la réprimande, est assise à côté de l'homme ; elle vide avec calme un verre de vin.
Voici trois Téniers, trois perles du musée d'Amsterdam * dans le premier, sont des joueurs de cartes groupés autour d'une table, sous la lumière d'une lampe qui fait ressortir l'attention passionnée que les personnages apportent à leur jeu. Le second
tableau représente des villageois qui boivent et dansent. Le troisième a pour sujet la Tentation de saint Antoine. Bien des peintres et bien des littérateurs ont été séduits par cette légende, dont la fantasmagorie se prête si bien à tous les rêves de Timagination. Callot en a fait une farce. Téniers a su conserver la majesté de la figure du saint : sa vision extatique est interrompue par le défilé des spectres sinistres ou grotesques. Il les regarde étonné, mais non ému; sa pensée reste appuyée au ciel ; sa belle tète rayonne toujours.
Jean Steen, qui fut lui-même boulanger, a peint avec un soin tout particulier une belle boulangerie : un riant mitron pose sur la devanture de sa boutique du pain chaud et doré, qu*un enfant annonce au son du cor. A travers la fenêtre, une femme tient un appétissant gflteau.
Je parcours la salle des fleurs, où Van Huysum, Mignon et Hachel Ruisch ont des chefs-d'œuvre; mais on ne peut tout décrire.
Nous nous faisons conduire à la synagogue des Juifs portugais. C'est un somptueux édifice au vaste parvis, mais les maisons qui Tencombrent nuisent à l'aspect monumental. Dans une de ces maisons demeure le grand rabbin ; d'autres sont allouées aux assemblées et au séminaire, où l'on enseigne l'hébreu, la loi, etc. Cette synagogue a été construite sur le plan du Tabernacle ; le parvis a une galerie
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soutenue par douze piliers; sous celle galerie est un grand bassin, au bord duquel les Juifs font leurs ablutions avant d'entrer dans le temple. Le bâtiment de la synagogue, d'une imposable simplicité, s'élève au milieu de ce parvis. Six régents et six régentes président h l'administration du temple; les soins domestiques sont confiés à plusieurs concierges. La femme de l'un d'eux, une vieille au dos voûté, nous introduit en rechignant dans rintérieur de la synagogue. Les Juifs répugnent toujours à satisfaire la curiosité des chrétiens h l'endroit de leur culte : cependant, aujourd'hui, tout antagonisme religieux s'est adouci, grâce à l'influence et à la douceur de l'esprit philosophique, qui pénètre partout.
Tandis que nous parcourions la vaste enceinte, elle se repeuplait pour moi des rabbins fanatiques qui anathémalisèrent un jour le tranquille et studieux Spinosa, et le chassèrent du temple. Spinosa avait commenté , dans la solitude, la Bible et le Talmud, et avait gardé pour lui les convictions puisées dans ses études. Son maître, Morteira, un rabbin modéré, s'imagina que la modestie seule empéchait §on élève de publier son opinion. Il le manda à la synagogue devant l'assemblée ; mais alors Spinosa oublia qu'il était Juif, pqur se ressouvenir qu'il était philosophe.
Il exprima ses doutes avec calme, mais avec fermeté. Aussitôt il fut voué à la haine des rabbins, et
rentrée du temple lui fut interdite. Il s*cn consola en étudiant le grec et le latin avec le savant Van der Ende, un chrétien plus tolérant que ses coreligionnaires. Van der Ende avait une fille, dont l'érudition égalait celle de son père ; elle aida Spinosa dans ses études, et celui-ci conçut pour elle un très-vif amour. La docte fille n'y répondit point. Le jeune philosophe chercha à l'oublier et se passionna bientôt pour la méthode de Descartes, qui faisait alors une révolution dans la philosophie.
La renommée du savoir de Spinosa se répandit dans Amsterdam, et les rabbins essayèrent de se le rattacher. Ils lui firent offrir une pension de deux mille florins, s'il consentait à reparaître dans leur assemblée. Spinosa reçut avec ironie cette proposition. Ses ennemis s'exaspérèrent, et un jour qu'il passait devant la synagogue, il reçut dans ses habits un coup de poignard d'un homme qui avait été chargé de l'assassiner. Pour vivre et méditer en paix, il se retira dans la campagne aux environs de Lcyde, puis à la Haye.
