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représentation ; enfin, Rossini qui n’alla que plus tard se loger sous les combles du théâtre italien. Cette maison n'est plus ce qu’elle était lorsqu’elle possédait ces illustres hôtes ; on Ta rebâtie en 1835, et en 1846 elle a dû laisser le pas sage Jouffroy se frayer une voie à travers son rez-de-chaussée, pour de là se prolonger à l’aise sur les terrains qui s’étendaient derrière l’hôtel d’Augny, dont je vous ai déjà dit un mot tout à l’heure. Ces terrains étaient vastes ; ils allaient de la Grange-Batelière presque jusqu’au faubourg Montmartre. D’Augny, afin de complaire à Mlle Baumenard, pour qui le vieux Brisseux lui avait bâti cet hôtel, s'y était donné le luxe d’un jardin on ne peut plus galant. Il avait un manège, une laiterie tapissée de marbre, etc. Tout cela fut gâté sous le Directoire, lorsque le marquis de Livry, de compagnie avec les fameux restaurateurs Robert et Lointier qui faisaient les soupers, eut fondé dans les salons d’Augny cette grande orgie permanente qu’on appelait le Bal des Etrangers . M. Aguado, plus tard propriétaire de l’hôtel, fut le dernier qui jouit de ses jardins. Maintenant il n’en
reste plus trace, et c’est pitié de voir, des fenêtres qui dominent la voûte vitrée du passage Jouffroy, combien la façade qui donnait autrefois sur le verdoyant, espace, est aujourd’hui serrée de près par les bâtisses environnantes. C’est à peine si le jour peut parvenir dans les bureaux de la mairie du deuxième arrondissement qui occupent maintenant Thotel .
Je n’en ai pas fini avec les cercles.
Il s’en trouve un encore, le club de l’Union , au premier étage de la maison qui fait le coin de la rue de Grammont et du boulevard. C’est l’ancien hôtel de Levis. Il datait de 1767, époque où l’on avait jeté bas l’hôtel de Grammont pour percer , de la rue Neuve -Saint - Augustin jusqu’au boulevard, la rue qui lui doit son nom L’Ambassade de Russie était, en 1781, à l’hôtel de Lévis. Le grand-duc de Russie depuis Paul ier, qui vint alors à Paris sous le nom de Comte du Nord, y logea. Nous sommes loin de ces temps. La Librairie nouvelle , occupe aujourd’hui le rez-de-chaussée de la maison qui a pris la place de l'ambassade russe. Tout près de là, encore un cercle est installé dans
le grand hôtel qui fait le coin de la rue deChoiseul. C’est Y hôtel Bouffie}' s : les galeries du Ba^ar du Commerce ou Ba^ar incendié , comme on l’appelle depuis le sinistre qui le fit rebâtir avec une charpente de fer, en déparent un peu le rez-de-chaussée. A cela près, il est intact. Le brillant Boufflers y demeurait. C’est de là qu’il partit pour rémigration. Au retour, en 1800, il était trop pauvre pour y rentrer. Il s’en consola de son mieux, ainsi que la marquise sa femme, pour qui il avait pu à grand’peine acheter une petite maison de campagne près de Paris. « C'en est assez, écrit-il au comte d’Hoym, pour lui faire oublier qu’elle a perdu une des plus agréables maisons de Paris, et devant laquelle el le passe tous les jours à pied pour aller chez des amis qu’elle a conservés dans le voisinage »
L’hôtel de Boufflers est maintenant à peu près le seul qui ait survécu avec sa physionomie à peine altérée, sur ce côté des boulevards, où les hôtels étaient en nombre et fort beaux pour la plupart. Depuis le coin de la rue Poissonnière, depuis cette maison de bonnetier, qui a pris pour enseigne aux Li-
mites de la ville de Paris , en souvenir de l’inscription lapidaire sottement détruite en 1839, °ù, Par ordre du roi Louis XV, défense était faite « de bâtir au-delà du rempart ! «jusque bien loin de là, vers le boulevard des Capucines, aux environs de la rue de Luxembourg, ce n’était qu’une longue ligne d’hôtels magnifiques prenant vue sur le boulevard ou par leurs façades ou par leurs terrasses.
D’abord, sur le boulevard Poissonnière, c’était Y hôtel lAontholon qui, en devenant le dépôt des manufactures d'Aubusson , n’a rien perdu de son monumental aspect. C’est en raison du manque de profondeur des terrains qu’il avait dû être posé, comme il l’est, sur le bord même du boulevard. Tout l’espace qui s’étend derrière appartenait et appartient encore à V hôtel d U^ès. C’est la plus vaste maison de ce quartier. De la rue Montmartre, auprès de la fontaine dont jadis les porteurs d’eau firent une si belle ovation au duc d’Uzès, leur bienfaiteur, elle s’étend jusqu'à la rue Saint-Fiacre. Une magnifique porte à colonnes et à trophées, dont Ledoux avait donné le dessin, lui servait dignement d’entrée; mais on a craint qu’aux jours
d’émeute, elle ne fût ainsi que trop bien désignée, comme maison de riche, aux menaces incendiaires : la porte a été démolie en 1857 et aujourd’hui cette sorte de palais qui, à l’intérieur, a gardé toute son étendue et tout son luxe, s’annonce comme la plus modeste des maisons bourgeoises . L 'hôtel Montmorency
était voisin. Il occupait la plus grande partie de l’espace compris entre le coin de la porte Montmartre et la rue Vivienne. M. Thayer, qui en était propriétaire en 1800, fit percer au travers des jardins la première galerie du passage qui doit son nom aux Panoramas dont jusqu’en 1831 s’amusa la curiosité des Parisiens. En 1809, Ce] erier bâtit sur une autre partie de ces terrains la jolie salle des Variétés , gai théâtre qui n’a de classique que l’architecture de sa façade ; puis le passage s’agrandissant, et multipliant ses galeries comme un dédale, prit bientôt la meilleure part du reste. En 1830 enfin, le dernier coin fut emporté par la charmante rue qui mit en communication le boulevard avec la place de la. Bourse . Elle s’appela rue Neuve-Vivienne , comme étant la prolongation de celle qu’au XVIIe siècle
Louis Vivien, seigneur de la Grange- Batelière, avait laissé bâtir près du Palais-Royal, sur des terrains dépendant de son fief. Ce que personne n’a remarqué, c’est que Vivien était aussi seigneur de Saint-Marc, les titres en font foi, et c’est pour cela qu’une des rues importantes de ce quartier n’a pas d’autre parrain que lui (i).
Après Vhôtel Montmorency venait l 'hôtel Lecoulteux qui avait aussi une fort belle terrasse sur le boulevard. Lavoisier y demeurait en 1793, quand on l’arrêta sans respect, sans pitié pour son génie de savant qui eût dû lui faire pardonner ses richesses de fermier général.
Pendant le Directoire, le Napolitain Garchi vint y établir, mais sur de bien plus grandes proportions, une maison rivale de celle de Tortoni. Il l’appela Frascati . Vastes jardins où l’on dansait jour et nuit, magnifiques salons où l’on jouait un jeu effréné, rien n’y manquait. Ce fut le jeu qui y resta le plus longtemps. Que de gens n'y ruina-t-il pas ! mais en revanche il dota d'une
(1) V. Enigmes des rues de Paris , n. édit, p. 232.
fortune énorme les banquiers du grand tripot : Perrin, qui, riche de seize millions, mourut pourtant insolvable ; Bernard, le marquis de Chalabre, Boursault, et enfin Benazet, qui depuis la fermeture des maisons de jeu, a transporté à Bade la roue de la fortune, qui n’est qu’une roulette en ses mains. Des gens qui aiment les rapprochements historiques, ont dit que Regnard, l’auteur du Joueur et grand joueur lui-même, avaitsa maison sur l’emplacement même occupé par Frascati. Il est vrai que son élégant logis de poète était aussi au bout de la rue Richelieu , et du même côté, mais on n'oublie qu’une chose, c’est que de son temps la rue de Richelieu n’allait pas jusque-là ; elle s’arrêtait à la rue Feydeau. Adieu donc le rapprochement.
Frascati n’est plus depuislongtemps déjà. A la place de sa longue terrasse qui allait de la rue Richelieu jusqu’aux Panoramas,s’étend aujourd’hui une ligne de magnifiques maisons dont, avant leur récente reconstruction, Mme d’Osmond était 1 heureuse propriétaire. Les boutiques du rez-de-chaussée sont des plus brillantes.
Nous passerons vite devant le café
Cardinal , où se réunissent, le soir, pêlemêle avec les réfugiés italiens, les artistes de l’Opéra, surtout les musiciens de l’orchestre. Ce café est, comme vous savez, au coin de la rue Richelieu et du boulevard. A l’angle même on a posé le buste du cardinal de Richelieu, moins pour le faire servir d’enseigne au café, ce qui serait un peu profane, que pour rappeler qu’il est le parrain de cette rue, dont son magnifique hôtel — aujourd’hui le Palais-Royal — fut la première maison. Ce souvenir est une heureuse pensée, due au compositeur Elwart. On devrait Timiter ailleurs. Arrivé à cet endroit du boulevard, le mouvement du monde, le grand courant des promeneurs se déplace. Tout à l’heure, en face de l'ancien Frascati ils étaient de ce côté. Ici, ils passent de l’autre, sans que pourtant la partie de gauche reste trop dépeuplée. Les beaux magasins, les diverses curiosités, telles que le musée photographique qui s’étale au bas de l’escalier du théâtre d’Hamilton, le prestidigitateur, et surtout le voisinage des deux galeries du passage de V Opéra sont cause de cette préférence. Il en est ainsi près de tous les passages, et j’aurais pu vous le
faire remarquer à l'entrée de celui des Panoramas , où le flot de la clientèle friande qui afflue chez les confiseurs et les pâtissiers renommés, fait encombrement jusque sur le boulevard. Mais ne revenons pas sur nos pas. Longeons,, la belle série de boutiques qui s’étend de la rue Favart au coin de la rue de l’Opéra-Comique jusqu’à la rue de Grammont. Donnons un coup-d’œil au Ba\ar incendié , dont nous avons déjà dit un mot, et qui est le centre commercial le plus brillant, le plus varié de ces parages ; à la rue de Choiseul et au passage qui la met en communication avec la rue Neuve-des-Petits- Champs, et dont nous reparlerons ; puis, après un dernier regard aux riches boutiques qui ont remplacé les Bains Chinois, arrivons vite au Pavillon de Hanovrepour gagner la place Vendôme par la rue de la Paix.
Le Pavillon de Hanovre est le dernier débris qui soit resté debout par ici. C’est la dernière vignette historique qui illustre cette partie du boulevard.il fut bâti, en 1760. Le maréchal de Richelieu voulait que son hôtel, qui s'étendait delà rue Neu ve-Saint-Augustin j usque-là, eût,.
comme les hôtels voisins, une belle vue sur le rempart. Après la guerre du Hanovre, où il s'était enrichi de tout ce qui avait manqué à ses soldats, et même de tout ce que ses soldats avaient pris à l’ennemi, il songea décidément à se donner cette fantaisie, et c’est alors que Charpentier et Chevotet lui construisirent l'élégant pavillon. Le peuple murmura quand il vit cette magnificence un peu effrontée ; pour la faire expier au maréchal qui d'ailleurs se moquait bien de ses cris, il baptisa sans tarder le kiosque galant du nom du pays d’où l’on savait que M. de Richelieu avait rapporté l’argent nécessaire à sa construction. Si l'on murmurait à voir la richesse des dehors, qu’aurait-on dit de l'intérieur : de ces salons du premier étage où se donnaient les fins soupers de M. le maréchal ; de cette belle salle du rez-dechaussée qui, pour ornement, n’avait rien moins à son entrée que deux admirables chefs-d’œuvre, les Esclaves de Michel-Ange, qui sont aujourd’hui au Louvre ! Le maréchal était très-jaloux de son joli pavillon ; il tenait surtout beaucoup au magnifique point de vue qu’on avait de ses fenêtres, d'un côté,
jusqu’aux Percherons, de l'autre, jusqu’à la Ville-l’Evêque. Aussi, trouva-t-il bien osé un certain Arthur, fabricant de papier peint, qui, après avoir acheté le terrain qui se trouvait de l’autre côté de la rue Louis-le-Grand, voulut y bâtir une grande maison pour sa fabrique. Le maréchal prétendit qu’il n’avait pas le droit de lui voler sa vue avec sa lourde bâtisse ; Arthur soutint le contraire. On plaida ; mais lepauvre fabricant avait affaire à si forte partie qu’il ne put commencer ses constructions que vingt ans plus tard, c’est-à-dire seulement lorsque le maréchal fut mort. Qu’eût dit M. de Richelieu s’il eût su qu’en 1795, moins de dix ans après lui, on viendrait morceler son hôtel, percer deux rues, celles de Hanovre et de Port-Mahon , à travers son jardin ; installerun café, celui de Juliet, dans son cher pavillon ! qu’eûtil dit surtout s’il avait pu prévoir qu’un peu plus tard encore, pendant que les bureaux de la Caisse Hypothécaire s’établiraient dans ses beaux appartements de la rue Neuve-Saint-Augustin, un marchand de papier, un successeur du terrible Arthur, nommé Simon, se ferait une boutique de la salle basse du Pavil -
Ion de Hanovre ! En ce moment il sert d’écrin à cette orfèvrerie qui est auprès de la vraie ce que nos élégants, nos petits Richelieu d’aujourd’hui, sont auprès du véritable.
De ce pavillon, en dépit de la maison d’Arthur devenue celle du bonnetier Desvallons, la vue s’étend fort loin, et le panorama est d’une variété et d’une animation sans pareilles, soit qu'on remonte du regard le boulevard des Italiens, soit qu’on suive jusqu’au fond la rue si régulière, si inexorablement droite de la Chaussée-d’Antin, soit que, faisant ce que nous allons faire, on se tourne du côté du boulevard des Capucines, dont la rue de la Paix, que nous gagnons maintenant, est le centre le plus pittoresque et le plus vivant.
LaRue de la Pais. — La Place Vendôme. — Son histoire. — Ses hôtels célèbres et sa colonne.
