PRÉFACE DE L’ÉDITEUR
Ce n’est pas un ouvrage inédit que nous offrons au public: le texte de cet ouvrage figure au chapitre III d'un très remarquable in-folio illustré publié, il y a trente ans, par Charpentier, de Nantes, sous le titre « Splendeurs de Paris » ; c’est de cet in-folio que nous l’avons distrait pour en faire l’in- 1 8 qui nous paraît appeler à compléter heureusement la collection des œuvres d’Édouard Fournier sur Paris.
Dirigée et, pour ainsi dire, illustrée par l’aimable érudit que fut Édouard Fournier, cette « Promenade historique dans Paris » offrira un réel in-
térêt aux amis de notre vieille capitale: ils y cueilleront de piquantes anecdotes de curieux renseignements sur les quartiers, les hôtels célèbres, les personnages historiques ; ils revivront, en compagnie et sous la conduite de leur savant et spirituel cicérone, le Paris d’autrefois, si cher au culte de tous les fervents de notre histoire nationale.
Si, à mesure que la grand’ ville se transforme, les souvenirs qui se rattachent aux vieilles rues démolies, aux vieilles maisons effondrées, s’effaçaient complètement et à jamais, ce que nous appelons le progrès serait bien près de la barbarie. « Heureusement, a dit Théophile Gautier, il est des hommes érudits et patients qui prennent note de chaque pan de muraille renversé et conservent l’histoire de chaque pierre célèbre : ainsi fait Edouard Eournier ; il sait où étaient la vieille maison d’Héloïse et l’antique hôtel des Ursins habité par
Racine, le logis qui vit s'exhaler l’âme romaine du grand Corneille, le pavillon sur lequel Beaumarchais avait mis une plume en guise de girouette et d’enseigne: tout ce qu’efface le progrès profanateur, il l’écrit religieusement. » C’est sous ce haut patronage de Théophile Gautier que nous présentons à nos lecteurs l’ouvrage « Promenade dans Paris » ; il leur rappellera, d’une façon saisissante et non s ns leur laisser parfois une pointe de regret, ce que notre siècle a dû renverser dans sa marche impitoyable vers le progrès.
Parc-de-triomphe. — Ses vicissitudes. — Commencé en 1806 il n’est terminé que le 29 juillet 1836. — Paris du sommet de l’arc-detriomphe.
Il n’est pas une ville dans le monde qui puisse se vanter d’une entrée comparable, pour la majesté et pour la grandeur, à celle que présente Paris, lorsqu'on y arrive parla barrière de V Etoile. Jamais capitale ne s’annonça mieux ellemême, et ne promit aussi bien dès l’abord ce que plus loin elle devra si magnifiquement tenir comme variété d’aspect, comme étendue et animation dans la perspective, comme splendeur monumentale. L'arc de triomphe de la Grande Armée, car c’est là son vrai nom, est sans doute l’hommage le plus grandiose qui pût être rendu à la gloire
guerrière. Ainsi considéré, ce monument frappe et impose, mais si on l’examine à son point de vue véritable, c’est-à-dire comme entrée de Paris, et^ passez-moi ce mot tout architectural, comme frontispice de la ville immense, il faut peut-être encore l’admirer davantage.
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que cet édifice, qui tient sa plus incontestable beauté de Tunité de son ensemble et de l’art savant avec lequel ont été réglées les proportions de la masse, a subi, pendant les phases si longues et si diverses de sa construction, toutes les vicissitudes qui devaient mettre le trouble dans son ordonnance monumentale, et substituer aux mérites que nous reconnaissons ici, les défauts les plus contraires. Hésitation pour l’adoption des plans, contestations entre les architectes,, car on avait eu d’abord la malheureuse idée d’en nommer deux, Raymond et Chalgrin, pour cette seule construction; changement de direction, interruptions des travaux, rien en un mot, depuis le ier frimaire an VI, date du premier projet, jusqu’au 29 juillet 1836, époque où, sauf le couronnement, il put être considéré comme achevé et fut inauguré, rien, dis-je, n’a manqué
à l’arc de triomphe de l’Étoile sous le rapport de ces vicissitudes, mortelles pour l’art, dont je parlais tout à l’heure.
Il y eut pour le nom à lui donner des hésitations et des variations à l’avenant du reste. D’abord, en l’an VI, lorsqu’on eut la première idée d’un arc de triomphe, il devait être élevé en souvenir des victoires remportées par nos soldats au-delà des Alpes, et occuper une place, porter un nom qui pussent les rappeler. On avait dessein de le bâtir à la barrière d’Italie. En 1806, quand l’idée fut reprise, l’Empereur pensa de même à glorifier par ce gigantesque trophée nos grandes victoires transalpines, mais c’est aux dernières, aux plus décisives qu’il songeait. D’après une note, dictée par lui, le 14 mai, à M. Barbier, son bibliothécaire, le monument devait être appelé arc de Marengo. Ce n’est plus alors à la barrière d’Italie que son emplacement était marqué, mais sur le grand espace laissé vide par la démolition de la Bastille. Le projet fut soumis à l’Académie des Beaux-Arts, qui ne blâma que la place choisie. L’Empereur reconnut la justesse de la critique, et adopta définitivement, pour y asseoir l’arc de triomphe.
le sommet du monticule qui domine si heureusement la grande avenue des Champs-Elysées, emplacement prédestiné pour ainsi dire, et qui, juste vingt ans auparavant,, avait déjà semblé si favorable à l’architecte Ledoux, que de tous les pavillons de barrière bâtis par lui pour clore la nouvelle enceinte, ceux qu’il avait construits là étaient de beaucoup les plus beaux, comme grandeur, et même, en dépit de quelque bizarrerie de détail, comme apparence monumentale.
Une fois l’idée bien adoptée, les travaux commencèrent avec ardeur ; on voyait que l’Empereur avait commandé.
Raymond et Chalgrin se disputaient toujours au sujet du plan à suivre, mais le maître avait parlé, et l’on poussait l'ouvrage sans attendre que ces Messieurs se fussent entendus. On avait déjà posé la quatrième assise des fondations, lorsqu'on se souvint que la cérémonie indispensable, surtout pour une construction de cette importance, la cérémonie de la pose de la première pierre, avait été complètement oubliée. Que faire ? Y suppléer à bas bruit, sans appareil. Les ouvriers choisirent un jour solennel, le
15 août, fête de Napoléon, et sans rien dire aux architectes, auxquels même il pensèrent si peu, que, comme vous l’allez voir, ils oublièrent de rappeler leur nom, ils taillèrent, en forme de bouclier hexagone, une des larges pierre de Château- Landon, qui servirent pour toute la construction, et y gravèrentces lignes : « L’an mil huit cent six, le quinzième d'août , jour de V anniversaire de la naissance de Sa Majesté Napoléon-le-Grand.
Cette pierre est la première qui a été posée dans la fondation de ce monument, Ministre de V intérieur , M. de Champ agny . » L’inscription de cette soidisant première pierre, venant après la quatrième assise, n’est pas, vous en conviendrez, de la plus stricte exactitude, et notre arc de triomphe ment? quelque peu par la base ; mais qu’importe, si la gloire qu’il consacre est une vérité.
D’ailleurs, qui donc y regardera jamais ?
Pour mettre fin aux fâcheux démêlés qui avaient sans doute été la principale cause de l’omission du nom des architectes, Raymond donna sa démission, et céda ainsi toute la place à Chalgrin, dont le plan, qui a été presque complètement suivi, était d’ailleurs bien préféra-
ble au sien. Celui-ci toutefois avait perdu à ces débats l'honneur de ne pas être nommé sur la première pierre. Il eut le malheur plus grand de ne pouvoir achever son œuvre. Il mourut le 20 janvier 1811, après s’être donné, lors du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, le chétif plaisir de suppléer à ce qui manquait pour l’achèvement du monument, par une haute carcasse de charpente et de toile peinte. Il y avait eu ce jour-là, dans l’arc de triomphe simulé, plus de carton que de pierre, car la construction définitive n’avait encore été poussée que jusqu’à la corniche du piédestal. L'ardeur, comme vous voyez, s’était donc bientôt éteinte de ce côté ; disons mieux, l’argent avait bientôt manqué : ce qu’on destinait au monument des anciennes victoires avait été dévoré par des victoires nouvelles. Goust ne fut pas plus heureux que Chalgrin, auquel il avait succédé. Les défaites arrivèrent, et l’arc de triomphe en souffrit comme le reste, davantage même. Il n’était plus quûme ironie, et plutôt que de l'achever, ont eût rasé ce qui était sorti de terre à si grand peine.
La Restauration le délaissa pendant
neuf ans. En 1823, l’expédition d’Espagne et la prise du Trocadéro ramenèrent tout-à-coup la pensée du Gouvernement vers cette jeune ruine oubliée sur les hauteurs de l’Étoile. On reprit le projet de l’achever pour le nouveau triomphateur, le duc d’Angoulême. Une ordonnance royale fut rendue, un architecte fut nommé, c’était M. Huyot, et la construction, brusquement arrêtée à la naissance du grand arc, dut désormais marcher sans interruption. Malheureusement, M. tluyot voulut remettre en œuvre quelques-unes des idées de Raymond.
Il parla de modifier le plan trop simplr de Chalgrin, en introduisant dans la décoration de chacune des faces quatre colonnes engagées. Il eut pour ce projet qui ne manquait pas de richesse et d’élé gance, l'aveu de tous les artistes, mais non pas celui deM. deCorbières, ministre de l’intérieur, dont la parcimonie s’émut du surcroît de dépense qui devait en résulter. M. Huyot tint bon., mais n’aboutit qu’à se faire destituer. Après un intérim qui fut rempli par une commission de quatre architectes, MM. Fontaine, Gisors, Labarre et Debret, et pendant lequel fut exécuté le grand imposte décoré
de grecques, il fut réintégré. Il le devait à la chute de M. de Corbières et à l’avénement de M. deMartignac. Le ministre était changé, mais l’économie restait la loi du ministère. Aussi le projet coûteux de l’architecte 11e rentra pas en grâce en même temps que lui. Force lui fut de s’en tenir au plan de Chalgrin. Cette fois, il se soumit.
La révolution de Juillet changea la destination du monument qui fut rendu aux gloires de la Grande-Armée, mais laissa en place M. Huyot. En juillet 1833, il avait conduit la construction jusqu’audessus du grand entablement, il faisait poser les premières pierres de l’attique, et tout semblait l’assurer qu’il achèverait l’œuvre, quand une nouvelle disgrâce vint le frapper, M. Biquet lui succéda. C’est à lui qu’est échu le bonheur de mettre la dernière main à ce grand ouvrage ; ce qu’il fit en restant presque entièrement fidèle au plan de son prédécesseur.
Depuis 1836 l’arc de triomphe est achevé. Il ne lui manque plus que son couronnement, ajourné jusqu’ici par l’embarras où l’on s'est trouvé pour le choix à faire dans les nombreux projets sou-
mis au Gouvernement. Adoptera-t-on l'idée de M. Huyot, qui voulait surmonter l’attique de gigantesque figures isolées sur le ciel et représen tant les grandes villes de France ? Placera-t-on au sommet, sur une immense calotte sphérique, la figure colossale de la France, comme Rude le proposait, ou bien, selon l’idée de Barye, qui semble être aussi celle du Gouvernement, posera-t-on sur cette vaste sphère un aigle gigantesque en bronze aux ailes déployées ? C’est ce qu’un ?tvenir qu’on dit prochain nous apprendra sans doute. Tel qu’il est déjà, car si cetornement accessoire doit ajouter à sa grandeur, il n’est pas indispensable à son effet, l’arc de triomple de l’Étoile est un monument complet. Bien plus, comme ensemble, comme harmonie dans les proportions^ c’est, je le répète, un monument presque irréprochable. Avec son arc colossal qui ne mesure pas moins de 29 mètres d’élévation sur 14 de largeur ; avec cette longue suite de boucliers inscrustés clans son attique, et qui portent chacun le nom d’une grande victoire; ce défilé de soldats qui circulent dans la frise, géants qui de la base paraissent des pj^gmées ; ces bas-reliefs qui décorent
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chacune des faces, et dont quelques-uns, celui de Feuchères, qui fait revivre dans la pierre le Passage du Pont d' Arcole, celui de Chaponnières, qui nous fait assister à laPrise d' Alexandrie, sont des œuvres de premier ordre ; — oui, avec cet harmonieux ensemble d’ornementation glorieuse que rehausse et grandissent encore les quatre trophées gigantesques placés sur les pieds-droits : ceux qui regardent l’avenue de Neuilly, la Paix et la Résistance , sortis tous deux sous la main vigoureuse cl’Etex j ceux qui font face aux Champs-Elysées, dus l’un, le Couronnement de V Empereur , au talent solennellement calme et académique de Cortot ; l’autre, le Départ , au ciseau de Rude qui n’a jamais eu plus d’ardeur, plus de fougue, plus d’entraanement ; — ouC encore une fois, avec tout ce grand appareil de décoration taillé en pleine pierre, comme en pleine histoire, Farc de triomphe de l'Etoile nous apparaît tel que, dans le passé, comme dans le présent, on ne pourrait rencontrer son égal. Il est peu de nations qui eussent pu trouver dans leur trésor les dix millions qui pajœrent ce glorieux joyau ; moins encore qui auraient pu recruter parmi
leurs artistes assez de talents pour suffire à cette grande tâche d’architectes et de sculpteurs ; mais il n’en est certes point qui, dans une seule page de leur histoire, auraient pu trouver et tant de triomphes à la fois et ces trois cent quatre-vingtsix noms de généraux vainqueurs, qui rayonnent sur ces murs, comme sur les tables du temple de la Gloire.
Du sommet de Tare de triomphe se déroule sous les yeux le panorama le plus immense, le plus varié. Le regard touche auxdimites de l’horizon sans atteindre à celles du tableau que la grande ville, débordant hors d’elle-même, anime chaque jour par un va-et-vient continuel d’oisifs ou d’affairés. Ici, à vos pieds, c’est le petit village des Ternes qui, au commencement de ce siècle, s’est mis à sortir de terre comme par magie sur la lisière de la plaine des Sablons, a groupé une à une ses fraîches maisonnettes autour de la villa seigneuriale qui d’abord s’y trouvait seule, puis s'est fait hameau, puis village avec église, et bientôt, si on le laisse aller toujours, sera une véritable ville, comme ses voisins Montmartre et Batignolles. Ceux-ci, les voilà de même à vos pieds, tout près des
portes,, mais se gardant bien d'y frapper de peur qu'on ne les entende, et, qu’élargissant tout-à-coup l’enceinte devenue trop étroite, on ne les prenne dans les filets de l’octroi. Ils se croient bien indépendants, sans doute, mais qu’ils se défient de ce long rempart qui se déroule derrière eux en zigzags menaçants : qu’ils prennent garde à cette muraille que vous voyez d’ici se dérober sous l’herbe et qui ne vous apparaît que comme un tertre continu et verdoyant.
Ce sont les fortifications ; on les a construites pour défendre la ville, mais je ne pense pas que de longtemps on en ait besoin pour cela. Auparavant, croyezmoi, elles auront fait office de mur d'enceinte, à la place de celui que vous suivez de l’œil comme un mince linéament; elles auront fait rentrer dans la grande ville cette banlieue engraissée à sa porte, ces beaux villages heureux et repus en toute impunité, derrière lesquels on les voit déjà se glisser traîtreusement comme en prévision du jour de grande surprise où l’on viendra dire à Montmartre, à Batignolles, aux Ternes, aussi bien qu’à la Chapelle-Saint-Denis, à Belleville, à Ménilmontant, à Charonne. à Bercy, au
Petit-Mont-Rouge, à Vaugirard, à Grenelle, à Auteuil, à Passy : Vous appartenez à la ville, vous n’êtes plus des villages, vous êtes des quartiers de Paris.
Si je 11e me trompe, le chemin de fer de ceinture dont nous voyons se dérouler d’ici la gigantesque circonférence, peu à peu formée tronçons par tronçons, 11e sera pas d'un médiocre secours lorsqu’on se décidera à cette mesure importante.
