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L’espace sur lequel on a commencé à construire, en 1827, l’église qui a reçu les reliques de saint Vincent de Paul, déposées auparavant tout près de là5 dans la chapejde de la maison de Saint- Lazare, n’était alors qu’un terrain vague, vers lequel il était inutile de diriger une voie aussi importante. Rien de ce que 110ns y voyons n’existait : ni les rues de Chabrol et de Lafayette , dont les noms sont déjà une date; ni la rue des Petits-Hôtels , avec ses pavillons égaux, ni surtout la triste gare du chemin de fer du Nord, et l’hôpital de La Riboisière qui, achevé en 1854, doit son nom à la bienfaisante comtesse qui avait légué 2,400,000 francs à l’Administration des Hospices. Cen’était enfin qu’un immense désert, connu, comme vous savez, sous le nom de Clos- Saint- Lazare, et dont les derniers terrains qui fussent restés vagues, près du mur d’enceinte, servirent de champs de bataille à Tune des plus terribles affaires de l’émeute de juin 1848. Ce qu’il fallait à la fin du XVIIIe siècle, auprès de cette sorte de steppe, dont l’étendue, toutefois, s’était déjà diminuée, puisque longtemps elle n’avait eu de limite, à
l’Ouest, que le chemin des Martyrs et la rue Saint-Lazare , qui lui doit son nom, ce n’était pas une rue la mettant en communication avec le rempart, mais une défense. La caserne de la Nouvelle- France. où Bernadotte habita, comme sergent aux gardes françaises, une chambre qui sert aujourd'hui de cantine ; où le général Hoche et le maréchal Lefebvre logèrent aussi comme simples soldats, fut donc bâtie alors au sommet du faubourg Poissonnière. Quant à la rue d’Hauteville, elle n’alla pas plus loin que la rotonde qui marquait son point de jonction avec la rue des Messageries. Ducôté opposé, le mur qui soutenait les terres du rempart lui barrant aussi le passage, force lui fut de n’aboutir qu'à la rue Basse -Porte- Saint- Denis, triste ravin que nous avons encore vu en 1835, avec les misérables impasses qui y trouvaient leur unique issue : le cul-de-sac des-Filles-Dieu ou ruelle Couvrense ; celui d,es Babillardes , dont il ne reste qu'un tronçon près du bazar Bonne-Nouvelle ; et l 'impasse Saint- Laurent, devenu, en 1840, la rue Mazagran.
Physionomie des boulevards Poissonnière et Bonne-Nouvelle au XVIIe siècle. — Le théâtre du Gymnase bâti sur remplacement d’un cimetière protestant. — La porte Saint Denis et la porte Saint Martin. — Leur histoire . — L’industrie dentelière créée dans l’hôtel Saint Chaumont, rue Saint Denis, s’étend à tout le quartier. — Le Faubourg Saint Denis, pays perdu sous Louis XIII. — L’Opéra au boulevard Saint Denis en 1784. -- Les Marionnettes et les théâtres du boulevard du Temple, au siècle dernier. — Ses cafés-concerts. — Le Vaux-Hall d’été ouvert en 1764. — La maide Beaumacrhais. — Ce quelle est devenue.
L’hôtel situé à gauche du rond-point irrégulier, dont la porte Saint-Denis est le centre, avait un jardin en terrasse sur la rue Basse. Il disparut quand celle-ci fut comblée pour se confondre avec le boulevard élargi. Le reste de Lhôtel est encore debout, formant cap
sur le boulevard et masquant la porte Saint-Denis de la façon la plus gênante* Quand il aura été démoli, ce qui ne devra pas tarder, rien ne subsitera plus des maisons, à la fois hôtels et villas, qui bordaient cette partie du boulevard, et lui donnaient une physionomie si différente de celle qu’elle a maintenant* Faisons-la revivre en quelques coups de crayon, depuis le faubourg Montmartre jusqu'au faubourg Saint-Martin.
Au coin du premier, s’étendait sur le rempart la terrasse du magnifique jardin de l’abbé de Saint-Phar, bâtard du duc d’Orléans. Un grand hôtel garni en a pris la place et gardé Te nom* Ensuite venait la belle maison déjà mentionnée plus haut, et dont vous vous souvenez tous d’avoir vu les admirables jardins. Non loin de là se trouvait un petit cimetière de Protestants, dont on prit le terrain en 1820, pour bâtir le théâtre du Gymnase Dramatique. On réalisait ainsi en quelque sorte l’idée que l’architecte Le Noir avait eue en avril 1775, de construire là une salle pour la Comédie italienne. « Le plus grand et peut-être le seul inconvénient de ce projet, dirent alors les Mémoires
Secrets , est l’éloignement de la salle, qui se trouverait ainsi à Y extrémité et même hors de Paris. » Ainsi, en 1775, le Gymnase n’eût pas été dans Paris !
Au faubourg* Saint-Denis, commençait un monticule qu’on mit longtemps à déblaj'er, et pour l’aplanissement duquel on employait, dès 1709, les ouvriers sans travail. A gauche, rampait, comme dans un ravin, la rue Neuve-d? Orléans, qui se confondit avec le boulevard, lorsque celui-ci, tcut-à-fait abaissé, se fût trouvé à son niveau. De l’autre côté, s'étendaient, sur une assez longue ligne, les jardins à claire-voie qui se prolongeaient jusqu’au rempart et les petites maisons galantes que les grands seigneurs s’étaient fait construire rue Sainte- App oline.C était la partie la plus riante de ce côté du boulevard. Que trouvait-on, en effet, lorsqu’on revenait vers la rue Montmartre ? Des murs de jardins ou des murs de couvents, comme ceux du petit Saint-Chaumont, entre la rue Saint-Étienne et la rue Sainte-Barbe ; puis des grilles qui fermaient les ruelles aboutissant au rempart, et toutes trèsmal famées, notamment la rue Saint- Fiacre. Les gens de la plus dangereuse
espèce s’en étaient fait un repaire ; si bien qu’en 1699, il fut ordonné qu’en outre de la grille qui la fermait du côté du cours (le boulevard), elle en auraitune autre du côté de la rue des Jeux- Neufs (sic).
Que dites-vous de ce tableau ? A-t-il, , comme je vous l’avais dit, rien qui ressemble à ce que nous voyons aujourd’hui ? L’immuable présence des deux arcs triomphaux, la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, est là pour constater seule que nous sommes bien dans le même quartier. Ces deux portes sont des sœurs presques jumelles, inégales par la taille et par la beauté, mais nées à la même époque^ et d’une mère commune : la gloire de Louis XIV. La porte Saint-Denis date de 1672 la porte Saint-Martin, de 1674; l’un eut François Blondel pour architete, et&irardon avec les frères Anguier pour sculpteurs ; l’autre fut construite sur les dessins de Pierre Bullet, et les bas-reliefs furent sculptés par Desjardins, Marsy, Lehongre et Legros. C’est en souvenir de la glorieuse campagne de Plollande et du passage du Rhin que l’arc de la porte Saint-Denis fut élevé, ainsi que l’an-
nonce le bas-relief qui fait face à la ville et qui représente le dernier de ces événements, tandis que sur le bas-relief de la face opposée se trouve figurée la prise de Maëstricht. C’est pour glorifier la prise de Besançon et deux grands avantages remportés sur les Impériaux, que fut bâtie la porte Saint-Martin : l’un des bas-reliefs qui regardent le Midi, rappelle le premier de ces hauts faits; ceux du Nord représentent la prise de Limbourg et la défaite des Allemands.
Auprès de la porte Saint-Denis, si imposante d'aspect, avec ses quatres pyramides chargées de trophées, dont les plus belles ont à leur base, l’une, la figure éplorée de la Hollande, l’autre, Limage du Rhin, le fleuve vaincu, la porte Saint-Martin semble un peu mesquine d’ornementation. Elle n’a que 1.8 mètres de largeur sur autant d’élévation, et semble un peu trapue et lourde, comparée avec l’autre qui mesure une hauteur de 23 mètres 40 centimètres sur une largeur égale. La construction, presque simultanée, de ces deux monuments est une galanterie que la ville fit à la gloire de son roi. La porte Saint-Denis à elle seule, coûta 500,122 livres.
Si l’on mit plus d’art et plus de soin à la bâtir, si Ton eut à cœur de lui donner une apparence plus grandiose, c’est que l’entrée solennelle des rois dans leur capitale se faisait toujours par cette porte ; c'est qu’aussi la rue dont elle était le monumental frontispice, était alors la plus importante de Paris. On l’appelait la grande rue Saint-Denis , et elle méritait l’espèce de supériorité qui lui était ainsi reconnue, par l’animation dont elle était le foyer, par l’immense commerce dont elle était le centre. La rue Saint-Martin, qui est presque devenue son égale, n’était rien auprès.
L’abbaye de Saint-Martin-des-Champs, qui s’y étendait de la rue Aumaire jusqu’à celle du Ver tb ois , tenait une trop grande place, reprise fort heureusement par l’industrie, lorsqu’on installa dans les bâtiments du vaste cloître le Conservatoire des Arts et métiers , Saint-Nicolas-des-Champs et Saint- Merry qui se trouvaient plus loin, avec leurs dépendances et leurs cimetières ; quelques hôtels importants, bâtis çà et là en son parcours, tels que l’hôtel de Vie, dont nous avons déjà dit un mot, étaient jadis autant d’entraves pour la libre ex-
tension de l'industrie et du commerce dans la rue Saint-Martin. Rue Saint- Denis, au contraire, ils avaient leurs franches allures. Là, tout leur était acquis. On ne trouvait sur cette longue voie aucune église, aucun couvent aux dépendances embarrassantes. Les paroisses, nécessaires à cette population active dans la semaine, mais pieuse le dimanche et aux jours de fête, n’étaient guère que des chapelles. Un hôpital, celui de la Trinité, avait pris, au XIIIe siècle, une assez vaste étendue de terrain : c’était un vol fait à l’industrie du quartier ; un siècle après restitution était faite. L'enclos tout entier s’encombrait de métiers qui y venaient jouir des franchises et des privilèges consacrés par lettres * patentes de Henri II. Jusqu'à ces derniers temps, cette cour de la Trinité , dont le boulevard de Sébastopol, qui l'a prise en flanc, est venu hâter la complète disparition, fut, avec son dédale de petites ruelles croisées qui semblaient autant d’alvéoles, une des ruches industrielles de Paris les plus actives et les plus fécondes en produits variés. Plus loin, en remontant vers le rempart, on trouvait la cour
du roi François , repaire de fainéantise et de mendicité, qui faisait injure à l’infatigable ardeur des ouvriers et des commerçants de la rue ; sous Louis XIV, on la fit évacuer par la force, et dès lors l’infect asile devint presque un refuge d’honnêtes gens. Le travail, qui est comme le feu, l’avait purifié en y passant. Près de la rue Neuve-Saint- Denis , à l’endroit où se trouvait la Porte, avant qu’on l’eût reculée jusqu’à la place où nous voyons l’arc triomphal, un grand hôtel avait été bâti, en i63o, par le marquis de Saint-Chaumont, puis habité par M. de la Feuillade. Il faisait disparate dans ce quartier marchand ; aussi, un beau jour, vit-on arriver dans le noble hôtel Mme Dumont et ses ouvrières en dentelles, qui y établirent une manufacture digne d’entrer en lutte avec celles de Bruxelles et d’Angleterre. L’industrie dentelière prit ainsi pied rue Saint-Denis, d’où elle s’étendit dans la rue Saint- Sauveur, que Mme Dumont avait d’abord habitée ; rue Thévenot, où elle est toujours florissante; puis dans tout le quartier avoisinant : rue de Clér3r, rue des Jeûneurs, etc., où ce commerce le dispute d’importance avec celui
des étoffes. La maison de Saint-Chaumont, d’où cet élan était parti, fut perdue, toutefois, pendant un siècle, pour l’industrie; les religieuses de Y Union C hrétienne en firent déguerpir Mme Dumont et ses ouvrières, et y restèrent jusqu’à la Révolution, époque où le génie de la rue Saint-Denis eut son complet triomphe : il prit tout ce qu’il n’avait pas ; reprit tout ce qu’il avait perdu. La maison de Saint-Chaumont redevint un grand pandæmonium industriel et commerçant, qui ne compta pas moins de quinze cents locataires, tant dans'les bâtiments qui se trouvent rue Saint-Denis que dans ceux de ses cours intérieures et dans la partie ornée d’une gracieuse façade, qui, après avoir été longtemps enfouie rue du Ponceau, va désormais faire si bonne figure sur le boulevard de Sébastopol. Sa chapelle même, qui ne venait que d’être achevée en 1789, est devenue un magasin de nouveautés, portant pour enseigne une Marie Stuart , que vous aurez certainement remarquée au coin de larue de Tracy. Les autres églises ont eu le même sort. Cellede Saint-Leu a seule survécu. Saint- Sauveur est devenu une vaste maison
de bains, au N° 279. Saint-Jacques-del’Hôpital qui avait, disait-on, le nez tourné à la friandise, parce qu’il était en face de la rue aux Oües , alors toute peuplée de rôtisseurs, est remplacé par un magasin auquel ses statues exhumées ont quelque temps servi d’enseigne.
L 'Entrepôt des glaces de Saint-Gobain N° 313, a pris la place de l’hôpital Sainte-Catherine ; et l’église du Saint- Sépulcre a livré son terrain à la cité industrielle appelée cour Batave , à cause des banquiers hollandais ses fondateurs. Elle a elle-même disparu pour laisser passage au boulevard de Sébastopol.
Je ne vous parlerai pas de cette grande voie nouvelle. Qu’en dire, en effet ?
Tracée hier, elle n’a d’histoire que son inauguration. N’ayant de physionomie que celle qu’elle emprunte aux anciennes rues, comme celle de Bourg - V Abbé , dont tout un côté se confond avec elle ; ou bien aux maisons de la rue Saint-Denis et de la rue Saint-Martin qui prennent jour jusque-là par quelques façades longtemps inaperçues ; elle n’a ' pas non plus un aspect digne d’être décrit. Par
respect pour ce qu’il sera, l’on ne doit pas dire ce qu’est aujourd’hui ce boulevard. On ne peut qu’admirer ce qu’il y a de hardi dans son tracé, et d’immense dans la perspective qu’il ouvre depuis la place du Châtelet jusqu’à la gare monumentale du chemin de fer de Strasbourg. Espérons qu’il sera ce qu’il promet d’être, c’est-à-dire se bordera de belles constructions ; espérons qu’au lieu d’en faire, comme du boulevard de Strasbourg, sa prolongation, une avenue de cafés ou de brasseries trop fréquentés le soir, on y établira de grandes maisons de commerce, capables de recevoir le trop plein d’activité qui déborde à flot de la rue Saint- Denis. Tel doit être l’avenir de ce centre nouveau. Il faut que le commerce parisien s’y déploie à l’aise, en dehors des limites où il est à l’étroit aujourd’hui, bien qu’il les ait démesurément étendues. Que n'a-t-il pas pris, que n’at-il pas envahi ? La rue Saint-Denis est pleine, la rue Saint-Martin regorge, les rues adjacentes aussi. Les faubourgs sont eux-mêmes encombrés, jusqu’à la barrière, d’usines, d’ateliers, de maisons de commissions, de roulages, etc.
Le temps est loin où ce double faubourg n’était qu’une banlieue. Quand Henri IV fit bâtir, avec l’argent confisqué sur les financiers infidèles, l’hospice de pestiférés qui est devenu V hôpital Saint- Louis , il croyait bien que jamais la ville ne monterait jusqu'à ce lazaret qu’il fondait sagement si loin de son rempart : aujourd’hui, non-seulement 17z<5^/tal est dans Paris, mais au-delà se trouve tout le quartier de la C ho pi nette . Saint-Laurent alors n’était, pour ainsi dire, qu’une église de village. On allait à sa foire annuelle, dont le préau vient de disparaître sous le tracé du boulevard de Sébastopol, comme on va maintenant à la fête de Vincennes. Les fermiers généraux qui l’enfermèrent dans le mur d’enceinte en 1782, firent seuls croire un peu que la ville allait jusque-là, et les terroristes en abusèrent pour faire de l’église un temple. La Fidélité , qui en fut instituée la déesse, est restée la marraine d’unedes rues voisines. Sous Louis XIII, la Villette était un pays perdu. Voiture, dans une de ses lettres, en parle comme 011 parlerait d’une province lointaine : «Il y a, dit-il, une petite bourgade entre Paris et Saint-Denis que l’on nomme la
Villette. » Aujourd’hui c’est un faubourg, demain ce sera un quartier de Paris.
Alors aussi saint Vincent de Paul se retirait à Saint-Lazare, près de ses missionnaires, comme dans un séjour de campagne. On parle même d’une sorte de petit ermitage agreste où il aimait à s’en aller prier, et qui se trouvait sur la butte, au sommet de laquelle l’église, qui a reçu ses reliques, a été bâtie. C’est dans l’un ou l’autre des deux faubourgs que l’on se cherchait alors des maisons de campagne, comme à présent à Clichy ou bien à Asnières. Louis Racine mourut dans une de ces villas du faubourg Saint-Denis ; une profane, M1Ie Duthé, possédait un petit château en face de cette maison de Saint-Lazare, où ses mœurs lui auraient si bien mérité une place ; et enfin Mlle Laguerre se croyait hors de Paris, lorsqu’elle habitait sa petite maison bâtie sur la lisière du boulevard, dans le chemin devenu la me de Bondy .
On comprendra, d'après tout cela, que le projet de théâtre, rêvé en 1775 entre les faubourgs Poissonnière et Saint- Denis, ne pouvait avoir aucun succès ; et qu’en 1784, il fallut toutes les exigences de la nécessité pour qu’on se décidât à
bâtir, près de la porte Saint-Martin, une salle d’opéra destinée à remplacer celle que l’incendie venait de détruire au Palais-Royal . C’est, comme on sait, le comte d'Artois qui prit sous sa responsabilité la construction de cette salle. Il avait fallu sept ans pour bâtir l’ancienne, l’architecte Lenoir ne demanda pour celle-ci que soixante-cinq jours, et il ne s’en fallut que de vingt-et-un, qu’il tînt parole : commencé le 2 août, le théâtre fut prêt le 27 octobre. La physionomie de cette partie de Paris commençait à bien changer alors. En 1742, le boulevard Saint-Denis était encore un repaire de voleurs ; et, vous le voyez, en 1784, l’Opéra s’installe tout auprès. L’ambassadeur de Venise l’y avait devancé ; Thôtel qu’il habitait fait face au côté gauche de la porte Saint-Martin, et occupe l’espace qui se trouve entre la rue de Bondy et le boulevard. De décadence en décadence, il est devenu un restaurant, Un petit réduit voisin 11’a pas eu le même sort : ce n’était qu’une triste mansarde; un poète y a passé, c’est un lieu célèbre. Ce poète est Béranger ; 1 e grenier où il fut si bien à vingt ans, se trouve au cinquième étage de la
maison qui porte le N° 96 du boulevard.