Les premières constructions de cette rue datent de 1807. Elle fut percée sur l’emplacement des immenses terrains du couvent des Capucines, envahi depuis la Révolution par des amusements, des spectacles de toutes sortes, notamment par le cirque de Franconi. Elle prit d’abord le nom de rue Napoléon , qu’en 1814 elle échangea pour celui qui lui est resté. L’Empereur voulait qu’elle fût la plus belle de Paris ; elle l’est encore. Il en est dont les maisons sont d’une plus belle architecture, car presque toutes les façades ici sont plates et sans ornement, mais pas une n’est mieux habitée, mieux fréquentée. C’est le Regent Street de Paris, et Regent Street au Quadrant , son point le plus brillant. Les riches
étrangers ont la rue de la Paix en singulière affection ; ils ne peuvent vivre que là, les hôtels meublés en sont pleins. Nombre de fournisseurs avisés se sont mis sur le chemin de cette riche clientèle qui leur vient de tous les pays. C'est le bazar du confortable le plus splendide et le plus délicat. Il s'étale, en plein luxe, et dans cette merveilleuse rue de la Paix, et sous les arcades de sa voisine la rue Castiglione , où trônent surtout les joailliers et les changeurs, et aussi sur tout le côté droit du boulevard des Capucines, depuis le coin où nous vous avons fait l’histoire du papetier Arthur, jusqu’à l’autre extrémité, vers ce brillant carrefour, sans cesse encombré des curieux qu’attire autour de ses vitrines l’un des plus riches magasins de ce quartier. Vous le connaissez tous, je ne vous le nommerai donc pas. C’est un musée à plusieurs étages et à triple face. Il occupe, on le sait, une partie de remplacement de Pancien hôtel des Affaires Etrangères ou de la Colonnade , comme on l'appelait au XVIIIe siècle, à cause de deux colonnes qui se voyaient à l'entrée. Cet hôtel datait des derniers temps du règne de Louis XIV. En 1763, le
marquis Dupleix y était mort en disgrâce et presque pauvre, après avoir failli donner les Indes à la France ; après lui était venu M. Bertin, le ministre, plus fameux par les curiosités de toutes sortes entassées dans son hôtel que par son ministère, et par conséquent, plus digne de passer ici pour le devancier de Giroux, que pour le prédécesseur de M. Guizot. Après vendémiaire, le général Bonaparte avait établi son quartier à Thotel Bertin, qui, donné plus tard au prince Berthier, prit le nom d’hôtel de Wagram, qu'il garda jusqu'au moment où il devint ce que nous l’avons vu, le ministère des Affaires étrangères.
Tant qu’il eut cette destination, on lui donna pour dépendance un autre hôtel placé au N° io de la même rue, et qui pendant une partie du dernier siècle avait été occupé par les lieutenants de police. De 1789 à 1791, la mairie de Paris s’y était installée. Après Bailly qui l’habita alors, il n’a pas eu d’habitant plus illustre que M. Mignet, directeur pendant longtemps des archives des affaires étrangères , dont le dépôt y avait été placé. Resté vacant après
rémigration du ministère et de ses archives sur l'autre rive de la-Seine, l'hôtel fut démoli, et une rue a été percée sur son emplacement. Chose singulière, cette rue nouvelle était déjà projetée sous Louis XIV, lorsque l’on construisit la plus grande partie de ce quartier. On la voit très clairement tracée sur les plans qui datent de 1680 • et tout avait même été si bien disposé pour son percement, qu’il a suffi d’abattre l’hôtel qui en avait usurpé la place, pour qu’elle se trouvât toute faite, entre la rue Neuve- Saint-Augustin et celle des Capucines.
En face, dans cette dernière rue, se voient encore deux jolis hôtels contigus l’un à l’autre, et qui par l’élégante ornementation de leur façade rappellent au mieux le bon goût de l’époque où ils furent bâtis. Tavenot en fut l’architecte dans les premiers temps de Louis XV.
L’un appartenait au fermier général Des Vieux; l’autre à Castagnier, directeur de la Compagnie des Indes. Vous voyez que nous sommes encore ici dans le monde de la finance. C’est Louis XIV lui-même qui l’avait attirée de ce côté.
Après la démolition de l’immense hôtel de Vendôme,, acquis par le roi en
1678, dont la place que nous allons parcourir occupe le terrain et a pris le nom, Louvois -eut le projet d’établir sur son emplacement le plus vaste et le plus monumental parallélogramme, ayant sur ses quatre côtés des bâtiments, qui seraient occupés, les uns, par la Monnaie, le grand conseil, le logement du chancelier de France, les autres,' par les différentes académies, la bibliothèque du roi, etc. Ceux-ci devaient être à droite et envahir sur les derrières une partie des terrains de l’hôtel de Luxembourg, qui venait aussi d’être démoli, et que la rue Neuve-de-Luxembourg rappelle encore en en marquant la place. « Cela, dit Saint-Simon, dans une de ses notes pour le journal de Dangeau, avait du grand, de l’utile, et d’autant plus que Paris et la France entière sont pauvres en monuments publics. » Mais quand Louvois fut mort, le roi, que cette grande dépense avait toujours effrayé, coupa court à l’entreprise. On ne la reprit que huit ans après, et avec des conditions tout autres. Terrain et matériaux furent concédés à la villé; la place trouvée trop grande fut diminuée de dix toises dans tous les sens, à la grande risée des
faiseurs de couplets; et, ce qu’il y eut de pis, c’est que, par suite de ce rétrécissement, toutes les constructions déjà commencées durent être démolies. L’ordonnance royale du 7 avril 169g, en concédant à perpétuité au prévôt des marchands et échevins « la totalité du fonds et la superficie de l’emplacement restant de l’hôtel de Vendôme.... » leur avait imposé l’obligation de faire construire la place d’après un plan nouveau, mais avec la faculté de revendre, il est vrai, pourvu que les cessionnaires se conformassent aux mêmes conditions.
C’est de ce dernier droit que la ville s’empressa d’user. Les terrains furent mis en vente, et les seules gens qui fussent alors en argent comptant, les financiers, s’en furent bientôt rendus propriétaires. Antoine Crozat, receveur des finances de la généralité de Bordeaux, arriva le premier. En 1702, sa maison, dont le Napolitain Paul Mattéi peignit la galerie, était la seule qui fût construite. Elle occupe l’un des quatre pans coupés de la place, celui de gauche en entrant par la rue Castiglione. C’est Bullet qui l’a bâtie, en se conformant au dessin général donné par Jules Har-
douin Mansard. Tous les ornements de la façade et les chapiteaux corinthiens des quatre colonnes engagées par couple, les armes de France, sculptés dans le tympan du fronton, les figures assises au sommet etc., avaient été exécutés là, comme ils le furent pour tout le reste de la place, sous les ordres de Poultier, sculpteur de l’Académie. Cet hôtel, qui fut occupé en 1793, par Vergniaud, et sous l’Empire par les receveurs généraux, sert aujourd’hui aux bureaux de 1 état-major de la place . Celui qui le touche et qui porte le N° 9, fut achevé cinq ans plus tard. Bullet en dirigea les travaux, et c'est un des riches présents que fit Crozat au comte d’Évreux, quand il lui donna sa fille en mariage. Le maréchal d'Estrées en occupa longtemps une partie, et l'Intendance de la Liste civile y était installée sous Louis-Philippe. Auprès sont deux hôtels qui se sont confondus en un seul pour devenir le siège de la Chancellerie , à laquelle on a réuni depuis le ministère de la Justice et des Cultes. Le plus important des deux, celui qui forme le milieu de la place, fut achevé de bâtir en 1703, par Luillier, le fermier général. Trois ans
après, il devenait la propriété de Bourvalais, l’un des plus fameux traitants de l’époque, le Turcaret de Lesage. Il y étala un luxe incroyable, qui fut sa dénonciation. Le régent le mit à la taxe, comme tous ses pareils. Son hôtel fut pris pour caution et ne fut plus rendu. Dangeau annonce, sous la date du 3 septembre 1717, qu’on s’en est emparé « pour en faire la maison des chanceliers. » C’est ce qu'il est resté, hormis sous l’Empire et le Directoire, où il servit pour la préfecture de Paris . L’hôtel voisin, bâti pour Villemarec, autre traitant, et pris dans le même coup de filet, avait été joint à celui-ci et n’en a plus été séparé. Voilà déjà bien des financiers. Poursuivons, nous en trouverons dans chaque hôtel. Ici, c’est Paparel, dont le marquis de Lafare épousa la fille; puis, c’est Law lui-même qui, en 1719, arrive tout gros de l’or pris dans la rue Quincampoix, achète ce qui reste de terrain sur la place où trônent ses pareils, bâtit deux ou trois splendides hôtels, et y installe sa banque, au grand déplaisir du chancelier qui parvient, l’année d’après, à faire déguerpir cet agiot, son trop bruyant vis à-vis ; là au
N° 6, nous rencontrons, mais plus tard, le fameux banquier Saint-James, qui lui aussi fut trahi par son luxe et dut rendre gorge comme Bourvalais ; plus loin, au n° 21, c’est M. Joubert, trésorier général des États de Languedoc, qui, lui du moins, relevait son opulence par un goût éclairé des arts. Nous trouvons peu de souvenirs semblables pour réhabiliter la place Vendôme de son passé d’argent, sa seule histoire au dernier siècle.
Qu’est-ce auprès de ce bruit d’or que le spirituel babil du club de V Entresol établi sur cette place, à l’hôtel du président Hénault, chez l’académique abbé Alary ; et que les causeries charmantes de Mme d’Épinay avec ses galants amis, lorsque, suivant la mode des gens de bon ton, le groupe jaseur venait le soir faire à plusieurs reprises le tour de la place Vendôme ? Quand on a tout dit sur ces financiers, reste-t-il même un coin de page pour rappeler le baquet de Mesmer, dont les prodiges y clapotaient dans un coin ; et les gais tapages de la foire Saint-Ovide , qui, aux premiers jours de septembre, donnaient, chaque année, au tableau animé de ses petits
marchands et de ses baladins ce cadre immense et monumental.
C’étaient les seuls instants de l’année où le commerce et l’industrie jouassent leur rôle, et quel rôle ! sur l’opulente place. Aujourd’hui ils s’y sont donné droit de bourgeoisie ; mais s’ils y trônent, ce n’est encore que sous leur forme la plus élégante. Ce ne sont point des magasins, mais des salons qui les abritent. On vend robes et manteaux de cour dans l’un des hôtels, celui du centre, en face de la Chancellerie, où Law vendait à prix d’or les billets de sa banque; même étalage brillant et coquet sous les hauts plafonds dorés de celui qui esta l’un des angles du même côté. Pour des toilettes écloses aux mains des fées de la couture sous ces magnifiques lambris, ce serait déroger que de ne point aller dans les palais. Au N° 25, dans l’un des plus beaux hôtels qui aient été bâtis par les traitants, loge le plus habile et le plus renommé de nos joailliers. Le salon du financier n’a rien perdu avec lui ; il en a fait un écrin où toutes les reines viennent chercher leur couronne. Vous voyez encore une fois que si le commerce et l’industrie sont venus
de ce côté, c’est pour donner un éclat nouveau et tout aristocratique à la vaste place. Leur luxe y coudoie l'opulence étrangère qui vient loger, soit rue Castiglione, soit sur la place même, dans l’un des deux hôtels garnis qui s’y sont établis sans façon. Vers 1840 Louis-Napoléon occupa, dans celui qui forme l’angle de la rue Castiglione et de la place, un appartement jusqu’au dix décembre. Ce fut le premier logis qu’il prit à Paris, au retour de son exil. On eût dit qu’en le choisissant ainsi, vis-à-vis de la Colonne d’Austerlitz, il voulait tout d’abord se mettre de plain-pied avec les gloires de l’Empire et rentrer en familiarité avec leurs souvenirs.
Les premières constructions de la seconde place ne sortaient pas encore de terre, qu’à l’endroit même où s’élève aujourd’hui cette colonne, on avait érigé une statue équestre à Louis XIV. Elle avait été faite pour orner la première place et avait des proportions d’autant plus colossales. C’est sur le modèle de Girardon qu’elle avait été fondue d’un seul jet par Keller, dès le mois de décembre 1692. Elle avait vingt-trois pieds de haut et pesait soixante-dix miliers.
On ne la posa que six ans plus tard, le 16 août 1699, sur son piédestal de marbre blanc, haut de trente pieds. Elle resta debout jusqu'au 10 août 1792 Le surlendemain de ce jour de crise révolutionnaire, Louis XVI, conduit en voiture, du couvent des Feuillants à la tour du Temple, fut contraint de faire une halte sur la place Vendôme. Le peuple voulait se donner le cruel plaisir de lui voir regarder la statue du grand roi jetée par terre. Un mois auparavant, on avait fait au-devant du piédestal un immense autodafé des titres de noblesse et des archives de l’ordre du Saint-Esprit enlevés à la Chancellerie. Après l’assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau, son corps fut placé en grande pompe sur le même piédestal veuf de sa statue, et y resta exposé. Le dernier débris du monument du grand roi était encore debout, mais très-mutilé, lorsque Napoléon eut la pensée de la gigantesque colonne, où le bronze éternise le souvenir d’une de ses plus glorieuses campagnes, celle de i8o5. La colonne Trajane fut prise pour modèle, mais malheureusement elle ne fut imitée que pour les proportions de force et de hauteur, et non pour le mérite
des sculptures. Les bas-reliefs, fondus d’après les dessins de Bergeret, et qui ne couvrent pas moins de deux cent soixante-seize plaques de bronze déroulées en spirale autour du noyau en pierre de taille, ne peuvent entrer en comparaison avec les sculptures qui ornent le grtind trophée romain. Ils représentent les principales scènes de la campagne d’Austerlitz. Douze cents canons pris à l’ennemi suffirent à peine pour cet immense revêtement de bronze qui, en comprenant le piédestal, s'étend sur une hauteur de soixante-onze mètres. Il fallut quatre années pour mener à fin cette colossale entreprise. La colonne, commencée le 15 août 1806, fut inaugurée le 25 août i8ïo. La statue de Napoléon, vêtue en empereur romain la couronnait; Chaudet l’avait sculptée, Lemot l'avait fondue. En 1814, les alliés ne pouvant renverser la colonne, voulurent au moins s’en prendre à l’impériale effigie ; sur un ordre d’un aide de camp de l’empereur Alexandre, qui s'appellait AL. de Rochechouart, et qui, à cause de son nom, a été confondu à tort avec Al. de La Rochefoucauld, elle fut descendue de son haut sommet par les soins de Launay,
le fondeur, puis brisée et employée plus tard pour la fonte du Henri IV du Pont- Neuf. La colonne resta découronnée de son héros pendant dix-neuf ans. Enfin,, le 20 juillet 1833, on inaugura la statue que nous y voyons aujourd’hui et qui a le mérite de nous représenter non plus un empereur de parade, mais un Napoléon réel. Elle est due à M. Seurre. Elle domine dignement ce quartier qui est, 011 peut le dire, tout napoléonien, car chaque nom de rue y rappelle une victoire du Directoire, dii Consulat ou de l’Empire ; ici, c’est la rue du Mont - Thabor et la rue des Pyramides , deux souvenirs de la campagne d’Égypte ; là plus près, c’est la rue de Castiglione , qui remplace le tortueux passage des Feuillants, seule communication qu’il y eût autrefois entre les Tuileries et la place Vendôme; puis la rue de Mon dovi , puis enfin la rue de PJvoli , vers laquelle nous reviendrons pour en suivre tout le long parcours. Maintenant notre itinéraire est de prendre le côté opposé.