Ce qui domine dans la vie de Spinosa et ce qui fait la grandeur de cette figure, c'est un dédain profond des honneurs de la fortune et des voluptés; Il vivait du produit des verres d'optique qu'il avait appris à fabriquer. Cette occupation partageait son temps avec ses travaux philosophiques. Son délassefhent était de faire la chasse aux mouches et de
les voir se défendre contre les araignées. Sa sobriété était telle, qu'une soupe au lait et un pot de bière lui suffisaient pour sa journée. Il refusa l'héritage d'un de ses amis et les offres généreuses du malheureux de Witt, grand-pensionnaire de Hollande. Le prince de Gondé lui offrit en vain une pension au nom de la France : l'austère philosophe se suffisait. H n'avait d'avidité que pour la science. Plein d'audace dans ses'doctrines (que, du reste, il ne publiait point), il était doux et calme dans la vie et résigné devant la mort. Durant les troubles populaires de la Haye , qui amenèrent le massacre du grand* pensionnaire de Wilt et de son frère, l'hôte de Spinosa craignit que Ton ne vtnt forcer et piller sa maison pour y chercher le philosophe : « Rassurezvous, lui dit celui-ci; aussitôt que la populace se présentera devant votre porte, vous viendrez m'en avertir pour que j'aille à sa rencontre, dût-on m'assassiner comme mes pauvres amis de Witt. »
Il ne mourut point de mort violente, mais jeune encore, d'une phthisie pulmonaire.
Dans le dernier ouvrage qu'il écrivit, Spinosa plaide avec force l'affranchissement de la pensée et la libre manifestation des idées : < Il est impossible, dit-il, d'ôter aux hommes la liberté d'exprimer leurs sentiments ; cette liberté ne nuit nullement à Tautorité du souverain, chacun doit l'avoir et en user, pourvu que ce ne soit pas dans l'intention
d'introduire des nouveautés et pour agir contre les lois et les coutumes de TÉtat. Cette liberté n'est point contraire à la paix publique ; d'ailleurs il est impossible de l'étouffer. La piété n'en reçoit aucun préjudice. Il est parfaitement inutile de faire des lois contre les choses qui sont purement spéculatives. Bannir cette liberté d'un État, c'est en bannir en même temps la paix. »
En quittant la synagogue, nous nous rendîmes au Jardin zoologique, qui renferme des collections d'animaux et d'oiseaux vivants les plus complète» de l'Europe. Près d'un large canal, au milieu d'une belle grille flanquée d'une haie vive, un grand por- Ml donne accès aux visiteurs. Les voitures s'arrêtent en deçà.
Il y avait ce jour-là une foule de brillants équipages : car le dimanche et le jeudi cet immense jardin est un but de promenade pour les riches oisifs d'Amsterdam. En pénétrant dans la longue et verte avenue, je fus charmée par la vue ( quoique un peu assourdie par les cris) de l'innombrable variété de perroquets des Indes et d'aras d'Amérique s'ébattant en liberté sur leurs perchoirs qui, en forme de croissants, sont suspendus d'un arbre à l'autre. Quels merveilleux plumages ! les couleurs des pierreries n'en surpassent pas l'éclat. Voici de gros mâles rouges, gris, verts, ou d'un bleu qu'aucune teinture ne peut imiter et dont on voudrait se tisser une
robe; puis d autres, d*un blanc de cygne aux grands becs jaunes recourbés ; puis les jolies et coquelles perruches qui causent entre elles, lissent leurs plumes et agacent les mâles du regard et de la voix ; ce sont ensuite les couples mignons d'inséparables* qu'on ne peut désunir du môme perchoir. Tous ces oiseaux babillards donnent & la grande avenue du Jardin zoologique une animation joyeuse. La beauté et la gaieté de ces oiseaux splendides semblent doublées en ce itioment par les rayons du soleil qui brillent sur eux à travers les arbres et par les friandises que leur distribuent les promeneurs.
Les parterres, les quinconces et les labyrinthes du Jardin zoologique sont bornés h droite par «m grand café monumental, que sa colonnade de marbre fait ressembler à un temple grec. Une foule de consommateurs sont assis eous le portique autour de petites tables rondes, couvertes de rafraîchissements. A gauche s'élèvent les habitations des serpents et de tous les reptiles connus ; le palais des singes, les demeures des éléphants, des girafes, des rennes, enfin de tous les quadrupèdes, parmi lesquels les pacifiques et les domptés errent en ce moment en liberté. Dans un bassin, on montre une salamandre, unique en Europe. Elle a été trouvée dans une anfractuosité de Tîte de Ceyian. Dans