C’est en 3682, que Louis XIV avait ordonné l’aplanissement de toute cette partie des remparts, ainsi que la démolition de l’ancienne porte du Temple ; et, en 1850, ce grand travail n’était pas encore achevé : ce n’est, en effet, que trois ans plus tard, que l’espèce de montée qui séparait le boulevard Saint-Martin de celui du Temple a complètement disparu, et que la colline est devenue ravin ! Partout des monticules ou des trous, tel était l'ancien rempart. Du temps de Louis XIII, on y laissait paître les chevaux bons à être écorchés. Tallemant appelait la partie du Marais qui en était voisine « un quartier effroyable, » et la seule scène qu’il nous y fait voir est un combat de laquais, livré en plein jour sur le rempart même, à deux pas de l’hôtel de l’Hôpital, dont la porte monumentale, surmontée de statues couchées, existe encore au N° 198 de la rue du Temple . De là un vaste horizon se développait sous les regards. Mme de Sévigné, qui, à la fin de 1690, logeait au Temple chez Mme de Coulange, n’en fut pourtant pas séduite: «Je hais, écrivait-ëlle. ce
quartier qui ne mène qu’à Montfaucon...
je hais ce Temple égaré, séparé, mal placé. Tout cela n’est qu’une fausse campagne, disait-elle encore. » Cinquante ans après, ce que la ville a de plus animé, de plus vivant, de plus divers, en avait pris la place. Le rempart, une fois planté d’arbres, devint une promenade fréquentée, surtout dans la partie qui touchait au Marais, quartier encore à la mode.
La foule y attira les divertissements, et les divertissements y fixèrent la foule.
Fouré fut le premier qui vint y établir un théâtre ; il eut pour cela mille obstacles à vaincre. Il lui fallut continuer sa salle, non pas sur le rempart, mais dans le fossé, c’est-à-dire qu'il dut combler celuici jusqu’au niveau de la promenade, et bâtir après sur ces terres rapportées. Il joua là de grandes pièces à machine, s'enrichit et céda la place à Nicolet, qui s'y trouva bientôt mal à l’aise avec sa troupe des grands danseurs du roi .
Pour se donner plus d’espace, il bâtit auprès une plus grande loge, où il pût justifier sa devise : ne c plus ultrà , dont il donnait cette traduction libre : de plus fort en plus fort .
Chez Nicolet, la farce se mêlait aux vol -
tiges des danseurs ; le mélodrame les remplaça, et le plus étrange, c’est que son théâtre commença de s’appeler la Gaîté , lorsque ce genre peu gai s’y fut installé à l’époque d’ailleurs fort triste de 1792.. La salle de Fouré, qu’avait abandonnée Nicolet, servit en 1763 pour les représentations de la comédie italienne, dont on réparait la salle, rue Mauconseil; Audinot s'y établit ensuite avec une troupe de comédiens de bois. Le succès aidant, ses marionnettes grandirent, se firent de chair et d’os, et maître Audinot se trouva directeur d'un théâtre d’enfants, auquel, vu la variété de ses spectacles, il donna le nom d’ A mbigu - Com ique. Cet ambigu , ce salmigondis de pièces de toutes sortes finit par lasser l’appétit du public, comme dirait un gastronome : un seul mets le remplaça, le mélodrame. Depuis 1810, ce théâtre n’a guère servi autre chose, il a gardé, toutefois, son premier nom, et longtemps il resta dans sa première salle. Un incendie l’en chas a en 1827; deux ans après, le 7 juin 1829, il s’installa où nous le voyons aujourd’hui, au carrefour du boulevard et de la rue de Bondy. Quant à la salle incendiée, une fois reconstruite, elle fut occupée parles
Folies-Dramatiques qui y sont encore Ce boulevard est certes, quand vient le soir, un des lieux de Paris les plus animés. La foule qui s’y presse, vers six heures, aux abords des théâtres, et qui revient l'encombrer à chaque entr’ acte ; la longue file de marchandes d’oranges et de tisanes, avec leurs lumières entourées de papier rouge ; les cafés, auxquels chaque pièce envoie, d’heure en heure, une clientèle affairée, et dont les devantures éblouissantes confondent leurs clartés avec celles dés façades des théâtres : tout cela, certainement, forme un tableau des plus mouvants et des plus curieux. Ce n’est rien pourtant auprès de ce qu’était l’ancien boulevard, tel qu’on le voit représenté surunegravure de Saint-Aubin :
ici une longue file de carrosses « à cinq glaces » remplis de jolies femmes, qui montent doucement vers la Bastille ; là, sur les bas-côtés, des tables où se rafraîchissent seigneurs et grandes dames, et entre lesquelles circulent le marchand de coco, la marchande de fruits, etentr’autres chanteuses, la célèbre Fanchon la vielleuse.
Regardez sur la droite, voici 1 e café Coussin , avec ses guirlandes de verdure
et ses illumin ations à la vénitienne ; puis Y Hôtel de Navarre et son voisin le Cadran Bleu , qui subsiste encore. Ils étaient renommés pour leurs petits soupers fins. Auprès, se trouvait le café Turc , si longtemps célèbre. En 1782,11 était devenu un café chinois, mais sans changer de nom. L’architecte Cellerier avait dirigé cette décoration nouvelle, qui coûta plus de 80,000 livres. Plus tard on le remit à la turque, tel que nous le voyons, d’après les dessins de Visconti. C’est tout ce qui reste de ce lieu de délices : le jardin, dont les concerts de Julien, en 1839, furent le dernier tapage, n’est plus qu’un tronçon de lui-mème. Il est à peine grand comme la rjiain, tandis qu’alors il s’étendait depuis la rue Chariot jusqu’ au jeu de p aume du comte d'Artois dont l’enceinte est devenue un café chantant, les Folies-Meyer , puis un théâtre d’opérettes, les Folies-Nouvelles.
C’est le seul théâtre qu’il y ait jamais eu de ce côté du boulevard du Temple ; ils étaient tous de l’autre côté, à l'époque dont nous parlons, et même en plus grand nombre qu’aujourd’hui. Sans compter ceux que nous avons déjà nommés,
on y trouvait les Binettes Comiques du sieur Clément de Lornaison, petite scène de pantomimes ; les Débris-Comiques d’Aubry,, loge de marionnettes ; le Théâtre des Associés, où des tragédiens de faubourg jouaient A thalie, Zaïre , etc., à deux sols par personne. Les comédiens du Théâtre-Français se plaignirent de ce que les Associés usurpaient ainsi leur répertoire : « Vous n’avez qu'à venir nous le voir jouer, leur répondit Visage, le directeur, vous ne le reconnaîtrez pas ; ce n’est donc pas le même ! » La salle des Associés servit ensuite pour les voltiges de Mme Saqui, et les Délassements- Comiques l’occupent maintenant. En face de la rue Chariot , se trouvait le théâtre des Elèves de V Opéra, où le célèbre Lazzari s’établit ensuite, et qui, brûlé en 1798, fit place à une maison particulière. Celle où Fieschi braqua son infernale machine, le 29 juillet i835^derrière une jalousie du quatrième étage, touchait à celle-ci. Les membres de la section des Gravilliers, dont faisait partie Simon, le bourreau de Louis XVII, y avaient tenu leur séance pendant la Terreur, comme de dignes précurseurs du régicide. En 1835, le drame échevelé
et sanglant qui fleurit sur ce boulevard lui avait déjà fait donner le nom populaire de boulevard du Crime , et l’attentat de Fieschi ne rendit que trop sérieuse cette' appellation donnée par plaisanterie.
Au dernier siècle, rien n’en aurait inspiré l’idée ; le crime alors n’était là ni dans la rue, ni sur la scène : comédiens et marionnettes ne jouaient que de petites pièces à calembourgs et à chansons .
Les seuls criminels qu’on y voyait étaient ceux dont Curtius exposait l’image dans sa fameuse loge de figures de cire ; et si par hasard le célèbre Cornus y tuait quelqu’un, c’était pour le ressusciter aussitôt, car rien n’était impossible à cet illustre devancier de Bosco et de M. Comte.
Son vrai nom était Ledru, et l’on sait que M. Ledru-Rollin est son petit-fils. Quelques-uns des cafés du boulevard sont forts brillants aujourd’hui, mais tous l’étaient alors : chacun d’eux, aussi bien le café Godet que le café Alexandre et le café Yon , avait son spectacle et son concert, sa troupe d’acteurs et de chanteurs, et son répertoire. Ainsi, l’on trouvait au boulevard du temple, en outre des divertissements qui lui sont encore par-
ticuliers , ceux qui ne se trouvent plus qu’aux Champs-Élysées, les cafés Concerts. ~Lepré Catelandecetemps-lkn'en était pas loin, et pouvait même être compté comme faisant partie de ce centre de tous les plaisirs : c’était le Vaux Hall d'été, ouvert en 1764, et qui servit d’abord pour les spectacles pyrrhiques de l’artificier italien Torré. Vaste jardin, salon de danse bâti par Mellan, décoré par Munik, grotte souterraine, servant de café, tout en faisait un lieu magique. On y entrait par la rue Saint-Nicolas , et de l'autre côté par la rue des Marais-du-Temple. Des jardins, qui semblaient joindre la première de ces deux rues avec celle de Bondy, prolongeaient jusqu’au boulevard la fraîche verdure du Vaux-Hall. Ils ont disparu comme lui. L’immense salle du café Parisien a été bâtie sur l’emplacement du dernier qui eût survécu.
Maintenant, plus d’ombrage : des maisons de six étages, des cafés, une caserne immense, sorte de citadelle qui commande à la fois la rue, le faubourg, le boulevard du Temple, et qui dominera de même le boulevard nouveau tout prêt à être percé depuis ce point jusqu’à la bar-
rière du Trône, et dont le projet est une si terrible menace pour les théâtres dont j’ai parlé et qu'il devra renverser en passant ; voilà tout ce qu’on trouve par
Les seuls jours où il y ait un peu de fraîcheur et de verdure sur ce côté du boulevard, sont ceux où les marchandes de fleurs font leur odorant étalage à l’entour du Château d'Eau, fontaine géante, dont les lions accroupis vomirent leurs premières eaux le 15 août 1815, et qui est plus remarquable par Tabondance et l’égalité de ses jets, que par sa lourde ordonnance architecturale. Le jardin improvisé deux fois par semaine sous la rosée bienfaisante qui s'échappe de sa nappe d’eau tombant en cascade de la vasque supérieure dans les trois bassins concentriques ; cette verdure et cette fraîcheur inattendues reposent un peu le regard fatigué par la vue de ces amoncellements de moellons 5 l’esprit lassé par le va-et-vient fiévreux de tous ces gens qui courent à leurs affaires, où jadis on ne courait qu’à ses plaisirs.
Je le regrette, ce temps, où la grande ville se donnait par ici un air de campagne en fête. Les petites maisons galantes
s’y mêlaiént aux guinguettes, les riches hôtels y étaient voisins des petits théâtres. L’hôtel de Foulon, l’un des traitants les plus riches de cette époque, et l’une des premières victimes de la Révolution, se trouvait à l’endroit même où l’on inaugura, le 20 février 1847, Théâtre Historique , aujourd’hui Théâtre Lyrique . Le foyer s’est même enrichi de quelques-unes des glaces et des boiseries sculptées, en style Louis XVI, qui avaient décoré la d.emeure du financier. De l’autre côté du boulevard, c’était mieux encore ; depuis la rue Saint-Denis jusqu’à la Bastille, s’étendait une ligne non interrompue de jardins dépendant des maisons dont l’entrée se trouvait dans les rues parallèles au boulevard, la rue Sainte- Apolline, la rue Meslay , la rue de Vendôme . Ici, presque en face du nouvel Opéra, c’était l’hôtel du Chevalier du Guet, dont une autre entrée se trouvait rue Meslay. Chaque matin, la garde de Paris en sortait pour faire la parade sur le boulevard . A la suite, étaient les jardins du lieutenant général Bergeret, puis ceux de M. Berthier de S au vigny, intendant de la généralité de Paris, beau-père de Fou-
Ion ; et tout auprès, la longue terrasse des Filles pénitentes de Saint-Sauveur, dont le recueillement devait être un peu troublé par le bruit des théâtres placés vis-à-vis, et qui tous avaient leur aboyeur et leur parade, pour faire tapage à certaines heures. La loge de Lazzari, dont Bobèche fut longtemps le paradiste, se trouvait en face des murs de la pieuse retraite. En 1825, ce qui restait de ce cloître fit place au passage Vendôme.
Quand vous aviez passé les cafés, les traiteurs, etc., qui bordaient ce côté du boulevard, comme les théâtres bordaient l'autre ; quand vous étiez un peu plus loin que la rue de Saintonge , l’une de celles qui, décorées d’un nom de province ou de ville, devaient aboutir à la place de France , projetée par Henri IV, vous aperceviez les murs du couvent des Filles du Calvaire , qu’une large rue a remplacé. Aux environs d’une ancienne porte à pont-levis, à laquelle sa position, près des jardins en marais qui faisaient suite à ceux de la rue de V Oseille, avait fait donner le nom (le porte du Font-aux- Choux , vous trouviez quelques autres petites maisons galantes ; puis, un peu
plus loin, au coin de la rue Saint- Claude, l'hôtel de M. de Chavigny, ancien gouverneur de la Bastille. Cette maison, à Tépoque de l’affaire du collier appartenait à Mme de la Motte. Cagliostro, son complice, y aurait, dit-on, logé, et cette demeure si calme aujourd’hui, aurait alors été témoin d’une foule d’aventures mystérieuses, dont le souvenir se réveilla d'une façon sinistre, lorsque vers i852 deux cadavres furent découverts dans le jardin. Au coin de la rue Saint-Gilles , qui donne aussi sur le boulevard, était Thotel que la tradition disait avoir été habité par Ninon de Lenclos. Le jardin avait vue sur le rempart, mais l'entrée se trouvait sur la rue des Tournelles, et c'est pour cela que Charleval et les autres amis de la fameuse hétaïre parisienne se faisaient appeler <c les oiseaux des Tournelles. » Du jardin, dont une terrasse se trouvait de plain-pied avec le rempart, la perspective était fort belle.
En 1850,, avant que la ligne de maisons qui fait face eût été bâtie, le boulevard était encore un peu lui-même par ici : maintenant, il y est ce qu'il est partout, une longue rue, au bas de la-
quelle rampe comme un ravin la rue Amelot . Je me souviens encore de la quintuple rangée d’arbres qui l’ornait de ce côté en 1847 ; je me rappelle, qu’accoudé sur le parapet, dominant la rue Amelot et ses voisines, je me suis souvent amusé à refaire le tableau qui de là devait s’étendre sous le regard.
D’abord, à droite, était un vaste terrain concédé en 1787 à Beaumarchais, qui s’y bâtit un joli hôtel avec un jardin immense, dont, une extrémité faisait face à la rue du Pas-de-la-Mule , tandis que l’autre touchait presque aux fossés de la Bastille : « Je suis, disait-il, le premier homme de Paris... en entrant par la porte Saint-Antoine. » Cette porte, placée comme on sait à l’un des flancs de la forteresse, fut démolie avec elle. Beaumarchais, en bon voisin, s’en adjugea les sculptures qui étaient de Jean Goujon. Il en orna sa maison, et, comme il disait modestement dans le distique écrit au-dessus de sa porte : « Ce petit jardin ... planté V an premier de la Liberté. » Rien n’en a survécu que le nom de Beaumarchais, donné à cette partie du boulevard et à un petit théâtre souvent fermé, qui n’a que ce nom de com-
mun avec Fauteur du Barbier de Séville . Jusqu’en 1842, il resta de sa maison un petit pavillon arrondi, surmonté d'une plume en guise de girouette et qui, cet attribut l’indiquait, lui avait longtemps servi de cabinet de travail. Une partie du terrain était occupé par un entrepôt des sels, et le hasard en cela n’avait pas manqué d’esprit, comme le remarquait Nodier : Beaumarchais, dont on a dit que les œuvres sont un grenier à sel, ne pouvait en effet être mieux remplacé !
En 1818, on avait pris déjà presque tout le jardin pour creuser le canal de l’Ourcq ou Saint- Martin, dont l’eau trouble et verdâtre dort encaissée entre deux quais continuellement noircis par les arrivages de charbon, et par l’espèce de pluie fumeuse qui tombe des hautes cheminées des usines environnantes. La foule affairée sur ces quais, ou pressée aux approches des ponts dont le passage d’un bateau fait d’instant en instant retirer le plancher mobile, anime seule cesmornes abords. Le principal ornement du canal est cette jolie passerelle de fer à double escalier et à plancher fixe, dont vous voyez l’arche svelte et aérienne mettre en communication les deux par-
ties du faubourg du Temple placées sur ses deux rives.
Afin de le faire arriver de la Seine jusqu’à la place de la Bastille, on lui donna pour lit le chenal qui amenait auparavant l’eau dans les fossés de cette citadelle, et qu'on élargit de plus de moitié ; puis, après lui avoir frayé passage dans lesHerrains de Beaumarchais, on lui fit tfcfrverser une longue ligne d’autres jardins.
C’était avec des enclos de maraîchers, tout ce qu’on trouvait au delà du boulevard. Lisez le nom des rues avoisinant le canal ; la plupart sont un souvenir de cet agreste passé. Voici la rue Fontaine-au-Roi qui rappelle l’un des ruisseaux qui descendaient de Belleville pour aller remplir le vaste réservoir situé à l’endroit où se trouve aujourd’hui le Cirque- Napoléon ; ce sont ensuite la rue dît Chemin-Vert, celle des Amandiers , la ruelle des Jardiniers , etc. Des métairies, de petits châteaux étaient épars çàet làdans cette riante campagne ; ainsi la Grange -aux -B elles, dontune rue porte encore le nom ; ainsi la maison du président de Popincourt , qui fut, dès le temps de Charles VI, le
centre d’un hameau, devenu depuis un vaste quartier ; ainsi la Roquette et la Planchette, deux seigneuries dont rien ne subsiste que deux noms de rues ; ainsi un grand nombre de fiefs enfin, dont les limites domaniales laissèrent un souvenir dans le nom de \&rue des Trois- Bornes et dans celui du cabaret de la Haute Borne , où Cartouche fut pris en 1721.