La rueNeuve-des-Petits-Champs nous indique la direction que nous devons prendre et nous trace notre voie. Don-
nons un coup-d’œil, avant d’y entrer, à la maison de Réveillon, qui se trouve au coin de la rue de la Paix et de celle des Capucines, et qui nous rappelle le grand fabricant de papiers peints, dont le pillage au faubourg Saint-Antoine inaugura si fatalement les sévices de 89. Ce sinistre le chassa du quartier populaire, il émigra par ici, dans l’enclos des Capucines, et quand la rue de la Paix en eut pris la place il s’établit au coin.
Le Quartier des Petits-Champs. — Ses hôtes illustres. — La maison de Lulli, rue Sainte- Anne. — La place Louvois. — Son histoire. Les hôtels curieux du voisinage. — La fontaine Molière. — Le quai tier Vivienne et ses maisons historiques. — La Bourse. — Elle est bâtie sur remplacement du Couvent des Filles Saint-Thomas.
A peine dans la rue des Petits-Champs, nous trouvons à droite celle de Louis le-Grand , qui mène au boulevard ; nous n’y pénétrerons pas : nous nous contenterons de vous indiquer du doigt la maison qui fait l’angle à gauche. Rigaud, le fameux peintre, y logeait à la fin du XVIIe siècle ; c’est là qu'il avait son atelier ou plutôt son musée de portraits. Auprès est la rue cFAntin , ou fut longtemps, au N° 3, à l’hôtel Mondragon, la mairie du deuxième arrondissement. Elle doit son nom au duc d’Antin qui la fit
tracer pour donner à son hôtel, devenu plus tard celui de Richelieu, une issue vers la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Lorsqu’au temps de la Fronde, l’espace qui est occupé par la rue d’Antin et par celle de Louis-le-Grand, sa voisine et sa parallèle, n’était qu’un terrain vague,, où, comme on lit sur le plan de Gomboust, « se tenoit le marché aux chevaux des samedis, » on y vit se passer une scène des plus tragiques : le duel du duc de Beaufort avec le duc de Nemours, qui y fut tué. C’est là certes un précédent sinistre, mais il n'influa d'aucune sorte sur les habitudes des habitants de la rue d’Antin. On y vit de la façon la plus pacifique; en dépit de la renommée galante de M. de Richelieu, dont l’hôtel détruit en 1840 fit place au prolongement de la rue qui jadis lui avait servi d’avenue, les mœurs sont là, si je ne me trompe, décentes et rangées; enfin, je ne vois pas non plus que, malgré le voisinage des Jacobins, de terroriste mémoire, il y ait beaucoup de révolutionnaires dans la population toute de rentiers, de magistrats et d’industries mondaines qui afflue dans ce coin de Paris. Le cloître des Jacobins, que le club terrible, qui y tint
ses séances, fit trop bien mentir à son antique renommée de placide et pieux recueillement, est devenu un vaste marché qui, d'un côté, se relie à la rue Neuvedes-Petits-Champs par une petite rue faisant face à celle d’Antin, et de l’autre, communique avec la rue Saint-Honoré par une rue que celle du 29 Juillet prolonge jusqu’aux Tuileries. Tout ce qui reste du cloître-club est par ici, dans la petite rue Saint-Hyacinthe. On y trouve presqu’au coin delà rue de la Sourdière , une maison à massive façade percée de trois portes cochères très-rapprochées l’une de l’autre : celle du milieu servait d’entrée au club. Au-dessous est la cave dont Marat se fit un refuge pendant la journée du 10 août. Quels épisodes pour tout ce quartier heureusement rentré depuis dans sa tranquillité passée, et redevenu calme, comme au temps où l’abbé d’Olivet avait logé sespédantesques mais placides pénates dans la rue de la Sourdière ! On a beau détruire, un bon hasard ami des souvenirs sauve toujours dans les parties les plus ravagées du Paris historique, quelques débris où la mémoire et le regard trouvent à se prendre et à se fixer. Ici, par exemple, voici la porte
des Jacobins dont la vue seule réveille en nous tout un passé, dont il semble qu’ellenous aide à reconstruire le théâtre, à la manière de ces restitutions merveilleuses dont Cuvier avait le secret ; plus loin, dans une tout autre sphère de souvenirs, c'est encore le Pavillon de Hanovre, C[ui nous a permis de faire revivre l'hotel de Richelieu sous son coté le plus élégant, et qui même peut nous servir à mesurer l’espace occupé par cette demeure immense. Partez, en effet, de ce pavillon qui marque l’extrémité des jardins de l'hôtel, et arrivez, rue Neuve- Sa.int-Augiistin, jusqu h un pan de mur servant aujourd'hui d'enclos à la maison d'un plombier, et qui est un autre fragment, mais plus modeste, de ces mêmes jardins Richelieu, et vous pourrez vous rendre compte de ce que, au XVIIe et au XVIIIe siècle, un hôtel seigneurial avec son parc occupait de terrain dans Paris.
Quelquefois le débris est moins fruste, le souvenir est plus entier; déjà nous avons trouvé des maisons restées intactes au milieu du bouleversement complet du quartier bâti en même temps qu’elles. J'en sais une non loin d’ici qui unit à ce
mérite de conservation, chaque jour plus rare, celui d’un aspect monumental toutà-fait imposant. Je vais vous mener devant sa double façade, à l’angle de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Sainte-Anne. En nous y rendant, nous donnerons un coup-d’œil aux boutiques si diverses et si animées de cette partie de la rue Neuve-des-Petits- Champs, multiple bazar contrastant d’une façon étrange avec la physionomie des maisons dont il occupe le rez-de-chaussée, et qui toutes furent jadis des hôtels, comme nous l'annoncent les portes cochères à modillons sculptés, et les balcons à consoles et à balustrades historiées, infaillibles insignes des habitations aristocratiques aux derniers siècles. En passant aussi nous grimperons du regard la rampe adoucie des rues construites après la Fronde sur le versant de la butte Saint-Roch et de la butte des Moulins , et qui^ après avoir été habitées par le monde mêlé mais pourtant sans disparate, qui se recrutait parmi les gens le plus en renom, et dans le personnel dansant et chantant de l’ancien Opéra, se trouvent aujourd’hui réduites à la population plus sombre et moins gaîment
affairée des gens de lois plaidant et consultant. A en croire Chaulieu, dans une de ses lettres, la butte Saint-Roch était de son temps le Parnasse de la chanson. Il s’en faut bien qu'il en soit encore ainsi. Maintenant, sauf en quelques parties où la vie du commerce et de l’industrie s’y réveille un peu, comme au sommet de la rue des Moulins , près de la fontaine d’ Amour, et vers le carrefour des Frondeurs ; comme dans la rue Sainte- Anne, et comme dans celle d ' Argenteuil, où les marchands de, bric-à-brac font leur tapage autour de la haute et morne maison, n° 18, où mourut le grand Corneille, ce quartier est partout doctoral et solennel. Connaissez-vous quelque chose, par exemple, de plus froid et de plus gourmé que la physionomie de la rue Thérèse , avec ses hautes portes toujours fermées et ses trottoirs solitaires où l’herbe pousse ? Il y a comme un parfum de magistrature qui ferait croire que vous êtes dans quelque ville de province, aux environs du Palais de Justice. C’est le côté mort du quartier des Petits- Champs ; l’autre, au contraire, est l’animation même. Tout y est bruit, spectacles et plaisir ; vous y trouverez le
passage Choiseul , avec ses boutiques serrées Tune contre l’autre, qui font que les travées de la longue galerie ressemblent aune double vitrine, regorgeant des marchandises les plus variées et les plus alléchantes. A l’extrémité, vers la rue de Choiseul, est le théâtre des Bouffes Parisiens , où la gaudriole et la chansonnette tâchent de s’élever à la hauteur de l’Opéra-Comique. Cette scène minuscule fait contraste avec son imposante voisine, la salle Ventadour , construite en 1826 pour l’Opéra-Comique, qui émigrait de la rue Feydeau ; puis occupée en i833 par le Théâtre Nautique ; de i838 à 1840, parle théâtre delà Renaissance, et enfin, depuis 1841, parl’Opéra- Italien. Voilà bien des vicissitudes ; l’hôtel dont ce théâtre avait pris la place n’en avait pas eu moins. D’abord, il s’était appelé hôtel Pontchartrain , à cause du célèbre ministre pour qui Le vau l’avait bâti? le nom d’ hôtel Ventadour lui était ensuite venu d’un nouveau propriétaire; et, malgré d’autres changements qui l’avait transformé en hôtel des Ambassadeurs , puis en ministère des finances , c’est ce nom-là qu’il avait g^ardé ; de là vient que la salle construite
sur son emplacement, et la rue qui lui fait face, le portent encore. Le théâtre n’a pas pris tout l’espace ; une partie est occupée par les rues Marsollier et Dalayrac qui l’entourent et par les rues Mèhul el Monsigny qui le font communiquer, l’une, avec la rue Neuve-des- Petits-Cliamps , l’autre, avec la rue Neuve- Saint- Augustin. De ce côté pourtant il fallut prendre aussi le terrain de l’ancien hôtel de Gèvres, fameux un siècle auparavant par la maison de jeu qu’y tenait le comédien Poisson. Restait sur la gauche une large marge, c’est le passage Clioiseul qui s’en empara. Il y faufila sa longue galerie, tandis que le petit passage Sainte- Anne , qui lui est adjacent se glissait à travers les bâtiments voisins des Nouvelles Catholiques , couvent cher à Bossuet et à Louis Racine, qui logèrent auprès, et dont la maison portant le n° 63, de la rue Sainte-Anne conserve les derniers restes. C’est le seul souvenir pieux qui se trouve en ce quartier si mondain aujourd’hui et si complètement voué aux plaisirs lyriques.
Il y a longtemps que le séjour de Lulli semblait l’y avoir prédestiné. Le grand
musicien, fondateur de l’opéra, logeait dans ce voisinage, à deux pas du théâtre où l’on pratique le mieux l’art dont il fut en France le premier initiateur. La maison vers laquelle je vous mène, mais dont je me suis tant éloigné, entraîné que j’étais par l’histoire qui me faisait faire l’école buissonnière à travers tous ces curieux souvenirs, n’est pas autre chose, en effet, que la demeure du célèbre Florentin. Vous la voyez d’ici avec ses hauts pilastres à chapiteaux composites qui donnent un si grand air aux deux étages de sa double façade, et qui la rendraient digne d’avoir pour voisins, non pas les plates maisons déplâtré qui l’entourent, mais les hôtels de la place Vendôme. C’est Lulli lui-même qui l’a fait bâtir en 1670. Alors, tous les terrains étaient à vendre par ici. Il en acheta un grand espace,, construisit cet hôtel sur la partie la plus favorable, éleva une autre maison à l’angle de la rue des Moulins et de la rue des Petits-Champs, et revendit le reste. Pour qu’on sût bien que cette maison était la sienne, il y mit son enseigne. Cherchez bien sur la principale façade, celle qui regarde rue Sainte- Arme et qui 11'a pas moins de neuf fe-
nôtres de front, tandis que la façade de la rue Neuve-des-Petits-Cliamps n’en a que cinq ; dans l'imposte de la fenêtre i du milieu du premier étage, vous déccu- j vrirez un faisceau d’attributs tyriques : une timbale, des trompettes, des cornets, une guitare, etc. C’est l’écusson de l’artiste. Il doit à la musique sa fortune et sa gloire, il n’a pas voulu d’autre noblesse ; c'est à elle qu'il a demandé son blason. Il est non loin d’ici, près de la place Louvois, une rue qui n’a pas quatre maisons, à laquelle on a donné le nom d e Lulli ; c’est une dérision. La seule qui méritât d’avoir le grand artiste pour parrain, est la rue Sainte- Anne où sa demeure le rappelle encore d’une façon si vivante. Pendant la Révolution et l’Empire, on l'avait appelée rue Helvétius, à cause du financier-philosophe qui l’avait longtemps habitée ; en 1815, ce baptême trop philosophique déplut tout naturellement, et le nom d'Helvétius fut biffé. Selon moi, c’est celui de Lulli qui eût dû le remplacer. Je ne dis pas pour toute la rue, qui depuis la rue Neuve-des-Petits Champs jusqu’à celle de Grammonl, aurait pû être remise sous le patronage de Sainte-
Anne, mais au moins pour toute la partie longeant la butte Saint-Roch, dont la demeure du grand homme se trouve être la première maison. Je voudrais aussi que la rue Chabanais , qui est tout proche d’ici, échangeât le nom qu’elle porte, et qui lui vient duma^quis deSaint- Pouange-Chabanois, dont l’hôtel lui fit place en 1773, pour le nom d’un autre grand artiste, Gluck, l’auteur d 'Armide. N’est-ce pas dans une maison de cette rue qu’il fit ce chef-d’œuvre ? Un pareil souvenir vaut bien qu’on le consacre.
Ce nom d’ailleurs ne ferait-il pas merveille en compagnie de ceux de Rameau de Chèrubini , autour de cette place de Louvois, où l’on a voulu, à défaut du théâtre qui n’y est plus, et dont nous allons parler, grouper au moins les noms les plus glorieux de la scène lyrique ?
Uhôtel de l’altier ministre de la guerre sous Louis XIV occupait tout cet espace; son descendant, le bizarre marquis de Louvois, commença, en 1784, par en aliéner une partie pour le percement de la rue qui a pris son nom, le reste fut démoli pendant la Terreur, et un théâtre, bâti par Louis pour la troupe de la fameuse Montansier, en prit la place. Pendant
plus d'un an, l’on y joua les plus furieuses sans-culottides ; puis ce genre hideux ayant cessé de faire fortune, l’opéra vint le remplacer. On l’appelait alors le théâtre des Arts. Il resta là depuis 1794 jusqu’au ^février 1820, c’est-à-dire jusqu’au jour de l’assassinat du duc de Berry par Louvel. Depuis longtemps déjà le voisinage de la Bibliothèque, pour laquelle il semblait être une continuelle menace d incendie, avait fait demander son déplacement, qui était même résolu : mais Dieu sait quand on serait passé du projet à l’exécution. Le crime de Louvel, commis près de la porte qui donnait sur la rue Rameau, en décida.