Peut-être attend-on son achèvement qui complétera le nouveau système d’enceinte, pour jeter sur toute cette banlieue mitoyenne le grand coup de filet municipal. Doublant comme d’une ligne de fer, la longue ligne des fortifications dont il suit en serpentant les sinuosités, ce rail-way au parcours circulaire a surtout pour objet de rattacher entr’eux, comme les mailles d’un réseau, les nombreux chemins de fer que nous voyons d’ici rayonner dans tous les sens autour de Paris. De cette hauteur, il est vraiment curieux d’embrasser du regard l’ensemble de ces longues lignes souvent si inexorablement droites qu’on les voit se perdre à l’horizon sans qu’elles aient décrit la moindre courbure, mais souvent souples au contraire et s’enroulant avec
grâce autour de la base des monticules qui entourent Paris; le Mont-Valérien, couronné de forts et placé là en sentinelle; Montmartre avec ses derniers moulins, son télégraphe inutile et la maigre verdure de ses pentes. On dit qu’un chemin de fer, plus pressé que les autres, et à qui il ne plaît pas de perdre son temps pour contourner cette grosse butte, va lui faire autant d’honneur que si elle était le Pausilippe ou le Simplon, c’est-à-dire va perforer d’outre en outre ses flancs gros de plâtre. On aura de cette façon l’immence avantage d’arriver en ligne droite à Clignancourt ! Les Parisiens regretteront certainement alors qu’on n’en ait pas fait autant au Mont-Valérien, et qu’on ne leur ait pas ainsi donné les moyens d’arriver sans détour et en quelques minutes de moins, à Rueil, à Chatou, à tous ces centres champêtres qui leur sont si chers. Du matin au soir, dans la belle saison, et les dimanches mille fois plus que les autres jours, on peut voir de ce sommet les chemins de fer déverser de quart d’heure en quart d’heure, des fourmilières de voyageurs sur ces agglomérations de villas. Elles sont
toutes là pressées, entassées, et cependant chacune a la prétention d’être en son coin une solitude agreste. Mais on n’est plus à Paris, c’est là le grand point. On n’a pas beaucoup mieux le calme et le silence ; mais le bruit qu’on entend n’est pas du moins le même que celui de la ville. A deux pas est la Seine,qui semble s’être complu dans les mille sinuosités que 6/ ici nous lui voyons décrire, comme pour apporter complaisamment un peu de fraîcheur à tous ces villages coquettement éparpillés dams tous ses alentours. Auprès, on trouve toujours aussi quelque petit bouquet de bois, celui duVesinet, par exemple, dont je vois là bas les cimes, mais qu’on va jeter bas par malheur; quelques frais taillis, quelque pente ombreuse. Et, à si petite distance de Paris, ce peu de fraîcheur, de calme et de verdure, fait bien vite croire à la campagne, comme le bois de Boulogne que je vois sous mes pieds, avec ses rochers d’emprunt et ses lacs fraîchement remplis, fait croire à la forêt de Fontainebleau et à la Suisse; comme le plaisir fait croire au bonheur, ainsi que le chansonnier l’a dit d’une si charmante façon. Je cite Béranger, et
d'ici je touche du regard, presque du doigt, ce Passy qui lui fut si cher, après avoir été le séjour d’affection de Jean- Jacques Rousseau et de Franklin. Delà base même du monument qui me sert d^observatoire, de cette vaste place pour laquelle M. Hittorff élève une ceinture d’hôtels ou de palais magnifiques, et à laquelle toutes les routes dont elle est le point de départ et qui semblent en rayonner, ont fait justement donner le nom de place de l’Étoile, s’élancent deux avenues rivales, l’une conduisant à Passy, Pautre, l’avenue de l'Impératrice, rattachant l’arc de triomphe au bois de Boulogne, la porte de l’Étoile, à la porte Dauphine. L'Hippodrome, forcé d’abandonner le tertre où il semblait si solidement assis, sur le bord de la place de l’Étoile, s’est réfugié dans l’avenue de Passy, où il a maintenant pour voisinage une longue suite bariolée de maisons aux types les plus divers. Le plus modeste cottage veut prendre au moins l’apparence moyen-àge, avoir le haut pignon et la double tourelle. Ce fut longtemps le genre le plus à la mode de ce côté ; mais il parait que le genre Herculanum et Pompéïa tend à le supplan-
ter ; si bien qu’aujourd’hui plus une maison sera neuve, plus elle voudra se donner un faux air de haute antiquité. Les habitations ne sont pas encore nombreuses sur l’avenue de l’Impératrice; mais elles ne se feront pas attendre, et si j’en puis juger par celles que l’on commence à y bâtir, ce ne seront pas de ces maisons colifichets, de ces logis archaïques, où par belle passion pour une époque, on s’en impose toutes les incommodités. Dailleurs, de pareils joujoux ne siéraient guère, comme bordure, à cette magnifique avenue.
Si je ramène mes regards vers la gauche, j’embrasse dans son ensemble un peu incohérent le village de Chaillot assez mal assis sur une pente ardue et tortueuse ; que de souvenirs j’y trouve ! Depuis le temps où le duc d’Orléans, fils de Charles V, acheta du sire de Coucy, son cousin, un ostels sis à Cltaillaii-le^-Paris , jusqu’à l’époque toute récente, où tout là haut, vers les Champs-Elysées, dans cette sorte de temple idalien que vous voyez au sommet de la longue rue de Chaillot et qui semble prédestiné à l’habitation d’une jolie femme et d’une muse, mourut, entou-
rée cle regrets, l’aimable et spirituelle Mme de Girardin ; oui, que de souvenirs, depuis Villon, le poète gueux, qui, des premiers, a parlé dans ses vers du château de Nigeon, l’un des séjours les plus vantés de Chaillot, jusqu’à ces pauvres poètes dont Sainte-Périne est le refuge, et qui, en mourant de vieillesse, s’étonnent de n’être pas morts de misère ; depuis Comynes, l’un des premiers maîtres de cette vieille maison de Nigeon, dont Louis XI lui avait fait présent, jusqu’à la reine Catherine de Médias qui souvent y fit résidence, jusqu’à Bassompierre dont nous reparlerons, jusqu'à Vivonne qui, suivant le dire de Mme de Sévigné, y mourut « aussi pouri de l’âme que du corps ; » enfin, jusqu’à Barras, dont la maison, bâtie à la place de ce vieux château, vit les dernières années. Ce Chaillot n’est qu’un tout petit coin, et pourtant, pour en bien parler, il faudrait écrire une longue et sérieuse histoire, ne dût-on commencer que par la malheureuse reine Henriette d’Angleterre qui, d’après le conseil de Mmc de Motteville, y établit le couvent des Filles de Sainte-Marie, sur cette même hauteur que le palais du roi de Rome devait
couronner ; — et sans oublier toutefois en passant cette autre reine et ce roi Jacques II qui pendant quelque temps y cachèrent leur royale misère, — fallut-il terminer cette chronique douloureuse à la date du 22 février 1848, alors que de la rue des Batailles, trop bien nommée ce jourlà, l’émeute prit un banquet pour point de départ et pour but un trône à renverser. On n’aurait qu’à choisir, pour varier les épisodes, si Ton voulait faire cette histoire complète de Chaillot, qu’un plaisant du dernier siècle ne croyait pourtant bonne qu’à servir de thème pour une dissertation facétieuse. J’ai déjà fait voir combien, au point de vue de l’anecdote politique, elle pouvait être intéressante.
Sous le rapport de l’histoire religieuse, elle ne fournirait pas moins avec ses deux couvents, celui de la Visitation dont je viens de parler, et celui des Minimes ou des Bonshommes , qui, du moins dans le langage du peuple, a laissé son nom à la barrière établie tout près de remplacement de son ancienne église. Je ne vous décrirai pas cette barrière que vous connaissez tous mieux que moi, et qui malgré toutes sortes de raisons de ruine, même malgré l’incen-
die dont elle fut la proie, lorsque le peuple « en réjouissance de l'abolition des droits » y mit le feu, le 12 juillet 178g, a survécu telle que Ledoux l’avait construite et ornée en 1787. Je 11e vous décrirai pas non plus l’ancienne église ; les vues qu’en a faites Israël Silvestre en donnent une idée bien plus exacte que celle qu’on en pourrait prendre dans ma description. Je me contenterai de transcrire le quatrain qui se lit au bas d’une de ses gravures, et qui contient, au sujet de la piété des Parisiens, un éloge qui n'est plus guère à faire aujourd’hui :
Que devons-nous penser de l’abrégé du monde ? Croirons-nous qu’à Paris règne l'impiété,
Si le zèle du Ciel aux Bonshommes lui fonde Pour son premier faubourg un lieu de sainteté.
C’est à saint François de Paule, fondateur de l’ordre et sag'loire, dont Louis XI parlait toujours en l'appelant \e Bonhomme, que les Minimes de Chaillot devaient le surnom qu’on leur donne ici.
Au temps de Henri IV, dans un coin de leur voisinage, commença de s’établir une population qui depuis lors a bien grandi de ce côté, comme nombre, com-
me activité et variété de travail. Je parle des ouvriers, pour qui Ton construisit alors les bâtiments de la Savonnerie tant de fois remaniés, rebâtis depuis cette époque jusqu’au grand incendie du 18 novembre 1855 qui détruisit une partie des magasins de la Manutention Militaire construits sur leur emplacement. Ainsi que l’indique le nom qu'ils ont longtemps gardé, ces bâtiments servirent d’abord pour une fabrique de savon. Plus tard, on y installa la manufacture do ces tapis à la turque , dont Pierre du Pont avait obtenu le privilège en 1604, et qui, réunie enfin à celle des Gobelins, a conservé pour ses produits le nom spécial de tapis de la Savonnerie. A la fin du siècle dernier, l’industrie avait dans ces parages, sur ce même quai de Billy^ un autre établissement qui a conservé jusqu’à nous un peu de la grande célébrité qu’il eut dans sa nouveauté, c’est cette fameuse Pompe à F eu, dont la haute cheminée domine un petit bâtiment trapu, dernier reste et dernier souvenir de la première fondation. Si, en effet, la machine qu’on }r entend mugir aspire toujours à longues gorgées dans la Seine l’eau qu’elle fait ensuite
monter à 37 mètres plus haut, c’est-àdire jusqu'aux réservoirs placés au sommet de la montée de Chaillot, ce n’est plus depuis longtemps à l’aide des procédés tout primitifs que les fondateurs, les frères Périer, avaient mis en usage. Il leur fallait un bien plus grand déploiement de force, et s’ils arrivaient au même résultat, c’était avec moins de précision, mais enfin ils y parvenaient, et c’était beaucoup pour leur temps. Aussi l’admiration alla jusqu’à l’enthousiasme et prit tous les tons. Des vers qu’on fit alors pour leur pompe à feu voici le seul distique qui soit resté :
Ici vois, par un sort nouveau,
Le feu devenu porteur d’eau.
Mais je m’aperçois que mon regard avance peu à peu, et que si je m’écoutais, je vous ferais de ce sommet del’arc de triomphe la description générale de Paris. J’aime mieux descendre pour m’y promener avec vous.
Les Champs-Élysées sous Louis XIV. — Le Cours-la-Reine. — Sa vogue pendant deux siècles. — Son inondation en 1751. — L’allée des Veuves devenue l’avenue Montaigne. — Hôtels curieux du voisinage. — Le Colysée en 1771. — La maison du duc d’Orléans au Roule. — Sa villa de Mousseaux. — Mousseaux pendant la Révolution.
De la base du monument, lorsqu’on tourne les yeux non plus vers la campagne, mais vers la ville, le point de vue est des plus magnifiques encore. Cette large montée à pente douce que le regard toujours charmé descend jusqu’au plateau du rond-point ; cette vaste avenue qui, à partir de là, élargit ses ailes et prend les porportions d’un bois chargé d’ombrage, dont la verdure va presque se confondre avec celle des arbres des Tuileries ; la place de la Concorde qui
vous apparaît de loin comme une large et blanche clairière ouverte en plein soleil entre deux parcs voisins ; tout au fond, la ligne monumentale des bâtiments des Tuileries, sur laquelle se détache la silhouette de l’obélisque qui Tinterrompt sans la briser ; pour compléter ce grand cadre, partout des maisons, des hôtels, des palais, et pour ranimer., partout du mouvement, du bruit, des files de promeneurs, des cavalcades, des voitures allant et venant par centaines : tout cet ensemble est d’un effet véritablement prestigieux. Face à face avec l'arc de triomphe, cette magnifique porte, j’avais trouvé beaucoup à admirer ; maintenant que je l’ai franchie et que me voilà entré dans la ville, j’admire encore davantage.
Louis XIV avait compris ce que Paris ainsi abordé aurait de majesté et de grandeur, et en 1670 il songea à lui aplanir enfin ce vaste péristyle de verdure. Par son ordre on se mit à tailler largement dans les marais ; la rue de Chaillot qui alors se prolongeait à travers les terres, jusqu’au faubourg du Roule, en face de la petite chapelle de Saint-Philippe. fut brusquement coupée à la hau-
teur qu’elle n’a plus franchie depuis ; trois belles allées d’ormes furent plantées, des tapis de gazon furent ménagés dans les massifs ; les chemins qui menaient au Roule, au faubourg Saint- Honoré, à Chaillot, devinrent autant de belles avenues qu’on fit rayonner autour de cette place circulaire que nous appelons le rond-point , et à laquelle ; on fit porter alors le nom Replace de V Etoile. Celle que nous quittons Ta repris ; mais au temps dont il s’agit, elle n’y pouvait pas prétendre. Elle était trop éloignée, et dominait surtout une pente trop montueuse pour qu’on la fît entrer dans ce premier projet de 1670. Pendant plus d’un siècle on n’y songea pas. Même après les travaux que fit faire M. de Mari gny pour adoucir la pente, travaux considérables et qui ont laissé un souvenir jusque dans notre histoire littéraire, puisque c’est en venant les examiner que Grim et Jean-Jacques Rousseau se rencontrèrent et arrivèrent à une sorte de réconciliation ; même, dis-je, en 1764, les Champs-Elysées n’allaient pas audelà de la rue de Chaillot. Encore, à partir du rond-point, les voyait-on déjà se rétrécir pour ne plus former qu’une
seule avenue. A la hauteur de la rue de Chaillot, celle-ci était fermée par une grille faisant retour sur la rue qu’elle fermait aussi. Elle s’appuyait sur un bâtiment composé de plusieurs étages., ce très laid corps-de-garde qui masqua l’hôtel mythologique de M. de Girardin jusqu’au jour où, las d’être offusqué, il l’acheta et le fit jeter par terre.
Avant M. de Marigny, qui a laissé trace de ses travaux aux Champs-Elysées dans le nom que portent encore et l’une des avenues qui y aboutissent et l’immense carré longtemps vide que le Palais de l’Industrie est venu occuper tout entier, le duc d’Antin, l’un de ses prédécesseurs, comme surintendant des bâtiments du roi, avait aussi fait travailler à l’immense promenade. Il s’était occupé non pas encore de son embellissement, mais de son assainissement, ce qui n’était pas inutile, comme vous allez voir. Le grand égout découvert qui venait du faubourg Montmartre par les derrières delà Chaussée-d’Antin et de laVille-l’Évêque, traversait alors les Champs Elysées dans toute leur largeur (i).
(i) V. Enigmes des rues de Paris n. édit. p. 22.
Fossé toujours béant et infect, il roulait ses immondices jusqu’à la Seine, où il les déversait au bas de Chaillot, au coin même des bâtiments de la Savonnerie.