La rue de Reuilly s’appelle ainsi, à cause d’un domaine, déjà fameux à l’époque mérovingienne, qui finit par devenir une cour des Miracles . La rue de Rambouillet doit son nom aux vastes jardins que Rambouillet de la Sablière y possédait. Ce n’est pas tout, on trouvait encore par ici des folies , sortes depetites villas ombreuses : la folie Titon , rue de Montreuil ; la folie Méricourt , dont le nom est resté à une rue voisine du canal ; la folie Régnault , qui devint ensuitela maison de Montlouis, propriété du Père Lachaise. Ce confesseur de Louis XIV s’y trouvait en pays ami, c’est-à-dire de piété. Auprès, était la maison des franciscains de Picpus, dans un village ^devenu un quartier de la grande ville, où le poète du Ryer avait eu sa maison., où Van-den-Ende, complice
de Latréaumont, avait tenu son école* Dans le même faubourg, c’était encore : rue de Charonne , le couvent des Filles de la Croix , et la Madeleine du Traisnel , où d’Argenson allait souvent chercher une retraite ; enfin, rue Popincourt, les Annonciades dont la vaste chapelle est devenue l’église Saint-Ambroise. Tel était cet immense quartier ; qu’est-il maintenant ? Regardons-le de la colonne de bronze et de marbre, surmontée d’un génie aux ailes d’or qui s’élève au milieu de la place de la Bastille. Du sommet de ce monument, inauguré le 2 9 juillet 1840, sous lequel dorment dans les caveaux les restes des morts de juillet 1830, qu’apercevons-nous d’abord ? Les hauteurs du riant Montlouis, devenues un cimetière ; puis, auprès, un autre champ de repos, le cimetière de Picpus, où sont enterrées les quatre-vingt-sept victimes qui tombèrent sur l’échafaud à la barrière du Trône ! En se détournant de ce sinistre horizon, le regard se repose avec plaisir sur les deux hautes colonnes de pierre, qui, ayant chacune un roi de bronze à son faite : celle-ci Philippe-Auguste, celle-là saint Louis, décorent la vaste
place où l’on avait dressé un trône pour l’entrée de Louis XIV, en 1660, et qui doit à cette circonstance le nom quelle porte encore.
De l’élévation où nous sommes là, l’on aime à suivre le mouvement affairé du faubourg Saint-Antoine, mouvement de fiévreuse ardeur, qui semble n’avoir jamais cessé depuis que Réaumur, qui habitait rue de la Roquette ; Vaucanson, qui avait ses machines rue de Charonne, à l’hotel' Mortagne ; Réveillon, dont la célèbre fabrique se trouvait à l’extrémité de la rue du faubourg, mirent l’industrie en branle de ce côté. On a du plaisir à étudier la multiple activité de ce grand centre, animé surtout par les nombreux marchands de meubles qui travaillent dans la rue principale, et la population de ferrailleurs qui encombre la longue et étroite rue de Lappe. Mais si les yeux se portent vers le haut de la rue de la Roquette, ou bien vers le quartier Ma^as, on s’attriste de nouveau. L’on a vue sur de sombres et vastes prisons ; aussi se hâte-t-on de descendre pour respirer un air de liberté, sur le boulevard Bourdon , le long du Grenier d'abondance, ce monument calme et sain, qui, par un sin-
gulier contraste, tient la place des magasins de V Arsenal, jadis tout bourré de canons et de salpêtre. Une bibliothèque fort riche placée dans les bâtiments qui regardent la Seine, et ici cet immense grenier de farine, voilà tout ce qui rappelle le terrible établissement.
Le paisible quartier dans lequel nous allons pénétrer se trouve bien de ce voisinage : c’est le Marais, à la renommée patriarchale, où le présent semble moins vivre que le passé ; où les vivants font moins de bruit que les morts.
Le quartier du Marais. — Souvenirs que rappellent les noms de ses rues . — Ses somptueux hôtels. -'L’hôtel de Sens. — L’hôtel Carnavalet. — de Sévigné l’habite pendant vingtans. — L’hôtel de Soubise devenu les « Archi es et l’Ecole des Chartes ». — La Rotonde du Temple bâtie en 1781 par Pérard de Montreuil pour servir de bazar, dès cette époque, tel qu’il es: aujourd’hui. — La place Royale sous Louis XIII.
Notre première visite,, dans ccs parages historiques, sera pour Yhôtel de sens , dont la façade gothique, avec son pignon pointu, son porche voûté, ses tourelles en encorbellement, ses portes en ogive et ses fenêtres à croix de pierre et moulures, s’élève à la rencontre de l’ancienne rue de laMortellerie, aujourd’hui rue de V Hôtel-de-Ville, et des
rues du Figuier , des Barrés , et du Fauconnier. Il fut bâti de 1463 à 1519 par l’archevêque de Sens, Tristan de Salazard ; Duprat n’y ajouta que quelques embellissements. Il était immense, si bien que la reine Marguerite le trouva digne d’elle et vint l’habiter en 1606. Le meurtre d’un de ses amants tué devant elle à la porte, l’en chassa. Les métropolitains de Sens, qui l’avaient quitté après la mort du cardinal Pellevé, en 1594, y revinrent jusqu’en 1622, puis ils l’affermèrent à qui voulut. Il y a plus de cent ans, le bureau des voitures de Lyon s’y établit. Pendant quarante ans, ce fut un roulage ; une blanchisserie occupe aujourd’hui une partie des bâtiments. On a, assez sottement regratté la façade, en respectant toutefois le boulet dont le pignon fut illustré en juillet 1830, au moment de l’attaque de V Ave-Maria, ancien couvent situé près de là, et changé en caserne depuis la Révolution.
Après ce beau débris gothique, on ne trouve rien de plus ancien dans ce voisinage que les restes de l’hôtel de l’amiral de Graville, dans 1 e passage Charlemagne, entre la rue Saint- Antoine
et celle des Prêtres. Ils sont précieux, moins par leur valeur d’art, que parce qudls indiquent bien où se trouvait cette grande demeure qui, successivement rebâtie, était passée du prévôt de Paris, Hugues Aubryot, au duc d’Orléans, qui en avait fait l’hôtel de son ordre du Porc-Epic ; à Jean de Montaigu, au connétable de Richemont, aux d’Estoute ville, à l’amiral déjà nommé, puis aux jésuites qui l’avaient enclavée dans leur vaste collège, disparu à son tour, sauf l’église Saint-Louis-et-Saint-Paul, et les bâtiments du Lycée Charlemagne .
Cette église remplace celle qui se trouvait dans la rue Saint-Paul, dont le cimetière renfermait les restes de l’homme au Masque de Fer et ceux de Rabelais.
Celui-ci, qui emporta le secret de son •œuvre comme l’autre le secret de son nom, était mort tout près de là, dans cette rue des Jardins qui est un riant souvenir des feuillées du grand hôtel Saint-Paul, dont elle a pris en partie la place. D’autres noms de rues conservent par ici de semblables traces. La rue des Lions est à la place de la ménagerie de l’hôtel Saint-Paul ; celle de Beautreillis fut percée sur l’emplacement
de la treille royale : la rue de la Cerisaie rappelle le verger aux magnifiques cerisiers dont elle occupe le terrain .
Philibert Delorme fut un des premiers qui bâtit dans cette rue. De la maison qu’il y construisit pour lui-même, il reste une assez triste façade au fond de la cour du n° 22. Appauvri parla mort du roi Henri II, il n’avait pu construire, comme il le dit lui-même, au chapitreX VII de ses Nouvelles Inventions pour bien bastir,« le corps d’hostel qu’il avoit délibéré de faire par le devant sur la rue de la Cerisaye. » Zamet, au rebours, put employer tout l’argent qu'il voulut dans la magnifique maison qu’il se fit construire au bout de la même rue. Elle n’en a pas moins disparu, plus complètement même que celle de Philibert Delorme. C’est, on le sait, chez ce financier, venu du pays des poisons, que Gabrielle d’Estrées fit la collation à la suite de laquelle elle mourut. L’hôtel s’appela de Lesdiguières , quand le gendre du connétable de ce nom l’eut acheté des enfants de Zamet. Sa femme qui l'habita jusqu'à sa mort, en janvier 1716, l’embellit beaucoup. « Elle ne sortoit presque jamais, dit Saint- Simon, de sa
maison, qui, fermée d’une grille, laissoit voir un vrai palais de fée. » Des valets coiffés de turbans à plumes peuplaient ce pays de romans que tous les étrangers allaient voir. Mme de Lesdiguiéres y reçut d’illustres hôtes : son oncle, le cardinal de Retz, Mme de Sévigné, qui, en septembre 1701, habita ce séjour « plus beau et plus tranquille que jamais. »
En 1717, Pierre-le-Grand y fut l’hôte de M. de Villeroy, qui en était depuis un an le propriétaire. Les bâtiments, le jardin, la citerne admirée par Olivier de Serre, le joli tombeau de la chatte de Mme de Lesdiguiéres, rien ne survécut àla démolition de l’hôtel en 1 740, Les Dames de Sainte-Marie achetèrent un peu du terrain pour leur enclos, et cinquante ans après, elles durent partir à leur tour. Leur retraite, tant aimée d’Anne d’Autriche, de Mme de Sévigné et de sa fille, fut détruite à Texception de l’église qui devint, en 1 802 , ce qu’elle est encore, un temple calviniste. La grande maison qui est auprès, à l’angle des rues Saint- Antoine et de Pute-y -Musse, a moins souffert.
Hôtel des ducs de Bourbon, puis séjour royal, souvent prêté par Charles VI
à son frère pour ses débauches, cette maison fut construite telle qu’elle est par Ducerceau, pour le duc de Mayenne.
Montauron, flatteur de Richelieu, qui avait lui-même Corneille pour courtisan, l'habita ensuite. Après ce fut le prince de Vaudermont qui. vers 1709, le fit rajeunir par Bcffrand ; puis vinrent les d’Ormesson, et enfin la pension Favard . Un autre de ces établissements, pour lesquels les vastes demeures de la noblesse semblent avoir été désertées tout exprès, la pension Petit , occupe non loin de là, rue de Jouy , N° 7, l’hôtel d’Aumcnt, bâti par Mansard, et où Lebrun avait peint un plafond qui n’existe plus : l’apothéose de Romulus.
Aux d’Aumont avait succédé l'abbé Terray, puis sous l’Empire, la neuvième mairie, installée depuis rue Geoffroy- La s nier, N° 23, presque en face d’un hôtel qui porte encore les armes du connétable de Montmorency. La pension Jauffret se prélasse au N° 29 de la rue Culture-Sainte-Catherine, dans l'hôtel des Le Pelletier, dont on admirait surtout l’orangerie. Bullet l’avait bâti sur l’emplacement de l’arsenal de la ville.
De ces belles demeures, devenues des
auberges de pédagogie, la plus célèbre se trouve à l’autre extrémité de cette même rue Culture- Sainte-Catherine.
C’est V Hôtel Carnavalet , occupé longtemps par la pension Verdot (i). On en sait l’histoire : J. Bullant le bâtit, en 1544, d’après les dessins de P. Lescot, pour le président Jacques de Ligneries, sur cinq places de « terre labourable, » prises à rente foncière dans la Culture- Sainte-Catherine, à quelques pas de l’endroit où le connétable de Clisson avait été laissé pour mort par les gens de P. de Craon. Une porte sur laquelle il s’appuyait en se défendant s’était ouverte derrière lui, il était tombé dans l’allée sombre d’un boulanger : c’est ce qui l’avait sauvé.. Le nouvel hôtel n’eut rien d’aussi dramatique dans son histoire. En 1578, il fut acheté des fils de M. de Ligneries, par Françoise de la Baume, veuve de M. de Carnavalet, ancien ami de Brantôme et de Ronsard. Ne l’ayant pas trouvé à son gré, elle chargea Ducerceau de l’agrandir et de l’orner. L’espèce d’imposte qui surmonte la
(1) L’hôtel Carnavalet est devenu la propriété de la ville de Paris qui y a placé son Musée historique.
porte d’entrée doit da,ter de cette époque : les deux gracieux enfants qui y servent de tenants à l'écusson sont évidemment, en effet, du temps de Henri III, et ne peuvent pas par conséquent être attribués à Jean Goujon. La figure ailée de la clef de voûte est probablement de lui, mais le masque sur lequel elle est posée doit être d’une autre main. Cet emblème n'aurait pas eu de signification tant que la maison fut aux Ligneries, pour qui travailla Jean Goujon, tandis qu’il en eut une évidente et bien conforme aux habitudes du temps, du moment qu’elle appartint aux Carnavalet. Ce masque de carnaval leur servit d'armes parlantes.
Les deux lions en bas-relief qui sont aux côtés de la porte, les quatre grandes figures des Saisons placées sur le bâtiment du fond delà cour, puis la petite Renommée qui, dans cette même cour, se trouve à la clef de voûte de la porte d’entrée, sont aussi de Goujon. Les autres figures, tant de l’intérieur que de l’extérieur, sont dues à Gérard Van Obstal, qui les sculpta lors des modifications considérables que subit l’hôtel par les soins de François Mansard. Réparé, augmenté, tel enfin que nous le voyons, il plût à
Mme de Sévigné, qui ne fut heureuse que lorsque Mrae de Lillebonne en ayant délogé, elle put s’installer dans cette carnavalette , comme elle disait, au mois d’octobre 1679. Elle y resta vingt ans. Un magistrat du Dauphiné, M. d’ gaurri, qui l’avait acheté d’un Carnavalet, en était alors propriétaire. Il appartint, après lui, à M. Brunet de Rancy, « fort employé dans les finances »
qui vint y étaler un grand luxe d’ameublement et de collections de toutes sortes.
Quand on parle deMme de Sévigné, on se la figure toujours soit à sa maison des Piocher s, soit à l’hôtel Carnavalet : ce sont les deux seuls cadres que Ion donne au tableau si vivant de ses lettres. On oublie ainsi ce qu’il y eut de nomade inconstance dans sa vie à Paris. Née à la place- Royale, elle habita tour-à-tour dans la plupart des rues du Marais, jusqu’à ce quelle fût à l’hôtel Carnavalet où elle se tint. De la rue du Temple, elle était allée dans celle qui devait son nom au président Lambert de Thorigny, que nous retrouverons à file Saint-Louis, puis elle se logea rue Saint- Anastase.
En février 1671, quand il y eut à l’hotel Guitaud cet incendie, dont elle nous a
fait une si vive description, elle habitait encore rue de Thorigny , tout près du logis incendié, à deux pas de l’ambassade de Venise, Dans son voisinage se trouvait V hôtel Salé , bâti en 1656, et qu’on appelait ainsi parce qu’Aubert de Fontenay, qui l’avait fait bâtir, était un enrichi des gabelles. Le secrétaire d’État Lecamus, le duc de Villeroy, puis l’archevêque de Paris,, M. de Juigné, l’habitèrent successivement et lui donnèrent leur nom à tourelé rôle. Cousin y établit une pension, et depuis 1829, Y Ecole centrale des Arts et Manufactures s y est installée avec ses laboratoires, auxquels n’ont pas suffi les vastes appartements ; une partie du jardin et les trois quarts de la cour ont du être envahis. L’escalier, l’un des plus beaux qui se puisse voir, est intact avec sa magnifique rampe au chiffre d’Aubert, et les avant-corps de murs, à pilastres corinthiens, qui soutiennent des médaillons servant de cadre à d’assez mauvais bustes, et flanqués chacun de deux génies « d’une bonne main, et dont les attitudes, dit Piganiol. sont variées avec beaucoup d’art. » Les établissements d'éducation ont été une sorte de sauvegarde, non pas complète
sans doute ni fort respectueuse, mais incontestable toutefois pour ces anciens hôtels si précieux à conserver. Les amis des lettres qyû se plaisent à y aller chercher quelques débris du passé, constatent avec joie que ces restes si chers doivent d'avoir été ainsi sauvés à quelque chose qui tient à la littérature et aux arts.
C'est pour eux un bonheur du même genre de voir qu’en iplaç&niles Archives à bhôtel Soubise, on a sans nul doute préservé de la démolition ce palais, dont l’aspect a tant d’élégance et de grandeur, qui offre tant d'intérêt par les souvenirs qu’il rappelle. C’est l’histoire ici qui a sauvé l'histoire. N’est-il pas curieux d’aller chercher, par exemple, dans cet immense dépôt historique, les pièces du procès des Templiers, à l'endroit même où les frères du Temple possédaient la vaste maison dite du Grand Chantier , dont les dépendances s'étendaient jusqu’à la rue qui en a g*ardé le nom et au N° 12 de laquelle mourut M. de Lamennais ? Les pièces d’un autre procès, celui de P. de Craon, sont aussi là fort bien à leur place, puisque l’hotel appartint longtemps à ce brave Clisson que le félon fit assassiner. 11 n'est pas
d’époque de notre histoire qui ne tienne par un point à celle du monument, et qui n'ait en même temps ses annales entassées dans l’immense dépôt qu’il renferme. En 1392, nous y trouvons Charles VI qui vient faire aux bourgeois de Paris remise des peines que leur avait méritées leur révolte, et l'hôtel en prend le nom d 'hôtel des Grâces . Il appartient un peu plus tard au comte de Penthiévre, puis à Babou de la Bourdaisière, qui le vend le 14 juin 1 553 à Anne d’Est, femme du duc de Guise. Les Lorrains l’agrandissent en y joignant l’hôtel de Laval, puis le font rebâtir en 1556 et le possèdent ainsi jusqu’en 1697, c’est-à-dire jusqu’à' la mort de la dernière duchesse de Guise. Il passe après au prince de Soubise qui, en 1706, le fait à son tour reconstruire presqu’en entier sous les ordres de Lemaire. C’est alors que fut ouverte la porte monumentale de la rue de Paradis, et que fut bâtie la colonnade d’ordre dorique dont la cour est entourée à droite et à gauche. Les bâtiments du fond ne furent pas reconstruits : on se contenta d’y plaquer la large façade à fronton qui se voit encore. Les dedans, ornés d’après les dessins d’Harpin,
étaient magnifiques : il en reste deux ou trois chambres, notamment celle du prince de Rohan, décorée de festons dorés, de guirlandes et de peintures dues àTremolière. Une galerie où se trouvent les portraits des hommes célèbres du XVIe siècle, rappelle seule le temps des Lorrains ; les deux tourelles de l’ancienne porte de la rue du Chaume, restaurée dans le style ancien pour servir d'entrée à F Ecole des Chartes , qui ne pouvait désirer un plus digne frontispice, sont tout ce qui survit de l'hotel de Clisson, antérieur à celui des Guise.