Maudit désormais, le théâtre nese rouvrit plus 5 il fut rasé et 1 on s occupa d'élever à la place un monument à la mémoire de l’auguste victime. Les dix ans qui s’écoulèrent depuis l’assassinat jusqu’au mois de juillet 1830, ne. suffirent pas pour la complète maturité de cette idée expiatoire. Quand la Révolution arriva, le monument n était encore qu'ébauché, et vous pensez bien qu 01 ne le termina point. Aujourdhui une fontaine lavant de ses eaux jaillissantes lr
place ensanglantée, semble seule y rappeler une pensée de purification.
Elle a été élevée en 1835, .d’après les dessins de Visconti, à qui l’on devait déjà alors la jolie fontaine de la place Gaillon . L’aspect en est on ne peut plus gracieux, les formes charmantes et d’une proportion parfaite. Des enfants à cheval sur des dauphins, et adossés à une sorte de piédestal quadrangulaire qui soutiennent une large vasque, composent le premier groupe au-dessus du bassin. Un autre surmonte la vasque et semble s’en élancer : ce sont les nymphes de quatre de nos principaux fleuves, la Garonne, la Seine , la Saône , la Loire , se pressent comme les trois charités de Germain Pilon autour d’un fût qu’une seconde vasque couronne. Un vase est au sommet, ayant pour faces quatre masques énormes de la bouche desquels Peau s’élance en jets abondants dans la vasque supérieure, d’où elle retombe par vingt ouvertures dans la plus grande, et de là dans le bassin de pierre. Ce monument a quelque chose de svelte et d’agile que ses grandes dimensions ne semblaient pas permettre, et qui ajoute d’une façon charmante à l’effet
de l’ensemble. Les artistes de la renaissance italienne n’eussent pas fait mieux; il paraît, du reste, que Visconti, pour les égaler plus sûrement, s’est inspiré de l'un de leurs plus gracieux dessins. Klagman adonné le modèle des grandes figures, toutes quatre d’un bon style et parfaitement en harmonie avec le caractère de l’architecture. Elles sont de fonte, métal économique dont il faut ici regretter l’emploi. Quand une figure appelle l’immortalité par la grâce de ses formes, elle mérite bien qu’on lui consacre une , matière précieuse et impérissable. Il est vrai qu’ainsi faite de fonte et de pierre, au lieu de marbre et de bronze, la fontaine Louvois n’a pas coûté plus de 88,000 francs. Pour bien des gens ce sera un argument sans réplique. La maison que vous voyez auprès, avec une demi-rosace dans son fronton, est l’ancien théâtre Louvois , bâti en 1791. et fermé définitivement en 1808, après toutes sortes de vicissitudes. Picard en fut longtemps le directeur, et y fit jouer la plupart de ses comédies. Ce fut la seule époque heureuse de ce théâtre.
Les hôtels étaient en nombre par ici.
Quand le Marais, si recherché pendant la
première partie du règne de Louis XIII, eut perdu sa vogue, c’est le quartier Richelieu qui en avait hérité. En venant s’y loger, on faisait sa cour au ministre fondateur du Palais-Cardinal, qui le premier était arrivé dans ces parages; on flattait aussi le choix de Mazarin, son successeur, qui, suivant l’élan donné, avait achevé la fortune de ce quartier, en bâtissant son palais à la suite de celui de Richelieu. Je ne vous ferai point l’histoire de ces deux magnifiques demeures, devenues le Palais-Royal et la Bibliothèque ; elle trouvera sa place ailleurs. Les hôtels groupés aux alentours, et qui semblent attester encore la courtisanerie empressée de ceux qui les bâtirent, nous occuperont seuls; chacun, toutefois, n’aura qu’un mot, et moins comme histoire encore que comme épitaphe.
Tous, en effet, sont détruits ou métamorphosés ; ils ont suivi la destinée du quartier qui d’aristocratique s’est fait industriel et marchand ; ils ont cédé la place à quelque haute maison où l’esprit de boutique se continue du rez-dechaussée au faîte ; ou bien, ce qui n’est pas certes une profanation moindre, ils ont livré ce qui restait de leurs vastes
galeries aux comptoirs et aux magasins, qui ne craignent point d’étager leurs rayons sur la dorure de ces lambris.
Autrefois c’était un écusson qu’on voyait à la porte, aujourd'hui c’est une enseigne. La destruction complète me semble préférable à cet envahissement par la marchandise conquérante ; mieux vaut disparaître tout-à-fait que survivre profané. L’hôtel du Jars, plus tard l'hotel du cardinal de Coislin et de M. de Se- . ozan, et le plus proche voisin de celui de Louvois, est au nombre de ceux complètement démolis. C’est sur son terrain qu'on a tracé la rue Rameau . L’hôtel Talaru qui était tout près de là n’a pas survécu davantage. Il tenaitàce petit hôtel, longtemps habité par la marquise de Lambert, et dont vous pouvez voir la porte, rue Colbert , auprès de l’arcade. Celuici touchait trop à la Bibliothèque pour ne pas être ménagé ; on en fit une enclave de l'immense établissement, en prenant le salon de l’aimable marquise pour y placer le cabinet des Médailles , et le reste des appartements, pour loger quelque conservateur. L’hôtel Talaru cependant, que les mêmes causes ne pouvaient pas sauver, était détruit.
Les deux maisons 60 et 6 2, s’élevaient à la place. Avant d’arriver à cette suprême vicissitude, il en avait subi bien d’autres. Pendant la Terreur, le marquis son propriétaire avait été contraint de le louer ; et qu’en avait fait le locataire ? une maison de détention. La Révolution, à qui ses geôles ordinaires ne suffisaient pas, avait ainsi des prisonniers en ville. Ce qu’il y a d’étrangement cruel, c’est que le marquis fut un des premiers qu’on enferma dans son hôtel devenu maison de force. Quoique sa bienfaisance fût bien connue, car au temps de la famine, il n'avait pas envoyé de ses terres moins de dix-sept voitures de grains pour les pauvres, on le garda longtemps dans cette prison, et il n’en soîtit que pour monter à l’échafaud.
Plus loin, du même côté entre la rue Feydeau et la rue Saint-Marc, était l’hôtel du financier Nicolas Sonning, dont les galantes aventures sont racontées dans le petit libelle des Partisans démasqués. Sa maison, que Dulin avait bâtie, était fort belle. En 1790, on l’entama pour construire sur ses derrières le théâtre où parurent d’abord les admira-
blés chanteurs italiens de la troupe de Monsieur , et qui devint plus tard l'Opéra-Comique, sous le nom de théâtre Feydeau, qu’il devait à la rue dans laquelle se voyait sa façade en rotonde et à grotesques cariatides. La rue des Colonnes et le passage Feydeau furent pris aussi en grande partie sur les jardins de l'hotel Sonning ; restaient les bâtiments sur la rue de Richelieu : la rue de la, Bourse , achevée en 1833, les renversa. Rien n'en subsiste, non plus que du passage, détruit lors de la construction du théâtre des Nouveautés, devenu le Vaudeville. La salle Feydeau a disparu elle-même ; deux hautes maisons portant les Nos 19 et 21, ont substitué leur façade à la sienne.
Vous voj~ez que les ruines vont vite de ce côté ; ce qu’on y bâtit n’atteint pas un demi-siècle. Le marteau même y est impitoyable, il démolit sans rien laisser.
Je cherche en vain dans tout le voisinage, je trouve à peine trois ou quatre anciens hôtels dont il reste quelques vestiges . Celui de Crussol, qui était demeuré longtemps intact au coin de la rue Vil ledoy vient d’être complètement rasé ; celui qui se voyait à l’angle des rues de
Richelieu et de Ménars , n’existe plus depuis 1850, et il faut avouer que la magnifique maison qu’on a bâtie à sa place 11e le fait pas regretter. Dans cette dernière rue^ qui ne fut longtemps qu’une impasse conduisant à la vaste demeure qui lui donna son nom, survivent encore deuxhôtels dont la physionomie rappelle bien le temps de leur construction ; l’un est, jecrois, celui qu’habita M. de la Live, beau-frère de la spirituelle Mme d’Epinay. Quant à l’hôtel de Ménars, dont je viens de dire un mot, il y a prescription pour le regret qu’il devrait inspirer. Il est démoli depuis quatre-vingt-dix ans. M. de Grancey l'avait bâti tout près de la porte Richelieu , située, comme vous savez, à la hauteur de la rue Feydeau. Il avait de cette façon vue sur le rempart, magnifique avantage qui lui fut enlevé lorsque, la démolition de la porte Richelieu ayant permis de bâtir plus avant dans la rue, le financier Crozat vint insolemment lui murer sa perspective. Vous connaissez l’hôtel qu’éleva celui-ci ; c’est le même qui devint V hôtel de Choiseul , et sur l’emplacement duquel je vous ai fait voir en passant la construction de l’Opéra-Comique et le percement des
rues qui l’environnent. Quand l’hôtel de Choiseul fut démoli, son voisin, l’hôtel de Ménars n’existait plus depuis quinze ans. Il avait été emporté en même temps que Vhôtel de Grammont, lorsque celui-ci avait fait place à la jolie rue qui le rappelle encore. Elle va, comme vous savez, de la rue Neuve- Saint- Augustin au boulevard; cet espace énorme, l’hôtel de Grammont l’occupait tout entier.
Quand on le mesure, on ne trouve rien d’exagéré dans ce que dit Boileau du luxe criant et de l’immensité des jardins toujours verts du financier Moléron (Monnerot), qui en avait été le premier propriétaire. Il n’en est rien resté, la rue de Grammont a tout effacé. Il en est de même des autres hôtels qui s’alignaient sur le côté droit de la rue Neuve- Saint- Augustin et qui tous s’étaient pressés là, pour prendre vue sur le rempart, et prolonger jusqu’à Montmartre la perspective de leurs vastes jardins. De ces magnifiques maisons, assises sur le bord du boulevard, comme celles du faubourg Saint-Honoré, sur la lisière des Champs-Elysées; de ces hôtels, dont on peut admirer l’enfilade continue sur le plan de 1735, il n’a survécu
ni une façade, ni un portail. Qu’est devenu l’hôtel de Lorges, que Mansard avait construit? La rue à qui M. Delamichodière donna son nom en* 1777, s’est frayé passage sur son emplacement. Qu’a-t-on fait de l’hôtel deFerriol où furent élevés d’Argental, Pont de Vesle et l’aimable Aïssé? Une prosaïque maison faisant face à la rue Monsigny, s’élève à la place. Et le grand hôtel de Tresmes, où le retrouver ? La rue de Choiseul en occupe le terrain. En somme, dans tout ce quartier Richelieu, après les deux maisons de la rue de Ménars^ et sans compter, bien entendu, le palais Mazarin, je ne trouve rien d’à peu près intact que l’hôtel où le costumier Babin entasse ses défroques de carnaval et de comédie bourgeoise. Il est au N° 21 de la rue de Richelieu.
Le style des façades extérieures, l’ample et monumentale désinvolture de l’escalier, l’ornementation des chambres aux plafonds élevés, aux riches corniches,, tout y sent bien l’époque à laquelle il fut bâti; mais pour qui le fut-il? Si j’écoutais la tradition transmise de locataire en locataire, le maréchal de Richelieu en aurait été le premier possesseur;
mais cette tradition ne doit pas être exacte. J’aime mieux retrouver dans cet hôtel celui que Champlain construisit pour le frère du contrôleur général Dodun . La description qu’en donne Germain Brice se rapporte à merveille avec ce qu'il est encore. Cette maison, dit-il, « perce dans la rue Traversière ». Or, celle dont je parle ici a vue en effet sur la rue Traversière et sur celle du Clos- Geo rgeot parles fenêtres de sa seconde façade.
Les appartements qu’on y trouve ce ce côté, et qui ne le cèdent point en beauté à ceux qui regardent la rue de Richelieu, furent occupés pendant quelque temps par le café de la Régence et par son cercle des Echecs . — Ce doyen des cafés de Paris, forcé par les démolitions de déguerpir du rez-dechaussée tortueux que, depuis les derniers temps de Louis XIV, il occupait au coin de la place du Palais-Royal, était venu attendre ici qm’on lui eût construit, non loin de son ancien emplacement, les nouvelles salles dont il a pris possession, en 1859, et où il s’est réinstallé avec son antique tradition, qu'illustrent les souvenirs de Diderot,
de Jean-Jacques Rousseau et de Philidor compositeur habile, mais plus grand joueur d'échecs (i). Le XVIIIe siècle fut pour ce café l’époque glorieuse. Ici, dans ces beaux appartements de l’hôtel Dodun, il n’était donc pas dépaysé ; il était bien chez lui. Ce n'est pas tout; il s’y trouvait vis-à-vis d’une maison que Voltaire habita quelque temps celle-là même où il styla Le Kain à la tragédie, sur la scène qu’il avait improvisée dans les combles de l’hôtel et qu’il appelait « le théâtre de mon grenier. » Cette maison qui appartint à M. de Pongerville, de l’Académie Française, est au coin de la rue du Clos-Georgeot. Voilà bien des souvenirs littéraires ; j’en trouverais d’autres sans beaucoup de peine : Thomas Corneille, par exemble, vécut longtemps dans cette dernière rue. Quant à sa voisine, dont nous venons de parler, la rue Traversière, on sait qu'elle atroqué son nom, beaucoup trop mal famé, pour celui plus recommandable de rue Fontaine-Molière. Elle le doit au monument que vous voyez à l’une de ses extrémités,
(i) V. Chroniques et Légendes des Rues de Paris n. édit. p. 230.
au carrefour formé par sa réunion avec la rue Richelieu.
Ce monument, hommage bien tardif, puisqu’il s’est fait attendre cent soixanteonze ans, a été élevé sur la proposition de M. Régnier, l’un des meilleurs comédiens du Théâtre Français, et. solennellement inauguré le 15 janvier 1844. Visconti en a donné le plan ; M. Seurre aîné a fait le modèle de la statue de bronze, un peu gauche, un peu lourde, qui nous représente Molière assis et méditant ; Pradier a sculpté les deux gracieuses figures de marbre, la Comédie sérieuse et la Comédie enjouée, qui, le regard levé vers Molière, semblent attendre pour écrire qu'il ait parlé. Chacune d’elles tient à la main une longue liste déroulée. Ici, sont les titres des pièces les plus sérieuses du poète : Tartufe le Misanthrope , etc, ; là, sont les comédies plus gaies : Sganarelle, Georges D andin , etc. Au devant de cet ensemble monumental est une vasque, dans laquelle trois têtes de lion vomissent une eau abondante. On n’est pas, Dieu merci, admis à y puiser; deux bornes placées à quelques pas du bassin sont réservées au service public. Il n’en est
pas moins regrettable qu’on ait cru devoir greffer une fontaine sur ce monument.