La direction de la petite rue Basse-Saint- Pierre indique la courbure qu’il faisait là pour gagner la rivière. M. d’Antin le fit nettoyer dans tout son parcours, que nous allons suivre vivement à partir du faubourg du Roule. Après avoir longé les terrains de l’Orangerie et de la Pépinière du Roi, devenus depuis les magnifiques jardins de la maison Fortin, il déviait à peine delà ligne décrite aujourd’hui par la rue d’ Angoulême, allait couper ensuite l’avenue des Champs-Elysées sous un pont que M. d’Antin fit bâtir et qui garda son nom ; s’avançait parallèlement avec la rue de Chaillot au milieu de l’espace que traverse aujourd’hui l’allée de Marbœuf ; trouvait un nouveau pont au bout d’un sentier qui portait le nom singulier de ruelle aux Fouetteurs ; se jetait dans un vague espac tout entrecoupé de marais et de misérables masures, dont une gravure du temps nous a transmis la piteuse image ; puis, lorsque dans cette trouée à travers les terrains que les bâtiments des Equi-
pages Militaires , la rue Bi^et, etc., occupent maintenant, il avait peut-être effleuré au passage quelques vestiges de cet aqueduc retrouvé en 1734, et qui, pense-t-on, conduisait à Paris les eaux minérales de Passy, il décrivait tout-àcoup la courbe dont j’ai parlé, et se perdait dans la Seine, à l’endroit marqué plus haut. Si je vous ai dit tout cela, c’est bien moins pour l’intérêt du détail qu’afin de vous montrer par ce seul exemple la différence énorme de ce qui était alors,, avec ce qui est aujourd'hui. Le tableau de ces vagues pâtures, de cette sorte de désert boueux qu’un égoût sillonne, n'est pas certes des plus agréables ; mais comme contraste avec la splendeur et l’animation de ce qui en tient la place, il est curieux ; c’est pourquoi je vous l’ai fait voir.
M. d'Antin donna ses soins à une autre partie des Champs-Elysées. Il fit planter d’arbres l’avenue, dont en souvenir, on l’a fait le parrain. Il renouvela aussi la plantation du C ours-la-Reine . C’était de tous ces passages celui qui avait toujours été le plus fréquenté. Il menait à Chaillot, à Saint-Cloud, en longeant la Seine ; en deux pas on y était des Tuileries et
aussi de la porte de la Conférence, qui lui faisait face et qui a fini, comme vous savez, par lui laisser son nom. En 1628, la reine Marie de Médicis, qui aimait beaucoup ce long promenoir, l’avait fait planter d’arbres et fermer d’une grille à chaque extrémité. Tout le beau monde ayant carrosse, le seul a qui cette sorte de parc réservé était, ouvert, accourut et fit foule à certaines heures. Ce fut une vogue qui dura près de deux siècles jusqu’à ce que les Champs-Elysées, que d’abord on n’appelait pas autrement que le Grand-Cours , pour le distinguer de cet autre plus petit, fussent à leur tour devenus à la mode. Sous la Régence, c’est encore le Cours-la-Reine qui avait la faveur, on y donnait des fêtes et des concerts de nuit ; plus tard, même vogue encore,, quoiqu’en 1723 M. d'Antin en remplaçant un beau jour par de jeunes arbres tous les ormes séculaires, eût enlevé à la promenade son plus grand attrait ; mais le Dauphin aimait à y venir, et il n’en fallait pas davantage pour réchauffer la faveur. Quelque temps même, l’heureuse avenue, favorisée de cette préférence, s^appela le Cours Dauphin. Bassompierre, qu’on
se plaît à rencontrer sur ce terrain du beau monde et de la foule galante, avait été pour beaucoup, non pas seulement dans la mise en faveur du Cours la Reine, mais même, à ce qu’il paraît, dans sa conservation. Il faut lui en savoir gré, pas trop cependant ; c’est pour lui qu’il travaillait. Roi de la mode, il n’avait pas de plus beau champ clos, et pour aller à sa maison de Chaillot, il n’avait pas de chemin plus commode :
« On lui a, dit Tallement, l’obligation de ce que le Cours dure encore car ce fut luy qui se tourmenta pour le faire revestir du costé de l’eau, et pour faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville. » Malgré les soins qu’il prit, le Cours, mal défendu par son quai, fut inondé : « Le 17 ou le 18 de ce mois, écrit Collé dans son Journal (mars 1751), la Seine a débordé, les fossés du Cours et des Champs-Elysées étaient remplis d’eau ; on y allait en bateau, l’inondation a duré jusqu’au 25 ou 26 » (1).
Il faut attendre jusqu’en 1776 pour voir le public se lasser de son caprice,
(1) V. chroniques et légendes des r. de Paris, n. édit. p. 338.
et passer enfin du Petit dans le Grand- Cours . Le 17 septembre de cette année, les Mémoires secrets se décident à dire une phrase aimable pour les Champs- Elysées, qui « sont très-beaux, et commencent à attirer le public. » Les voilà consacrés par la foule, la mode va venir et ne les quittera plus. Leur revanche sur la longue vogue du Cours la Reine commença dès lors, et dure encore. Le monde, qui les envahit, ne lui est pas revenu. C'est vainement qu’on voulut, sous la Restauration, lui rendre un peu la vie, en construisant dans son voisinage tout un quartier neuf, au milieu duquel on enchâssa, comme une perle égarée, cette merveilleuse maison dont nous reparlerons, et qui fut rapportée là pierre à pierre, de Moret dans la forêt de Fontainebleau, où elle servait de rendez-vous de chasse. La maison de François Ier, comme on l’appelle, ne porta point bonheur au quartier François /er.
Avec la vogue, encore une fois, la vie s’en est décidément allée de ce coin des Champs-Efysées ; elle est avec elle remontée peu à peu vers les autres parties où nous allons la suivre.
L’allée qui est proche fut longtemps
le plus mélancolique de tous les promenoirs. Les veuves, à qui l’ancienne étiquette ne permettait pas de se montrer en public tant que durait leur deuil, ne trouvaient que cet endroit pour prendre un peu l’air sans se faire voir. Le nom d'allée des Veuves lui en resta, et, délaissée, solitaire, elle fut bien des années avant d’en démentir la tristesse.
Aujourd’hui ce nom est changé, l’allée s’appelle avenue Montaigne ; mais la physionomie a changé bien mieux encore.
A la fin de la Révolution, une pauvre petite guinguette, la Buvette Champêtre, s’était risquée à l’égayer un peu ; Tallien s’y était fait construire, près de l’extrémité du Cours la Reine , au coin delà rue qu’on appelait alors rue Mes Gourdes, une sorte de châlet, connu longtemps sous le nom de Chaumière de-Tallien , et dans lequel il est mort en 1822, triste et pauvre, ne prenant d’aucune façon part à la gaîté, à l’animation qui montaient. C’est tout ce qui avait été tenté pour réveiller un peu ce désert. Maintenant tout y est bruit et fête. Regardez cette longue suite de petits cafés, de restaurants, au milieu desquels brille l’enseigne mouvante du Petit Moulin
Rouge . On est bien loin du temps où le promeneur altéré ne trouvait un peu de bière aigre et de piquette que chez le Suisse de la grille du Cours la Reine ; bien loin de l’époque où jean-Jacques Rousseau donnait le plan du café des Ambassadeurs, le seul qui se trouvât alors aux Champs-Elysées ; bien loin même des premières années de la Révolution, alors qu’il n’y avait guère dans toute la promenade qu’un seul traiteur, celui chez lequel eut lieu, en juillet 1792, la sanglante rixe des Marseillais et des soldats licenciés. Voici maintenant, à l’extrémité de la ligne dçs restaurants de l’avenue Montaigne, voici le fameux Bal Mobile, avec sa monumentale entrée, le soir rayonnante d’illuminations.
Je voudrais vous y faire entrer, vous mettre en connaissance avec les trois frères qui sont les propriétaires et les directeurs de ce fantastique pandæmonium de la danse échevelée, ce qui 11’empêche pas que l’un deux ne soit un de nos danseurs les plus corrects, et le chorégraphe habile qui aréglé les ballets du Prophète ; je voudrais vous conduire encore, près de l’arc de triomphe, au Château des Fleurs , qui est aussi leur
propriété mais ce n’est pas ici le moment, et je poursuis ma course. Je passe aussi, en ne lui donnant qu’un regard, devant ce merveilleux Jardin d Hiver , où tout devait venir en serre chaude, les fleurs et les talents, car on y donnait des concerts, on y faisait des expositions de tableaux, on y jouait même la comédie; mais de tout cela rien n’a fleuri complètement, pas même, à ce qu’il paraît, les dividendes de la société fondatrice.
J’arrive aux charmants hôtels qui se multiplient dans ce voisinage. C’est d’abord celui de Mme Lehon, que vous voyez un peu avant le Jardin d’ Hiver , au coin de l’avenue Montaigne. Il a une bonne grâce d’aspect toute particulière , avec la coquetterie et les proportions élégantes d’une petite maison Louis XV, il n’a en rien les prétentions souvent trop ornées du style qu’il rappelle. — Tout auprès, l’une des grilles d’entrée entre les deux, se trouve le petit hôtel de Morny. Il n’avait qu'un rez-de-chaussée, avec une large fenêtre, encadrée de délicates sculptures ; mais depuis que notre ambassadeur en Russie a, lors du mariage de M. le prince
Poniatowski avec Mlle Lehon, donné pour présent de noce ce joli logis au jeune ménage, on l’a exhaussé d’un étage percé de deux fenêtres . —
Plus loin , est l’hotel Lauriston , une vraie villa royale, surtout depuis qu’on en a agrandi les jardins. A travers la grille dorée , l’œil du promeneur peut en suivre les allées sablées et les longues pelouses qui se perdent derrière le bâtiment. Au milieu du large gazon qui s’étend devant la façade, se trouve une statue en marbre blanc de Napoléon Ier, couronné de lauriers et drapé à la romaine. L’hôtel qui appartient aujourd’hui àla duchesse d’Albe, sœur de l’Impératrice Eugénie, ne pouvait pas s’annoncer mieux. — La maison deM. de Girardin, dont je vous ai déjà souvent parlé, touche à celle-ci. Elle lui a déjà livré une partie de ses jardins, et finira par s’y confondre tout-à-fait, quand le journaliste millionnaire aura émigré vers le palais qu’il fait construire dans l’avenue de Tlmpératrice. Il ne pleurera guère ce vilain petit temple qui devait être une habitation si incommode. Mais, lui parti, si on le jette bas, je le regretterai. D’abord, le souvenir de
Mme deGirarclin y survit et le rend respectable, puis c’est le dernier reste de ces grands jardins Marbœuf, de cette Idalie , comme on les appelait, où toutes les âmes sensibles du Directoire sont venues s’ébattre en de grandes fêtes et de petites orgies. C'est un spécimen de la mythologie de brumaire et de nivôse, et comme tel, encore une fois, il vaut bien le regret que je lui donne par avance.
Idalie finit tristement. La bacchanale érotique voulut d’abord y tourner à l'églogue. A la place de la Pompéïa néogrecque que M. Choiseuil-Gouffier s’y était faite des débris qu'il avait rapportés de son ambassade à Constantinople, on tâcha d’y renouveler le Petit-Trianon avec ses chalets et ses vacheries suisses. Ce fut autant de laitage perdu. « Cet établissement n’ a pas pris, écrit de sa plume sentimentale un des ciceroni du Paris d’alors ; ces bosquets délicieux et solitaires sont aujourd'hui ouverts pour quinze sous à l’homme sensible qui s’échappe du tumulte pour aller relire Paul et Virginie . » C’est sur cet emplacement inutile que sont percées aujourd’hui l’allée et la rue Marbœuf, et
que s’étendent les jardins de l’hôtel Lauriston . Pouvait-on l’employ er mieux ? Les immenses terrains de la Chartreuse et du Jardin-Beaujon, qui s’étendaient depuis la rue Neuve-de-l’Oratoire jusqu’auprès de la barrière de l’Etoile, ont subi pareille métamorphose. Sur cet enclos que les fêtes de Ruggieri avaient rendu fameux en 1803, où l’on pouvait voir, encore, en 1840 les derniers débris des montagnes suisses et russes, et la grande pompe gothique établie en 1786, d’après les dessins de Paris; sur tout cela, dis-je, on a passé un niveau inexorable, puis on s’est mis à y bâtir, et tout un quartier neuf en est sorti : c’est Pavenue Châteaubriant, c’est la rue du Bel-Respiro, c’est encore la rue Fortunée ou plutôt la rue Balzac, car sa première dénomination, qu’elle devait à l’un des prénoms de la belle Mme Hamelin, propriétaire d’un de ces espaces, a été changée pour le nom du célèbre romancier, mort, on le sait, en 1850, dans l’hôtel N° 22.
Les jardins de la charmante maison Fortin, bâtie en 1795 par l’architecte Bruneau, tout près des écuries d’Artois, n’ont pas eu un sort différent: la maison,
dont la façade donnait sur le Roule, a été abattue, les jardins rasés, la grande pépinière qui s'étendait derrière, entre la rue Neu ve-Berry et la rue d’Angoulême, n’a pas gardé un arbre ; des rues entières sont sorties de terre à la place. C'est dans l'une, la rue Fortin, que M. Visconti s’était bâti, pour lui-même, cette villa ou plutôt cette palla^ine qui rappelle les plus coquettes demeures des environs de Naples et de Fiésole. La mort de sa femme la lui ayant fait quitter, il la vendit à un seigneur russe.
Vers 1771, on avait construit sur le rond-point, adroite de la grande avenue, un immense établissement où se trouvaient toutes les espèces d’amusementset de curiosités. Il y avait des cafés, des cirques, des naumachies, des spectacles de toutes sortes, etc. Rien ne réussit; le Colvsée, comme on l’appelait, ne put tenir.
Aujourd’hui tout fait fortune par ici, depuis le cirque de V Impératrice qui, chaque été, y fait une bonne saison, depuis les Bouffes-Parisiens qui y viennent jouer à la même époque dans la petite salle construite pour le prestidigitateur Lacaze, depuis ôlorel avec son
café chantant, jusqu’au castelletto des marionnettes de Guignol et de Gringalet, jusqu’aux balançoires russes, flottes aériennes, billards anglais et jeux d’arbalète ; mais il n’en était pas ainsi en 1771. La foule, je vous l’ai dit, n’était pas encore venue. Et que faire quand elle n’est pas là? Végéter, puis mourir. C’est ce que fit le Colysée qui avait eü le grand tort de la devancer. On le démolit tout entier, sauf une petite partie qui donnait sur le rondpoint, et qui devint une sorte de grande guinguette mythologique et dansante sous le nom de Salon de Flore . Il fut vendu en novembre 1823. Le reste du terrain fut distribué en rues : celle du Colysée, la rue Neuve-Beny, la rue de Ponthieu, la rue Montaigne percée justement sur le milieu du bâtiment et des bassins. En 1816, une portion des terrains encore restés vagues appartenait à un Anglais. Elle partait du rond-point et n’allait pas moins que jusqu’à la rue du Colysée. Une nuit, le propriétaire qui était grand joueur, perdit toute sa fortune. Sa plus grosse dette était 6000 fr. qu’il devait à Drake, le marchand de chevaux. Pour s’acquitter il
lui offrit ses terrains. Drake refusa ; il a depuis avoué bien souvent qu'il avait fait une sottise. Il n’a jamais eu ses 6000 fr., et il aurait peut-être gagné dix millions !
Tous ces espaces avaient dans l’origine appartenu au second frère de Louis XVI et constituaient ce qu’on appelait le fief cC Artois (1); aussi donna-t-on à deux rues qu'on y perça les noms des deux fils du prince, Angoulême et Berry. C’est, avec le nom d’une autre rue voisine, celle des Ecuries d’Artois, le seul souvenir que le futur roi Charles X ait laissé dans ce quartier dont le terrain avait en si grande partie relevé de lui. Du ducd’Orléans qui dans le même temps était aussi propriétaire de ce côté, et qui, notamment possédait au Roule une petite maison dont l’ Espion Anglais a dit le scandale, un petit théâtre, dont Collé, son impressario , a laissé deviner les grivoiseries, rien n’est resté. Il faut aller plus loin, jusqu'à Mousseaux , sa villa préférée, pour trouver de lui quelque trace.