Quant aux concerts qui, de 1775 0.1780, se donnèrent tous les mercredis dans une salle du palais Soubise et dont le fameux Saint-Georges était un des virtuoses et des directeurs, rien ne les rappelle aujourd’hui dans cet asile de l’histoire, grave et silencieux*. En devenant ce qu’il est, Ehôtel Soubise est loin d’avoir dérogé. Que n’en est-il de même des bâtiments qui lui font face, c9est-à-dire du couvent des Guillemites ou des Blancs Manteaux, devenu le Mont-de- Pièté ! Il n’est pas une chambre, honorée par le travail des Bénédictins, prédécesseurs des Guillemites, qui ne soit aujour-
d’hui un magasin ou un bureau. J’aurai de plus vifs regrets encore pour le couvent des frères de la Merci, situé au coin de la rue de Braque , vis-à-vis la porte de l’école des Chartes. Aucune profanation ne lui a manqué. Après qu’il eut été vendu, en pluviôse an VI, pour la somme de 95,750 livres, on fit de son réfectoire la salle du théâtre de la rue du Chaume ; l’église fut démolie entièrement à l’exception du portail de Cottard, dont les colonnes 11e furent détruites qu’à moitié.
Leurs tronçons servirent de clôture à un magasin de charbon ! Le couvent des Filles du Calvaire avait eu un sort à peu près semblable ; au mois de nivôse an V, l’église était devenue un magasin de fourrages, et sur une partie des bâtiments et avec leurs débris, Guyard avait bâti le petit théâtre qu’il appelait le Boudoir des Muses . Aux Minimes, le cocher Defagot et le prêtre défroqué Dubois avaient fait de la démolition en grand ; Dubois dirigeait les travaux et il y reçut la peine de son vandalisme: une pierre, détachée du beau portail de Mansard qu’il faisait jeter par terre, lui cassa la jambe en tombant.
La transformation de tout le quartier du Marais, qui depuis le règne de Henri IV
n’avait cessé d’être le séjour d’une partie de la noblesse, surtout de la noblesse de robe, et des principaux de la finance, date de ce moment. Le commerce et l’industrie s’en emparèrent et y sont restés. Je ne sache pas qu’ils aient rien restitué des couvents et des hôtels qu’ils avaient occupés par droit de conquête révolutionnaire, sauf toutefois l’église des Capucins de la rue d'Orléans qui, après avoir servi de magasin, a été rendu au culte sous l’invocation de saint François d’ Assises, et sauf encore l’église Saint-Denis-du- Saint-Sacrement >rue Saint-Louis , inaugurée en 1835 sur l’emplacement du couvent des Bénédictines, qui lui-même avait été bâti à la place de l’hotel du vicomte de Turenne. A ces deux exceptions près,, je retrouve, par ici, tout dans le même état qu’au temps de la Terreur ou du Directoire. Il ne faudra, pour le prouver, que faire une revue rapide des hôtels transformés en ateliers, usines ou magasins. Rue du Temple, au N° 71, dans la partie qui s’appelait naguère rue Sainte-Avoye , l’hôtel d’Avaux ou de Saint-Aignan n’est plus qu’une cité ouvrière, à laquelle ses vastes bâtiments
n ont même pas suffi. Deux étages sans style ont été superposés sur le bâtiment du fond de la cour et ont détruit toute l’harmonie de ce beau parallélogramme de pilastres corinthiens que Le Muet avait élevé avec une promptitude tant vantée par Voiture. L'hôtel de Montmorency, qui était en face, où le connétable Anne était mort, où Henri II avait résidé quelques fois, n’existe plus: la rue de Ram b liteau l’a renversé au passage. L’hôtel qui porte le N° 63 de la rue du Temple, en face de la rue de Braque, ancienne demeure de l’académicien bibliophile Habert de Montmort, puis de M. de Beauvi lliers est occupé par le café de la Nation . Il va sans dire que dans la partie de cette rue qui formait celle de la Barre-du-Bec , rien ne reste du vieux logis de Duguesclin. Un restaurant occupe, au N° 19, la place où il se trouvait. En face, au N° 30, est l’enseigne de Y Orme Saint-Gervais , souvenir de l’arbre traditionnel que l’on vit jusqu’en 1790 au carrefour des rue du Monceau , de Longpont et du Pourtour. Quand ces rues disparurent, le marchand transporta ici son enseigne, qui, en se déplaçant, est devenue une énigme. La mai-
son de justice ou barre des abbés du Bec-Hellouin, qui avait fait donner à cette partie de la rue du Temple le nom qu’elle portait, n’a rien laissé qui la rappelât dans la maison N° 17.
Si, remontant cette rue jusqu’à l’ancienne commanderie du Temple, nou$ cherchons encore quelques vestigesdu passé, nous ne trouverons rien qui réponde à notre appel. Tout a disparu, même l’hôtel du Grand-Prieur, bâti en 1720, dont la porte s’ouvrait sur la rue même du Temple, au coin de celle de la Corder te, et qui était devenu, pendant la Restauration, un couvent dirigé par la princesse de Condé. De l’ancienne enceinte encombrée d’échoppes où se tenait lafameusefoire aux manchons, où tous les gens poursuivis pour dettes, délits politiques, etc., avaient un droit d’asile que voulut vainement abolir Louis XIY, rien n’est debout aujourd’hui. La Rotonde du Temple est le seul bâtiment qui soit antérieur à la Révolution, encore ne l’a-til guère devancée, puisqu’il date de 1781. Il fut bâti par Pérard de Montreuil pour servir de bazar à tous ces marchands, recrutés pour la plupart parmi les banqueroutiers, qui brocantaient de
toute sorte de marchandises et vendaient surtout de ces fausses pierreries qu'on appelait « diamants du Temple. » Les étages supérieurs de la Rotonde abritaient les industriels de tout genre qui avaient le droit de travailler sans maîtrise dans l’enclos du grand-prieuré.
Petits commerces et petites industries sont restés au Temple, mais en agrandissant leur cadre d’une façon démesurée. A l’endroit où s’élevaient les bâtiments de la commanderie et l’église, voici une large rue descendant de la rotonde à la rue du Temple, et bordée, sur chacun de ses côtés, de deux immenses hangars, formant, ceux de droite, la série rouge , ceux de gauche, la série noire. Dans le premier, le Palais-Royal du Temple, on vend les dentelles, les corsets, les chapeaux de femme, la parfumerie ; c’est le carré des marchands huppés, des beauces et beauceresses , comme on dit dans l’argot du lieu. Le second compartiment, pavillon de Flore , sert de bazar aux marchands de literie, matelasserie, etc.
Dans le troisième, c’est la friperie: on y vend des frusques (habits de tout genre) au k go nces (bourgeois) et aux chineurs (marchands d’habits des rues). C’est là
quetrônela nioleuse (marchande de vieux chapeaux), couronnée de sa marchandise ; la râleuse, chargée d’enrôler la pratique, s'accroche aux habits des passants, comme jadis les fripiers juifs de la rue Tir échappé ; et la galifarde (commissionnaire) ne fait qu’aller et venir, portant ou rapportant de vieilles hardes.
Le quatrième carré, la forêt noire , est le refuge des marchands de ferraille et des savetiers, appelés mastiqueurs , parce que la chaussure qu’ils vendent est plutôt recollée que recousue. Auprès de ce quadruple bazar, à la place du couvent dont j'ai dit tout-à-l’heure un mot et dont les religieuses sont allées rue Plumet , l'on a disposé un square spacieux et charmant qui n’a pas moins de 7221 mètres de superficie, dont 231 sont occupés par une pièce d’eau et 3239 par des pelouses. Aux jeunes plantations de houx panachés, de magnolias, de chênes d’Amérique, d’ormes de Syrie, on y voit se marier des arbres centenaires, que leur âge ne rend pas seul respectables : un saule pleureur, reste des anciens jardins, qu’on dit avoir été planté par les chevaliers de Saint-Jean et qui serait vieux de trois siècles ; puis
le groupe de tilleuls, sous lequel Louis XVI, prisonnier, venait donner des leçons de géographie au Dauphin. Il n’y manque que le gros marronnier d’Inde, « père de tous ceux que nous avons en France, » comme dit Sauvai, qui prétendait l’y avoir vu. Le donjon aux quatre tours, où furent enfermés Louis XVI et sa famille, fut rasé en 1 8 1 1 , et l’on ne pourrait en retrouver la place si Ton ne savait que le vieux saule en était tout près et que les quatre tours se trouvaient juste dans l’axe de la rue du Grand-Chantier , « qu’elles terminaient fort agréablement, » au dire du bon G. Brice.
Dans cette rue sont plusieurs des hôtels dont nous avons signalé l’envahissement par l'industrie : l’hôtel n° 2, bâti par Mansard pour le traitant Penautier et connu plus tard sous le nom d 'hôtel Chûiseul , sert d’entrepôt au zinc de la Vieille-Montagne ; le charmant hôtel la Michodière , au N° 8, est une fabrique de fontes moulées et d’œillets métalliques ; au N° ii, l’ hôtel d? Ar g enson , moins intact que' les deux précédents, est occupé par un fabricant de lampes. Dans la partie de la rue Char-
lot qui portait naguère le nom de rue d’Orléans, se trouvent, aux Nos 7 et 9, les hôtels de Ret\ et de Montcheny , appelés plus tard de Camhis et de Brévannes ; tous deux appartiennent à l’industrie ; le magasin des bronzes de Denière occupe le second. Dans Yhôtel Tallard , au coin de la rue d' Anjou et de celle des Enfants-Rouges , la place est prise par un fabricant de jouets d’enfants et par un imprimeur lithographe.
L’escalier, l’un des plus beaux qui se puisse voir, a été respecté et l’horloge va toujours. L’ hôtel Æ Eper non, à l’angle de la rue Neuve- Saint-François et de la rue Vieille-du-Temple , a perdu la sienne, qui impatientait tant Mrae du Caudal « parce que cela, disait-elle, lui coupait sa vie en trop de morceaux. » Sauf cette perte, l'hôtel est intact avec ses façades à robustes cordons de pierres. L 'hôtel Bar mont , son voisin du N° 106, est du même temps, c’est-à-dire du règne de Louis XIII, et aussi bien conservé. Un grand café en occupe le rez-de-chaussée pendant l’hiver, et pendant l’été les jardins qui s’étendent jusqu’à la rue des Coût u res- Saint- Gervais . Il ne reste presque plus rien.
au N* 36, de l’hôtel bâti pour le maréchal d’Ejfiat , et qui avait ensuite appartenu aux Le Pelletier ; une fabrique de chapeaux occupe les bâtiments reconstruits. A Vhôtel de Vibray , c’est un droguiste ayant le Lion-d’Or pour enseigne. La maison la mieux conservée de la rue Vieille-du-Temple et la plus digne del’êtreest, au N° 49, l’hôtel commencé par Cottard, le 15 août 1657, et achevé en 1660, pour le président Amelot de Bisseuil. L’ambassade de Hollande l’occupa pendant longtemps.
Le portail décoré à l’extérieur de deux statues couchées, et à l’intérieur d’un bas-relief de Regnauldin représentant Romulus et Rémus avec la louve ; les façades donnant sur les cours, la disposition des appartements et quelques-unes de leurs décorations, voilà ce qui reste intact et continue de donner un grand caractère à cette maison, malgré la différence qui existe entre ses anciens hôtes et ceux d’aujourd’hui. A cette même place, se voyait, au XIVe siècle, l’hôtel du maréchal de Rieux. C’est à la porte de ce grand logis et non pas, comme on l’a dit, vis-à-vis l’hôtel de Rohan, devenu l’Imprimerie Nationale,
que fut assassiné le duc d’Orléans, par les gens du duc de Bourgogne. Cette partie de la rue Vieille-du-Tempie se nommait rue Barbette , à cause du prévôt de ce nom, dont l’immense courtille y rebâtie en 1403 pour Isabeau de Bavière, y faisait face sur une assez grande longueur. Il en reste une jolie tourelle en encorbellement à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois .
Après la démolition, en 1563, on bâtit sur une partie des terrains l’hôtel d’O, qui devint ensuite l’hôpital Saint-Anastase, remplacé lui-même par le marché des Blancs-Manteaux. La rue Barbette actuelle a de même été prise sur cet espace, ainsi que le grand hôtel qu’on voyait au bout sur la gauche, et qui, après avoir appartenu aux d’Estrées, puis aux Corberon, devint, ce qu’il était encore en 1851, la succursale du pensionnat de la Légion-d’Honneur de Saint-Denis. Le souvenir des d’Estrées dans ce quartier a fait croire qu’une autre maison du voisinage avait été l’habitation de Gabrielle : c’est celle qui porte le N° 14 de la rue des Francs- Bourgeois. L’architecture en est du temps de Henri IV ; mais bien qu’on
y ait placé dans une niche le buste du bon roi, rien ne prouve que sa maîtresse y ait logé. Barras, dont le fils en devint propriétaire, l'habita longtemps ; de soi-disant réparations Tout gâtée.
Elle y a perdu, entr’autres choses, son joli jardin. L’hôtel du chancelier Voysin, qui est à côté, sert de caserne de gendarmerie. En face, à l’hôtel Le Tellier, qu’habitait Montyon en 1788, on fabrique des meubles. L'hôtel èéAlbret , au N° 5, semble avoir été plus respecté, mais rien ne reste de celui de Diane de Poitiers qui était vis-à-vis, au coin de la rite des Tr ois-P avillons . Si nous allons rue Saint-Louis , nous ne trouverons pas non plus de trace de V hôtel de Joyeuse qui devait être au N° 9, près de la vieille fontaine devenue elle-même méconnaissable. Dans cette rue, la plus belle du Marais, jadis bornée d’un double rang de nobles demeures, que restet-il ? Y hôtel Boucherai , au Ni 40, occupé par les Franciscaines de Sa nte-Elisabeth, etauN°32, Y hôtel Guênégaud , devenu un pensionnat de demoiselles.
Le bel hôtel bâti au coin de la rue Pavée pour le bâtard de Charles IX, le duc d’Angoulême, et habité sous
Louis XIV par le président Lamoignon qui lui laissa son nom, a eu le même sort : qui plus est, c’est aussi un pensionnat que nous trouvons établi dans une partie du bel hôtel Beauvais , au N° 6 2, de la rue Saint-Antoine. Lepautre en fit les plans pour la Beauvais, favorite d’Anne d’Autriche, qui s’étant fort enrichie à la cour, faisait dire, suivant Brienne, que son hôtel avait été bâti avec les pierres du Louvre. On n’y voit plus le balcon où se plaça la reinemère lors de l’entrée du roi en 1660; mais la façade un peu sévère, la disposition originale de la cour circulaire, le magnifique escalier,, rien n’a été changé. C’est de tous ceux de cette rue le mieux conservé, sans excepter l 'hôtel Sully qui est au N° 143. Ducerceau le construisit pour le ministre de Henri IV, et il appartint plus tard aux Turgot, puis aux Boisgelin. Il touche par derrière à la place Royale, dont je vais maintenant vous dire un mot.
Elle est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était lorsqu’aux premières années de Louis XIII, peu après sa construction, l’on y donna de si brillantes fêtes. Ses trente-cinqpavillons, aussi
bien celui du Roi qui est au milieu du côté de la rue Saint-Antoine que celui de la Reine qui lui fait face, étaient chargés de nobles dames à toutes les fenêtres, pendant que le milieu de la place servait de lice aux cavaliers du carrousel. On n’y joutait qu’avec précaution, car on n’avait pas encore oublié que tout près de là Henri II était tombé blessé à mort dans un de ces combats à armes courtoises, et que la reine Catherine de Médicis n’avait même fait démolir le palais des Tournelles, dont la nouvelle place occupait le terrain, qu’en souvenir delà sinistre joute. C’était un lieu fatal ; quand on en eut fait le marché aux chevaux sous Henri III, Schombert et deux autres s’y rencontrèrent avec trois des mignons du roi, dont était Quélus qui fut tué. En 1627, lorsque c’était depuis longtemps déjà la place Royale, Boutteville et Bussy vinrent s’y battre en plein jour. Qiiantum mut ata , cette place n'est plus qu’un préau pour les bambins du quartier, un promenoir pour ses patriarches.
Quelques bourgeoises tricotant sous les arbres remplacent les belles dames qui s’y faisaient porter en chaise, ou ba-
layaient de leurs robes traînantes le pavé des arcades. La statue de bronze de Louis XIII, fièrement campée sur le beau cheval de Daniel de Volterre, faisait bonne figure au milieu de ce monde pimpant. Jetée bas à la Révolution, on l’a refaite à l’avenant de la physionomie nouvelle de la place et de sa population. C’est maintenant, depar le ciseau de M. Cortot,unroi de marbre placide et bénin, digne de chevaucher avec sa douce monture au milieu des bourgeois du Marais.
Sous les arcades, bordées de boutiques, pas plus que dans l’intérieur des hôtels, on ne fait grand bruit. Tout est tranquille aussi bien à Vhôtel Richelieu , près de la rue de l’Echarpe, qu'à Y hôtel Guéménée , au N° 6, longtemps habité par V. Hugo, et à Vhôtel Vildeuil , dont les magnifiques appartements, avec peintures de Lebrun, sont occupés parla mairie du huitième arrondissement.
La physionomie de la place tend toutefois à se transformer encore, grâce à la rue de Rivoli qui, prolongeant la rue Saint-Antoine jusqu’au Louvre, met ainsi le grand square Louis XIII en communication avec le centre de Paris.
C'est cette rue que nous allons suivre
rapidement, tout en donnant àl’échappée un coup-d’œil aux quais, dont elle est la parallèle, et aux ponts reconstruits qui en sont Tomeoient.