C’est donner à penser qu’après l’avoir fait si longtemps attendre, on a voulu encore le marchander au grand homme et ne le lui accorder qu’à la condition qu’il aurait son utilité. Il est à double fin, c’est-à-dire tout autant pour la commodité des porteurs d’eau que pour la gloire de Molière ! Une époque comme la nôtre, avec ses petites combinaisons utilitaires, ne devait pas faire autrement.
C’est d’après quelques faits de ce genre qu’on la jugera plus tard.
On a aussi critiqué l’emplacement choisi; je n’y trouve pourtant rien à redire. Ce choix était assez commandé par le voisinage de la maison où mourut le grand homme, ainsi que le rappelle l’inscription en lettres d’or placée au-dessous dn second étage . Cette maison porte le N° 34 de la me Richelieu et donne aussi sur la rue Montpensier. Molière s’y trouvait à la proximité de son théâtre, situé, comme on sait, dans la partie du Palais-Royal voisine de la rue des Bons- Enfants et de la rue Saint-Honoré. Il n'avait pour s’y rendre qu’à traverser le jardin, sur lequel, d’ailleurs, devaient
donner ses fenêtres,, car les galeries qui en interceptent la vue aux habitants de la rue Montpensier, n’ont été élevées que plus de cent ans après. C'est vers l'époque de cette construction que la maison dut être aussi rebâtie et devint ce qu’elle est aujourd’hui, unobscurpassage faisant communiquer la rue Richelieu avec la rue Montpensier. Nous la trouvons désignée dès 1787 sous le nom de passage Hulot , qu’elle porte encore.
M. Hulot en était alors de propriétaire. Du temps de Molière, elle appartenait, ainsi que quelques-unes de celles qui l’avoisinent, au célèbre chirurgien Dionis.
Ce fait curieux, qui avait jusqu’alors échappé à tout le monde, donne l'explication d’une anecdote relative aux comiques contestations de la femme de Molière avec celle du médecin, son propriétaire, et à la colère de celui-ci, furieux de loger dans sa maison l’ennemi acharné du docte corps. Il voulait lui donner congé, mais Molière le calma en acceptant une augmentation de loyer. Il renouvela bail et resta. Ce fait, trop peu remarqué à l'acte Ier de la comédie d’i?lomire Hypocondre , où il est raconté, trouve sa preuve dans la découverte que
j’ai faite du nom du docteur propriétaire. — Saint-Simon, l’apôtre utopiste, habita cette même maison ; c’est là qu’il tenta de se suicider. L’appartement qu’il occupait était-il celui de Molière ? Je ne sais. Il y avait, du reste, longtemps qu’il n’y devait plus subsister aucun souvenir du poète. Tout a dû disparaître, lors de la transformation de Ta maison, ou rien, ni dans la façade, ni dans la disposition des appartements, ne rappelle les logis du XVIIe siècle.
J’ai dit que dans ce quartier il en était presque partout ainsi : je ne puis que le répéter, mais preuves en main. Allez rue Vivienne, où étaient les grands hôtels Colbert, de Tubœuf, de Torcy, etc. Qu’en reste-il ? L’hôtel Colbert — qui, après celui de Mazarin, était le plus vaste du quartier, car il avait englobé dans son enceinte ceux de Vanel et de Bautru — a été complètement démoli sous la Restauration. Il ne lui suffisait pas d’avoir été déshonoré dès 1720, lorsque le Régent qui l’avait acheté de la marquise de la Carte, ne l’avait trouvé bon qu’à y mettre ses écuries ; il fut complètement rasé en 1828, pour faire place au grand bazar vitré qui va, en équerre, de la rue
Vi vienne à la rue Neuve-des-Petits- Champs, et auquel, par un reste de déférence pour le passé, on a bien voulu donner le nom de passage Colbert . La galerie Vivienne , située tout auprès, est de cinq ans plus ancienne. Elle reproduit parallèlement, mais avec des proportions un peu plus grandes, Indisposition de son voisin. Elle est moins large, sauf dans la partie qui aboutit à la rue Neuve-des-Petits-Champs ; elle n’a pas non plus, comme le passage Colbert, une haute et vaste rotonde bien éclairée au point de réunion des deux galeries, mais elle rachète ces désavantages par l'éclat des boutiques, la variété et l’animation du commerce. La vie est ici; la mort chez le voisin. Il n’a fallu rien abattre d'important pour construire la galerie Vivienne ; elle s'est faufilée entre l'hotel Colbert, qui était encore debout alors, et l’hôtel Tubœuf, dont il reste quelques débris dans la maison portant le N° 18 de la rue Vivienne, mais qui rappelle bien peu pourtant ce qu’il était, quand il fut bâti par Le Muet et décrit par Sauvai. La façade massive^ dans le goût de celle de l’hotel de Beauvais, que nous vous ferons voir rue Saint-
Antoine, est la partie demeurée la plus intacte. De l’hôtel deTorcy il reste moins encore. Il se trouvait vis-à-vis de la rue Colbert et de la grande maison, propriété de M. le duc Pasquier, qui est appelée à disparaître, quand on fera de la Bibliothèque un parallélogramme parfait, en continuant jusqu’à la rue Colbert la galerie enfin dégagée et si bien mise en vue du côté de la rue Vivienne. Cet hôtel Torcy était très-vaste. Ses jardins joignaient par derrière ceux des Petits-Pères, c’est-à-dire qu’ils allaient jusqu’à la hauteur de la rue nouvelle de la Banqiie ; et les bâtiments étaient assez considérables pour qu’on en pût faire deux hôtels, dont l’un, à la fin du XVIIIe siècle, s’appelait hôtel de Bezons. Vous voyez que la démolition des grandes demeures seigneuriales ou leur transformation en maisons de commerce ou d'industrie s’est faite aussi rapidement de ce côté que dans la rue Richelieu. Je vous ai dit que l’hôtel Colbert était devenu un passage ; l’hôtel que L’Assurance bâtit pour le financier Desmarets, et qui devint plus tard l’hôtel de Montmorency- Luxembourg, n’a pas eu un sort diffé-
rent. C’est le même qui, vous le savez, fut démoli pour faire place au passage des Panoramas. Il n’en reste que la porte principale qui sert maintenant d’entrée à la galerie centrale du passage, dans la rue Saint-Marc, en face de la petite rue Montmorency. Ne vous étonnez donc plus de l’aspect grandiose de cette haute porte à colonnade, si peu en harmonie avec le bazar, dont on l’a contrainte^ d’être le frontispice : c’est pour un palais du XVIIe siècle qu’on l’a construite et ornée ainsi.
Je ne vois d’à peu près intact, de ce côté, qu’un seul hôtel, celui qui fait l’angle de la rue Vivienne et de la place de la Bourse, et qui porta longtemps au-dessus de sa porte le nom d'un journal aujourd'hui mort, le Plan . C’est l’ancien hôtel Bignon de Blanzy. Il date lui aussi du XVIIe siècle ; et, pendant plus de cent ans, il s’en fallut de beaucoup qu’il se trouvât en aussi belle vue. Il avait pour vis-à-vis, au lieu de la place de la Bourse, l’énorme couvent des Filles- Saint-Thomas , qui, après avoir subsisté de 1640 à 1808, n’a pourtant laissé qu’un souvenir, le nom de la rue qui fait suite à la rue Neuve- Saint- Augustin. L’es-
pace occupé maintenant par la Bourse et par la place ne suffisait même point pour le cloître et ses dépendances. Le terrain compris entre la place et la rue Feydeau avait aussi été envahi, et i\ avait fallu, pour plus d’aisance, supprimer la petite rue Saint- Jérôme qui, vers 1630, prolongeait la rue Vivienne jusqu’à cette dernière, appelée alors rue Neuve-d.es- Fossés-Montmartre. Les bâtiments et les jardins de ce couvent si vaste n’étaient pas que pour les religieuses. On y admettait des locataires. Mlle d’Ette y logeait, et l’appartement de la fameuse Mme Doublet, ce bureau d’esprit, où chacun apportait son contingent pour les Nouvelles à la Main , qui sont devenues les Mémoires secrets de Bachaumont, s’y trouvait aussi (1). C’est, je le répète, en 1808, qu’on fit table rase pour construire, sur la belle partie de l’immense emplacement, une bourse,, édifice indispensable demandé parle commerce depuis plus d’un siècle. Il n’y en avait eu jusqu’alors que de provisoires: d’abord à l’ hôtel du Trésor , dépendance
(1) V. Chroniques et légendes des Rues de Paris n. édit. p. 281.
de l’ancien palais Mazarin„d’où les spéculateurs, enjambant la rue Neuve-des- Petits-Champs, débordaient jusqu’au perron du Palais-Royal; puis, pendant la Révolution, à l’église et sur la place des Petits-Pères, où ce qu’on appelle aujourd’hui la coulisse se nommait le ruisseau , vu la différence des lieux ; enfin, au Palais-Royal même, dans la galerie Virginie, et en dernier lieu dans l’hotel qui fut ensuite occupé par les commissaires-priseurs. On tournait, pour ainsi dire, autour de l’endroit où devait s’élever le monument définitif. La construction, retardée par les désastres de l'Empire, dura près de vingt ans. Commencée en 1808, elle ne fut terminée qu’en i827.Brongniart qui en avait donné le plan, était mort en 1813, laissant à Labarre l’honneur d'achever l’entreprise, mais après avoir bien mérité toutefois qu’une des rues voisines prît son nom. Je ne dirai qu’un mot de la place dont il est le centre. Ici, lui faisant face, voici le théâtre construit pour les Nouveautés , occupé ensuite par l' Opéra Comique , et enfin par le Vaudeville ; auprès voici de brillantes boutiques, où l'art, sans trop se dégrader, tâche de se faire
marchandise ; puis des cafés où Ton joue pem, mais où l’on spécule beaucoup, ce qui, dit-on, est la même chose ; de grosses maisons où Ton fait affaire de tout, et souvent de tout rien ; des entreprises d’annonces, des bureaux pour embarquement de toutes sortes, trains de plaisir et autres ; des cabinets de correspondance d’où partent des nouvelles de tout genre, où celui qui était riche hier, écrit qu’il liquide aujourd’hui ; des marchands de tableaux, chez qui les Crésus improvisés dans le temple grec voisin vont, au plus juste prix, se créer un goût et se faire une collection ; des fripiers trèshabiles sur la hausse et la baisse, car ils vendent régulièrement à ceux que l’une a enrichis les défroques de ceux que Vautre a ruinés. Vous voyez que c’est un centre curieux mais assez triste. Ce qui l’égayait un peu, c’était la double rangée d’arbres qui bordait chaque côté du monument et y formait une promenade chérie des bonnes et des enfants du quartier. On l’a fait disparaître. L’espace sablé qu’ombrageaient ces quelques arbres a été enfermé dans la grille qui sert de ceinture à la Bourse. On n’y admettra plus que ces spéculateurs du trottoir, qui,
à partir du jour où l’on avait exigé un franc pour droit d’entrée dans ce temple de la Fortune, s’étaient vus forcés de rester à la porte. Comme on ne veut pas d’uü tel encombrement, on parquera dans le périmètre élargi tous ces affairés de la spéculation besogneuse, et on ne réclamera d’eux pour cela que la moitié du droit ordinaire. S’il en est qui ne puissent risquer cinquante centimes pour tenter la fortune mise ainsi au rabais, on les évincera sans pitié.
Le quartier Montmartre du Moyen-âge au XVIIIe siècle. — Ses hôtels princiers et financiers. — La place des Victoires. — Sa physionomie sous Louis XIV. — La Banque à l’hôtel de Toulouse. — Les beaux hôtels de la rue des Bons-Enfants jadis; ce qu’ils sont aujourd’hui. — D’où vient le nom de la Cour des fontaines. — Encore la place des Victoires et sa statue de Louis XIV. — Un reste de l’enceinte de Charles V sous les fondations du monument. — La butte Bonne-Nouvelle, foyer de pestilence sous Henri II. — La rue de Cléry et ses hôtes artistes ou lettrés. — - Le passage du Caire prend d’abord le nom de Foire du Caire . David-d’ Angers l’habite en 1808.
Auprès du centre animé dont nous venons de parler en est un autre qui ne l’est guère moins : c’est l’espace occupé par la rue Montmartre et ses adjacentes, depuis le boulevard jusqu’à la pointe Saint-Eustache, où la longue et bruyante voie vient confondre son ani-
mation avec celle des halles. Nous la retrouverons plus tard de ce côté ; remontons vers l’autre, en nous contentant de montrer du doigt chaque point curieux de ce long parcours et chacune des rues importantes qu’on rencontre à droite et à gauche. Voici d’abord, à gauche, tout près de l’église, la rue du Jour ou plutôt du Séjour , comme on l’appelait autrefois, à cause des bâtiments, écuries et manèges qui y formaient l’un des séjours du roi. Il ne faut pas l’oublier, en effet, tout ce quartier fut très bien habité au moyen-âge : on n’y voyait que de grands logis, de magnifiques hôtels. Sur l’emplacement où la Halle aux Blés fut construite de 1763 à 1767 — moins la coupole toutefois qui ne fut élevée que dix ans plus tard — se trouvait l’immense hôtel des .Rois de Bohême, qui passa plus tard au duc d'Orléans, frère de Charles VI, puis devint un couvent d e filles repenti es, puis, au XVIe siècle, fut appelé hôtel de la Reine: Catherine de Médicis l’ayant en partie fait rebâtir, et y ayant, entr’autres choses, fait élever, comme observatoire astrologique, la haute colonne qui se voit encore, enchâssée, comme un joyau d’une autre
époque, dans la muraille de la Halle aux Blés, vis-à-vis la rue de Vannes (i). Un hôtel rival, mais qui fut conservé moins longtemps intact, se trouvait non loin de là, c’est l’hôtel du Comte d’Artois, qui s’étendait sur une grande partie de l’espace compris entre la rue Maucon seil et celle du Petit-Lion , entre la rue Saint-Denis et la rue Montorgueil ; cette dernière même, à cause de ce voisinage, s’appelait encore il n’y a pas trente ans rue Comtesse-di Artois, depuis la pointe Saint-Eustache jnsqu’à la rue Mauconseil. Les ducs de Bourgogne devinrent an peu plus tard propriétaires de l’hôtel, et lui laissèrent leur nom. On trouve encore, au fond de la cour de la maison N° 23 de la rue du Petit-Lion- Saint- Sauveur, une haute tour quadrangulaire du XVe siècle, reste intéressant de cette grande demeure (2).