Encore, à ces Folies de Chartres ,
(1) V. Chroniques et Légendes des rues de Paris , n. édit. p. 37.
comme on disait, dans ce grand parc, toujours entier comme étendue immense, mais si cruellement mutilé comme détails d’ornementation, tout ce qui reste n’est guère que débris. Son jardin d’hiver avec sa cascade, sa féerique illumination, sa gigantesque cheminée figurant un antre, a disparu. Le grand bassin de la naumachie n'est plus qu’une mare dont l’humidité ronge l'hémicycle de colonnes corinthiennes, empruntées, ce qu’on ne sait guère, à la galerie inachevée du tombeau des Valois à Saint-Denis. Il n’y a que les ruines gothiques qui y aient gagné ; de simulées qu’elles étaient, elles sont devenues presque vraies. Carmontelle, qui fit avec tant d’art et d’amour tous les dessins des jardins, des édifices,, des fabriques, ne s’y reconnaîtrait plus lui-même. Les fêtes publiques qui furent données à Mousseaux pendant la Révolution, et dont la plus célèbre fut celle du 24 août 1797, où l’on vit pour la première fois Garnerin descendre en parachute ; le séjour de Cambacérès qui, s’il ne fut pas destructeur, ne fut pas du moins réparateur, car l’archichancelier, à qui l’Empereur avait fait cadeau de ce parc, avoua qu’il n’était pas assez riche pour
l’entretenir, et le rendit ; en 1848, le campement prolongé de l’état-major des Ateliers Nationaux, avec armes et bagages, pelles, pioches et brouettes, tout cela ne contribua pas médiocrement à mettre Mousseaux dans cet état délabré. Qu’est devenu* son beau temps ?
Delille chantait ses jardins toujours verts . Marie-Antoinette — même, la veille du départ de Varennes, elle se passa encore cette envie — venait souvent cueillir de gros bouquets dans sa collection de roses la plus nombreuse, la plus rare quil y eût alors. Jean-Jacques Rousseau n'aimait rien tant que d’y venir herboriser, grondant fort contre la consigne qui ne permettait d’y entrer qu’avec des billets, et il compta parmi ses jours heureux celui où Mme de Genlis lui envoya la clef d’une des petites portes, avec le droit d’en faire usage à ses heures.
Les souvenirs par lesquels Beaujon survit dans ces quartiers valent bien au moins ceux qui nous y rappellent les princes. Quelques noms de rues bâties sur des terrains qu’il avait laissés inutiles, voilà pour le comte d’Artois ; les débris d’une ruineuse magnificence, voilà pour le duc d’Orléans ; un hôpital et une
chapelle, voilà pour le financier. Vous voyez de quel côté est l’avantage. L’hôpital que Girardin construisit pour Beaujon en 1780, et dont celui-ci, en mourant, confia l’administration à M. de Lamoignon, avec un legs de 50,000 livres de rente, subsiste toujours, comme 011 sait, sous le N° 108 de la rue du Faubourg- Saint-Honoré. Il a même été beaucoup agrandi depuis la mort de son fondateur. La chapelle, construite presqu’en face par le même architecte, et placée sous l’invocation de saint Nicolas, patron du financier, existe toujours aussi. Elle forme aujourd’hui l’angle de la rue Balzac et du faubourg. C’est un spécimen charmant, moins religieux que profane et mondain, de l’architecture de cette époque. Du temps aeBeaujon, cette chapelleboudoir avait pour dépendance, et pouvait-on dire, en guise de sacristie, « une salle de bains et un joli appartement de petite maîtresse. » Elle faisait corps avec le pavillon de la Chartreuse qui servait à Beaujon d’habitation. Il fut occupé après lui par le riche fournisseur Vanderberghe, dont la fille épousa en 1815, dans la petite chapelle, le général Rapp.
L’Elysée en 1718. — Ses premiers propriétaires : le comte d’Evreux ; Madame de Pompadour ; le financier Beaujon. — Ce qu’il devint pendant et après la Révolution . — Les hôtels historiques du Faubourg Saint-Honoré. — La rue d’Anjou au XVIe siècle s’appelle rue des c Morfondus ». — Ses nobles habitants à la fin du XVIIe siècle. — L’église de la Madeleine. — Petite chapelle au XIIIe siècle, elle sert de paroisse au village « la Ville l'Évêque ». — Sa reconstruction commencée sous Louis XV par Sedaine.
A l’Elysée nous retrouvons encore Beaujon et son luxe. Il fut en effet, pendant treize ans, de 1773 à 1786, propriétaire de ce bel hôtel, et les embellissements qu'il y fit exécuter par l'architecte Boullée, n’ont pas peu contribué à en faire, ce qu’il était même avant les derniers agrandissements, un vaste et charmant palais. En 1718, à une époque où
Ton trouvait à peine une maison dans ce faubourg, tant le voisinage de l’égout le rendait inabordable, Louis d’Auvergne, comte d’Evreux, avait fait construire par Mollet les premiers bâtiments de l’Elysée. Dans ces coûteuses constructions et dans les fêtes où « il traitait hautement, » comme dit Mathieu Marais, les capitaines de cavalerie dont il était le colonel, M. d’Évreux avait mené grand train la magnifique dot que lui a„vait apportée la fille de Crozat. Il s’était consolé du ridicule de ce mariage, qui donna à d’Allainval l’idée de son Ecole des Bourgeois , en dépensant ainsi la fortune qu’il y avait trouvée. Son hôtel, après lui, devint la propriété de la marquise de Pompadour, qui nulle part n'abusa plus magnifiquement de ses richesses et du pouvoir qu’elle tenait du roi. Pour agrandir ses jardins,elle prit aux Champs- Elysées un terrain qui ne leur a jamais été rendu. C’est la partie qui termine en hémicycle le petit parc du palais, et qui vient brusquement interrompre la ligne droite de l’allée Gabriel. Quand la propriété fut passée à Beaujon, on put espérer que le terrain usurpé serait restitué à la promenade ; mais le roi lui ayant
acheté l’hôtel pour y recevoir les ambassadeurs extraordinaires, puis pour y établir provisoirement le Garde-Meuble, cet espoir s’évanouit. Il n’y eut pas lieu d’y revenir pendant tout le temps que la princesse de Bourbon, à qui Louis XVI avait fini par céder l’hôtel, et qui lui donna la première le nom d ' Hysêe-Bourbon , y établit sa résidence. La Révolution arriva, et c’était le temps ou jamais de rendre à la promenade populaire ce que le royal jardin lui avait pris. On n’en fit rien. L’Él)rséefut donné à loyer à des entrepreneurs ; avec ses chalets, ses chaumières, restes gracieux des embellissement faits par la princesse de Bourbon, il devint, sous le nom de Hameau de Chantilly , un lieu de fêtes champêtres, sans distinction et sans innocence, et ses jardins ne perdirent pas un pouce de l’étendue que leur avait donnée Mme de Pompadour. Sous l’Empire on y logea des rois : Murat avant ‘son départ pour Naples, Joseph après son retour d’Espagne. Pendant la Restauration, lorsque l’empereur Alexandre, - qui était venu y camper, fut parti, le duc de Berry et sa famille y établirent leur résidence ; et ce ne sont pas tous ces
occupants successifs qui auraient laissé rogner la marge de leur parc. Sous Louis- Philippe qui laissa l'Elysée presque toujours désert, la chose devint praticable, mais ne fut pas tentée. Maintenant elle est plus que jamais impossible. Ce n’est pas lorsque le palais a été aussi magnifiquement réparé, embelli, qu’on songera certes à diminuer ses dépendances, on ne s’avisera pas de le rapetisser d’un côté pendant qu’on l’a agrandi de l’autre. Vous savez en effet, que tous les terrains de l’hotel Sébastiani ont été absorbés dans l’enceinte de l’Elysée.
L’hôtel lui-même a été complètement rasé, sans que personne lui ai donné un regret ; on n’y a vu que la disparition du théâtre d’un crime horrible, l’assassinat de la duchesse de Praslin.
Auprès, sous le N° 5 1 du faubourg, se trouve un charmant hôtel qui, Dieu merci, ne rappelle pas d’aussi effrayants souvenirs. Il a été bâti en 17 72, par Boullée, pour la marquise de Brunoy, et il n’a rien perdu de sa physionomie élégante.
Il est sans doute un peu mythologique ; les six colonnes ioniques de sa façade sur le jardin et la statue de Flore qui couronne le faîte sentent bien leur époque.
j’en conviens ; mais le tout, vu des Champs-Elysées à travers la grille, au milieu de son cadre de verdure, n’a pas moins fort bonne grâce. Le riche américain Laventworth l’habita pendant la Révolution, et Marmont en i8i5.
En 1843, la princesse russe Madame de Bragation y demeurait. Parmi les hôtels voisins qui se suivent en enfilade et qui ont presque tous un si grand air, se remarque celui de Mme de Pontalba, le plus neuf de tous et le plus brillant d’apparence. Visconti qui l’a bâti n’a jamais fait mieux comme dispositions élégantes d’une habitation particulière.
Cet hôtel est non-seulement après l’Élysée le plus beau, mais le plus vaste aussi de tous ceux qui occupent le côté gauche du faubourg Saint-Honoré. L’envergure de sa façade n’embrasse pas moins de trois numéros. Son voisin, l’hôtel de l’Ambassade d’Angleterre, qui s’annonce solennellement par l’écusson britannique arboré sur son fronton, était, sous Louis XV, l’hôtel de Charost, et sous l’Empire, Lhôtel de la princesse Pauline Borghèse. Vous voyez que la galanterie brillante a devancé ici la diplomatie gourmée.
Les deux hôtels qui touchent celui-ci,.
comptaient parmi les premiers qui eussent été bâtis dans ce faubourg. Ils dataient de 1718, comme l'Elysée. Grandhomme les avait construits, l’un pour le président Chevalier, l’autre pour sa sœur Mme Le Vieux, maîtresse de Ponsange, le mousquetaire qui la ruina, et femme de ce traitant qui, lui, ruina les hospices en 1689 et détermina leur banqueroute, « faisant, comme dit La Bruyère, du fonds perdu ... un bien perdu. » Les gens de finance, Le Gendre, qui avait épousé la fille de Mme Le Vieux, puis Perinet, tous deux fermiers généraux, s’y prélassèrent assez longtemps ; enfin, les grands seigneurs s’y établirent : M. de Guébriand dans l’un, M. de la Trémouille dans l’autre. Sous l’Empire, ils avaient été réunis sous le nom collectif d’hôtels Montchenu, et depuis lors ils étaient passés à divers propriétaires ; lorsqu’enfin ils furent achetés par M. Pereire qui, changeant tout, bouleversant tout, fit bâtir une grosse maison, avec haute et large façade sur la rue, à] la place de ces jolis hôtels, qui, suivant la tradition des nobles logis d’autrefois, étaient gracieusement assis entre cour et jardin.
L’hôtel qui fait face à la rue d’Anjou, fut bâti par Gabriel pour M. Blouin, gouverneur de Versailles, puis embelli par Molinoset Legrand pour M. de Marbœuf, en 1790. Il a été ensuite habité par le duc d’Albuféra. Son voisin, qui commence la série de ces belles demeures, est l’œuvre de L’Assurance, l'un des bons architectes du dernier siècle. C'est pour la princesse de ôlontbazon qu'il le construisit. ôle voici au bout de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, mais la liste des hôtels historiques qui embellissent ce quartier est loin d’être épuisée. J'en aurais bon nombre à citer encore, soit parmi ceux qui sont détruits, comme l’hôtel de Duras qui avait été bâti par Boffrand en 1718, presqu’en face de l’Elysée et près de la rue à laquelle il a donné son nom ; soit parmi ceux qui sont restés debout, comme le grand hôtel de Beauveau, dont Le Camus de Mézières donna le plan et dirigea les travaux, peu d'années avant la Révolution. Sous l’Empire, il avait eu le sort de plusieurs de ces vastes demeures que la nouvelle noblesse ne suffisait pas à pleupler toutes. Il était devenu un hôtel garni sous le nom d hôtel du Prince de Galles . C'était
un des meilleurs de Paris, et le prince auquel il avait emprunté son enseigne, avait promis d'y venir loger si la paix lui permettait jamais de faire le voyage de Paris. Or, on sait ce que dura la guerre. En 1827, on eut le projet de construire à la place de cet hôtel un second théâtre de l’Opéra-Comique ; idée assez folle pour ce temps-là, mais qui serait peut-être bonne pour celui-ci. Plus avant dans le faubourg, se trouve l’hôtel de Mm® delà Vaupalière, l’une des amies et des correspondantes de Voltaire ; et non loin delà, en revenant rue d’Angoulême, au coin des Champs-Elysées, je retombe au milieu de souvenirs et à la porte d’un logis du même temps.
C’est la petite maison que le comte d’Artois a fait bâtir pour Mlle Contât et qui fut habitée par la charmante comédienne jusqu'à l’époque où, devenue Mms de Parny, elle émigra rue de Provence. Le ministre des affaires étrangères d’Italie, le comte de Mareschachi, vint ensuite l’occuper, et c’est ce qui, sur les cartes du temps, lui a fait donner le nom d 'hôtel d'Italie . Il est encore intact avec sa terrasse sur l’un des bas-côtés de la promenade, son rez-de-chaussée
fermé de longues portes à persiennes et à perron. Il ne faut que voir cette maison pour comprendre ce qu’étaient les Champs-Elysées en 1780, et de quelle manière on y entendait les habitations.
On y bâtissait, non comme à la ville, mais comme à la campagne.
Sur le même côté, mais bien plus loin, au coin de la place Louis XV, cette maison a sa pareille, seulement avec des proportions plus vastes, c’est l’hôtel La Reynière. Même terrasse basse, qu’un mur d’appui défend seul, et qui permet au regard de s'étendre sans obstacle sur la promenade voisine, dont la verdure semble ainsi se confondre avec celle du jardin et la prolonger ; même aspect, même physionomie faisant croire que cen’est pas là un hôtel ordinaire, mais un château égaré au coin d’une ville. C’est pour le fermier général Grimod de La Reynière qu’il a été bâti. Au mois de mai 1770 il n’était pas achevé. Nous devons cette date à Mme de Genlis qui prétend y être venue voir d’une des fenêtres le feu d’artifice tiré sur la place Louis XV, lors du mariage du Dauphin, et qui se termina par un si épouvantable accident. On y faisait très-grande chère,
et Ton disait de cette maison qu’elle était la meilleure auberge des gens de qualité. Mme d’Oberkick, qui la visita au temps de sa splendeur, en raconte des merveilles : « On ne peut, dit-elle, se figurer sans les avoir vus ce que sont ces appartements. Quelle recherche ! quelle coquetterie ! les cabinets de toute sorte, les niches, les draperies, les porcelaines, enfin, une véritable curiosité. Nous y restâmes deux heures, et nous n’en avons pas vu la moitié. » Le fils du fermier général, illustre auteur de Y Almanach des Gourmands , continua de son mieux et autant que la Révolution, qui le ruina presque, pouvait le lui permettre, la tradition de ce luxe et surtout de cette bonne chère. Mais sa principale préoccupation, on le sait, fut de relever, d’épicer le tout par des excentricités bouffonnes. Il se donnait toute sorte de qualifications étranges, entr’autres celle-ci : ancien pêcheur . Ne songeait-il pas, lorsqu’il la prit, à l’ancien nom que portait encore la rue des Champs-Elysées, quand son père y avait construit son hôtel ? Elle s’appelait, sans doute à cause de l’enseigne de quelque cabaret, rue de la Bonne Morue. Après 1815, Wel-
lington habita pendant trois ans et demi l’hôtel de la Reynière, aux frais de la ville de Paris, « fourni de tout absolument, dit Fortia de Piles, même de marmites et de casseroles. » En partant, le noble duc, par une distraction économique, oublia le portier. L’ambassade ottomane a longtemps occupé l'hôtel La Reynière. Elle ne l'a même quitté que pour aller s’établir rue de Grenelle-Saint- Germain. .Maintenant c'est, je crois, un cercle qui y siège.