La rue dé Rivoli. — La Tou* Saint-Jacq eu — S n histoir — Les aints atrons des multiples indust ies du quartie . La f ntaine des Irmoc nts. — Ses différent emplac ments. — ] a halle tl s cha brière trottemenu au XVIIe siècle. — La Vogue des marchands a quartie des ha les sous Louis XIII.
Nous ne chercherons pas, en passant, à reconstruire, par la pensée, le dédale de rues et de petites places qui entouraient l’Hôtel de-Ville, depuis Saint- Gervais jusqu Vu fond du marché Saint- Jean , nous serions sûrs de nous y perdre. Voltaire, qui logea quelque temps devant le portail de de Brosse, disait qu’il ne manquait qu'une place pour l'admirer à son point : la place est faite à présent, et 1 on .peut de la rue Lobau , adossé contre
la grille qui borde les derrières de l’Hôtelde-Ville, mesurer d’un regard, que rien ne gêne plus, l'église élevant sa façade géante au bout de la place rêvée par Voltaire, et dont, ce qu’il eût peut-être désiré moins, deux casernes forment les côtés. L’une, la caserne Napoléon, qui est la plus vaste, figure un parallélogramme écorné, dont une des faces se trouve sur la rue de Rivoli, à l’endroit ou la rue de la Tixéranderie fut absorbée par cette immense voie, à la hauteur à peu près du logis que Scarron habitait, à la seconde chambre , et non loin par conséquent de V hôpital Saint-Gcrvais , dont la chapelle souterraine fut reconnue, lors des démolitions, sous la maison située auN°65, delà rue des Mauvais-Garçons . L’autre caserne couvre l’entrée de la rue de V Hôtel-de- Ville, qui perdit son nom de rue de la Mortellerie après l'époque sinistre du premier choléra ; elle forme l’angle de la rue Lobau et du quai, à l’endroit même où le célèbre orfèvre Froment-Meurice eut longtemps ses ateliers. Faites quelques pas sur ce quai, et vous trouverez la place de V Hôtel-de-Ville à droite, le pont d' Arcole à gauche. On a débap-
tisé la place, qui n’est autre que l’ancienne Grève , fort agrandie, et l’on a bien fait. C’était un nom trop lugubre, par les exécutions dont il était le souvenir, pour qu’il ne disparût pas, à partir du moment où l'exhaussement du quai, barrant la pente de cette place ou plutôt de ce port vers la Seine, lui eût enlevé r apparence de plage ensablée que ce nom de Grève rappelait. Je serais d’avis que le baptême dupont d* Arcole ne fût pas maintenu davantage. Il eut, dit-on, pour parrain un combattant du 28 juillet 1830, qui, s’étant élancé pour y planter le drapeau tricolore, tomba frappé à mort, au moment où il disait : 0 Rappelez-vous que je me nomme Arcole. » Or, le brave qui mourut ainsi, drapeau en main, sur le pont, s’appelait Jean Fournier. A moins qu’on n'y veuille trouver le souvenir d’un des exploits d’Augereau en Italie, je ne vois donc pas pourquoi le pont d’Arcole garderait le nom qu’il porte aujourd’hui. Cela dit au sujet de ce pont, d’une construction si hardie, depuis que son tablier gauchement suspendu à des chaînes de fer, et incapable de porter une charrette, a été remplacé par une seule
arche de fonte, sur laquelle roulent les plus lourds chariots, je n’ai plus qu’à l’admirer. Son voisin, le pont Notre- Dame, avec ses six arches en pierre et sa chaussée macadamisée, droite comme une table, n’est pas moins gracieux.
Que de tâtonnements avant de le faire ce qu’il est! D’abord, au mois d’août 1786, on démolit lessoixante-et-une maisons dont il avait été surchargé lors de sa reconstruction en 1507 ; sa fameuse pompe, dont nous nous souvenons tous, fut ensuite menacée, mais la menace n’aboutit qu’à des réparations qui l’éternisèrent. Enfin, l’on prit un parti décisif : le pont et sa pompe, tout fut jeté bas ; au lieu de vilains rapiéçages, nous avons un beau pont tout flambant neuf.
PourlePoiit-au-Change,ceserademême, sinon mieux. Non-seulement les travaux qui sont en voie d’achèvement nous le rendront rebâti de toutes pièces, mais, qui plus est, il aura changé de place ; pour qu'il soit bien dans l’axe du boulevard on l’aura transporté sur la gauche, à quelques vingt mètres de l’endroit où il se trouvait. Sa largeur, qui était si grande, et qu’il devait à la démolition, faite en 1788, des boutiques de
changeurs et des forges d’orfèvres établies sur ces côtés, sera maintenue. Mais il n’auraplus que troisgrandes arches ayant 30 mètres d’ouverture chacune, au lieu des six arches qu’il comptait autrefois. Ce fut, j usqu’à la date indiquée tout-à-l'heure, le Palais-Royal de Paris, et je me sers de ce mot avec intention, car tous les orfèvres qui furent forcés d’en déloger allèrent s’établir au Palais-Royal qu’on achevait, et où ils sont toujours. Désormais, le Pont-au-Change sera un des plus beaux ponts de la grande ville. Les environs, rues, quais et places se seront transformés à l’avenant. Qui reconnaîtrait le quai Le Felleiier , en le voyant ce qu’il est, et le quai de Gèvres aussi ? il ne reste une maison ni de l’un ni de l’autre. Tous deux, dans les parties que la place du Châtelet et celle de l’Hôtel- de- Ville agrandiesn’ontpoint entamées, ne présentent plus que de belles et larges façades ; on avait laissé de fort laides maisons, l’on retrouve des monuments. Le quai de la Mégisserie ou delà Ferraille n’a point trop changé : les quincailliers, les marchands de graines ou d’objets nécessaires à la pêche y demeurent toujours ; mais, qu’on
est loin toutefois du temps où ce n’était qu’une plage misérable ! ceux qui s’y trouvaient semblaient y avoir échoué après un naufrage. On appelait ce coin maudit la Vallée de Misère , et c’était bien nommé. Les marchands de volaille y tenaient leur marché ; quand il leur fallut passer sur l’autre rive, le nom se déplaça avec eux ; ce n’est plus le quai de la Ferraille qui se nomme la Vallée , mais l’endroit du quai des Augustins où ils s’étaient transportés et où naguère on les voyait encore. Aujourd’hui ils sont magnifiquement installés aux Halles Centrales.
Le voisinage de deux prisons : l’une, le For-V Evêque, dont l'entrée se trouvait rue Saint-Germain-V Auxerrois, mais qui avait vue sur le quai ; l’autre, plus redoutable, le Châtelet , qui dominait pour ainsi dire le P ont- ail- Change, n’était pas fait pour égayer la triste Vallée de Misère . Ces geôles venaient ajouter encore à ce qu’il y avait de sinistre dans ces parages, où tout cachait soit un cloaque soit un piège :
l’ arche Marion et F arche Pépin semblaient des embuscades toutes préparées pour les tirelaines , et les cabarets voi-
sins ne- valaient pas mieux que des repaires de voleurs. C’était ce que les recruteurs nommaient des fours, c’est-à-dire des endroits où, abusant au nom du roi delà niaiserie des nicaises delà province, ils les faisaient, moyennant quelques écus, des héros malgré eux. Plus rien de tout cela ; partout un 'commerce actif, varié, honnête. I/arche Marion ayant disparu, et tous les tripots du quai de Gèvres étant aussi depuis longtemps fermés, comme il n’y a plus par ici même l’ombre d’un repaire, on n’y a pas laissé non plus l’ombre d’une prison. Les restes du For -V Evêque sont une tranquille habitation, sous le N° 64 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois ; et au lieu du Châtelet , nous avons une sorte de square, pour lequel de grands arbres, pris en pleine terre à la 'barrière du Trône , ont improvisé, un magnifique ombrage. La fontaine dite du Palmier , — dont Bosio sculpta les figures : la Renommée de bronze doré qui plane au sommet, avec une couronne dans chaque main, et les quatre statues du piédestal, la Foi , la Vigilance., la Loi et la Force , — n'aurait pu, si 011 l’avait laissée à la place où
elle fut élevée en 1807, occuper le point central du square; on la déplaça donc tout d'une pièce, et tout d’une pièce aussi on la hissa sur un piédestal dont la hauteur dépasse de plusieurs mètres celle du premier. La colonne commémorative, où les principaux triomphes de Bonaparte en Egypfe et en Italie sont inscrits en lettres d’or sur les tronçons du fût à larges feuilles, peut, ainsi exhaussée, aller de taille avec les arbres qui l’entourent, et ne pas paraître, comme auparavant, un monument pygmée auprès de la tour Saint-Jacques, sa gigantesque voisine, dont l'élévation est de 57 mètres. La conservation de celle-ci peut passer pour miraculeuse. Quand l’église plus ancienne, aux flancs de laquelle on l’avait attachée, fut tombée, en l’an V, entre les serres des vautours de la bande noire qui la démolirent de fond en comble, elle fut elle-même respectée. Un architecte du domaine, M. Giraud, qui n’ignorait pas le prix de ce joyau de pierre, type exquis du gothique flamboyant, avait fait mettre au procèsverbal de vente que la tour ne serait comprise dans le prix de4.11, 200 francs
qu’à la charge d’être conservée, ce qui fut fait. La vieille église archipresbytérale fut jetée bas, sans respect pour son ancienneté, qui remontait aux premières armées du XIIIe siècle, sans pitié pour son charmant portail de la me des Ecrivains, bâti en 1399, des deniers de Nicolas Flamel ; la tour resta seule debout. On la dépouilla de ses statues, même du grand Saint-Jacques, placé à l’un des angles de sa plate-forme supérieure, mais on ne toucha ni à ses gargouilles de pierre de liais, ni aux gracieux ensemble de fines arcatures,de moulures prismatiques, de festons, de dentelles, de feuillages de pierre, d’entrelacs et de pinacles greffés sur ses contreforts, délicat et riche assemblage d’ornements les plus variés, qui rachète, par sa grâce, ce qu’il peut y avoir d’un peu bâtard dans le style général du monument. Construit de 1508 à 1522, il se ressent des défaillances architecturales de cette époque de transition, où, surtout pour les églises, 011 n’avait pas encore rompu avec l’ogive; mais où déjà Lon aspirait à perdre son ornementation surannée dans celle de la Renaissance, dont la mode commençait. L’incendie
faillit ne pas épargner ce qu’avait épargné la Terreur ; en 1819, le feu prit à la tour Saint-Jacques, où le nommé Dubois, alors son propriétaire, se livrait à la périlleuse fabrication duplombde chasse.
Une baraque bâtie sur la plate-forme, et que nous y avons tous vue, lui servait d’atelier. Delà, par des tuyaux de fonte, il faisait pleuvoir dans l’intérieur de la tour son métal en fusion, qui n’arrivait en bas qu’à Tétât de globules arrondis et refroidis par la chute. C’est pendant une de ces opérations que le feu avait pris au sommet de la tour. En 1823, la base fut menacée par le même danger. Un incendie se déclara dans la cour du Commerce , immonde bazar de friperies et de ferrailles, construit sur l’emplacement de l’église, et la vieille tour faillit s’abîmer dans une mer de feu. En 1836, le fabricant de plomb de chasse étant mort, ses héritiers voulurent vendre son embarrassante propriété. Le conseil municipal, prévenu par M. Arago, se fit représenter à l’adjudication, le 27 avril de la même année, et, moyennant 250,100 francs, la tour Saint-Jacques fut acquise à la.
ville.
On pourrait la croire sauvée ; point du tout. En 1853, le percement de la rue de Rivoli commence, et à voir avec quelle ardeur inflexible est jeté bas tout ce qui gêne l’inexorable ligne droite de la nouvelle voie, on peut craindre que la tour ne soit enfin démolie, si par malheur elle ne se trouve pas un peu en dehors de l’axe de la rue. Le bonheur veut qu’elle s’y trouve.
Tout tombe à l’entour, comme au temps de la Terreur, mais dans un autre but, et elle est encore seule à rester debout. Au lieu du labyrinthe des anciennes masures, l’ingénieur du bois de Boulogne, M. Alphan, dispose à sa base un square de deux arpents environs, où le magnolia à grandes feuilles,, le tilleul argenté et les sapins du Canada, le criptomeria du Japon, le cèdre de l’Himalaya^ viennent, par les soins de l’habile jardinier M. Masson, se marier dans les massifs, sur le bord des larges allées sablées, à l’araucaria du Brésil, au pin de l’Autriche et aux chênes verts de l’Algérie. La haute pyramide gothique semble ainsi s’élancer du milieu d’une touffe immense de feuillage, qui ajoute à ce qu’elle a de gracieux,
et jette je ne sais quel charme de fraîche perspective sur ce point si important de la grande ville, où viennent se confondre, à deux pas de la Seine, la ligne du boulevard de Sébastopol et celle de la rue de Rivoli. Le hasard a fait là ce qu’avec les plans les mieux combinés on n’eut peut-être pas obtenu, pour donner à cette tour sa merveilleusè position. C’est le palladium de l’ancienne ville,, resté debout pour la rappeler au milieu des splendeurs de la nouvelle ; au sein du Paris reconstruit, c’est le Panthéon du Paris disparu.
Dans les réparations qui, en rajeunissant la tour Saint-Jacques, l’ont faite ce qu’elle est aujourd'hui^ l’on a mis un tel art, un tel soin, une telle entente du sentiment historique, que tout, jusqu’à la moindre pierre, jusqu’à la moindre figure, y est un souvenir. Cette statue de Pascal, due à M. Cavelier, et que vous voyez sous la voûte du rezde-chaussée de la tour, rappelle les expériences barométriques que le grand homme fit au sommet en 1653. La plupart des dix-neuf statues placées dans les niches extérieures ont aussi leur signification. Celle de saint Louis, roi de
France, sculptée par M. Dantan aîné, est un hommage au patron des bouchers, dont la puissante confrérie trônait dans cette paroisse de Saint- J acques-la-Boucherie, depuis Y Apport-Paris et la rue de la Lanterne , qui lui servait de tuerie, jusqu’à!1 A rchet-Saint-Merry et jusqu’à la rue des Lombards . Le saint Georges, deM. Protat, rappelle la confrérie des Armuriers et des Haumiers, dont l’industrie faisait tapage à deux pas de cette tour, dans la rue de la Haumerie , démolie en 1855 ; de même que la statue de saint Jean-Baptiste^ par M. Cordier, fait penser aux couteliers qu'il avait sous son patronage ; corporation nombreuse qui pullula pendant des siècles dans l’une des rues du dédale, renversé pour faire place à V Avenue Victoria , entre le Châtelet et rHôtel-de-Ville. Le saint Michel, de M. Froget, est un souvenir intelligent de la confrérie des Aumussiers, dont il était le patron, et qui peuplait quelques-unes des rues voisines, notamment celle des Lombards, que cette population de gens de couture fit appeler pendant quelque temps rue de la Pourpointerie ; enfin, saint Jean LEvangé-
liste, sculpté par M. Diéboldt, est mis là comme étant le patron des peintres et des marchands de couleurs, dont le nombre est encore si grand de ce côté : dans la rue de la Verrerie , dans l&rne Saint- Bon, la rue des Billettes , etc. L'idée de faire ainsi figurer les patrons des métiers sur les flancs de la tour, unique mais magnifique débris de la grande paroisse industrielle, est, je le répète, fort intelligente ; mais pourquoi nel’a-t-onpas mise à exécution d’une manière plus complète ? D’où vient qu’il manque dans les niches de la tour un certain nombre de ces patrons, et qu’on leur a préféré d’autres qui n’importent pas à l’histoire du quartier. J’y aurais voulu, par exemple, la statue de saint Nicolas, sous le patronage duquel les épiciers s’étaient placés à cause du grand commerce qu’ils font des denrées venues par mer.N’ont-ilspas, eux et leurs confrères de la droguerie, été touj ours assez nombreux par ici , rues de la Verrerie et des Lombards , pour qu’on accordât à leur saint une petite place sur la haute tour ? Plusieurs autres, saint Luc, saint Antoine au Sépulcre, saint Biaise, saint Thibault, saint Sébastien, saint Honoré, saint Eloi, saint
Louis de Toulouse, saint Mathieu, avaient le même droit. Saint Luc était le patron des peintres, dont la confrérie siégea longtemps dans les environs, rue des Deux-Boules , et auparavant en cette rue des Coquilles , qui, perdue aujourd’hui dans celle du Temple, devait son nom aux ornements de la maison placée à l’angle de la rue de Rivoli, et rebâtie, en 1853, telle qu’elle était. Saint- Antoine au Sépulcre était le saint des vanniers, auxquels devait son nom une rue supprimée par l’Avenue Victoria, comme sa voisine de la Coutellerie .
Saint Biaise patronait les tisserands, et partant, la rue de la Tixeranderie , dont la ligne tortueuse, remplacée par la ligne droite de la rue de Rivoli, s’étendait à deux pas de la tour. Saint Thibault était invoqué par les corroyeurs et autres gens de la mégisserie , dont le quai est tout proche. Les ferrailleurs y étaient venus après les tanneurs émigrés vers la Bièvre ; c’est pourquoi j’aurais aussi désiré une niche pour saint Sébastien, patron de la ferraille. Même supplique pour saint Honoré , non-seulement à cause de la grandq rue qui prenait racine près d’ici,
pour s’étendre bien loin sous son invocation, mais ensouvenir des boulangers dont il est le patron, et qui longtemps furent en grand nombre dans les rue s Ta il le- P a in , Brise-Mie h e , Jean -P a in- Mollet . Quant à saint Eloi, le plus digne de l’honneur qu’on ne lui a pas fait, on n’ignore pas qu'il était le patron des orfèvres dont le riche commerce étincelait autour du Châtelet, comme sous l’œil de son gardien.
Aucun métier, on le voit, ne manquait par ici. Les plus brillants s’y mêlaient aux plus pauvres, entre Saint- Jacques et Saint-Merry , leur autre puissante paroisse. Nous venons de voir les orfèvres et leur saint Eloi ’ nous trouverons encore, à l’ombre de la tour, les joailliers avec leur Saint Louis de Toulouse. Ils ont à eux la rue de la Joaillerie., détruite depuis 185 - , et plus loin, celle des Cinq-Diamants , qui prit son nom de leur précieuse marchandise.