La partie supérieure de l’escalier est à peu près intacte. On y voit se développer l’image sculptée d’un arbre aux
(1) V. Enigmes des Rues de Paris , n. édit, p. 269.
(2) V. Chroniques et Légendes des Rues de Paris n. édit. p. 83.
rameaux noueux entremêlés de rabots au fer acéré. Le rabot était la devise du duc de Bourgogne depuis que le duc d’Orléans, son ennemi, avait adopté pour la sienne le bâton plein de nœuds. C'était une sorte de menace figurée que l’assassinat de la rue Barbette ne réalisa que trop bien. Les Confrères delà Passion s’établirent, en 1543, dans la partie des bâtiments qui donnaient sur la rue Mauconseil, et leur théâtre, à cause de cet emplacement, s’appelait encore au XVIIe siècle, Théâtre de Vhôtel de Bourgogne. On n’y représentait plus de mystères alors, mais des tragédies et des comédies jouées par la troupe rivale de celle de Molière. Les Comédiens Italiens la remplacèrent; réunis à ceux de 10péra-Comique, ils donnèrent leurs représentations rue Mauconseil, jusqu'à l’époque de la construction de la Salle Favart , que nous vous avons montrée sur le boulevard Italien. Le théâtre, abandonné en 1784, devint, la Halle aux Cuirs .
Pour bien comprendre comment un théâtre, qui n’était rien moins que populaire, surtout depuis le temps où les comédies française et italienne y avaient
pris la place de la Farce, put prospérer pendant des siècles au milieu de ce quartier, exclusivement commerçant et populaire aujourd’hui, il faut se figurer telle qu’elle était alors, et non telle qu’elle est maintenant, toute la partie de Paris qui s’étend des halles au boulevard et du Palais-Royal à la rue Saint-Denis. La noblesse, en ce temps-là, se mêlait volontiers au peuple ; la bonne intelligence n’était pas rompue, et l’on vivait de part et d’autre en voisins qui se connaissent et qui s’entendent. Vous venez de voir deux des plus puissants princes du royaume, habitant, au XIVe siècle, les environs du quartier le plus populaire.
Au XVIIe siècle il en est encore ainsi . A l’époque de la Fronde, par exemple, où demeure le duc de Beaufort ? Tout près d’ici, derrière Saint-Leu, dans ce grand hôtel, qu’un passage maintenant démoli et qui se nommait, à cause de lui, passage Beaufort , avait remplacé. Le roi des halles , comme vous voyez, logeait au cœur de ses États. L’hôtel de Vie, qui fut habité, au XVIe siècle, par Guillaume Budée, et dont la rue Neuve - Bourg-V Abbé, en se frayant passage, a pris une partie, était aussi tout près de
là, en pleine rue Saint-Denis. V ous fautil un autre exemple du peu de répugnance qu’avaient autrefois les gens de cour à se mêler aux gens du peuple, et à se les donner pour voisins ; allez rueMontmartre, au coin de la rue Tiquetone , vous y trouverez les restes de l’hôtel avec magnifique jardin qu’habita longtemps le duc de Béthune-Charost, Il fût bâti dans la première partie du règne de Louis XIV, lorsque ce quartier, qui avait été longtemps Tune des extrémités de Paris, ainsi que l’indiquait le nom de la rue du Bout-du-ù\onde — aujourd’hui rue du Cadran — était peu àpeu devenu plus central par suite du reculementdes remparts jusqu’à la rue Saint- Marc, puis enfin jusqu’à leur emplacement actuel. Maintenant je ne trouve plus par ici qu'un grand seigneur, encore n’y demeure-t-il pas : il se contente d’y être propriétaire. C'est le général tunisien Ben-Ayet, à qui appartient tout le passage du Saumon. Lorsqu’il arriva de Tunis, il y a quelques années, avec ses trésors, il ne trouva rien de mieux à acheter que ce long passage, l'endroit de Paris qui lui rappelait le mieux les bazars de son pays. L’animation, le con-
tinuel va-et-vient des passants, la richesse et la variété des boutiques, tout lui en plaisait ; il ne lui semblait qu’un peu trop étroit, aussi voulut-il l’agrandir. Il projeta d’acheter tout un côté de chacune des deux rues parallèles au passage : les rues Mandar et du Cadran , et d’établir sur l’espace, dont il aurait pu ainsi disposer, un immense bazar. Le projet n’eut pas de suite. Le passage du Saumon doit de s’appeler ainsi à l’enseigne d’une maison dont il a pris la place, et qui remontait au XIVe siècle. Ce ne fut d’abord qu’une cour irrégulière dont Jaillot marqua le tracé dès 1773. Il est devenu ce qu’il est depuis 1827, moins ses deux galeries transversales, dont l’une aboutit à la rue du Cadran, l’autre à la rue Mandar, et qui sont toutes deux de construction récente. Ce passage est le centre le plus vivant d’un quartier fort animé.
Four retrouver mouvement pareil, il faut franchir la rue Montorgueil , suivre la rue Marie Stuart , et gagner le passage du Grand,- Cerf \ ainsi que le passage Bourg-V Abbé, son vis-à-vis. La rue Saint-Denis qui les sépare leur communique beaucoup de son animation. Le passage Bourg-l’Abbé, trait d’union en-
trela rue Saint-Denis et le boulevard de Sébastopol, s’est animé davantage encore depuis l’ouverture de cette large voie.
A voir ce quartier tel qu’il est, envahi tout entier par la petite industrie et le menu commerce, on ne croirait guère qu’en 1778, on eut l’idée d’y établir un de nos grands théâtres. Lorsque la comédie italienne quitta la rue Mauconseil, on voulut lui bâtir une salle à l’endroit où se trouvait l’auberge du Grand- Cerf , dont le passage a pris la place et le nom. Aujourd’hui, pareil projet serait folie, alors il était raisonnable. Une partie de l’élite mondaine, public envié des théâtres, se trouvait encore par ici. Le .Marais n’est-il pas tout près ? Dans les rues les plus proches : celle de Montmorency, celle de Michel Lecomte , où trônent maintenant la joaillerie, la bimbeloterie, l’ article de Paris,- je pourrais vous montrer de beaux hôtels : rue Michel Lecomte, celui du président de Briou, et celui qu’habitèrent, au XVIIIe siècle, les banquiers Neckeret Thélusson. D’Alembert, quand il logeait dans cette même rue, chez la bonne vitrière, avait un assez triste gîte, mais un beau voisinage.
Si nous revenons vers les quartiers Saint-Denis et Montmartre, nous y trouvons, à la même époque, des gens de même qualité : rue Neuve-Saint- Merry , c’est Jabach , grand financier, mais plus grand amateur ; rien ne le rappelle de ce côté, si ce n’est son nom donné au passage qui va de la rue Neuve- Saint-Merrjq au N° 108 de la rue Saint- Martin, qui fut percé sur les débris de son hôtel. Rue Qitincampoix , rue de Venise , ce sont des financiers encore.
Les banquiers Lombards , qui ont donné leur nom à la rue voisine, y vinrent les premiers,, puis ce fut la banque de Law avec ses actions du Mississipi. L’agiot, la Bourse, était alors rue Quincampoix ; et comme le Tribunal de Commerce ne doit jamais s’en trouver loin, il siégeait tout près, derrière Saint-Merry, dans la rué qui en a pris le nom de rue des Juges-C onsuls . Après ces financiers des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, venons à ceux du quartier Montmartre.
Ils se sont groupés rue delà Jussienne , rue Coq-Héron, rue Platrière, comme s’il tenaient à serrer de près leur quartier général, cet hôtel des Fermes , bâti au XVIIe siècle,, à la place de l’hôtel
Séguier, et dont rien n’est resté qu’unegrande cour faisant communiquer la rue Grenelle-Saint-Honoré avec celle du Bouloi.
Dans la rue Platrière, le surintendant des finances, Bullion, s’était fait bâtir par Levau, en 1630, un bel hôtel qui servit plus tard pour les ventes aux enchères. De là, le nom d 'hôtel Bullion donné aux divers lieux où les commissaires-priseurs ont fait depuis leurs encans. La maison qui fait face est célèbre : l’auteur à' Emile y logea ; et la rue Platrière en a pris le nom de rue Jean- Jacques Rousseau. Le duc d’Épernon y possédait un vaste hôtel, dont M. d’Hervart — encore un financier — devint le propriétaire vers le milieu du XVIIe siècle. C’était un homme d’argent, mais qui se donnait tous les luxes intelligents ; Mignard fut son peintre, La Fontaine son hôte. Cent ans après, quand l’hôtel fut passé à M. d’Armenonville, on y montrait encore le salon et le cabinet où Mignard avait peint ses fresques; la chambre où La Fontaine était mort.
Où retrouver ces souvenirs, maintenant que les services de l' administration des Postes ont bouleversé l'hôtel dTIer-
vart ? Auprès, rue de la Jussienne, au N° 16, voici l’un des hôtels de Dupleix, nabab improvisé qui conquit à la France tout ce monde indien que la France ne sut pas garder. Mme Dubarr}^ puis Penuchot, organisateur du pacte de famine , habitèrent ensuite cet hôtel.
Celui qui porte le N° 7 de la rue Coq- Héron, date de 1730; il fut bâti pour le fermier général Thoinard, sur une partie de remplacement de l’hotel possédé sous Louis XIII par Fontenay Mareuil. La maison de Banque des Frères Enfantin s’y installa sous l’Empire ; ensuite vint M. Dupin l’aîné, qui tenait cette propriété de sa belle-mère ; il la vendit à la ville, et les bureaux de la Caisse d* Epargne y furent établis. Cette destination est une sauvegarde pour cette jolie demeure, type charmant et complet des hôtels du dernier siècle. Il ne reste rien de celui qui était contigu, et qui s’étendait jusqu’au coin de la rue Coquillière . Sous Louis XIV, le ministre Chamillard ; sous l’Empire, le banquier Delessert en furent les propriétaires.
De hautes maisons le remplacent ; entr autres, celle de l’imprimerie Dubuisson, pandæmonium du journalisme, d’où
plus de soixante feuilles de toute nuance et de tout format s’échappent chaque semaine.
Une seule officine typographique est comparable à celle-ci : vous la trouverez plus haut, vers la partie de la rue Montmartre qui se rapproche du boulevard. C’est l’imprimerie de la rue du Croissant, N° 8, où le Siècle et le Charivari se publient depuis leur fondation. Cette maison, transformée selon les exigences de ces nouveaux hôtes, eut aussi pour premier maître un financier, mais un financier devenu grand ministre, Colbert. Comme tout parvenu, il aime à posséder et à bâtir. La petite maison de la rue Grenier- Saint-Lazare, qui Ta vu commis de Fouquet, où son père est mort, ne peut lui suffire ; l’hôtel de la rue des Rats , près la place Maubert, pas davantage ; il lui faut l’espace qu’on ne trouve que dans les quartiers neufs. Nous Tavons vu rue des Petits-Champs ; maintenant le voici qui s’étend à Taise sur la lisière du rempart, car la porte Montmartre se vojmit en face du carrefour des rues Saint-Marc et Fej^dau.
Là, son hôtel touchait à l’un des préaux chéris des joueurs de boule : aux Jeux-
Neufs , dont la rue des Jeûneurs est un souvenir défiguré. Dans la rue du Mail, qui doit son nom à une cause pareille, puisqu’elle fut tracée sur l’emplacement du vieux Mail, fameux sous Henri IV, Colbert possédait un autre hôtel le seul qui garde de lui un souvenir visible (i). Dans les chapiteaux des trois pilastres corinthiens qui donnent tant de caractère à la façade, s’enroule le Coluber armes parlantes, du ministre. Il se retrouvait aussi dans la coiffure du mascaron, clé de voûte de la porte cochère ; de prétendues réparations l’ont fait disparaître, en 1858.
Ne croyez pas que nous en ayons fini avec les gens de finance ; comme sous Louis XIV, il n’y avait par ici que rues et maisons neuves, il est tout naturel que nous les y trouvions en nombre.
L’hôtel de Samuel Bernard, par exemple, était rue Notre-Dame-des-Victoires. L’espace laissé presque vague, tant il était immense, dans la maison qui porte le N° 16, peut permettre d^en mesurer l’étendue. La place des Vieil) V. Enigmes des rues de Paris , n. édit., p. 322.
toires , elle-même, se rattache par son origine à l’un des financiers du temps de la Fronde, M. d’Eymery. Son hôtel occupait, entre les rues Croix-des- Petits-Clicimps et de la Vrillière , le terrain que la place envahit en 1685.
L’espace quoique vaste, ne pouvait suffire à l'exécution du projet adulateur conçu en l’honneur du roi par M. de la Feuillade. En bon courtisan, il démolit son propre hôtel ; acheta, moyennant 200,000 livres, que la ville lui rendit, celui de la Ferté-Senneterre ; y joignit la maison d'Hautmann, intendant des finances, puis celle de Perrault, et rasa tout: la place se trouva faite. La statue qui devait l’orner l’était déjà. La Feuillade avait commandé d’abord une statue équestre en marbre, mais il y renonça quand elle fut achevée. Il préféra le groupe de bronze doré dont Desjardins fit le modèle, et qui fut fondu à l’hotel Saint-Chaumont. On y voyait Louis XIV, en habit de sacre, couronné par une Victoire ailée dont le pied posait sur un globe. L’inauguration eut lieu le 18 mars 1686 ; et tout d’abord songeant aux financiers du voisinage, on fit, selon Saint-Simon, courir ce quolibet :
« Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf ; Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale ; Louis XIV avec les maltôtiers à la place des Victoires. » Lors de l’inauguration, on ne voyait encore qu’une partie des façades à pilastres d’ordre ionique, dessinées par Hardouin Mansard, et qui sont d’un effet si élégant, si grandiose. Elles ont malheureusement perdu beaucoup depuis que d’immenses enseignes les masquent et les plastronent : les unes mutilant les mascarons des clefs de voûte ; les autres empiétant sur les chapiteaux des pilastres. Les quatre candélabres gigantesques qu’on plaça, l’un, au coin de la rue Vide-Gousset ; l’autre, en face, rue du Peiit-Reposoir ; letroisième, aucoin delà rue Croix-des-Petits-Champs , et le quatrième, au coin de la rue de la Feuillade , n’existaient pas non plus encore en 1686. « C’est le soleil entre quatre lanternes, » avait-on dit de ces fanaux d’un faste ridicule, dont la pâle lumière se réflétait à grand’peine sur la dorure neuve du groupe royal. On les supprima en 1718 mais le monument fut conservé jusqu’à la Révolution. Après trois jours d’efforts, les 11, 12 et 13 août
1793? ü fut jeté par terre et brisé. Les quatre statues des nations enchaînées, qui se voyaient aux angles du piédestal, furent seules épargnées ; on les porta aux Invalides, où elles ornent les points les plus saillants de la principale façade. En attendant l’effigie équestre qui se voit aujourd'hui au centre de la place, et dont il sera parlé en son temps, on vit se succéder sur l’espace rendu disponible des monuments de diverses sortes et de diverses formes : le premier fut une grossière pyramide de planches, sur les faces de laquelle on lisait les noms, alors nouveaux, de nos quatre-vingt-six départements, et la liste, encore assez courte de nos récentes victoires. On se donnait ainsi une raison de ne pas débaptiser la place.