Dans cette même rue des Champs-Elysées (i), voici quelques autres hôtels recommandés par d’intéressants souvenirs :
celui par exemple qui fait presque face à l’hôtel La Reynière, et qui est tout rempli des grands noms de l’Empire : le maréchal Serrurier, le duc de Raguse, etc. ; cet autre encore du même côté, au N° 6, qui servit longtemps de demeure à Junot, et où se donnèrent ces fêtes brillantes dont sa femme la duchesse d’Abrantès, se laissant aller à l’exagération des regrets et de l’imagination, a su encore embellir les merveilles dans ses
(i) Aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas.
Mémoires et dans son livre des Salons de Paris .
La me Royale , qui est la magnifique parallèle de cette rue des Champs-Elysées, n’a rien perdu de la monumentale uniformité qui lui fut donnée en 1757, ' de par une ordonnance royale. A peine s’est-il aventuré quelques boutiques, un relieur, un pâtissier, un sellier, au rezde-chaussée de ces beaux hôtels. C’est toujours^ la noblesse qui les habite. Du moins à l’apparence, à voir ces hautes fenêtres à draperies, ces grandes portes qui ne s’ouvrent que pour laisser sortir des domestiques en livrée, de brillants chevaux de main, de riches équipages, semble-t-il qu'elle n’en a pas délogé. O11 peut, avec un peu de complaisance pour le présent, se croire à l’époque où M.
de Gouvernet, le marquis de Chastenet.
cette spirituelle mais si méchante Mme de Coislin, le duc de Fronsac occupaient quelques-uns de ces hôtels; mais je crois qu’il faudrait bien chercher pour y trouver quelques noms du monde littéraire, comme à l’époque où Suard logeait au N° 13 et Mme de Staël au N° 6. C’est là qu’elle mourut le 14 juillet 1817. Dans la rue d'Anjou , qui le dispute à
celle-ci et à la rue du faubourg-Saint- Ilonoré pour la qualité des personnes qui l’habitent, voilà de fort beaux hôtels encore. Les plus anciens datent de loin déjà, non pas pourtant de la fin du XVIe siècle, alors que cette rue s’appelait rue des Morfondus, mais bien de la fin du XVIIe tout au moins. Ils portèrent d’abord de fort beaux noms à leur frontispice. C’étaient, au N° n, l’hôtel de Créqui; au N° 9, l’hôtel de Contades, puis les hôtels d’Espagnac, de Beaufremont, de Nicolaï, de la Belinaye, etc. La Révolution vient, et qui trouvons-nous dans cette rue dépeuplée par l’émigration ? Chabot, l'ex-capucin, qui se prélasse au N° 19, Pendant le Consulat, Moreau habita l’hôtel placé sous le N° 28; Bernadotte l’occupa ensuite ; Napoléon qui l’avait acheté après la condamnation de Moreau, le lui avait donné, et il est encore aujourd’hui la propriété de la reine douairière de Suède. Pendant la Restauration, nous trouvons, rue d' Anjou :
et M. Crawfurth, dont la magnifique galerie de tableaux prouvait le bel emploi qu’il fit de sa fortune, et le marquis d'Aligre, et deux des grands noms du
libéralisme militant, Benjamin Constant et Lafayette ; l’un mourut au N° 15, l’autre dans l’hôtel qui porte le N° 6. Si après cette rapide visite dans les rues les plus aristocratiques de ce quartier, je vous signale en courant les modestes logis de M. Guizot et deM. de Lamartine dans la rue de la Ville-V Évêque, le charmant petit hôtel Saint-Florentin qui se trouve intact au coin de cette rue et de celle des Saussaies ; au N» 12 de la rue de V Arcade , celui du duc de Soubise, qui est resté comme le type des petites-maisons du dernier siècle, et qu’on avait rendu, pour ainsi dire, à sa première destination, quand on en fit, il y a quelques années, un lieu public assez crapuleux; puis au N° 57 du Faubourg Saint-Honoré, Fhôtel de Castellane, qui, avec les statues de plâtre alignées sur sa façade, semble vouloir ne laisser ignorer à personne qu’il est aussi un théâtre bourgeois ; enfin, l’hôtel du duc de Lorraine à F extrémité de la rue d’Anjou, vers la Ville-l'Évêque, je vous aurai, je crois, fait connaître la plupart des demeures recommandables à différents titres et les plus dignes d’être citées parmi celles de ces nobles parages.
Le dernier hôtel que j’ai nommé, et dont il ne reste plus un seul vestige, se trouvait à quelque distance de la première église de là .Madeleine, ou plutôt de la petite chapelle qui, au XIIIe siècle était déjà placée sous cette invocation, et qui servait de paroisse aux ^habitants du village nommé la Ville-T Evêque, à cause de l’évêque de Paris, son seigneur. Elle n’était pas située où nous la voyons aujourd’hui, mais bien dans la rue même de la Ville-l’Évêque. Charles VIII en avait fait en 1491 le siège d’une confrérie pieuse assez importante et l’avait fait reconstruire en lui donnant des proportions plus en rapport avec le nombre des habitants qui déjà commençait à s’augmenter de ce côté. Deux siècles après, c’était bien mieux encore, le village était devenu une ville, et il fallait songer à agrandir de nouveau l’église. On y pourvut en 1659. La première pierre d’une toute nouvelle église, comme dit Loret dans sa Muse Historique , fut posée le 8 juillet par M. Sevin, coadjuteur de Paris. Il était temps ; l’ancienne chapelle tombait en ruine, et n'avait pas, comme dit encore I.oret :
Assez de splendeur,
Ni même assez de profondeur Pour contenir plusieurs lignages, Maisons, familles et ménages,
Qui, depuis maint an et maint jour, Ont fait augmenter ce faubourg.
Au nombre des gens qui, vers cette époque ou un peu plus tard, avaient établi là leur ménage, était un certain Bouteux de la Ville-l’Évêque, dont la maison était assez mal famée, d’après ce que dit Mme de Villedieu ; et Lulli, qui, préférant même au magnifique hôtel qu’il s’était fait bâtir et qu’on voit encore au coin de la rue Sainte-Anne et des Petits-Champs, la villa, ou comme on disait alors, la maison de bouteille , qu’il avait de ce côté, vint y mourir en
Sous Louis XV la population grossit encore ; de là un nouveau projet d’agrandir l’église. Cette fois, on songe à la déplacer, à la mettre en belle évidence, dans un endroit où elle pourra compléter l’ensemble monumental dont la nouvelle place Louis XV et la rue Royale sont les plus magnifiques parties : enfin, l’on pense à la mettre où
elle est. Une ordonnance royale fut rendue le 6 février 1763 ; un grand espace dépendant du prieuré de Notre-Dame de-Grâce, qui était occupé par les Bénédictines anglaises, et qui a laissé son nom à l’une des rues voisines, fut acheté, et Coûtant d’Ivry, l’architecte nommé, se mit à l’œuvre. Le travail marcha lentement, à ce point qu’en 1774 le curé de la Madeleine ne savait pas encore au juste quelles proportions aurait sa nouvelle église, et il était utile que Sedaine, en sa qualité d’architecte, lui écrivit pour le rassurer à ce sujet. Voici quelques lignes de sa lettre datée du 13 juillet 1774 et restée inédite : « Lorsqu’on réfléchit, dit-il, qu'il y a cent ans, un moulin à vent tournait à la place même où est l’autel de la Vierge, à Saint- Roch, on ne doit pas douter que l’église de la Madeleine ne doive être construite de façon à contenir un très grand-nombre d'habitants. » Lors de la Révolution, ce fut bien pis. Ce qui marchait à peine, s’arrêta tout-à-fait. Quand vint l’Empire, les projets furent repris, mais on ne sut d’abord que faire du monument commencé. On se trouva dans
le même embarras que le statuaire de la fable devant son bloc :
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Fera-t-on de ce grand bâtiment dont les assisses sortent à peine de terre, le palais du Corps Législatif, la Bibliothèque impériale, le Tribunal de Commerce, le Temple de la Gloire ? Tous ces projets, le dernier principalement, furent tour-à-tour en question. Enfin, il n’est rien à quoi l’on ne songea, sinon pourtant à remettre la Madeleine dans le monument entrepris pour elle. Pendant ce temps la pauvre paroisse étouffait sous Tétroite rotonde de V Assomption, tout près de la maison que Fontenelle le philosophe avait habitée un demi-siècle, en face de celle que le séjour de Robespierre avait rendue fameuse. Enfin, on la retira de cette chapelle, qui, bâtie pour une simple communauté de religieuses, les Hau driettes du Marais, n’avait jamais pu lui suffire. On la replaça dans ce sanctuaire, dont la forme dut bien l’étonner quand elle y entra. On lui avait promis une église, elle trouvait un temple grec.
Mais passons : telle qu’elle est aujourd'hui, la Madeleine ne nous appartient plus ni comme histoire ni comme description. Continuons notre course, suivons les boulevards.
Les boulevards. — Ses maisons curieuses, — La Chaussée-d’Antin. — Ses galants hôtels, et ses hôtels de haute noblesse. — Mirabeau à la Chaussée-d’Antin. — Pourquoi la rue de la Victoire s’appelait autrefois rue « Chante- Reine. » — Bonaparte l’habite avec Joséphine à son retour d’Italie. — Le monde des artistes et le monde de la finance au quartier Bréda. — Souvenirs que rappellent les noms des rues avoisinantes.
Le boulevard de la Madeleine, qui se présente d’abord, n’a que depuis peu d’années l’aspect brillant, la physionomie animée que nous lui trouvons aujourd’hui, et qui le rendent digne de commencer cette longue ligne si bien continuée par les boulevards des Capucines, des Italiens, etc. Nous l’avons vu triste et presque désert pendant le jour, à peine éclairé et presque dangereux, la
nuit. Depuis la place de la Madeleine jusqu'à la rue Neuve-du-Luxembourg(i), tout le côté droit était occupé par de grands terrains sans constructions, débris morcelés du vaste enclos des Filles de la Conception, dont le couvent se trouvait à l’angle delà dernière des rues que je viens de nommer et de la rue Saint-Honoré. En l’an XI, on avait percé, sur un coin de cet espace, la rue Duphot , qui, en venant aboutir à la rue Saint-Honoré, avait emporté une partie de la maison habitée par Robespierre, et dout je vous parlais tout à l’heure. En 1807, la rue Richepanse , qui doit son nom, comme la première, à un général mort vers ce temps-là, avait fait une autre trouée dans ces mêmes terrains de la Conception ; mais les deux rues et le boulevard auquel elles aboutissaient, tout était resté désert. En l’an XII, ce coin de Paris était si bien connu comme l’un des moins fréquentés, que Pichegru, Moreau et La Jolais le choisirent pour rendez-vous de leur conspiration. C’est là, à quelque distance du carrefour des Capucines,
0) Aujourd’hui rue Cambon.
qu’ils se réunirent, le 30 pluviôse, à neuf heures du soir, pour bien concerter les moyens d’exécution du coup de main qu’ils préparaient contre le premier Consul, de complicité avec l’Angleterre.
Depuis lors, l'histoire politique et révolutionnaire de ce boulevard s’est augmentée de plus d’une page. Il a vu les convois tumultueux de Dulong, de Lafayette, de Lamarque; il a entendu, le soir du 23 février 1848, le coup de pistolet du ministère des Affaires Étrangères; le général Changarnier y est venu arrêter de front l’armée de l’émeute au mois de mai 1849; enfin, depuis l’an XII, tout ce que les révolutions entraînent de sanglants désordres et de déroutes bouffonnes s’est agité de ce côté ; seulement on 11’y a plus, que je sache, conspiré en plein air.
Les habitations s’étaient peu à peu construites, la population élégante est arrivée ; enfin, le gaz — qui ne fut pas l’un des premiers venus par ici, car, en 1835, les réverbères y brillaient encore de leur fumeux éclat — avait dit son fiat lux ; n’en était-ce pas assez pour que les visiteurs sinistres n’y vinssent plus hasarder leurs conciliabules ? Il fallut
toutefois beaucoup de temps pour amener ces embellissements, cette animation surtout qui est le meilleur gage de la sécurité d’un quartier. En 1817, par exemple, j’en ai pour preuve un ordre donné le 21 octobre par M. Anglès, préfet de police, les vagabonds nocturnes pullulaient dans tous ces parages :
le boulevard, la rue Basse-du-Rempart, etc., et il fallait prendre les mesures les plus énergiques pour leur expulsion.
Maintenant, c’est à toute heure, au contraire, l’un des quartiers les mieux hantés. Les beaux magasins qui s'y firent longtemps attendre, font ruisseler le soir l’éclat de leur splendide illumination sur le trottoir et jusque sur la chaussée. Leur ligne continue se prolonge sans interruption dans toute l'étendue du côté droit, longtemps le plus désert. Ils occupent le rez-de-chaussée des magnifiques maisons bâties sur les derniers restes des terrains dont je vous ai parlé, et qui en grande partie avaient fini par passer aux mains de M. le comte Morel de Vindé, de là le nom de la Cité Vindé , le plus bel ensemble d’habitations que nous trouvions dans cet alignement.
L’autre côté du boulevard a un aspect différent. Ses maisons sont d’un tout autre style, si Ton peut toutefois dire qu'elles en aient un. Elles datent, pour la plupart, de la Restauration, et sont par conséqûent contemporaines, soit de la rue Go dot, qui fut percée, en 1818, à la place de l’ancienne impasse de la Grille et sur des terrains appartenant à MM. Godot de Mauroy frères, dont elle porte le nom : soit de sa voisine et de sa parallèle, la rue delà Fer me-des-Mathurins. Celle-ci qui, par son nom, rappelle la vieille métairie où Jeanne D’Arc, assiégeant Paris, fit porter les blessés de son armée, et dont on retrouve quelques restes au N° 57 de la rue Neuve-des - Mathurins , ne servit d’abord, lors de son percement en 1775, qu’à mettre en communication cette dernière rue et celle de Sodnt-Nicolas-d' Aniin, C’est seulement en 1824 qu’elle fut prolongée jusqu’au point du boulevard d’où nous suivrons la double ligne de ses hautes et silencieuses maisons, habitées presque toutes par des magistrats ou des banquiers, et ne s’animant guère que les soirs d'hiver, à l’heure des bals et des concerts, quand les premiers étages s’il-
luminent, quand chaque trottoir de la rue se borde d’une file de voitures.
MM. La Faulotte et Godot avaient aussi vendu les terrains sur lesquels on l’ouvrit, et que coupait auparavant une sorte de ruelle, appelée passage du Chantier de l’Ecu. Là, en effet, comme dans tous les environs, se trouvait un de ces immenses amas de bois à brûler, dont les derniers n’ont disparu que pour faire place aux beaux hôtels de la rue Tronchet , aux maisons plus animées de la rue du Havre , en face de la gare du chemin de fer de Rouen ; enfin, plus près du boulevard, aux habitations d’aspect aristocratique qui forment le côté droit de la rue de Sè^e. Encore en 1858, au lieu de la gracieuse façade qui du fond de cette rue regardait sur le boulevard, on pouvait voir s’amonceler de hautes piles de bois.
Ceci nous a peu à peu conduit jusqu’au coin de la rue Caumartin , qui, vous le devinez tout d’abord, rien qu’à l’air des maisons qui sont à ses deux angles, n’eut pas aussi longtemps à attendre pour devenir ce qu’elle est. En 1775, entre la rue des Mathurins et celle de Saint-Nicolas, sur des terrains dépendants de la
ferme dont je viens de vous parler, et tout près de f endroit où la construction du Couvent des Capucins , devenu depuis le lycée Bonaparte , était déjà définitivement projetée, Ton avait ouvert la partie de cette rue qui jusqu’en 1849 porta le nom du président de la chambre des enquêtes, M. Thiroux d’Arconville.