Chapelain, qu’on y vit mourir après la plus avare existence, n’avait rien de commun avec les marchands de bijoux non plus qu’avec ses autres voisins de la rue des Lombards, vendeurs de friandises, dont l’un des plus anciens.
subsiste encore sous l’inscription centenaire du Fidèle-Berger . Les habitudes de ladrerie du poète de la Pucelle , l’eussent plutôt rapproché des Lombards qui tenaient leur banque en la même rue, et des juifs, qui y faisaient aussi, à leur manière, le trafic de l’argent.
Cette juiverie, fourmilière d’usuriers, qui a laissé sa trace dans les noms des quatre rues ou impasses de ce quartier, depuis la rue des juifs , voisine de l’hôtel, plus tard prison de la Force . jusqu’aux rues de la Tâcherie et de Saint-Bon , préparait par ses traditions ce queles banquiers de la rue Quincampoix , de la rue Neuve- Saint-Mer ry , de la rue des Juges-Consuls , de la rue Michel-Lecomte y organisèrent plus tard, la grande banque et l’agiot. C’est à cause d’eux que je demandais, sur la tour Saint-Jacques, une niche pour la statue de Saint Mathieu, leur patron, Ce n’est pas qu’il fussent tous ce qu’on appelait parmoquerie, des feste ou fesse- Mathieu. Beaucoup, dans tous les temps, avaient mené une vie généreuse et large. Ainsi, Jacques Cœur, dont l’hôtel, à Paris, occupait la place du N° 49 de la rue de Rambuteau, comme
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son buste, sur la façade de cette maison, en fait foi ; ainsi, Miles Baillet qui possédait, rue de la Verrerie, un des plus beaux et des plus grands logis de Paris ; ainsi son voisin, Etienne Chevalier, ami d’Agnès Sorel, dont la demeure enrichie de devises, exista longtemps dans la même rue, non loin de la maison, devenue théâtre sous Louis XIII et que ce voisinage financier avait fait appeler V Hôtel d? Argent ; ainsi Jabach, qui vers 1650, fit de telles fêtes aux artistes et à leurs œuvres, en son hôtel de la rue Neuve-Saint-Merry.
Qu’il a loin cependant de l’étalage de richesse, fait par ces gens de finance, aux libéralités sans faste et désintéressées, à la discrète bienfaisance du bon Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme. Enrichis du travail, ils avaient partagé l’opulénce acquise entre les indigents du travail. Dans ce quartier, où leur logis se trouvait au coin de la rue des Ecrivains, ils avaient multiplié les pieuses fondations; ils avaient doté Saint-Jacques, dont, en reconnaissance, un des porches s’était orné de leurs deux statues . Pourquoi n’en a-t-on pas placé de semblables sur l’une des faces de la
tour ? l’hommage rendu à leur mémoire, quand on donna le nom de Flamel et celui de Pernelle à deux rues voisines, eut été ainsi moins incomplet. A défaut de ce souvenir donné aux bonnes œuvres du couple bienfaisant^ nous avons hinscription d’une des maisons de Flamel, au N° 51 delarue Montmorency .de sont deux lignes dans le style et l’écriture du temps. Elles étaient encore incomprises quand un passage du Voyage de Guillebert, de Metz, en révéla le sens. Qu’était-ce ? Un nouveau bienfait. O11 apprit que cette maison du Grand Pignon de la rue Montmorency devaitêtre, de par la volonté de Flamel, administré de sorte que tout y fût profit pour les malheureux : « Gens de métiers demeuraient en bas, et du loyer qu’ils payoient, estoient soutenus pôvres laboureurs en hault. »
Nicolas Flamel avait fait bâtir à ses frais une partie de la galerie voûtée qui entourait le charnier des Innocents. Sa femme y fut enterrée, et jusqu’en 1786, il exista une inscription qui rappelait la fondation faite par le mari et la sépulture de l’épouse. Elle disparut avec le reste quand la grande nécropole fut détruite,,
pour faire place à ce qui lui est si contraire : un marché. C'est alors que la fontaine des Nymphes , dont en 1551 P. Lescot avait donné le plan et J.
Goujon sculpté les figures, fut déplacée du coin de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers , où elle formait deux arcades avec une en retour. Enlevée pièce à pièce, elle fut, sauf les bas-reliefs de la base qui sont maintenant au Louvre, reconstruite tout entière au centre du nouveau marché. Comme à cette nouvelle place, 011 lui avait donné la forme quadrangulaire, une face manqua ; Pajou se chargea de faire les figures, et y réussit fort habilement. Ilfaut un œil exercé pour distinguer les deux nymphes sculptées par lui, des six autres qui sont l’œuvre de Goujon. La fontaine des Innocents > pour l’appeler de son dernier nom, a dû encore changer de place. On l’a démolie pour la rebâtir ailleurs, l’endroit qu’elle occupait ayant reçu de la disposition des Halles nouvelles une destination différente. Il faudra longtemps pour que ce monument tout neuf, placé sur la lisière delà rue Saint-Denis, avec ses nymphes regrattées, blanchies redevienne, pour le peuple, cette fon-
taine des Innocents qu’il aimait tant.
Les Halles nouvelles , sont un admirable établissement. Rien n’égale cet immense bazar pour l’étendue, pour la commodité des aménagements, à ciel ouvert ou souterrains, et surtout pour la légèreté toute aérienne de la solide construction, avec laquelle contraste l’épaisse bâtisse élevée d’après les premiers plans, ce fort de la Halle , comme l’appelle le peuple, qu’on semble n’avoir pas voulu détruire par flatterie pour ses voisins, ces merveilleux pavillons de fonte et de verre qui gagnent tant à la comparaison. J’admire ici plus qu’ailleurs, mais je regrette aussi. La vie, le mouvement qui animait autrefois ce centre de Paris, n’y paraissent plus ce qu’ils étaient. Ils sont emprisonnés à présent, dans une prison de verre, il est vrai, mais ce n’est pas moins une prison. Plus de foule, plus d’embarras ; le va et vient s’exécute avec la plus libre facilité de circulation ; la ruche bourdonne à peine, la fourmilière est disciplinée ; or, ce que je regrette, c’est le bruit de la ruche, l’indiscipline de la fourmilière, la vie affairée enfin qui se manifestait partout. Ayant toujours préféré le pittoresque
au confortable, je me plains de ne plus voir les chambrières trotte-menu des bons bourgeois de la paroisse Saint-Eustache, la cotte retroussée, de peur de la boue, et le panier au bras, débouchera la file des ruelles environnantes et envahir le Carreau des halles, comme une nuée de fourmis, ayant le babil des cigales. Celle-ci — supposez que nous soyons au XVIIe siècle — celle-ci, par exemple, accourait de la place du Chevalierdu-Guet pour la provision de ménage de ce bon M. Gui-Patin, le médecin ; celle-là venait d’auprès de Sainte-Opportune ou de la rue du Plat d' Etain ; cette autre arrivait de la rue Mauconseil, près de l’hotel de Bourgogne, en passant par la rue Maiidestour , après avoir donné un coup-d’œil aux vanniers de la rue Pirouette et un coup de langue aux poissonnières de la rue de la Réale, mais en se garant bien de la vieille auberge du Heaume , qui est encore là, tout près, et dont une bande de rouliers, prompts aux gros mots, encombrait toujours le porche. Il en venait de ces chambrières promptes à frôler sur V anse du panier , comme on disait alors, il en venait de tous les coins de ces alentours,
de la rue H aile- au- Comte , qui n'est plus, car le boulevard de Sébastopol ne l'a pas épargnée en se faisant place derrière l’église Saint-Leu dont il a si brutalement écorné le chevet. Il en venait encore de la rue Saint-Magloire , qui, je ne sais comment, serrée d’un côté par la rue dé Rambuteau, de l’autre par le nouveau boulevard, peut sub sister toujours et garder un débris de l’église du couvent des religieuses d’où lui vient son nom. C’était un cloître de filles repenties , qui, forcées d’émigrer des dépendances de l’hôtel de Bohême, dont Catherine de Médicis s’était fait un palais, n’avaient pas mal choisi leur place en s’installant ici. Nulle part, le repentir dont elles faisaient profession n’était plus nécessaire. Le clapier des femmes perdues, le Huleu , dont le nom honni se retrouve altéré dans celui des Rues du Grand et du Petit-Hurleur, était tout proche. Il s’étendait jusqu’à la rue, dont l’appellation plus que déshonnête, a fait place au nom de Marie-Stuart , et serrait de près cette rue Bourg-VAbbè, dans laquelle Bassompierre eut une galanterie au si funèbre dénouement, et dont les habitants
et les habitantes, suivant le vieux proverbe parisien, « ne voulaient qu’amour et simplesse. » Ce quartier, qu’il ne fallait pas oublier sous peine de ne faire qu’un tableau incomplet du vieux Paris, à travers lequel mes souvenirs me promènent et qui, sous le nouveau, son remplaçant et son contraire, est si peu saisissable ; ce quartier maudit avait des ramifications jusqu’à la rue Simon-le-Fr anc , d’un côté, et de l’autre, jusqu’à celle de Trousse - Vache , qui n’à, Dieu merci, rien gardé de son passé. De ruelle étroite qu’elle était, la voilà devenue une large rue, liant larue Saint-Denis, avec le boulevard de Sébastopol. Son nom moderne^ laReynie , emprunté au lieutenant de police qui le premier, mit dans Paris, sécurité , salubrité , propreté , trouve ainsi sa justification. Il ne reste de la ruelle élargie que le côté droit, ayant à son encoignure avec la rue Saint-Denis, Tantique maison du Chat-Noir , qui vit naître Scribe, dans l’arrière-boutique d’un marchand de draps, remplacé, depuis 1829, par un confiseur. Comme la rue de la Cossonnerie , sa parallèle, prolongée de tout l’emplacement de la
cour Batave , la de la Reynie va des Halles au boulevard de Sébastopol.
Lorsqu’on voit partout, de ce côté, ces grandes rues ouvertes avec les magnifiques maisons qui les bordent, et qui semblent être plutôt des hôtels de grands seigneurs que des maisons destinées à loger des gens de métiers, on ne peut se faire à l’idée que le peuple continuera d’j^ demeurer. La cherté de ces logements bâtis à la place des siens mais non pour lui, l’a déjà fait en partie déguerpir; il s’est rejeté dans les faubourgs, et surtout dans l’immense quartier qui s’étend de la rue Saint- Martin à la rue du Temple, et se prolonge jusqu’aux extrémités du Marais.
Là, pullulent encore laborieusement, tranquillement, les industrieux artisans de V article Paris : hommes, femmes, enfants, tout le monde travaille. Aucune démolition ne les a encore dérangés; mais avant qu’il soit peu, pour le percement de la rue Turbigo la ville signifiera un acte d’expropriation forcée aux propriétaires d’un grand nombre de ces ruches à cinq étages, et le contre-coup sera un congé signifié aux locataires. La ligne que la longue
voie doit suivre, commence au boulevard du Temple, en face de la caserne du Prince Eugène et aboutit à la pointe Saint-Eustache. On voit, qu’en passant, elle devra faire éclater bien des mailles du réseau de rues, de ruelles, d’impasses, de cours, dont je viens de vous parler, et qui, jusqu’à présent, était resté intact. Avec la rue de Rambuteau, avait commencé ce système d’éclaircie forcée, au travers du vieux Paris ; avec la rue de Rivoli et le boulevard de Sébastopol, il s’était continué plus inexorablement encore ; le percement de la rue de Turbigo sera le coup de grâce. Nous aurons une voie nouvelle, qui appellera des habitants nouveaux, car la petite industrie, je le répète, trouvera ces logements tout neufs, trop beaux et trop chers, pour s’y installer. Qui prendra sa place ? je ne sais ; mais les gens, enrichis par le commerce ou la petite banque, y seront pour une bonne part. Ils viendront par ici, comme ils sont déjà venus à la rue de Rivoli et au boulevard de Sébastopol, où on les trouve en nombre dans les beaux appartements.
Pour la bourgeoisie, ce sera moins une
installation nouvelle qu’un retour, car elle a longtemps habité ces parages.
Aux derniers siècles, les gens de finance, je h ai déjà dit, s’étaient réservé quelquesuns des plus riches hôtels, depuis le Marais jusqu’à la rue Quincampoix, leur grand centre : Colbert habita longtemps la rue dit Grenier -Saint-Ladre, et Necker avant d’aller à la Chaussée d’Antim, avait ses bureaux rue Michel-Lecomte. Le commerce environnant se ressentait de ce voisinage ; on est tout surpris de voir que ce qui se trouve être aujourd’hui le monopole des marchands du Palais-Royal ou de la rue Vivienne se vendait par ici, Une élégante d’aujourd’hui ne sait guère où sont la rue Aubry-le-Boucher , la rue Bertin-Poirée, la rue des Bourdonnais , les piliers des Halles. Pas une grande dame ne l’ignorait alors. C’est rue Aubry-le-Boucher qu’avaient leurs boutiques les bonnes faiseuses de la lingerie et les marchands de riches dentelles. Pendant que, sous Louis XIII, le mari s’en allait auprès, rue de la Heaumerie , se commander de belles armes, ou rue des Lombards, qui s’appelait aussi de la Pourpointerie, se faire prendre mesure d’un beau vêtement, la
dame se faisait mener en carrosse chez Bodeau, le fameux linger de la rue Aubry-le-Boucher, ou chez quelques-uns des marchands de pierreries de la rue Bertin-Poirée, dont Alvarès était le plus célèbre sous Louis XIV ; ou bien en core, pour avoir de belles étoffes de drap d’or et d’argent, chez quelques-uns des gros marchands de la rue des Bourdonnais. Le plus en renom du temps de La Bruyère, était Gautier, chez lequel, à moins de passer pour un croquant, chaque fiancé de la noblesse devait acheter le trousseau de sa fiancée. Gautier avait sa boutique auprès de la maison des Carneaux, c’est-à-dire de V Hôtel de La Trémouille , où les six corps de métiers tenaient leur bureau. Cet hôtel appartenait aux Bellièvre, qui n’étaient pas fort riches : aussi Mme de Sévigné étaitelle d’avis qu'ils eussent bien fait de démolir ce vieux manoir et d’en vendre les matériaux et la place. On ne l’a que trop bien écoutée de notre temps, et le Paris du XIVe siècle y a perdu l’un de ses plus charmants joyaux. Tout alors était de ce côté : le mondain et le sérieux, le profane et le sacré. Pour entendre une messe bien chantée, on
allait à V Oratoire ; pour un beau sermon, à Saint- Jacques-la-Boucherie, oû Bourdaloue prêcha souvent. Yenait-on de province, si l’on n’avait pu trouver de place, soit chez les Baigneurs de la rue Richelieu, soit dans les hôtels garnis du faubourg Saint-Germain, on était sûr de n’en pas manquer dans les auberges de la rue des Fossés-Saini-Germain- V Auxerrois et de sa voisine la rue de V Arbre-Sec, où, jusqu’à la Révolution, les hôteliers furent toujours en nombre Au dernier siècle, un d’eux, père de Sophie Arnould, occupait, sous cette enseigne : hôtel de Lisieux , l’antique logis témoin de l’assassinat de Coligny. Voulait-on de belles fleurs, on allait chez les Provençaux , qui ont laissé leur nom aune impasse de la me de l’Arbre- Sec. Etait-on curieux de caricatures, au lieu d’aller, comme il y a quelques années, chez Aubert, au coin du passage Vêrot-Dodat , ou chez Martinet, rue du Coq , on courait « sous les charniers des Saints-Innocents , » où G.
Naudé nous fait voir toute une foule badaude s’amusant des grotesques figures données aux Espagnols, pour se venger de ce qu’ils avaient occupé Paris pendant
la Ligue. Les charniers , dont on a retrouvé les fondations en bouleversant le terrain du marché qui les avait remplacés en 1788, étaient, avec les piliers des H ailes , ce que le Pont-Neuf fut depuis Louis XIII jusqu'à Louis XV ; ce qu’était le Palais-Royal il n’y a pas trente ans; et ce que sont les boulevards, en attendant que Paris, ce monde qui cherche toujours à changer d’axe, ait pris un nouveau centre.
Jadis, ce grand milieu de la vie, de l’industrie et du commerce se trouvait où nous sommes. (Pest là que battait vraiment le cœur de la ville immense.
On a voulu l’y rappeler, en faisant affluer la vie par deux artères nouvelles : le boulevard de Sébastopol et la rue de Rivoli, mais y a-t-on réussi ? Pour rendre complet ce retour de centralisation qui ne sera, selon nous, qu’artificiel, on va transporter à la place du Châtelet deux des théâtres que nous avons montrés au boulevard du Temple : le Cirque et le Théâtre Lyrique ; mais dans leurs salles nouvelles, ces théâtres retrouveront-ils leur public et leur succès ? On ne peut faire revenir la vie où elle n’est plus, surtout lors-
qu’en semblant l’attirer d’un côté, on l’attire réellement d’un autre. Le déplacement de l'enceinte, qui n’était qiden projet lorsque notre promenade a commencé, et qui, avant qu’elle soit achevée, se trouve être un fait accompli, n’est pas de nature à ramener ce qui s’en va, c’est-à-dire à remettre au centre ce qui tend vers les extrémités. Le boulevard de Sébastopol est très-animé sans doute, et la vie y semble circuler à pleins flots, mais est-ce bien une vie nouvelle, un nouveau sang ? Cette foule qui déborde ici n’est-elle pas la même qui, naguère, encombrait les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ces deux parallèles trop étroites du nouveau boulevard ? La rue de Rivoli, qui n^est pas moins animée, ne l’est-elle pas aussi aux dépens des quais et de la rue Saint-Honoré, entre lesquels elle s^est frayé si impérieusement passage ? Un fait certain, c’est que la physionnomie de la rue Saint- Honoré, dans toute sa longueur, s’est complètement transformée, aussi bien que celle des rues Saint-Denis et Saint- Martin. On dirait, les lits de trois fleuves, dont les eaux ont pris un autre cours. C’était le Rhône ou le Rhin, c’est
aujourd’hui le Mançanarès. L'élargissement de la rue Saint-Honoré, dans toute sa partie gauche, depuis la rue de Marengo , ancienne rue du Coq, jusqu’à la place du Palais-Royal , c'est-à-dire dans toute la longueur de Y hôtel du Louvre , et de la place du Palais-Royal jusqu’à la rue de V Echelle, semble presque une ironie.