Quant à celle-ci, quelle avait été sa physionomie? quelles personnes avaient habité ses hôtels ? La noblesse, le clergé, la financera science même, tout s’y était rencontré, et souvent dans la même maison, soit à la fois, soità tour derôle. Voyez, par exemple, le défilé des hôtes qui se sont succédé dans l hôtel situé au coin de la rue des Fossés-Montmartre , à droite :
d’abord, le maréchal de L’Hospital, puis
M. de Pomponne, puis le financier amateur Bonnier de la Mosson, puis M. de Saint-Albin, archevêque de Cambray ; puis la famille de Massiac, qui laissa son nom à l’hôtel ; puis encore, pendant quelque temps après sa création, la Banque de France,, enfin le grand manufacturier Ternaux. Dans un autre de ces hôtels, voici Charles, le physicien, avec son aérostat que le peuple lui rapporta triomphalement après une première ascension. Auprès, est la maison qu’habita Bossuet. Ce séjour du grand évêque suffirait pour racheter quelques taches, que nous trouvons dans le passé de la place des Victoires ; voire la présence d’un tripot dans un de ses hôtels à la fin du règne de Louis XV.
L'or devait toujours jouer un rôle de ce côté : les traitants partis, arrivent les banquiers du pharaon; ceux-ci décampent vers le Palais-Royal ; surviennent d'autres manieurs d’argent: ceux de l’agiot, à qui l’église des Petits-Pères, qui est tout près, sert de bourse provisoire; enfin, vous avez vu la Banque à l’hôtel Massiac, et vous allez la retrouver à l’hôtel de Toulouse.
Je ne veux dire ici qu’un mot de cet
hôtel, commencé en 1620 pour M. Phelippeaux de la Vrillière. François Mansard en fit les dessins ; et la grande galerie, pour laquelle on dut empiéter sur la rue Neuve-des-Bons-Enfants par une trompe en saillie, dont on admire encore le hardi travail, fut peinte vers 1645 par Fr. Perrier. Elle ne sert plus que pour les assemblées générales des actionnaires de la Banque. Rouillé, fermier des postes, acheta l’hôtel en 1705, et le revendit, huit ans après, au comte de Toulouse, qui aussitôt y mit les ouvriers et les artistes, De Cotte, l’architecte, en tête, pour qu’ils le lui transformassent en palais: ce qui fut bientôt et très-habilement fait. Après M. de Toulouse, vint son fils le bon duc de Penthièvre, qui n’ajouta rien au luxe de cette demeure. Il l’agrandit seulement, en 1760, de tout le corps-de-logis qui va de l’entrée principale, rue de la Vrillière, jusqu’à la rue Neuve-des-Bons-Enfants, et d’après lequel le bâtiment qui a remplacé le mur de clôture sur la rue Croix-des-Petits-Champs fut construit, vers 1860. M. de Penthièvre y vécut longtemps avec sa fille, devenue ensuite duchesse d’Orléans ; avec la
veuve cle son fils, la princesse de Lamballe, et au milieu d'un nombreux domestique dont Florian faisait partie.
Quand la révolution devint menaçante, il partit, et il lui fut ainsi donné de ne pas voir les bourreaux de septembre promener sous ses fenêtres la tête de Mme de Lamballe. Un an plus tard, l’hotel de Penthièvre était confisqué, et l’on y installait l’Imprimerie Nationale qui y resta jusqu’en 1811. La Banque l’achète alors moyennant deux millions, et le transforme suivant les besoins de ses services et selon le goût du jour. Ainsi l’entrée fut démolie pour faire place au portail en style de l’Empire, qui, jeté bas lui-même a été rebâti, comme nous le voyons, d’après le plan primitif. Les caves sont la partie la plus importante des constructions exigées par l’établissement de la Banque à l’hôtel de Penthièvre. La valeur représentative des sommes qui courent le monde sous la forme ailée du billet de banque ou du billet de commerce, devant toujours se trouver à la Banque, soit en lingots, soit en espèces, on peut se faire une idée du trésor enfoui dans ces caves, et se figurer aussi
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les précautions qu’il a fallu prendre pour le mettre à l'abri d’un coup de main révolutionnaire ou de toute autre surprise. Muraille d’une solidité à toute épreuve, escalier fait en forme de puits, et ainsi facile à combler ; portes de fer munies d’une inextricable combinaison de serrures; bassins immenses dont, sur un signal, l’eau submergerait tout ; réservoirs remplis d’un gaz méphitique qui, lâché dans ces caves, en rendrait l’approche mortel : tout a été disposé dans l’appréhension d’une attaque possible, surtout à notre époque de révolutions sans désintéressement.
Un mot maintenant du quartier, au milieu duquel l’hôtel de la Banque se trouve jeté comme un îlot de forme bizarre. C’est d’abord la rue des Bons- Enfants , nommée ainsi d’un collège ou hospital de pauvres escholiers , déj'à connu sous Charles VI. Ruelle près du rempart, on l'appelait encore le chemin qui mène à Clichy. C'est du côté de la rue Saint-Honoré que se trouvait le collège, ainsi qu’un hôtel où le connétable d'Armagnac fut tué le 28 mai 1418, et qui, après avoir appartenu au duc de Mercœur et au marquis d’Estrées, fut
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démoli en partie par ordre de Richelieu, pour faire place au théâtre, vaste dépendance du Palais-Cardinal, sur lequel fut représentée sa tragédie de Mirante. La troupe de Molière y joua ensuite ; puis Lulli s’en étant emparé, les représentations de l’Opéra y furent données jusqu’à l’incendie du mois dejuin 1781. On ne le rebâtit pas. La cour Orry , culde-sac qui y conduisait, fut continuée et devint la rue de Valois ; et des maisons, entr'autres celles du Lycée , s’élevèrent sur l’emplacement du théâtre.
La construction du Palais-Cardinal avait donné de la vogue à tout le voisinage. On bâtit, sous Louis XIII, des hôtels, rues Croix-des-Petit-Champs et des Bons-Enfants. Dans l’une, voici, scus le N° 2 1 , l’hôtel de la Bazinière, bâti par un financier de ce temps-là, habité plus tard par la veuve de Charles ier; puis fréquenté par Louis XV et Mme de Pompadour, aux premiers temps de leur liaison. Qu’est-il devenu, sans presque avoir changé d’aspect? une maison de confection. Rue des Bons-Enfants, je cherche en vain un reste des bâtiments qui, après Richelieu, avaient survécu de l’hôtel d’Estrées, et dans lesquels Ma-
zarin faisait vendre le rebut de ce que ses agents lui envoyaient d’Italie en tableaux et meubles rares, devançant ainsi ce qui devait se faire au N° 28 de la même rue, à la salle Sylvestre , où livres, gravures, etc., sont livrés aux enchères des amateurs. Cette maison, qui vit naître, vers 1854, la Bibliothèque El^évirienne de P. Jannet, successeur de Sylvestre, tient la place de l’hôtel habité sous Louis XIII par le maréchal du Hallier. En face, au N° 2 1, est l’hôtel de la Roche-Guyon, son contemporain ; la physionomie n’en a pas beaucoup changé. Celui duN° 19 eut des destins moins stables. Sous Louis XIII,. l’Académie s’y réunit plusieurs fois chez Boisrobert, logé là tout près de Richelieu, son Mécène; on l’appelait alors Ehotel Mélusine, à cause d’une galerie où l’histoire de la fée poitevine était représentée, et qui disparut quand, vers 1725, Bosfrand rebâtit l’hôtel pour M.
d’Argenson. Moins d’un siècle après,, de Wailly le transforma de nouveau pour y loger la chancellerie d’Orléans. Plus tard le Constitutionnel e tun marchand de pianos se le partagèrent : l’un occupant les bâtiments qui donnent sur
la rue de Valois; l’autre,, la partie qui a vue sur la rue des Bons-Enfants. Le journal l’ Union se trouve à l’autre extrémité de la rue, dans un hôtel dont quelques débris de peinture et de dorure rappellent le luxe passé.
D'où vient la métamorphose de cette rue et de sa voisine, la rue Neuve-des- Bons-Enfants ? Pourquoi de beaux hôtels jadis et de tristes maisons aujourd’hui ? La construction des galeries du Palais-Royal, en 1786, en est cause. Elles enlevèrent aux hôtels leur vue sur le jardin, et leur laissèrent à la place le fangeux horizon des rues de Valois, Montpensier, Beaujolais. N’était-ce pas assez pour mettre en fuite les gens de qualité. Aussi ces hôtels sont-ils devenus : ceux de la rue des Bons-Enfants, des maisons de commerce ; ceux de la rue Neuvedes-Bons-Enfants, des hôtels-garnis.
Ils ont gardé balcon et terrasse sur la rue de Valois; mais c’est une ironie:
au lieu de l’air du jardin, 011 n’y respire plus que les émanations d'une rue infecte et des parfums de restaurants !
Que de choses de ce quartier ont ainsi dans le passé une raison d’être qui n’existe plus dans le présent ! D’où vient le nom
de la cour des Fontaines, par exemple?
Les marchands d’habits, les cafés qui s’y trouvent ne vous le diront pas ; remontez au temps de Richelieu, revoyez cette cour avec ses jets d’eau, ses bassins, dans Lun desquels Louis XIV, enfant, failit se noyer : vous aurez le mot de l’énigme. Auprès était un grand espace, que la galerie de bois et la galerie vitrée ont occupé depuis ; on l’appelait le camp des Tartares , autre énigme, mais qui s’explique pour qui sait qu’on appelait Tartares les bas valets des écuries princières, et que ceux de la maison d’Orléans avaient leur campement par ici. Le nom de Montesquieu donné à la rue, qui fut percée vers 1800, sur le terrain du collège des Bons-Enfants, s’explique moins aisément. Des marchands de nouveautés, une vaste salle qui tour-à-tour servitpour des concerts, des bals publics, des luttes, et qu’un grand débit de bouillon envahit aujourd’hui, n’ont rien de commun, en effet, avec l’auteur de Y Esprit des Lois . Un boucher est le héros de cette rue; en 1830, c’était un charcutier, Véro, dont la boutique se voit encore à l’un des coins, en face du passage Vèro-Dodat , dont il fut l’un des
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fondateurs et des parrains. Jadis le voisinage de l’Opéra avait attiré par ici une population plus artiste : des marchands de musique, des luthiers, en boutique et en chambre ; il n’en reste plus que deux ou trois, rue Croix-des-Petits- Champs.
La place des Victoires subit, des premières, dans sa population une des métamorphoses si fréquentes de ce côté.
Dès 1790, la noblesse en délogea, et n’y revint plus. Brocanteurs, marchands de curiosités, empiriques, entrepreneurs de tontines s’y installèrent en attendant les marchands de tissus qui y trônent aujourd'hui. Ceux-ci venaient déjà, Ternaux à leur tête, quand le premier Consul décida qu’un monument serait élevé sur la place en l’honneur de Desaix. La première pierre fut posée, et ce fut tout; enfin, en 1806, le projet fut repris et exécuté. Le piédestal était de marbre, avec bas-reliefs, dont l’un représentait la victoire d’Héliopolis, triomphe de Desaix. Dejoux avait fait le modèle de la statue qui était de bronze, haute de six mètres et d’une nudité par trop antique ; pour rassurer la pudeur du quartier, il fallut voiler le héros d’une palis-
sade qui ne disparut qu’en 1815, avec la statue elle-même.
La Restauration se devait de relever le monument de Louis XIV ; une ordonnance fut rendue en conséquence, le 14 février 1816. La statue équestre, qu’on ne pouvait rétablir à la place Vendôme, puisque la colonne de la grande armée y restait, fut destinée à la place ! des Victoires. Le baron Bosio, chargé de l’exécution, s’en acquitta habilement.
L’homme et le cheval ont sans doute des proportions un peu trop colossales pour la place qui leur sert de cadre ; le Louis XIV en perruque, avec la chlamyde antique, le cothurne et les bras nus, est un peu ridicule ; la position du cheval, tenu en équilibre par les barres de fer qui rivent la queue au piédestal, n’est pas fort heureuse, et ce qu elle a d’étrange ne se rachète même pas par l’originalité, puisquecette pose est renouvélée de celle du Pierre-le-Grand, de Falconnet, à Pétersbourg ; mais l’ensemble est d’un grand caractère, les lignes principales sont harmonieuses, et la proportion qui ne se trouve pas entre le monument et la place, existe au moins au plus haut point entre l’homme et sa
monture. L’inauguration eut lieu en 1822, le jour de la Saint-Louis. La dépense générale, en y comprenant le piédestal qui est de M. Alavoine, ainsi que les deux bas-reliefs dus à M. Bosio neveu, et qui représentent, l’un, 1 e passage du Rhin , l’autre, la distribution des récompenses, fut de 533,000 francs.