L’entrepreneur Sandrié s’était chargé des travaux. C’est le même qui a laissé son nom au passage voisin où il avait ses chantiers. Comme ils aboutissaient aux anciens fossés de la ville devenus la rue Basse-du-Rempart 5 il se faisait appeler Sandrié des Fossés. La rue Caumartin ne tarda pas à être poussée plus avant. En 1780, elle touchait au boulevard et prenait le nom qu’elle a gardé et qu’elle doit au prévôt des marchands alors en exercice. Chemin faisant, on avait percé sur la gauche la petite rue dont le greffier de la ville, M. Boudreau fut le parrain^, et cette autre qui fait retour sur la rue des Mathurins et a laquelle M. Trudon , l’ancien échevin, prêta son nom.C'étaitun petit coin trèsignoré; l’hôtel de Mlle Rachel l’a fait connaître de tout le monde. Quiconque n’a pas visité ce charmant logis, auquel
il ne manque guère que les jardins de l'hotel de M. -Mirés, qui s'étendent par derrière, y a mis certes de la mauvaise volonté. Combien de fois, en effet, cette coquette maison d’une tragédienne qui veut faire parler d'elle à Paris, même quand elle est en Egypte, n'a-t-elle pas été affichée, décrite, montrée dans tous ses détails, lors même que ses. curiosités étaient des souvenirs et des reliques; que de fois n’a-t-elle pas été mise en vente... pour n’être pas vendue !
Des deux maisons formant l’entrée de la rue Caumartin sur le boulevard, et dont je vous faisais tout à Theure regarder les façades qui rappellent si bien par leur ornementation le goût du règne de Lous XVI, il en est une, non pas celle qui a ces deux statuts mythologiques et ces faisceaux d'attributs lyriques pour décorations, mais l’autre, celle de droite, dont je veux en quelques mots vous dire l’histoire, ou tout au moins vous raconter la fondation. En 1780, il y avait à Paris un Marseillais fort riche, qui était bien le plus grand original qui se pût voir. La gêne lui était si odieuse que, pour se débarrasser du chapeau qu'on portait alors sous le bras, et de la petite
épée qu’on devait avoir au côté, il avait fait peindre un chapeau-claque sur le flanc gauche de son habit, et s’était fait organiser, aVec ressorts et charnières, une sorte de petite brette qui ne tenait pas plus de place qu’un couteau. Lorsqu'il courait les rues, il la portait dans sa poche ; arrivé aux endroits où il allait en visite, il faisait jouer les ressorts, adaptait la poignée, se passait le tout au côté et entrait. Il n’était venu à Paris que pour trois mois, et il y resta trois ans. Safamilleétait toujours àMarseille.
Il fallait donc prendre un parti, aller la rejoindre ou lui dire de venir. Il hésitait; un de ses amis lui dit: « Décidezvous à tête ou pile ». Il jeta un écu en l’air : « Tête pour Marseille ! » La pièce en tombant présenta l’écusson. « Va donc pour Paris! » cria-t-il, et il écrivit à tout son monde d’arriver. Il fallait le loger, il ne s’en mit pas longtemps en peine. En passant sur le boulevard, il voit un homme qui colle une affiche au coin de la rue Caumartin nouvellement percée. C’est un terrain à vendre, etl’affiche est posée sur la palissade même qui l'enclôt. Il n’a donc pas une longue course à faire pour l’aller voir; il y jette un
coup-d’œil, se rend chez le propriétaire, demande le prix. On lui dit 200,000 livres; il répond 50,oooécus, et donnejusqu’au lendemain à midi. A l’heure dite, le propriétaire arrive et l’affaire est faite. Elle fut très bonne pour l'expéditif acquéreur. « Il fit bâtir, dit Fortia de Pile, de qui nous tenons l’anecdote, revendit le tout, à l'exception d’une maison où il était logé et où il avait plusieurs locataires; il lui resta, tous les frais d’achat et de bâtiments' remboursés, cette maison et 17,000 livres de rente assises sur ce terrain ».
Cette époque de 1780 était le temps du bon marché des terrains dans ce quartier où il sont devenus si chers. On ne s’y hasardait encore quà grand’peine pour acheter et surtout pour bâtir. Je jurerais même que l'acquisition faite par notre Marseillais et qui devint une si belle affaire, passa d’abord pour l’une de ses plus authentiques folies. Oui pouvait alors, en effet, venir de ce côté, près de cette rue Basse-du-Rempart qui, si bien habitée aujourd'hui et mise presque de plain-pied avec l’asphalte de la promenade, par les abaissements successifs du terrain, n’était alors en réalité qu'un fossé
bordant des marais, disgracieusement défendu par de lourds parapets, et que d’affreux escaliers, aux marches mal jointes et humides, mettaient en communication avec le boulevard ? Pour venir dans ces bas-fonds boueux, il fallait être extravagant, comme notre homme de tout à l’heure ; avoir la passion de la solitude en véritable anachorète, ou bien connaître la nécessité de l’isolement, sauve-garde de certaines existences , comme la fameuse M,le Duthé, qui, ne se trouvant pas satisfaite de la petite maison qu’elle avait dans le faubourg Saint-Denis, en face du clos Saint-Lazare, et désirant se rapprocher de Paris sans toutefois y entrer, se fit donner la petite maison qui se trouvait jusqu’en 1843 au No 68 de la rue Basse.
Plus on se rapprochait de la Chausséed’Antin, qui devait comme vous savez, son nom à la chaussée pavée que le duc d’Antin avait jetée sur le marais appartenant à l’hôtel-Dieu, pour établir une communication entre la rue Louis-le- Grand, voisine de son hôtel, et la hauteur de Montmartre, en passant par les Porcherons; plus, dis-je, on se rapprochait de ce grand chemin devenu une si belle rue, et plus on rentrait dans la
partie habitable du faubourg. Déj à même c'était une mode d’y venir loger. Les gens de plaisir et les gens de finance, qui sont toujours les premiers dans les quartiers neufs où rien ne gêne, où l’on peut se faire un petit nid commode, suivant son goût, tout aussi bien qu’une magnifique demeure, selon sa fortune, ne s’étaient pas fait attendre. Depuis l’entrée du boulevard jusqu’au chemin cVArgentcuil ou des P or cher on s , aujourd'hui la rue Saint-Lazare, les petites maisons galantes s’étaient peu à peu échelonnées sur cette longue voie. La hutte Saint-Roch qui, depuis le XVIL siècle jusqu’alors, était restée le quartier à la mode, le quartier galant, financier et bel-esprit, avait elle-même été désertée en masse pour ces parages dont la vogue 'dure encore. Ainsi, pendant que d’ Argentai quittait la rue delà Sourclière, pour venir non loin d’ici, à la Grange-Batelière, M,r,c d’Epinay faisait de même; elle abandonnait la rue Sainte- Anne et venait se loger avec Grimm au coin du boulevard et de laehaussée-d’Antin danscet hôtel où, en 1 778, Mozart, chassé de l’auberge de la rue du Gros-Che net par la mort de sa mère, fut si heu-
reux de leur hospitalité. L’amie de Diderot, Ml,e Volland, avait aussi dit adieu à sachambrettede la rue du Clos-Georgeot , et s’était installée, rue Saint- Lazare, dans un petit pavillon du château du Coq , vieux manoir que Louis XI avait visité et dont rien ne reste qu’une porte, depuis longtemps condamnée et à moitié enterrée, presqu’en face de la rue de Clicliy. Peu à peu ont disparu les bâtiments à l’aspect un peu sombre, faisant contraste avec la physionomie gaillarde desguinguettes environnantes, avec la gaîté du cabaret de R amponneau, cette grande renommée des Porchevous , dont, collégien du collège Bourbon en 1836, nous avons vu, aucoindela rue de Clichy, les derniers ombrages. Ils ont cédé la place au manège du vicomte d’Aure et à cette sorte de long hangar qui, après avoir servi à l’exposition des bronzes de Thomire, puis à des bals assez crapuleux, se trouve être aujourd'hui la salle des Concerts Sainte-Cécile.
Les filles d’Opéra qui, nous l'avons fait voir dans notre livre de Paris démoli, s’étaient longtemps complu sur la hutte Saint-Roch, avaient aussi émigré par ici. Marie Rinteau, MUc Verrière ,
pour l’appeler par son nom de guerre ou de théâtre, Mlle Guimard, Mlle Sophie Arnould, Mlle Dervieux, etc., toutes viennent par ici ou veulent y venir. Mllc Dervieux se fait bâtir, au N° 34 de la rue Saint-Lazare, une charmante maison dont « l’ameublement seul, dit quelqu’un du temps, valait la rançon d’un roi ». Quand cette demoiselle de l’Opéra en fut sortie, qui vint s’y établir ? le plus riche banquierde la Belgique, M. Vilain XIV, puis Louis Bonaparte, grand connétable de l’Empire, enfin, la légatioîides Etats- Unis. Jugez parla de la beauté de cette demeure de comédienne. Le jardin anglais était surtout merveilleux.
C’est rue de la Chaussée-d’Antin, sur la gauche, à deux pas du boulevard, à l’endroit même où les grands magasinsde nouveautés de la Chaussée-d’Antin se sont installés depuis 1845, que la Guimard se fit construire un hôtel. Ledoux en donna les plans; Fragonard en commença les peintures, mais ne les termina pas. L’avare danseuse, l’avait chicané sur le prix, et l’on s’était brouillé. (1).
(1) V. Chroniques et ( Légendes des Rues de Paris , p. 345 et suivantes.
Mlle Guimard avait un théâtre dans son hôtel et un autre encore à sa maison de Pantin, où venait, comme bien vous pensez, le plus noble public, où jouait l’élite des grandes troupes. A mener grand train, on se ruine vite. Bien que dans son désordre la Guimard poussât l’ordre jusqu’à la plus stricte économie, elle se trouva en 1786 dans de grands embarras d’argent. Sa meilleure ressource était son hôtel; elle le mit en loterie à cinq louis le billet. Il y en avait deux mille cinq cents. Ce fut la comtesse Du Lau qui gagna avec un seul billet. Peu de temps après l’hôtel fut acquis par le banquier P erregaux, dont Laffitte fut le commis, l’associé et enfin le successeur.
Il n’est pas le premier des hommes de finance qui soit venu à la Chaussée-d’ Antin. E11 1775, M. de Saint-Foix, des fermes générales, s’était fait bâtir tout près, dans la rue Basse, la jolie demeure que nous connaissons tous sous le nom à! hôtel (V Osmont. C’est l’œuvre la plus élégante deBrongniart. Remanié en 1798 par Sobre, afin qu’il pût servir à la fois d’habitation à M. Saint-Foix qui avait ses appartements sur la rue, et à M. Carène qui logeait sur le jardin, il ne perdit
rien de son gracieux aspect. Tant que 3Lmo d’Osmont l’habita, il garda aussi son caractère élégamment aristocratique, et l'on put espérer qu'il serait encore longtemps respecté ; mais depuis que des concerts s'y sont installés, on ne peut plus compter sur rien. Ces bruits-là me semblent bien sinistres pour cette belle maison qu’on appellerait un palais en Italie ; ils me sonnent à l’oreille comme des glas de destruction. L’ancien hôtel de Longueville dans la rue Saint-Tho mas- du- Louvre ne tomba quaprès avoir été profané par un bal public. J'ai bien peur qu'il n’en soit de même pour l'hôtel d’Osmont.
Tout près des magasins qui remplacent la maison de la (iuimard, se trouvent une longue allée bordée d’arbres et au fond un bel hôtel. C'est un autre banquier. 31. Necker, qui le fit bâtir par l'architecte Cherpitel, sur un emplacement retenu d'abord par 31e Sophie Arnould.
Elle voulait là pour la muse du chant un temple rival de celui de la danse; elle avait donc commandé àLedouxune maison capable d’éclipser sa voisine. Ledoux fit les dessins, que nous avons vus à la Bibliothèque et ce fut tout. Cette
belle guerre de jalousie et de mitoyenneté entre muses galantes s’évapora au projet. L’hôtel bâti par Necker fut habité sous le Consulat par le banquier Récamier et par sa femme, cette reine de beauté et de grâce que nous retrouvons à YAbbaye-aux-Bois. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, il servit de résidence à la légation de Belgique, et M0*® Lehon y trôna longtemps.
Vous voyez que dans ce bel hôtel la beauté n’a presque pas eu d’interrègne.
Il existe encore aujourd'hui, mais l'étendue de ses jardins a été bien diminuée; on y a pris tout le terrain du jeu de paume du passag*e Sandrié.
Pour faire contraste avec ce monde un peu mêlé de gens de finance et de femmes de théâtre, voici quelques personnes de haute noblesse qui prennent pied de ce côté et y font bâtir. A l’angle du boulevard et de la Chaussée-d'Antin, c’est d'abord M. de Montmorency, pour qui Ledoux construisit, en 177 2, l’hôtel monumental dont la pharmacie Planche, boutique natale de notre critique le moins édulcoré, occupait le rez-de-chaussée, et qui fut remplacé, vers 1858 par une sorte de grand phalanstère
baroque, troué de mille fenêtres et bariolé d’autant d’architectures différentes qu’il y a d’étages. De l’ancien hôtel rien n’est resté que la pharmacie du rez-de-chaussée, dont les trois statues de Toussaint, posées en cariatides au-dessus de la porte principale, semblent narguer les juleps par la belle santé de leur sculpture. Tout au bout de la rue, de l’autre côté, à l’angle de la rue Saint- Lazare, était un autre hôtel seigneurial, celui de M. le Marquis de Montfermeil ; il était voisin de la coquette maison que Ledoux,en 1 77 1 ,avaitbâtiepourMlleSaint- Germain, vis-à-vis de la rue de la Croix- Blanche, ou rue Blanche y comme nous sommes arrivés à l’appeler avec notre manie d’abréviation. — L’hôtel de Mmede Montesson, duchesse d'Orléans anonyme, et bas-bleu méconnu, se trouvait vers le milieu de la Chaussée-d’Antin (1) . Vous jugerez de l’immensité des bâtiments et des jardins de cette grande demeure, quand je vous aurai dit que la Cité (V Antin en occupe tout l’espace. AvecMmede Montesson, qui avait là son théâtre,
(1) V. Chroniques et Légendes des Rues de Paris p. 189.
comme à son château de Saint-Assise, c’est la comédie que nous trouvons ici ; avec les banquiers Michel, qui viennent ensuite y étaler tout Eéclat de leur mystérieuse fortune, c'est le drame ; avec le prince de Schwartzenberg, qui en fit rhôtel de la légation autrichienne, c’estla tragédie. On se rappelle, en effet, sans qu’il me faille la raconter ici, cette fête donnée à Napoléon et à la nouvelle impératrice Marie-Louise, fête de sinistre passage, dont un incendie qui fit tant de victimes, fut le dénoûment (i) .
Auprès, au N° 42 de la rue de la Chaussée -d’Antin, mourut Mirabeau, dans une maison sur la façade de laquelle on lut, pendant quelques années, cette inscription, due, selon les uns, à Chénier, selon d'autres, à Talma, qui occupa quelque temps ï appartement du célèbre tribun : « L’âme de Mirabeau s’exhala dans ces lieux ; hommes libres, pleurez ! tyrans, baissez les yeux. »
Mirabeau, dont la rue qui l’avait vu mourir prit le nom pendant deux ans, avait impatronisé l’éloquence dans ce quartier. Elle n’y manqua plus de repré-
(1) E Chroniques et Légendes, p. 191.
sentant. Vergniaud logeait au N° 23 de la rue de Clichy, quand on vint l’arrêter, et le général Foy habitait l’hôtel tout récemment rebâti qui fait le coin des rues de la Chaussée d’Antin et de la Victoire. Il était assez ancien et datait certainement de l’époque où cette dernière rue, dont ses murs trop avancés rétrécirent longtemps l’entrée, 11’était qu’un chemin marécageux qui devait aux grenouilles y faisant leur tapage, son nom de rue Chante-Reine . On sait que l’appellation triomphante qui a remplacé celle-ci, lui vient du général Bonaparte. Et qui plus que lui était en droit de donner à la rue qu’il habitait, la Victoire pour marraine ? L’hôtel qu’il occupa avec Joséphine, depuis son retour d’Italie jusqu’au 18 brumaire, porte le N° 52 et se voit encore intact au fond d’une longue avenue. Ledoux, l’architecte à la mode de tout ce quartier neuf, l’avait bâti, moins comme une maison de ville que comme une villa, pour Condorcet, le marquis philosophe, qui préféra dès lors cette demeure tranquille à l’hôtel occupé longtemps par lui, rue Neuve-Saint- Augustin, en face de l’hôtel Richelieu. Lorsque Condorcet eut de-
vancé l’échafaud par le suicide, sa maison fut achetée par Julie Carreau, l’une des reines de la galanterie à cette époque, et Talma qui l’avait épousée l’occupa plus tard avec elle. C’est de lui que Bonaparte, son ami, avait acquis cette demeure, au prix de 180,000 fr. A son départ pour le palais du Petit-Luxembourg, sa première étape vers les Tuileries et l’Empire, il en fit cadeau au général Lefèvre-Desnouette , dont la veuve en était encore propriétaire il y a quelques années. En 1860 le charmant hôtel dont un maître de pension fut l’un des derniers locataires, était mis en vente, le prix de 180,000 fr. dont je parlais tout-à -l’heure, fut plus que doublé sans qu’il fut même besoin de mettre en ligne décompté tous les souvenirs historiques pour justifier la plus value. Tout a si bien augmenté de ce côté, et le prix des maisons, et par suite le chiffre des locations ! Pour que vous en jugiez, voici quelques passages d’une lettre écrite en 1803 par une douairière qui se vantait d’être l’une des premières venues dans ces parages et d’avoir suivi, à son grand dommage, toutes les vicissitudes de vogue et de renchérissement.