On a élargi la rivière, pour des flots qui ne passent plus ! Ce fut ainsi toujours : Henri II avait ordonné par une loi d’élargir la rue de la Ferronnerie. et l’on n’exécuta son ordre qu’après le quatrième de ses successeurs, Henri IV, dont cet élargissement eût peut-être empêché l’assassinat. Souvent, en France, quand les choses sont indispensables, on n’y songe pas ; lorsqu’elles sont à peine utiles, on les exécute. N’est-ce pas autrefois, par exemple, qu’il eût fallu doubler la largeur de la rue Saint- Honoré, alors que, je le répète, un des foyers de la vie parisienne était là ? Cette rue menait à tout : aux Halles et aux Innocents, à la rue des Lombards, quartier de la Banque, à la rue des Bourdonnais centre du haut commerce, où siégeaient les six corps de métiers ; à la
rue Tirechappe bazar de la friperie, etc. Je ne vous parle pas de la partie opposée, qui est bien plus moderne, puisque, jusqu’à Louis XIII, la porte Saint-Honoré fut à la hauteur de la rue Richelieu. PourVoltaire, cette partie-là n’était encore qu’un faubourg*, bien voisin, il est vrai, du cœur même de Paris. Les carrefours de la rue Saint-Honoré, étaient alors, en effet, les vraies places publiques, le champ-clos des émeutes, C’est là que fut jouée, vers les Innocents, l’une des principales scènes du drame des barricades de 1a. Ligue; et tout près de la croix du Trahoir , une des premières scènes de la Fronde. Tout cela depuis a tellement changé, que le Parisien ne sait même plus où était cette croix du Trahoir . Elle se trouvait à l’endroit où la rue de l’Arbre-Sec aboutit à la rue Saint-Honoré, tout près, par conséquent, de la fontaine que François Miron fit placer à l’angle de ces rues en 1606, et que Soufflot restaura, en 1776, telle que nous la voyons. Une maison voisine mérite une mention, c’est celle qui fait le coin, à droite, de la rue des Vieilles-Etuves. Molière, dont on place à tort le berceau dans la maison N° 3 de
la rue de la Tonnellerie , naquit ici, n’en déplaise à son buste, qui décore l’autre façade. Ainsi va Lhistoire : ou Ton oublie, ou Ton se souvient mal. Au carrefour des rues du Coq , de Grenelle et Croix-d.es-Petits-Champs , se trouva, jusqu’en 1745, un poste de sergents, chargés de la police du quartier ; cet endroit en avait pris le nom de barrière des Sergents , que quelques anciens lui donnent encore. Un marchand voisin s’est fait une enseigne avec ce souvenir. Seulement, se trompant sur le sens du mot sergent, il a fait peindre deux sergents de grenadiers !
Mais hâtons-nous ; gagnons bien vite le quai, pour de là nous rendre à la place de la Concorde et passer au faubourg Saint-Germain. Aussi bien qu’aurions-nous à dire^, en nous arrêtant davantage dans ce quartier que le Louvre agrandi sépare de la Seine ? Faudraitil vous parler des rues mal hantées, qui, depuis celle du Coq jusqu’à la place du Palais-Royal, s’échelonnaient sur le côté gauche de la rue Saint-Honoré, et dont les tripots étaient les maisons les plus honnêtes ? Rien de tout cela n’existe plus. L 'hôtel du Louvre, la plus grande
hôtellerie du monde, s’étale monumentalement sur l’espace occupé par cet infect dédale de gîtes à la nuit. Faudrait-il, revenant sur mes pas, vous dire deux mots de l’hôtel Sourdis, où mourut Gabrielle d’Estrées ? Rien n’en est resté non plus, pas même le cul-desac voisin du cloître Saint-Germainl’Auxerrois qui avait gardé ce nom de Sourdis. J’aurais bien en revanche quelques lignes à écrire sur la nouvelle place du Louvre et sur ce bâtiment de la mairie du premier arrondissement, dont, avec son architecture hybride, on a fait le pendant de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois ; j’aurais plaisir, à vous parler du Louvre nouveau, mais ce serait trop long ici, je dirai plus tard tout ce qu’il faut en dire, ainsi que de son voisin le Palais-Royal (i). Restent les quais et les ponts ; j’y cours.
(i) V- Histoire du Louvre, du Palais Royal dans Paris à travers les âges chez Firmin Didot.
L’île Saint-Louis — Ses Maisons historiques — Les ponts et les quais avoisinants — Le cloître Notre-Dame ; — Ces habitants au XVIIe Siècle — Chapelles curieuses disparues — La tour de l’Horloge au Palais-de- Justice — Le Pont-Neuf au temps de Louis XIII et de la Fronde — Ce que renferme le cheval de Henri IV.
C’est une belle chose que la ligne des boulevards, mais la double ligne des quais, moins sinueuse, moins encombrée, plus remplie d'air et de jour, est peut-être encore plus belle, surtout depuis qu’on l’a partout élargie, et que les ponts reconstruits, au lieu d’être une sorte de poids et de gêne pour le fleuve,
lui sont au contraire une parure, N'y a-t-il pas plaisir à le suivre, ce fleuve facile, depuis le jeune pont d? Austerlit qui, dans l'été de 1854, échangea, pour d’élégantes arches de pierre,, les cinq arceaux de fer dont l’avait doté l’ingénieur Becquey-Beaupré, lors de la construction, de i8o3 à 1806 ? La Seine, en cet endroit, n’a pas la couleur qu’elle aura plus loin ; ses eaux se partagent en deux parts, dont l’une est verte, comme si de grands ombrages s’y reflétaient : c’est la Marne, qui s’est réunie au fleuve, à une lieue de là, près de Charenton, et dont les eaux 11e se sont pas encore mêlées aux siennes, qui lui donne cette teinture. Encore en 1840, lorsqu’elle était arrivée à la hauteur de la pointe de Y Arsenal, dont le toit est orné de ce côté par des canons et des obusiers, comme si l’étude, dans le vieux bâtiment, 11’avait pas, depuis longues années, remplacé la guerre, la Seine se partageait en deux bras. L’un, beaucoup plus large, coulait au bas du quai Saint-Bernard, si fameux sous Louis XIV, par les promenades que les dames avaient l’étrange habitude d’y faire à l’époque des bains ; l’autre,
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fort étroit, souvent à sec, se faufilait humblement entre le quai Moriaud et l’île Louviers, couverte de chantiers de bois à brûler. Cette sorte, d’euripe saumâtre a été comblée et Vile Louviers est devenue un vaste espace de terre ferme, sur lequel campèrent, pendant dix ans, depuis juin 1848, en des baraques de plâtre, plusieurs bataillons chargés de veiller sur les quartiers voisins des foyers séditieux : le faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Antoine .
L’île Saint-Louis est maintenant la première qu’on rencontre en descendant la Seine. Tallemant dit quelque part, dans ses Historiettes , qu’après la vue qui s’étend sous le regard à la pointe du Sérail à Constantinople, il n’y en a pas de plus admirable que celle dont on peut jouir des fenêtres de l’hôtel de Bretonvilliers. Or, cet hôtel, l’un des mieux bâtis et des plus vastes du Paris de Louis XIV, ’ se trouvait àlapointe de l’île Saint-Louis. Son jardin, qui devint plus tard un des préaux de la Basoche, quand, la Cour des Aides fut installée dans l’hôtel , s’étendait jusqu^au bord de la Seine. Il a disparu sous les noires bâtisses d’une
usine, et l’hôtel a été démoli. Son voisin, l’hôtel Lambert, avec sa terrasse aérienne sa galerie peinte par Lebrun, ses cabinets peints par Lesueur et Romanelli , a été plus heureux. Il est encore tel que Levau l’a bâti pour le riche président Lambert de Thorigny, et tel qu’il était quand Mme du Châtelet le possédait, et que Voltaire l’habitait avec elle. Quelques peintures de Lesueur, notamment celles du cabinet des bains, où travaillait Voltaire, manquent toutefois ; elles sont au Louvre.
L’hôtel occupe une superficie de 1200 mètres, moitié en cour et bâtiments dont l’entrée monumentale est rue Saint-Louis^ en-l’Ile, moitié en jardins, sur les quais de Béthune et d’Anjou, presqu’en face de la passerelle de Damiette. Après le président Lambert, qui, suivant Voltaire, y dépensa deux millions, il appartint aux fermiers généraux Dupin de Francueil et de la Haye, à M. du Châtelet, qui l’acheta 200,000 lives, et à M. de Montalivet, ministre sous l’Empire ; puis il devint un magasin de lits militaires, et fut enfin acheté, en 1842, par la princesse Czartoryska, moyennant 1 50,000 fr. Un autre logis du même temps et du même caractère fastueux, l’hôtel Pimodan,est
toutprès,au N° 17 du quai d’Anjou( 1). Un parvenu des finances, Des Bordes-Gruyn, fils du cabaretier de la Pomme-de-Pin , le fit bâtir, et il eut ensuite, entr'autres propriétaires, le duc de Lauzun, mari non reconnu de la grande Mademoisselle. Un de nos plus fins bibliophiles, M. le baron Pichon, en habite aujourd’hui les somptueux appartements, décoré par Coypel. Les hôtels sont nombreux dans la grande rue Saint-Louis ~ en-V Ile et sur les quais d'Anjou, de Bourbon, de Béthune et d’Orléans. J’en citerai deux : l’hôtel Fénelon, rue Saint- Louis en face de l’hôtel Lambert, et, plus loin, celui de Chenizot, qui servit de séjour, à l’archevêque, lorsqu’il fut chassé de son palais, voisin de Notre-Dame, par les profanations de 1831.
L’île Saint-Louis est le plus calme des quartiers de Paris. Rien ne semble en avoir troublé la paix patriarchale, depuis le commencement du XVIIe siècle, où les entrepreneurs Christophe Marie et Le Regrattier y firent le tracé des premières rues, sur l’emplacement des
(1) V. Chroniques et Légendes des rues de Fa ris n. édit. p. m.
grands chantiers de bois à brûler qui s’y trouvaient depuis des siècles. Le Regrattier a donné son nom à la rue Re grattière , et le pont qui joint l’île au quai des Ormes a pris celui de Marie.
Le quartier insulaire qu’ils ont construit n’a jamais été dérangé de la symétrique disposition qu’ils lui ont donnée, et comme il est en dehors du réseau des grandes voies dont le percement jette tant de troubles dans le reste de Paris, il est probable que l’avenir ne lui sera pas plus fatal que ler présent. Ce sera toujours le paisible Eden d’une population de petits rentiers, une ruche bourgeoise, où le seul bruit qu’on entendra viendra des mansardes, dont quelques peintres ou sculpteurs se sont fait des ateliers. Sous Louis XIII, on venait en foule sur ces quais encore neufs, on y vendait en plein vent des tapisseries, des meubles et surtout des tableaux ; maintenant on n’en vend plus, on en fait. Alors, dans ce quartier à la mode comme tous les quartiers nouveaux le beau monde, mélangé de noblesse et de magistrature, se cherchait volontiers des demeures. Pour les Précieux et les Précieuses, cette petite ville,
sortie tout-à-coup des eaux, était Y île de Délos,\ et il était du bel usage, qu'à la tombée de la nuit, on en fit le tour, en donnant la main à sa dame et en devisant de choses galantes. Maintenant l’herbe pousse dans les rues, sur les quais ; et les lourds parapets aux pierres disjointes qui servirent souvent de couche au nomade Rétif de la Bretonne se verdissent de mousse comme de vieilles ruines. Jamais pourtant, les abords de ce quartier n'ont été si faciles ; l’îlé Saint- Louis rda plus le droit d’être une île déserte.
Le pont Marie , débarrassé d’une partie de ses maisons par l’inondation de 1 65 8„ etdu reste en 1789, est un des plus larges de Paris. Depuis les travaux exécutés en 1851, pour adoucir sa pente et lui créer des trottoirs, il n’en est pas dont le parcours soit plus agréable. Les arbres qui ombragent les bains voisins de ses premières arches, et dont la verdure monte au-dessus de son parapet, lui donnent un aspect tout-à-fait riant du côté de la rue des Nonnains d'Hyères . Le quai des Ormes , qui vient y aboutir, n’est plus orné des arbres auxquels il dut son nom, et dont les derniers se voyaient
encore au commencement de ce siècle ; mais il a été amplement élargi, ainsi que le quai Saint-Paul et celui des Célestins qu’ilprolonge jusqu’à la Grève. Si l’histoire a perdu à ces élargissements plusieurs vieilles maisons vermoulues, qui ne pouvaient plus guère être habitées que par des souvenirs, on n’a pas le courage de les regretter, en voyant ce qu’on y a gagné d’air pur et de perspective. De l’autre côté, vers le pont de la Tournelle , tout n’a pas moins changé. Le pont, bien qu’il n’ait pas été complètement rebâti, comme la plupart des autres, ne ressemble guère à ce qu’il était en 1656, lors de sa construction. On l’a élargi à l’aide d’un double balcon de fonte ; une élégante balustrade remplace les lourds parapets, et sa voie en dos d’âne est aujourd’hui plane et droite comme une table. Les quais auxquels il aboutit sur la rive gauche, n’ont, depuis quelques années, rien à envier aux plus beaux de Paris. Laporte Saint-Bernard, dont l’arc triomphal, bâti en 1674 par Blondel, sur l’emplacement de la vieille prison de la Tournelle , marquait de ce côté la limite de Paris, 11’existe plus de-
puis 1787, et la rue des Fossés-Saint- Bernard indique seule qu’il fut un temps où la grande ville s’arrêtait là.
Plus de gêne pour le regard, plus d’obstacle pour le promeneur sur la ligne des quais, depuis le pont d’Austerlitz jusqu’à celui de V Archevêché. Aux ombrages du Jardin des Plantes, succèdent ceux de la Halle aux Vins, puis les quais de la Tournelle et de Montebello suivent en ligne droite. L’un s’appella d’abord quai Saint-Bernard , à cause du couvent des Bernardins, dont il longeait l’enclos ; l’autre portait le nom de quai des Miramiones , à cause de la pieuse communauté qu’y avait fondée Mme de Miramion, en 1661, et dont la Pharmacie des Hospices occupe en partie les bâtiments. Auprès, est l’hôtel de Nesmond, le premier de Paris qui se para du nom de son propriétaire écrit en lettres d’or sur marbre noir. La plaque y est encore, et l’hôtel n’a presque pas changé depuis qu’il fut habité par le président de Nesmond, mari de la fille de Mme de Miramion. U11 autre hôtel historique, celui du président Rolland, est à deux pas, orné de même de son marbre noir à lettres d’or. Ce sont les
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seules maisons célèbres qui soient restées sur ce quai où Ton en voyait tant. Celle qu’habitait « le grand Estienne Pasquier » presqu’en face du pont, et qui était si remarquable par les devises grecques et latines, gravées sur sa façade^ n’existe plus, et il faut la regretter. Elle était bien à sa place, avec sa classique parure, sur la lisière du quartier de la science, dans le voisinage de cette savante abbaye de Saint-Victor, où Santeuil devait plus tard écrire ses hymnes, et tout près du collège du cardinal Lemoine, où professa Lhomond, le patriarche de la grammaire. Rien ne rappelle plus, par ici, ni Estienne Pasquier, ni Guillaume Colletet, qui fut son voisin et qui s’en vante, ni Sauteuil, ni Lhomond. L’enclos de l’abbaye de Saint- Victor est occupé par les hangars et les cabines de la Halle aux Vins, sans qu’on ait fait grâce même à un pan de mur de cette riche Bibliothèque^ où Henri III présida les séances de la première Académie Française. Quant au collège du cardinal Lemoine, il céda son enclos à des chantiers disparus à leur tour sous la large rue qu’on ouvrit en 1852, vis-àvis du pont de la Tournelle, et qui ba-
lava de même au passage les restes du séminaire de Saint-Firmin . Cette rue était indispensable, comme issue vers le quartier Sainte-Geneviève. Il en faudrait une semblable, à travers les terrains de la Halle aux Vins,, vis-à-vis de la passerelle de Constanline qui, faute de cette trouée lui faisant face, n’aboutit réellement à rien. Elle fut établie en 1837, peu après la conquête de la ville d’ Algérie dont elle a le nom.
La passerelle de Damiette, dont elle est séparée par le quai de Béthune, et qui relie l’île Saint-Louis au quai des Célestins, comme elle la rattache ellemême, sur l’autre rive, au quai Saint- Bernard, date du même temps. Elle doit son nom à la ville d’Egypte dont la prise fut un des exploits du saint roi, patron de l’ile. Ces deux ponts sont, â l’arrière de cette chaloupe paisible du navire de la Cité, ce que le pont Louis-Philippe est à l’avant. Ils l’amarrent au Levant, comme celui-ci, avec sa double passerelle, l’amarre au Couchant. Il n’est que de quatre ans plus ancien ; mais à lire son histoire, 011 le croirait beaucoup plus vieux. En 1848, on le débaptisa pour l’appeler p ont de la Réforme ; puis, on
rompit les chaînes qui le suspendaient : son tablier de bois sombra dans le fleuve, et pendant deux ans, il ne fut qu’une ruine. Quand on le rétablit, il reprit son premier nom, ainsi que la rue à laquelle il conduit, et la petite place qui la précède et qui sert tous les dimanches soirs de lieu d’assemblée aux maçons si nombreux par ici, depuis des siècles. Pour ces hirondelles de la Marche, aussi fidèles à leurs gîtes que l’oiseau dont ils ont la constance, il n’y a de changé que l’écriteau de la rue voisine où ils s’entassent encore. Après le choléra, dont les ravages y furent terribles, on lui ôta son nom de rue de la Mortellerie , qu’on trouvait de funèbre augure, et qu’elle devait aux Mortelliers (maçons), ses fidèles hôtes. On l’appella rue de V Hôtelde-Ville. C’est une longue ruelle, qui va de la Grève jusqu’à VAv'e-Maria. On l’a un peu rognée par la base, mais elle n’a pas perdu un habitant. Elle n’a même jamais été plus peuplée ; ses gîtes se sont garnis de toute la population qui désertait les logis de la Cité, qu’on a démolis, en désespoir de ne pouvoir jamais les assainir.
C’est de ce côté que nous allons aller,
en traversant le pont, qui sert de trait d’union aux deux îles : pont de sinistre mémoire, tant qu’il ne s’étaya que sur des poutres branlantes, et s’appela le Pont- Rouge , mais plus hospitalier depuis qu’en 1843, on en a fait une jolie passerelle à clochetons moyen-âge, baptisée du nom de pont de la Cité.