En creusant les fondations du monument, on avait trouvé des fragments de murailles ; c’était un reste de l’enceinte de Charles V. De 1383 à 1629, en effet, Paris n’allait pas plus loin de ce côté, le nom de la rue des Fossés-Montmartre en était déjà une preuve. Cette rue suit, comme on sait, la ligne des fossés qui, en se continuant, traversait le Palais-Royal, puis le Carrousel, jusqu’à la hauteur des Guichets. Si l’on veut savoir pourquoi les variations de niveau sont si fréquentes dans ce quartier, pourquoi le milieu de la place des Victoires, et l’entrée de la rue Croix-des-Petits- Champs, qui nous représentent le sommet du rempart, sont plus élevés que les rues du Petit-Reposoir, Coquillière, des Bons-Enfants, etc., qui nous en représentent, au contraire, le versant, il ne faut pas perdre de vue cette ancienne
disposition de terrain. Grâce à cette connaissance, on arrive aussi à bien comprendre la mise en scène de l’un des plus sanglants épisodes de la Saint-Barthélemy, le massacre de la famille Caumont-la-Force. C'est, en effet, au fond de la rue des Petits-Champs, près le rempart, que le fait se passa selon un récit du temps. L’homme qui sauva le plus jeune des deux fils, sortait d’une rue voisine : c’était un marqueur de ce jeu de paume de la rue Verdelet, qui existait encore, au commencement du siècle. Il prit le pauvre enfant, qui avait eu le bon esprit de tomber avec son père et son frère et de faire le mort pendant qu’on les dépouillait; il le mit sur ses épaules, et, longeant le rempart jusqu’à l'Arsenal, il le remit aux mains de sa tante, Mme de Biron.
Le faubourg, qui commençait en ce^ endroit, était un des plus misérables- Rappelez-vous que la cour des Mira clés , ce grand centre de gueuserie, s’y trouvait à l’endroit, enfin assaini, qui en a gardé le nom ; revoyez un peu ce qu’étaient, il n’y a pas encore longtemps, la rue du Croissant , et cell z desjeûneur s, et ce que sont encore la rue Saint -
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Pierre-Montmartre et la rue Saint- Joseph ; songez au nom de la rue Vide-Gousset, et vous vous ferez facilement une idée de ce que pouvait être ce quartier sous Louis XIII. Là se faisait la grande raffle«des gueux que l’on envoyait peupler le Canada ou la Nouvelle-France. De là vient même que ce dernier nom fut donné à une partie des faubourgs Montmartre et Poissonnière. Sous Louis XIV, les mendiants pullulaient encore par ici. Pendant un rude hiver, la femme de Molière en réunit un grand nombre autour d’un immense feu de fagots qu’elle fit allumer sur la dalle qui recouvrait la tombe de son mari dans le petit cimetière Saint-Joseph. On sait que cet humble champ de repos, où Molière dormait auprès de La Fontaine, fut, ainsi que la chapelle dont il dépendait, remplacé par le marché actuel, en 1794.
LIenrill avait bâti une chapelle., aujourd’hui l’église Bonne-Nouvelle, au sommet de ce faubourg, espérant grouper à l’entour des paroissiens plus convenables que ceux qui s’y étaient installés d’eux - mêmes ; mais la tentative était demeurée inutile. Les gueux étaient
restés, les ouvriers n’étaient pas venus. Ce qui les éloignait, c’était l’insalubrité du terrain. La butte Bonne-Nouvelle sur laquelle s’étageait le faubourg, cette Ville -Neuve-sur-Grav ois, comme on nommait ce quartier, et comme on appelle encore une de ses rues, n’était qu’un monticule d’immondices, un foyer de pestilence, à ce point qu’une rue voisine fut mise sous l'invocation de saint Roch, comme l’avait été la butte de formation semblable qui se trouvait auprès de la porte Saint-Honoré. Le premier nom de la rue de Cléry était un autre souvenir de cette maVaria. De même qu’à la rue du faubourg Saint- Marceau longtemps infectée par les émanations malsaines, par les moffettes qui s’exhalaient de la butte devenue le labyrinthe du Jardin des Plantes, on lui avait donné, à elle aussi, et pour la même cause, le nom de Mouffetcird.
Sous Louis XIII le quartier s’étant toutefois un peu assaini, des lettres patentes de 1623 accordèrent à quiconque viendrait y exercer un métier « le privilège d’jr travailler librement et publiquement et d’y tenir boutique ouverte. » Les ouvriers en meubles qu’un
privilège du même genre avait attirés depuis longtemps sur les terrains de l’abbaye Saint-Antoine, mais à qui il devait convenir de prendre pied, aux mêmes conditions, surun autre point des faubourgs, vinrent les premiers. « Il y a sur la Ville-Neuve, dit le Livre commode des Adresses pour 1690, un grand nombre de menuisiers qui travaillent à toutes sortes de meubles non tournés. » On sait quhls y sont encore.
Ce fut surtout dans la partie de la rue de Cléry qui descend vers la porte Saint-Denis que ces ouvriers s’établirent. Sur l’autre versant, c’est-à-dire de la rue Poissonnière à la rue Montmartre, s’élevèrent, à la fin du règne de Louis XIV, plusieurs jolies maisons auxquelles le luxe et les mœurs de leurs hôtes firent tout d’abord une réputation singulière d’élégance et de galanterie.
De ces hôtels qu’on appelait des Cléry , et qu’une phrase du poète Pavillon suffit a nous dépeindre, avec la vie facile qu’on y menait, le plus magnifique était celui que le traitant Berthelet de Pieneuf s’était fait bâtir. Sa fille, qui fut la belle marquise de Prie, y vint au monde, et par un curieux hasard une
autre favorite plus fameuse encore Mme de Pompadour, naquit à deux pas de là dans la même rue. Le roi fut quelque temps propriétaire de l’hôtel Pieneuf, puis celui-ci fut acheté par Le Blanc, ministre de la guerre, qui lui laissa son nom. M. Necker vint plus tard y réinstaller la finance, en même temps que sa femme et sa fille, Mme de Staël, y donnaient asile aux lettres. Il resta debout jusqu’en 1842^ époque où on le démolit pour percer la rue cle Mulhouse. Richer avait bâti au N° 15, pour la comtesse d’Estrade, un hôtel dont rien n’est resté. Rien ne subsiste non plus de Thôtel d’Espagne, qui touchait celui-ci et qu’habitait André Chénier peu de jours encore avant son arrestation à Passy. Ducis, logeait alors dans celui qui porte le N° 25 et qui est aujourd’hui le mieux conservé de tous les hôtels de cette rue. Jean Marot en fit le dessin, lorsqu’il appartenait à M. Rolland pour qui on l’avciit bâti. Le président de Lubert, grand amateur de musique, possédait celui du N° 19 ; il y avait fondé la société lyrique des Mélophi lètes , l’une des premières de ce genre qui ait existé à Paris. Après la musique
la peinture, après le président Lubert, M. Lebrun, mari de la célèbre portraitiste du temps de Louis XVI. Il fit longtemps un très grand commerce de tableaux dans cet hôtel qui fut, après lui, envahi par les bureaux du Cadastre. Rien ne le distingue plus aujourd’hui r si ce n’est la double branche de laurier 1 sculptée autour du cintre de la porte, comme dernier souvenir d’un passé artiste. Il étendait ses dépendances jusque sur la rue du Gros-Chenet , dans la partie qui fait face aux rues Saint-Joseph et du Croissant, et avait de ce côté-là pour voisin, l’auberge des Quatre Fils Aymon , où Mozart eut la douleur de perdre sa rnère^ lors du voyage quùls firent ensemble à Paris en 1778. Vous voyez que ce quartier pourrait fournir un chapitre intéressant à Thistoiredes arts. Il ne serait pas difficile de le grossir en vous faisant la chronique de la salle des concerts de la rue de Cléry, qui était pour les chanteurs de l’Empire ce que la salle Hertz, rue de la Victoire, est pour ceux d’aujourd’hui ; en vous initiant aux petits mystères de l’ancienne direction de l’Opéra, dont l’hôtel se trouvait non loin d’ici, rue de
la Feuillade ; enfin, en vous montrant dans leur ménage Philidor et Grétry, qui tous deux logeaient de ce côté, l’un, rue de Cléry, même, en face de la rue du Gros-Chenet ; l’autre, rue Poissonnière, vis-à-vis de la rue Beauregard. Cette dernière ne mérite guère une mention ; accordons la-lui pourtant. Suivons sa pente assez rapide sur le versant de la butte Bonne-Nouvelle jusqu’à l’endroit où elle rejoint la rue de Cléry et se confond avec elle, à deux pas de la porte Saint-Denis. C’est à cette situation qui, avant la construction des maisons du rempart, lui permettait de dominer la campagne, qu’elle doit son nom de Beauregard. Maintenant, mal bâtie, tortueuse, étroite du moins sur son versant oriental ; ne prenant plus jour sur le boulevard que par les petites rues - Sainte-Barbe , Saint-Étienne , Notre Dame-de-Recouvrance , elle ne justifie guère ce nom qui est synonyme de belle vue. Elle a pourtant, ainsi que ses voisines, une physionomie toute particulière * et bonne à remarquer. Le calme qu’on y trouve, l’aspect des maisons, dont quelques-unes, que je pourrais vous montrer, notamment celle du N° 46, rue Beaure-
gard, n’ont certes pas été reconstruites depuis l’époque de Louis XIII, qui vit rebâtir ce quartier fort endommagé par les attaques de l’armée de Henri IV, pendant le siège ; l’air agreste de quelques autres de ces bicoques, surtout de celles qui bordent la rue Saint-Etienne et la rue Sainte-Barbe: tout cela donne, je Lai dit, à ce quartier une physionomie à part; c’est une sorte de banlieue intrà mur os. A l’entour tout s’est transformé, tout s’est embelli ; là, rien n’a changé. L’isolement y est même devenu plus complet depuis que l'aplanissement du boulevard, au bas de la butte Bonne-Nouvelle , a rendu plus rapide la pente qui mène à ces rues ; un escalier a dû même être construit à l’entrée des rues Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle et de la Lune. Celle-ci, ainsi perchée, presque, inaccessible aux voitures, et d’autant plus tranquille, ressemble tout-à-fait à une rue de village, et pourtant elle n’est séparée du boulevard que par l’épaisseur d'une maison. Je mets en fait, que ce quartier est encore à peu près ce qu'il était il y a trois siècles, lorsque son église, que ne décorait pas encore le portique à colonnes qu’on y
vint plaquer en 1823, s'appelait Notre- Dame-de-Recouvrance, en souvenir de l’heureuse journée où Henri IV avait recouvré son royaume. Auparavant, elle était placée sous l’invocation de Saint-Louis et de Sainte-Barbe, qui a laissé son nom à l’une des rues voisines. Ce n’est que plus tard qu’elle s’appela Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.
Si, comme aspect, rien n’a changé dans ce quartier, autrement, la transformation a été complète. La marchandise à tout envahi : depuis le charmant hôtel de la rue du Sentier , où Girardot de Préfonds mettait ses richesses de financier au service de ses goûts debibliophile, depuis les belles maisons de la rue de Cléry, honorées, comme je vous l’ai fait voir, par quelques hôtes artistes ou lettrés, jusqu’aux maisons de la rue Bourbon - Villeneuve et de la rue Neuve-Saint-Eustache , qui furent toujours, il est vrai, plus roturières et plus marchandes. Dans cette dernière, qui doit son nom au Petit-Saint-Eustache, — la chapelle Saint-Joseph — et qu’on avait d’abord nommée rue Saint-Côme , parce que c’était là que les chirurgiens, dont ce saint est le patron, devaient,
après une saignée, venir vider leur palette, comme dans une voirie, je ne retrouve rien de ce qui lui donnait autrefois une sorte de physionomie littéraire : ni le beau cabinet de M. Malot, qui, au XVIIe siècle, était « un fameux curieux en ouvrages magnifiques ; » ni l’Athénée qui, sous l’Empire, se trouvait presqu’au coin de la rue Montmartre, à gauche ; ni le bureau d’esprit de Mme Lépine, où Mme Rolland, jeune fille, vint s’amuser un soir des ridicules du poète Imbert; ni même le notaire Delacour, dont l’étude était la même que le père de Voltaire avait possédée un siècle auparavant.
Le dernier artiste en renom que je trouve par ici, est David-d’ Angers. En 1808, lorsqu’il vint de sa ville natale à Paris, le logement qu’il occupa, avec un lit de sangle pour tout mobilier, était au dernier étage d’une maison du passage du Caire, bâti alors depuis dix ans. Ce passage n’est, vous le savez, quùme imitation assez gauche des bazars du pays où notre année faisait, quand on le construisit, une si glorieuse expédition. On lui donna un nom égyptien, une façade égyptienne, avec hiéroglyphes,
dont il faut se défier. Regardez la corniche^ vous y verrez un ornement qui n’a rien du temps des Pharaons : c’est le fameux nez de Bouginier. Il s'appela d'abord la Foire du Caire , et il réussit à cause de son étrangeté. Partout on voulut des bazars du même genre, et c’est ce qui fit peu à peu construire les passages que nous voyons maintenant à Paris. Il n’était pourtant pas d’un aspect à séduireet à entraîner l’imitation. C’est un dédale de petites galeries tortueuses, assez animé toutefois par le va-et-vient des ouvriers lithographes, des lingères et des marchands de chapeaux de paille qui en sont à peu près la seule population. L’industriedes cardeusesde matelas aussi est spéciale à ce quartier. La place triangulaire sur laquelle s’ouvre le passage, sert de prétoire à ces bruyantes commères ; c’est laque la pratique vient les chercher.
La démolition du couvent des Filles- Dieu, auxquelles une horrible rue de ce voisinage doit encore son nom, fit les frais de la construction du passage :
elle fournit le terrain et les matériaux. Les dalles avec lesquelles on pava les galeries, étaient faites des pierres qui
avaient couvert les tombes des religieuses, et dont les inscriptions, longtemps lisibles, ne se sont effacées que sous les pieds des passants. Le couvent avait eu des dépendances considérables.
En outre de la maison, avec vastes jardins, qu’habitaient les saintes filles, la communauté possédait, au delà du rempart, le domaine de l’ Echiquier , qui avait même été son premier asile, lorsque saint Louis l’avait autorisée et dotée, et lorsque la peur des Anglais ne l’avait pas encore contrainte à se mettre à l’abri derrière l’enceinte de la ville. Ce domaine qui s’étendait de la rue Basse-Porte- Saint-Denis jusqu’à la limite des propriétés de la commanderie de Saint-Lazare, ne fut vendu et morcelé que peu d’années avant la Révolution, pour le percement de la rue qui en a gardé le nom, de la rue d’Enghien et de la rue Æ Haut evi lie, qui doit de s’appeler ainsi à la terre seigneuriale que M. Delamichodière, alors prévôt des marchands, possédait en Champagne. Cette rue, la plus importante de celles qui aboutissent au boulevard Bonne-Nouvelle , ne s’étendit pas d’abord jusqu’où elle s’étend aujourd’huL