« Lorsque je vins, dit-elle, demeurer à Paris, à la Chaussée d’Antin, il y a quarante-cinq ans, c’est-à-dire en 1757, ce quartier n’était pas alors le plus beau de la capitale. J’occupais un logement au premier et assez joli pour y recevoir bonne compagnie. Les temps sont bien changés! Non que je sois ruinée par les circonstances, comme chacun dit; j’ai autant de revenu qu’auparavant, mais j’ai quarante-cinq ans de plus, et, d’étage en étage, je suis montée du premier au quatrième. L’histoire de mes déménagements serait curieuse à conter; je vous en fais grâce. Je montai au second en 1779, époque où la fureur de bâtir dans ce quartier saisit tous les capitalistes et tous les cordons-bleus de la ferme générale. Je montai au troisième en 1781, lorsque la fureur de se promener sur le boulevard Italien, ce qui lui fit donner le nom de boulevard de Coblentz, nous amena dans ce quartier toutes les merveilleuses nouvellement décrassées, les nouveaux riches du perron du Palais- Royal et tous les élégants à paole saquée. Je ne sais où cela s’arrêtera ; mais je n’ai plus qu’un étage à monter pour être sous le toit, et ce qui va vous parai-
tre singulier, c’est que je paie mon quatrième beaucoup plus cher que je ne payais, il y a quarante-cinq ans, mon premier. »
Aujourd’hui, pour le même prix, elle ne pourrait même plus se loger au grenier ; malgré sa constance pour la Chaussée-d’Antin, il faudrait bien qu’elle déménageât ; mais où, dans Paris, se logerait-elle à meilleur marché ?
L’empire eut beaucoup de ses personnages dans cet opulent quartier. La rue du Mont-Blanc , car, pour rester dans la couleur locale, il faut ici lui donner le nom qu'elle porta depuis 1793 jusqu’en 1816, époque où elle reprit celui de la rue de la Chaussée-d’Antin, possédait à elle seule et l’hôtel du comte Ferrand, presqu’en face de l’entrée de l’ambas sade d’Autriche, dont nous avons parlé déjà, et son voisin, l’hôtel du riche M. Dickmer, qui faisait le coin de la rue Neuve-des-Mathurins ; puis, un peu plus avant, le joli palais sénatorial de M.
le comte Barthélémy, ancien directeur, vice-président du Sénat. Il faisait l’angle de la rue à laquelle on avait donné le nom du général Joubert , celui de rue Neuve-des-Capucins ne
lui convenant plus et semblant même un anachronisme bizarre, depuis que l’ancien couvent deces moines étaitdevenu le lycée Bonaparte. Le prolongement de la rue de la Victoire qui aboutit au milieu de cette rue Joubert, s'est frayé passage sur une partie des terrains qu’avait occupés l’hôtel Barthélémy. Ouvrard avait aussi de belles maisons dans la rue du Mont-Blanc. Mais de tous ces hôtels, le plus vaste, le plus magnifique était celui du cardinal Fesch. Vous le connaissez déjà, car il n'était autre que celui du marquis de Montfermeil, dont je vous ai déjà montré du doigt les élégantes constructions, au coin de la rue de la Chaussée-d’Antin et de la rue Saint-Lazare. L’oncle de l’Empereur y fit de très grandes dépenses, et l’on en murmura, non pas tant peut-être à cause des sommes jetées dans ces embellissements qu’en raison du quartier un peu profane, où l’on voyait un prince de l’Eglise se montrer si prodigue en constructions, en jardins, en galeries de tableaux ; c’était là surtout le grand luxe du cardinal, et partant, celui qu’on lui reprochait le plus. Ms1' Fescli apprit que l’Empereur lui-même en grondait
tout bas, et par une lettre du 14 août 1807, il prit l’avance sur cette plainte qui n'avait pas éclaté encore ; il s'excusa et pour sa galerie et pour les agrandissements de sa maison. S'il avait pris soin de former l'une, c'est qu'il avait à cœur d'instruire, par la vue des chefs-d’œuvre, une pépinière d'artistes; s'il avait accru les proportions de son hôtel, c’est qu'il désirait en faire le refuge d’une « petite communauté de jeunes prêtres qui iraient prêcher aux hameaux. » Puis, se justifiant de la rue qu'il avait choisie, et où, de bonne foi, sa présence le scandalisait peut-être un peu lui-même, il ajoutait : « Votre Majesté doit encore savoir que si j’ai préféré la Chaussée-d’Antin à tout autre quartier, c’était pour y ranimer par de bons exemples le feu sacré de la Religion. Il eût été avantageux de multiplier les secours spirituels en faveur d'un quartier qui en est presque totalement privé ; et je me serais fait un plaisir de mettre h la disposition des habitants ma chapelle, toute petite qu’elle eût été, en pratiquant une entrée séparée et extérieure par la rue 'Saint-Lazare. » L’Empereur répondit le jour même ,et sa lettre peut se résumer par une phrase qui
s'y trouve, et qui dit en une ligne ce qu'il faut penser du caractère tout mondain qu’avait gardé ce quartier, en dépit des quelques graves personnages, ses nouveaux habitants : « La Chausséed’Antin n'est pas un quartier convenable pour un cardinal. » M>rrFesch fut donc obligé de renoncer à l'idée de faire de son hôtel une succursale de l’école de Rome, combinée avec un séminaire.
Comme maison d’éducation, il n’y eut alors dans cette rue du Mont-Blanc, que la modeste école où Victor-Hugo, dont la famille habitait la rue de Clichy, bégaya ses premières lettres, vers 1805.
Depuis, je ne sache pas qu’il s’en soit établi d’autres, en dépit du voisinage du lycée Bonaparte (1) dont je vous ai déjà dit unmot,etqui, vous le savez, s’appela Collège Bourbon , de 1818 à 1848. Toutes les pensions qui desservent ce lycée s’éparpillent sur la pente des rues montueuses qui aboutissent à la rue Saint- Lazare, dans la rue de Clichjq dans la rue Blanche, dans la rue Pigalle, partout enfin où ne leur manquent ni l'air ni l’es-
(1) Aujourd'hui Lycée Condorcet.
pace, ces grandes ressources de l’hygiène de la jeunesse. Ce monde enfantin s’y trouve mêlé à un autre qui tient à lui par plus d’un côté, par l’ingénuité des impressions, par l’ardeur et l’élan : je parle des artistes. Ils sont en nombre sur ces hauteurs, où l’air et le jour qui leur sont si nécessaires aussi se prodiguent à meilleur marché que partout ailleurs. Vous trouverez toute une nichée de peintres, de sculpteurs, d’architectes, de comédiens, de chanteurs dans ces rues neuves, qu’on a dispdsées comme les alvéoles d’une ruche encore incomplète, mais déjà en travail, à la place même des jardins du fermier général La Boissière, où nous avons vu le dernier Tivoli, et sur l’emplacement du merveilleux Eden de M.
Boursault, pour qui « l’été n’avait pas de feu, Ehiver n’avait pas de glace. » Cet homme singulier, descendant de l’auteur dont il portait le nom, et d’abord digne de son ancêtre par sa misère et par son goût pour la comédie, avait trouvé moyen de passer de la direction du théâtre Molière, qu’il avait fondé, rue Saint-Martin, à celle de la ferme des jeux, et s’y était fait une magnifique fortune. Bien qu’il aimât la dépense, ses jardins en
étaient la preuve, bien qu’il ait vécu très-vieux, il ne parvint pas à se ruiner tout-à-fait. En 1840 ces terrains lui appartenaient encore, et c’est lui-même qui y faisait tracer ces rues, dont une porte son nom, et dont une autre s’appelle rue Léonie du prénom de sa bile, Mme Georges Katsner. Il mourut, deux ans après, à quatre-vingt-dix ans. Si vous exceptez quelques rues, comme celle-ci, comme celle de Percier, qui doit son nom à l'un des architectes chéris de Louis-Philippe, et le Pithias de M. Fontaine; comme la rue de Moncey , qui s’appelle ainsi en souvenir de la belle contenance du maréchal Moncey à la barrière de Clichy, qui est tout proche ; vous remarquerez que toutes celles qui sont sur ces hauteurs, depuis la rue Blanche jusqu'à la rue du Rocher qui en est fort loin, portent des noms empruntés aux villes étrangères. La France n'a fourni que les noms des rues de Douai , de Boulogne et de Calais. Vous avez les rues de Londres , de Milan, de Parme. de Berlin , de Hambourg, de Saint- Pétersbourg. d' Amsterdam, de Madrid, de Lisbonne, de Turin, de Moscou, etc. Il en est là à peu près comme
au Marais, pour toutes celles qui portent les noms de nos provinces et de nos villes : les rues de Saintonge , de Berry , de Bretagne , de Limoges , d' Orléans.
Le même fait résulte d’une cause à peu près semblable pour les deux quartiers.
Quand les rues du Marais furent baptisées ainsi, Henri IV avait conçu le projet d’une place de France, àlaquelle elles devaient toutes aboutir ; de même que la plupart de celles du quartier qui nous occupe maintenant, se rattachent àla place de V Europe que vous voyez tracée audessus des bâtiments du chemin de fer de Rouen. La place de France ne fut pas construite, et les noms des rues du Marais restèrent sans raison. La place de l'Europe se bâtit, au contraire, lentetement sans doute ; mais, malgré ses gigantesques proportions, elle s’achèvera, surtout lorsque le voisinage des docks y aura fait de plus en plus affluer la vie du commerce. Ce qui est encore une énigme pour beaucoup de gens se trouvera ainsi justifié. On aura là une sorte d’Europe en raccourci, avec la place pour centre, et les rues adjacentes pour contrées et pour capitales.
Les artistes, ces cito}rens du monde,
comme on les appelle parfois, conviennent bien pour habitants à ces régions aux dénominations cosmopolites. 11 y a longtèmps déjà qu'ils s'y sont établis. Au dernier siècle, Mlle Dumesnil, la célèbre tragédienne, avait une petite maison à la barrière Blanche , et Pigalle , le sculpteur, avait la sienne à l’extrémité de la rue qui porte son nom depuis 179 2. Il se partageait entre ce logis champêtre, assis au pied de Montmartre, et la maison plus vaste qu'il possédait à l’autre extrémité de Paris, rue de Sèvres , et qui, devenue une prison sous la Terreur, puis un couvent, a conservé le nom de 7naison des Oiseaux , qui lui venait d’un grand salon orné sur ses murs d’une myriade d’oiseaux voltigeant. Au bas de cette rue Pigalle est celle de la Tour des Dames , qui fut, dans les derniers temps de TEmpire et pendant la Restauration, le centre du quartier tout artiste qu'on appelait alors la Nouvelle Athènes . Mlle Mars, qui en était l’Aspasie, habitait cette petite rue, et y resta longtemps. Ce nom de Tour des Dames , qu’elle porte toujours, date de loin. Elle le doit à un vieux moulin bâti en forme de tourelle, que les religieuses
ou dames du couvent de Montmârtre y possédaient déjà au XVe siècle. Plus d’une rue de ces environs eut pour marraine une abbesse du même monastère, qui tenait sous sa dépendance féodale tous les terrains qui s’étendent sur la pente de la butte. La me de Laval , où je pourrais vous faire voir une maison dans le style Renaissance du meilleur goût, quoiqu’elle n’ait guère été bâtie que vers 1840, comme sa voisine de la me Fontaine , dont Lechesne le sculpteur, a si merveilleusement ciselé les ornements ; la rue de Bellefond , où se trouvait la fameuse petite maison du duc de Charolais, et que la demeure de M.
de Pongerville, illustre bien plus sérieusement aujourd’hui ; la me de Rochechou art, celle de La tour Æ Auvergne, celle aussi de la Roche foucault ont toutes été baptisées ainsi du nom des nobles abbesses du couvent. C’est un fait d’autant plus curieux à révéler ici, que parmi ceux qui se sont occupés des rues de Paris, il en est peu qui s’en soient douté. Ainsi, pour tout le monde, le nom de la rue de la Rochefoucault semblait si bien être dû à l’auteur du livre des Maximes , que lorsqu’il s’agit d’en choisir un pour
l'une des rues voisines, on ne crut mieux faire que de lui donner celui de La Bruyère, l'auteur des Caractères !
Les moralistes n'avaient d'aucune façon rien à faire ici. Leur nom jure même avec tout ce voisinage, asile des mœurs faciles. Plus nous avancerons et plus nous les trouverons dépaysés. Nous nous rapprochons, en effet, de Notre-Dame de Lorette, cette église qu'on a fait si mondaine, lorsque, la déplaçant del'humble grange qu’elle occupa jusqu’en 1800 à l'extrémité delà rue Coqtienard, aujourd’hui la rue Lamartine , on la rebâtit, de 1823 à 1836, si bien parée, si bien dorée,presque profane à force de richesse, au centre du carrefour, où sa façade à l’italienne termine agréablement la perspective ouverte par la rue Laffitte jusqu'au Boulevard des Italiens . On sait que la dernière partie du nom de cette église de Notre-Dame de Lorette est devenue depuis longtemps sous la plume du spirituel auteur des Nouvelles à la main , Nestor Roqueplan, la dénomination de la population féminine qui occupe les plus élégants appartements de ce quartier, surtout Bréda Street , comme on appelle les deux rues Bréda sur ces hau-
leurs, dans un jargon dont les Anglais ont importé le coûteux vocabulaire.
Ce n’est pas qu’il n’y ait dans ces quartiers d’habitants plus sérieux. Il me suffirait de vous dire que Malesherbes avait son hôtel au sommet de la rue des Martyrs, dont le nom se trouve ainsi justifié, comme l’a remarqué M. de Lacretelle ; que dans la rue Rochechouart se trouvait aussi celui du ministre Turgot, devenu depuis la propriété de Duprez, le fameux ténor, et je vous aurai prouvé que ces rues aux galantes chroniques ont aussi leur grave histoire. Mais j’avoue qu’il faut un peu la chercher. M. Thiers, dont, comme historien surtout, la sérieuse portée ne saurait être mise en doute, a son hôtel, place Saint-Georges , non loin de la demeure plus modeste de M. Mignet, son premier collaborateur et son ami; tout près de la maison où Paul Delaroche est mort et à fort peu de distance, de l’hôtel somptueusement doré du spéculateur enrichi, M. Millaud, qui est là sur la limite intermédiaire des deux mondes auxquels son ambition est d’appartenir . d’un côté, le monde des artistes, de l’autre, le monde de la finance.
Celui-ci, depuis le temps où nous avons trouvé Necker et JM. Perregaux à la Chaussée-d’Antin, n'a fait que s’épandre dans tous ces parages; mais il faut descendre un peu vers le boulevard pour le trouver dans les rues qui lui sont le plus chères, et auxquelles il est resté le plus fidèle. A partir de la rue de la Ferme et de la rue Neuve-des- Mathurins , où je vous ai montré, en passant, l'hôtel de M. Mirés, jusqu’au faubourg Poissonnière , jusqu’à la rue d’ Hauleville, qui, elle aussi, est habitée presque tout entière par les gens de la haute commission ou de la banque, la finance trône dans toute cette partie de Paris. Le commerce qu’elle commandite, l'industrie à laquelle elle vend son argent, la Bourse où elle bat monnaie, sont de l’autre côté du boulevard ; mais elle n’a pu elle-même se décider à quitter son cher faubourg. Elle est là de fondation. Thélusson, le fameux banquier du Directoire, avait devancé Laffitte et M. de Rotschild dans la rue à laquelle celui-là laissa son nom et où la demeure de celui-ci occupe encore une si belle place. L’hôtel Thélusson, dont la large porte voûtée faisait dire à
Sophie Arnould : « C’estune grande bouche qui s'ouvre pour ne rien dire » (i), fut, avec son voisin fhôtel Murat, l’un de ceux qu'on démolit, lorsque la rue Lepelletier et la rue Laffite furent poussées, l’une, jusqu’à la rue de Provence seulement, l’autre, jusqu’à Notre- Dame de Lorette. Plus loin, dans la rue Bergère , bien avant M. Fould, dont l’élégant hôtel fait l’angle de la rue Trévise prolongée, nous trouvons : et M. Necker encore, et M. Rougemont de Lowendal dont vous vous souvenez bien d'avoir vu la demeure si belle et si enviée, avec ses jardins et sa haute terrasse qu'une grille laissait voir du boulevard Poissonnière. La rue qui fait face au plus ^ancien hôtel du quartier Bergère, celui du Comptoir d’ Escompte, rue qui a gardé le nom du riche banquier, remplace cette maison et ces jardins.
Je ne sache pas qu’avant M. de Pourtalès, propriétaire d'une partie du passage de la Boule-Rouge, il y ait eu, jusque dans ces derniers temps, beaucoup de fortunes dans l’îlot de maisons jeté entre la rue Trévise et le faubourg
(i) V. CJiron . et Le g . des rues de Paris p. 301-
Montmartre . Jusqu’en 1835, c’était un centre de misère, où le dénûment semblait s’être perpétué sans interruption depuis Geoffroy, le pauvre sueur (cordonnier), et sa femme Marie, qui, au XIIIe siècle, avaient fait don de ces terrains à l’Hotel-Dieu de Paris, à la condition que, leur vie durant, ils auraient à l’hospice asile et nourriture. On sait qu’en reconnaissance l’administration, pour qui la vente de ces terrains, si misérables lors de la donation, rapporta plusieurs millions, fit donner à l’une des rues percées sur remplacement de ces masures le nom de Geoffroy-Marie , tandis que sa parallèle prenait celui d’un autre bienfaiteur des hospices, M .de Montyon.
Ce ramassis de bicoques, aujourd’hui remplacé par deux rues fort mondaines et par deux passages, à qui il ne manque que des boutiques pour être brillants, avait longtemps fait tache dans ce quartier de la finance, entre la rue Bergère, où les banquiers n'ont jamais manqué, vous l’avez vu, et la rue Grange-Batelière, où nous allons trouver les hommes d’argent du XVIIIe siècle bien mieux installés encore. Sauf le grand hôtel domanial qui d’abord simple ferme
hors des murs, simple grange crénelée, bataillêe , comme on disait, puis villa d'une des plus riches familles parlementaires, celle du président Pinon ; sauf, dis-je, cette vaste demeure que la Révolution avait changée en hôtel garni, et qui, aujourd’hui remplacée par deux rues, avait en dernier lieu abrité la mairie du deuxième arrondissement, tous les hôtels importants de ce coin de Paris avaient été bâtis pour des gens de finance. Labord e, le banquier de la cour, s’était fait construire sur des terrains qu’il tenait de Bouret, le fermier général, l’hôtel que Grimod de la Reynière occupa ensuite, et qui fut à Paris la dernière demeure du ministre de Louis XV, le duc de Choiseul. Il fut depuis envahi par l’Opéra. Le petit théâtre, qu’aux jours de gala l’on dressait chez M. Bourgoing, alors propriétaire de la Grange- Batelière^), et sur lequel Saint-Gilles, le mousquetaire, fit jouer, le 6 mars 1706, son Gilotin, précepteur des Muses ; celui que d’Augny, le fermier général, avait, entr’ autres luxes, dans sa charmante villa dont nous allons repar-
(1) V. Paris Démoli, n. édit. p. 274.
1er, et qui servit, en 1755, aux répétitions de l’opéra d’^née et Lavinie , du centenaire Fontenelle et du jeune Dauvergne, voilà les seuls précurseurs de l’Académie de Musique dans ce quartier, banlieue hier, c’est-à-dire il n’y a pas un siècle, centre de Paris aujourd'hui !
Auprès, dans cette partie de la rue Grange-Batelière qui a pris le nom de rue Drouot, se trouvait l’hotel Morel de Vindé, qui, parle nom de son propriétaire, rappelle les souvenirs rarement unis de la littérature et de la richesse. Celle-ci, et sous sa pire apparence, hélas! survit seule dans le passage de l’Opéra, dont la double galerie, achevée aussi en 1823 sur l’emplacement des jardins du littéraire vicomte, est encombrée à midi et le soir, vers huit heures, par tous ces affairés de fortune qui usent les dalles du passage et l’asphalte du boulevard des Italiens, dans les mille évolutions de cet agiot interlope, qu'ils appellent la petite bourse . Le boulevard se passerait bien de cette sorte de fièvre aux malsaines intermittences qui complique de ses mouvements sans ordre l'agitation quotidienne, si multiple, si diverse de ce côté.
Le boulevard des Italiens. — Histoire de ses Cafés et de ses Cercles : le Café Anglais ; Tortoni, le Café riche ; etc. — L’hôtel de Richelieu. — Pourquoi est-il appelé : ï Pavillon de Hanovre
Nous voici, maintenant dans la partie la plus vivante de Paris. Nulle part on ne trouve un va-et-vient plus animé. Les industries qui vivent de la foule l’ont compris et ont afflué en grand nombre*, et la foule a suffi pour les faire vivre toutes; cette foule, en effet, n’est pas la populace. Les promeneurs ici sont gens riches pour la plupart. Les artistes s’y mêlent, et comme entr’autres illusions, ils ont celles de la fortune, ce ne sont pas les moins prodigues. Les restaurants, les cafés ont donc par ici une clientèle toute faite, dont la vogue du boulevard
leur garantit la fidélité. Aussi est-il curieux de voir comme ces officines de gourmandise et ses refuges d’oisiveté se multiplient sur cette ligne. Autrefois, tout ce mouvement était au Palais-Royal, et l’on ne trouvait guère que là, restaurants et cafés en renom. Aujourd’hui, le centre de l’animation s’est déplacé, et se trouve au boulevard; cafés et restaurants ont donc suivi, « par la raison, me disait quelqu’un , que l’estomac est touj ours près du cœur. » Le café Anglais est le plus ancien, si je ne me trompe. L'immense hôtel Choiseul, dont leslongues terrasses sur le rempart s’étendaient de la rue de Richelieu à la rue de Grammont, venait d’être démoli. Sur son emplacement les rues Neuve- Saint-Marc, d' Am boise, Grétry, Favart, Marivaux avaient été percées, et le théâtre de la Comédie Italienne , depuis l’ Opéra - Comi-
que, avait été bâti d’après les plans de M. Heurtier, qui, se conformant aux volontés très-orgueilleuses des chanteurs, avait tourné la façade de son monument, non pas vers le rempart, mais vers la place. De cette façon, ces Messieurs et ces Dames n’étaient pas exposés à ce qu’on les appelât comédiens du boule-
vard(i) ! Les cabarets ne manquèrent pas autour de la nouvelle salle . Un, entr’autres, vint s’établir au coin de la rue Marivaux et du rempart. Sombre, presque souterrain — son carrelage humide était à quatre pieds du sol — il n’était pas fait pour attirer. Le public aime les entrées engageantes. On n’entra pas au pauvre Cabaret. Un soir pourtant, quelques jeunes gens qui revenaient de loin s’y risquèrent, trouvèrent le vin bon, lacuisine d’une propreté rare pour une taverne de rencontre, et d’une succulence à défier plus d’une table de bonne maison ; ils promirent de ne pas oublier ce petit coin où Ton faisait si bonne chère. La digestion ne leur fit pas perdre la mémoire ; ils revinrent en effet, amenèrent de leurs amis: la fortune du cabaret fut faite.
C’est aujourd’hui le café Anglais. Les salles se sont éclairées, agrandies, embellies, mais elles sont toujours de trois pieds au moins au-dessous du sol du boulevard. M. de Sourdeval était l’un des jeunes gens à qui le cabaret avait dû sa vogue et sa transformation. Il était
(i) V. Enigmes des Rues de Paris , n. édit: p. 149.
bien vieux quand, en 1850, trois ans avant sa mort, il m'en contait l’histoire. Jamais pourtant, si ce n'est durant l'émigration, il n’avait manqué de venir dîner à son cher café Anglais ; de là, hiver comme été, il s’en allait jusqu’au Jardin des Plantes, tout en scandant quelques vers latins, c'était une de ses originalités ; puis il revenait à l’Opéra- Comique — avouez qu'il avait pris le plus long — et là, perché sur les dernières marches de la descente de l’orchestre, il écoutait la fin du spectacle. Jamais il ne s'est assis au théâtre, où il avait ses entrées depuis plus de soixante ans, et où il avait vu défiler tour-à-tour et la comédie italienne, et l’opéra comique, et l'opéra italien, puis encore l’opéra comique après la reconstruction nécessitée par l’incendiede 1837 ; jamais il n’a vu d’une pièce que le dernier acte. Le café Anglais a connu bien d’autres originaux, sanscompter M. de Saint-Cricq, d'extravagante mémoire, qui logeait à la Chaussée-d'Antin, et se faisait conduire en chaise de poste au coin de la rue Marivaux ! La voiture arrêtée, l’on accourait, croyant en voir descendre quelque grand seigneur russe en riche
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pelisse; point, c'est un homme à longue barbe, presque en haillons qui en sortait. M. de Saint-Cricq était le Chaudruc des excentriques I
Le café Tortoni , qui eut pour fondateur, assez peu chanceux, l'entreprenant Velloni, et pour parrain plus heureux l’habile homme qui, de garçon, devint successeur de son maître, est presque aussi ancien que le café Anglais. Il date de 1798 à peu près ; sa première vogue est donc contemporaine de celle du boulevard de Coblent £, ce petit coin toujours si encombré, que bornent, à l'Est, la rue Taibout , à l’Ouest, la rue du Helder. Son nom, qui ne fut jamais officiel, lui venait de la première émigration ; après la seconde, en 1815, il l'échangea pour celui de boulevard de ' Gand , qu’on lui donne encore dans le monde élégant où se recrutent les belles oisives qui viennent y étager sur d’étroites chaises des toilettes, à l’ampleur desquelles ne suffirait pas tout un large canapé. C’est au printemps surtout que la foule s'y entasse pour n’y rien perdre des quelques rayons du soleil d'avril.
Le boulevard de Grand est la petite 'Provence delà fashion.Yï n'est nulle part
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plus brillant que sous les hautes fenêtres du café de Paris, ce cabaret du plus opulent dandysme, installé là depuis le 15 juillet 1822, dans les appartements somptueux que venait d’abandonner M. Demidoff, ce podagre millionnaire, dont la goutte était moins incurable que l'ennui. Maintenant que les prétentions excessives de lord Seymour, le propriétaire, ont forcé le café de Paris de déloger; maintenant que M. Martin Guépet, avec un dévoûment digne de Vatel, a vendu aux enchères jusqu’à ses dernières casseroles, ne voulant pas les profaner lui-même sur d'autres fourneaux ; maintenant, enfin, que c’en est fait du café de Paris et qu’il est remplacé par des boutiques aux larges ouvertures à qui, certes, il ne conviendra pas d’être offusquées par toutes ces chaises encombrées de crinolines, que deviendra le boulevard de Gand ?
Tout s’en va, mais tout se remplace.
Pour un café qui disparaît, combien ne s’en est-il pas établi d’autres sur cette même ligne, depuis le café Foy , qui occupe, au coin de la Chaussée- d’Antin et du boulevard, la place de l’ancien dépôt des gardes françaises, jusqu’au
café Sembler' , qui, un peu au delà du Gymnase , sur le boulevard Bonne- Nouvelle, marque l’extrême limite du Paris vraiment mondain? Tout se compense encore une fois. Par exemple, le café Hardy, l’un des plus fameux du boulevard, celui dont le maître, vers la fin de l’Empire, avait inventé les déjeuners à la fourchette, disparaît-il tout-àcoup en 1839; sans tarder, Victor Lemaire bâtit sur ses ruines qette maison où le ciseau de Rouillard a fait courir dans la frise une chasse au cerf si animée et si vivante, mais qui, remarquée du badaud à cause seulement de ses lourds balcons de fonte surchargés de dorures, prend aussitôt chez le peuple le nom de maison dorée . Qui s’y établit d’abord ? Verdier, le restaurateur, qui efface bientôt la renommée de celui qu’il remplace. Un des illustres gourmands de l’Empire, à qui n’était inconnue aucune des célébrités culinaires de Paris, disait, parlant de Hardy et de Riche, son voisin et son rival : « Il faut être bien hardi pour dîner chez Riche, et bien riche pour dîner chez Hardy ; » et ce jeu de mots, une fois lancé, fut au dessert l’esprit de bien des dîneurs. Il n’est plus possible
à présent ; Riche seul survit au coirr de la rue Le Pelletier, mais, tellement embelli, tellement agrandi, qu’il peut à lui seul recevoir plus de mangeurs que son rival et lui n’en pouvaient rassasier autrefois. Un autre café qui fut aussi très-fameux, surtout lors de la conspiration de Babœuf, qui en avait fait son centre de ralliement, le café des Bains Chinois , n’existe plus depuis 1853 déjà. Il a subi le sort du bâtiment bizarre dont il occupait le rez-de-chaussée. C’était, comme vous savez, une sorte d’immense joujou pseudo-chinois, que le génie des étrennes semblait avoir, un beau jour, apporté de Nuremberg, et déposé au coin de la rue Delamichodière, désolé* de ne pouvoir le faire entrer chez Tempier, le marchand de jouets voisin. Pour n'avoir d’aucune façon à le regretter, il suffit de regarder la belle maison qui en a pris la place, et qui, elle aussi, car où ne s’en trouve-t-il pas maintenant, a, si je ne me trompe, à son rez-de-chaussée un beau café, ou du moins un de ces buffets que l’Exposition Universelle avait rendus nécessaires et qui lui ont survécu. Au premier étage se trouve le club des Chemins de Fer , un de ces
cercles dont, au grand chagrin des épouses délaissées, le nombre va s'augmentant dans la même proportion que celui des restaurants et cafés. Ce sont des ennemis de la famille auxquels il eût fallu se prendre bien plutôt qu’aux croquemitaines de 1848, car ils sont plus dangereux et plus sournois; mais, bien entendu, l'on n’y a pas songé. Ils sont très-nombreux de ce côté. J’en connais un, le club du Commerce , rue Le Pelletier; un autre., le club de la Réunion , au coin du boulevard et de la Chausséed’Antin. Le boulevard Montmartre en possède trois à lui seul, en comptant l’illustre Jockey-Club , que le renchérissement des loyers va chasser aussi du premier étage somptueux qu’il occupe depuis si longtemps, à l’ancien hôtel du fermier général Delaage, au coin de la rue Drouot et du boulevard. Les deux autres sont : Y Ancien Cercle , au N° 16, et le club des Deux-Mondes, auN°io, dans ce pandæmonium à cent croisées qu’on appelait, en 1824,’ la maison des grands artistes. Elle avait alors pour habitants Caraffa, Boïeldieu qui y composa la Dame Blanche et qui y fut reconduit en triomphe après la première