Nous mettons pied d’abord sur la Mo tte-aux-Papelards, appelée plus tard le Terrain , puis Jardin de V Archevêché. C'est aujourd’hui un square charmant, dont les ombrages égayent de leur fraîcheur le chevet de ,1a vieille Notre- Dame. Au milieu, s’élève une fontaine, façon gothique, qui voudrait bien passer pour ancienne, en dépit des jeunes arbres, ses contemporains; tandis qu’auprès, sur la droite, tout un quartier, réellement vieux, s’efforce de devenir neuf. C’est l’ancien cloître où, pendant le XVIIe siècle, il était de mode de chereher une retraite, où logèrent De Thou, Pontchartrain, Boileau, Ménage, Marmontel, et, bien avant eux, où avait logé Fulbert, l’oncle d’Héloïse. La maison de celui-ci,, qui fut une des dernières démolies, se trouvait au bout de la rue des Chantres . Longtemps on l’épargna,
mais enfin on la jeta par terre en respectant la seule chose peut-être qui n’en fût pas respectable : un distique, trop lisible aujourd’hui sur la maison du quai Napoléon , dont la façade pseudo-gothique a usurpé la place du pauvre logis, d’autant plus cherché qu’il craignait de se faire voir. J’aime mieux ne rien retrouver que de telles choses; je préfère l’absence de tout débris à ces sortes de sots hommages paradant, sous forme de vers et d'enseignes, caricatures de poésie ou de peinture qui ne sont que la parodie d’un souvenir. Dieu merci, j’en rencontre peu par ici * plutôt que de se souvenir mal, on ne s’y souvient pas du tout. Rien ne vous indique où se trouvait la maison du cloître, dont une chambre donnant sur la rivière, vit les derniers instants de Boileau ; celle de De Thou n’existe plus depuis 1803 ; il a fallu faire de grandes recherches pour savoir que le logis où Ménage tenait ses mercuriales , et le même où mourut La Harpe, repentant, porte aujourd’hui le N° 4 de la rue Massillon\ enfin, le plus authentique souvenir de ce cloître où vivaient surtout des chanoines, c’est le nom de la rue Chanoinesse. De Saint -
Jean-le-Rond , baptistère de la cathédrale^ dont la modeste rotonde se voyait à l’entrée du cloître, rien ne subsiste plus, comme souvenir, que le prénom de Jean-le-Rond d’Alembert exposé sur ses marches et recueilli par la vitrière de la rue Michel-Lecomte. Le vieil hôtel de Juvénal des Ursins, où vécut Racan, où Racine fit Andromaque et les Plaideurs, revit dans le nom des trois rues percées sur son emplacement. Ce sont les rues, Haute , Basse , et du Milieu des-Ursins , toutes trois voisines du quai Napoléon qui fut achevé vers la fin du premier Empire, et auquel on doit l’assainissement de toute cette marge infecte de la Cité. Il a fait disparaître une partie des bouges de la rue Glatigny , dont la renommée revivra toujours trop dans les fabliaux du moyen-âge, et il a pris la place de ce triste port Saint-Landry, voisin de la maison où l’émeute alla chercher Broussel pour en faire le héros de la Fronde. C’est sur sa berge déserte qu’on avait clandestinement embarqué pour Saint-Denis le corps d’Isabeau de Bavière, la reine détestée, et c’est là que se tenait aussi, jusqu’au temps de Louis XIII, cet horrible marché, aboli par la
charité de saint Vincent-de-Paul, où pour vingt sous on pouvait acheter un enfant trouvé. L’église à laquelle ce port devait son nom, Saint-Landry a disparu de même. Le percement de la rue d’Arcole, en 1837,1’afait démolir. Deux autres églises,, Saint-Christophe et Saint-Fierre-aux-Bœufs. dont la façade achetée par la ville, est appliquée au petit portail de Saint-Séverin, ont disparu devant la même nécessité. Depuis la Révolution, ces trois églises étaient fermées. Mieux valait détruire leur monument inutile, que continuer à le voir profané, comme Saint-Pierre-aux- Bœufs, par exemple, dont on avait fait un magasin de tonnelier ; comme le sont encore Sainte-Marine qui^ après avoir été un bas lieu dramatique, sert d’atelier de menuiserie, et la Magdelaine , dont la seule chapelle, restée debout au coin de la rue des Marmousets , est transformée en boutique de marchand de vin.
Singulière et bien ironique destinée, quand on songe que cette église fut jadis la paroisse des porteurs d’eau !
De la plupart des autres qui se trouvaient dans la Cité, et dont le nombre était de vingt environ, rien n’est resté.
Peut-être trouverait-on, en cherchant bien, quelques débris insignifiants de la chapelle Saint-Aignan , au N° 22 de la rue Chanoinesse, et de Saint-Germainle-Vieux , ancienne p roisse de ces paisibles bourgeois du Marché-Neuf que Despréaux a chantés. Mais la recherche serait plus inutile encore pour découvrir, même une trace, de l’église Sainte- Croix , au coin des rues aux Fèves et de la Vieille-Draperie ; de Sainte-Geneviève- des- Ardents, rue Notre-Dame, non loin du Marché-Palu ; de Saint- Martial, démoli dès 17 22, et de Saint- Symphorien, paroisse delà communauté des peintres, qui, pour cela, vers 1704, s’était donné saint Luc pour nouveau patron. Elle se trouvait rue du Haut- Moulin, à deux pas de Saint-Denisde-la-Chartre, qui lui-même n’existe plus, mais dont la chapelle souterraine, bâtie à l’endroit où saint Denis fut mis en prison (, en chartre),& laissé quelques débris de voûte et de piliers dans la cave l’un marchand de vin. Saint-Denis ~ du-Pas, qui marquait la place où l’apôtre des Gaules souffrit le martyre, n’a rien laissé qui le rappelle sur le côté droit du chevet Notre-Dame. Saint-
Pierre-aux- Liens n’est pas moins absent, ainsi que son voisin Saint-Barthélemy, qui, après avoir vu son église profanée par le théâtre de la Cité, puis par le bal du Prado , vient d’être purifié par une démolition complète. La chapelle Saint-Michel 9 à laquelle le pont qui en était voisin devait son nom, a disparu dans les nombreux remaniements de la cour du Palais, où elle était située. L’église des Barnahites, construite en 1629, sur l’emplacement de celle de Sainte-Anne, qui succédait elle-même à celle de Saint-Moi, survit seule, par une fatalité singulière. Sous Louis XVI, lorsqu’on reconstruisit la partie de la rue de la Barillerie où elle se trouve, elle aurait dû être démolie ; on se contenta de la masquer d’une façade et de Lenfouir dans une cour étroite, où depuis 1790 elle devint un magasin de l’Etat. Les dernières démolitions qui menaçaient, le reste de la rue de la Barillerie, comme le Prado et les fameux magasins de la Flotte anglaise et des Forges de Vulcain, dont on cherche vainement aujourd’hui les enseignes historiques, 11’ont fait que la démasquer.
Sa façade, éclipsée soixante-dix ans, a reparu, et elle fait assez bonne figure, presque vis-à-vis de l’une de celles du Palais de Justice, bâti par de Brosse, vers le même temps et dans le même style. L’alignement qui, par un hasard providentiel, a respecté toutes les églises qu’il semblait devoir faire jeter par terre : la tour Saint-Jacques , dont il a dégagé les abords, le chevet de Saint- Leu , qu’il n’a fait qu’effleurer, Y Oratoire, qui n’a pas souffert davantage, etc. , épargne également l’église des Barnabites. Puisqu’elle ne gêne en rien le passage du boulevard de Sébastopol, à travers la Cité; puisqu’elle est respectée par ce qu’il y a de plus inexorable en ce temps-ci, la ligne droite, il y aurait vraiment mauvaise grâce à ne pas la conserver. Il faut bien qu’il reste quelque chose de cet antique quartier. Qu’on fasse disparaître tout-à-fait la rue aux Fèves avec sa voisine la rue de la Calandre, ruelles infectes, garnies de bouges plus infects encore, c’est à merveille; leurs tapis-francs revivront bien assez dans les romans modernes. Qu’on élargisse la place du Parvis , en démolissant l’ancienne maison des Enfants - Trouvés ,
et surtout en jetant par terre cet Hôtel-Dieu, toujours menacé, mais toujours debout, c’est encore mieux. Qu’on rase la Morgue , et qu’on fasse à cette antichambre de la tombe un monument tout neuf, au. bas du terrain de Notre-Dame, c^est fort bien encore. Que Ton ne laisse rien de la Préfecture de Police, ancienne demeure des premiers présidents, ni de la rue de Jérusalem, qui, parmi ses souvenirs sinistres, n’en gardait pas un des Croisades, de saint Louis, et de la ville sainte d’où lui venait son nom; j’y consens de bon cœur. La Jérusalem de cette rue ne me rappelait en rien le Dieu dont la Sainte-Chapelle, sa voisine, gardait la couronne sanglante, mais, ô profanation, M. Vidocq et M. Coco-Lacour! J’admets que l’on ne fasse pas grâce à la cour du Harlay , qui, tombant en ruines, demandait, d’elle même, qu’on la démolît; à la place Dauphine , triste, désolée, veuve de ses charlatans, de ses orfèvres, de ses expositions de peinture de la Fête-Dieu, et que ne recommande pas la mesquine fontaine de Desaix, si digne de l’an 1803, et de M. Percier; mais qu’on nous laisse ce qui peut rester! Je regretterai
toujours l’arcade, avec ses sculptures renaissances, qui servait d'entrée à la rue de Nazareth] la maison placée tout près, où se passa l’enfance de Voltaire, et cette autre en face, où naquit Boileau, dans la chambre qui a vu naître la Satire Ménippée.
Pas un seul des anciens ponts, qui attachaient la Cité à la rive droite et à la rive gauche, n’a été épargné. Je n'en ai pas regret. Le pont Notre-Dame, dont j’ai déjà parlé, n’a, tel qu’il est, rien à envier à celui qu’il remplace, et le Pont au-Cliange , surpasse de beaucoup, surtout comme élégance et légèreté, le lourd monument auquel il succède. Pétrarque et les gens de son temps admiraient fort la hardiesse de la construction du Petit-Pont . Que diraient-ils, en le voyant si svelte et si léger avecl’arche unique construite en 1853 ? Il est vrai qu’il ne porte plus de maisons comme celle où maître Adam du Petit-Pont tenait son école, et dont la pédante clientèle se prenait si vivement de langue avec les harengères voisines. Il est, avec lepont Notre-Dame qu’il prolonge, le plus ancien de tous ceux de Paris, du moins pour l’emplacement, car l’on a prouvé
que les deux ponts romains, l’un et l'autre en boiSj se trouvaient non pas dans l’axe du Pont-au-Change et du pont Saint- Michel, mais sur la ligne suivie, depuis la route d’Orléans, par la rue Saint- Jacques, le Petit-Pont, le pont Notre- Dame et la rue Saint-Martin. Le pont Saint-Michel , que je viens de nommer, a, lui aussi, été reconstruit, et il a fort bon air, avec ses deux arches bien cintrées, sa chaussée bien plane et ses parapets en balustre bien polis. Le P o ni- an- Do ut) le , qui mène du quai de Montebello à celui de l’Archevêché, et dont le nom vient de la taxe d’un double denier, puis d’un liard, que tout passant devait y payer, est le premier qu’on ait rebâti. En 1848, la reconstruction en était achevée. Quant au pont Saint-Charles, son voisin, qui mettait en communication l’Hôtel-Dieu avec ses dépendances de la rive gauche, on s'est contenté de le démolir et de le remplacer par une passerelle provisoire, trop peu solide pour durer, et qui, par conséquent, fait espérer la démolition prochaine de l’hospice, trop éternisé, pour lequel on l’a construite. Quand l’Hôtel-Dieu aura disparu, il ne restera
plus de monuments anciens dans la Cité que Notre-Dame et quelques parties du Palais-de-Justice. Ce quartier étant le plus vieux, il était naturel qu’on prit soin de le rajeunir plus que les autres 5 et Ton n’y a pas manqué, comme vous voyez.
Toutes les rues, sauf quelques-unes que le même sort attend, ont été démolies, reconstruites, ou du moins élargies de moitié. Qui reconnaîtrait la ruelle de la Vieille-Draperie sous la rue Cons tantine , et la ligne tortueuse que suivaient les rues de la Lanterne , de la Juiverie et du Marché-Palu , sous le tracé de plus en plus droit et large de la rue de la Cité’ï La population ellemême a changé. Les petites boutiques où l’on commence à voir clair, deviennent magasins ; les frituriers, qui infectaient autrefois l’entrée de toutes les allées, disparaissent ; enfin, les cabarets se mettent à la mode et deviennent restaurants, sans vouloir toutefois renier leur histoire. Celui de la Bouteille- P1 Or , rue de la Cité, porte fièrement, sur son enseigne sculptée, la date de 1618, année de sa fondation. Les quais ne se sont pas moins transformés. L’îlot de maisons qui se voyait entre la rue de la
Pelleterie et la Seine a été jeté par terre, et ainsi s’est trouvée faite la place oblongue, bien ombragée et ornée de fontaines, où les marchands de fleurs tiennent leur marché le mercredi et le samedi. Au lieu d'une ruelle infectée de tannerie, avoir un large quai, bien ombreux, bien frais et tout parfumé de fleurs, ce n’est pas perdre au change. La haute tour de l’Horloge lui fait face, toute neuve elle-même, sous son ancienne forme. Elle a été reconstruite en 1849, depuis le faîte, où sonne une horloge de H. Lepaute, à la place de celle que de Vie y avait mise pour Charles V, jusqu’à la base, enfin débarrassée de ses échoppes, et de l’assortiment de lunettes, de thermomètres, etc., qu’y avait emmagasiné Tingénieur Chevalier. Le cadran monumental, qui avait été détruit, a reparu tel qu’il était quand Germain Pilon l’eut achevé sous Henri III On doit à Toussaint les figures de la Piété et de la Justice qui le décorent. Rien n’a été omis dans cette résurrection, ni les fleurs de lis sur fond d’azur, ni le collier du Saint-Esprit entourant le cadran, ni les trois inscriptions latines de Passerat, dont l’une, en l’honneur
de Henri III, roi de France et de Pologne, se traduit : « Celui qui lui a déjà donné deux couronnes lui en donnera une troisième. » Peu s’en fallut que cette troisième fût une tonsure de moine.
Le quai voisin, dont Turgot « étant en charge » avait, en 1735, « fait élargir la marge » comme dit Piron, a été encore élargi. On en a surtout abaissé le sol, ce qui a permis de dégager la base des trois vieilles tours, restes de l’ancien Palais-cle-Justice, dont les deux plus hautes, celle de César et celle de Montgommery. semblent être les sentinelles de la terrible prison de la Conciergerie. La porte cintrée qui y mène, se trouve entr’elles deux. Ce quai de V Horloge ou des Lunettes , comme on l’appelle aussi, à cause des opticiens qn'qn y voit presque dans toutes les boutiques, est le plus souvent désert. Son exposition au Nord le rend d’ailleurs triste et froid, et le nom de quai des Morfondus ^ qu’on lui donne quelquefois, est asez mérité. Une seule chose y dédommage de la rigueur des rafales du Nord, qui en font une Sibérie, c’est la beauté du panorama qui s’étend de là sous le regard, et que, toute petite fille
Mme Roland admira tant de fois de la fenêtre de son père, graveur sur ce
quai .
C’est le long de cette partie du fleuve qu’il faut aller chercher un reste de pittoresque dans cette ville de Paris, soumise, de nos jours, à un régime inexorable de nivellement et de redressement.
Du Pont-Neuf, la vue est encore plus belle et plus immense ; mais il est vrai de dire aussi que l’admirable pont le rend bien, comme beauté de perspective, à ceux qui le regardent en aval du fleuve. Catinat, le guerrier philosophe, dont l’un des plaisirs était de flâner à travers Paris, disait qu’il ne connaissait pas de vue plus admirable que celle de la Cité, regardée du Pont-Royal. Maintenant le pont du Carrousel et le pont des Arts ont été jetés au travers de cet horizon. C’est sur le pont des Arts qu’il faut se mettre au point, mais bien qu’amoindri, le tableau est encore admirable. Le pont, — vraiment n^z//' aujourd’hui, car on a fait mieux que de le rajeunir, on Pa rebâti tout entier, sauf les piles, — n’est-il pas charmant à contempler de la Seine, avec ses arches élégantes, sa longue bordure de masques sculptés, dignes de
tenir la place de ceux qu’on attribuait à Germain Pilon ; avec les gracieuses demi-lunes, couronnements de ses piles, éclairées le soir, chacune par deux hauts candélabres de bronze, qui semblent sortir des mains d’un ciseleur du XVIe siècle ? Je ne connais pas quant à moi, de plus beau spectable que le Pont-Neuf, vu de son voisin le pont des Arts, ou bien encore du jardin de V Infante', devant le Louvre, par un clair soleil couchant. La verte saussaie qui ombrage la croupe monumentale du terre-plein ; au-dessus, dans la perspective aérienne, le royal cavalier de bronze sur son piédestal de marbre-blanc ; au-dessus encore, les deux flèches, si élégantes, si légères, de la Sainte-Chapelle et de Notre-Dame, hardiment lancées dans l’azur de Pespace, qui trop longtemps les avait perdues ; les tours jumelles de la métropole, les toits aigus des tours du Palais, le haut campanile de l’Horloge, le triangle formé par les deux quais des Orfèvres et des Lunettes, dont la pointe est tronquée pour donner entrée dans la place Dauphine ; plus près, comme pour servir de cadre : d’un côté, l’imposante façade de l’hôtel
de la Monnaie ; de l’autre, les blanches maisons du nouveau quai de TÉcole, égayées d’un sourire du midi ; puis, sur le premier plan, ici le château flottant des bains du Pont-Neuf, et là, se rattachant à la pointeprolongée de Vile, l’écluse du petit bras de la Seine transformé en canal, dont les eaux tombent en triple cascade, tandis que sur l’autre partie du fleuve un bateau passe à toute vapeur : tout cela forme un ensemble d’un incomparable effet, plein de grandeur, d’animation et de contraste, auquel, loin de le diminuer, le souvenir de ce qui était semble ajouter encore. Sans doute, le Pont Neuf du temps de Louis XIII et de la Fronde, lorsque tout le mouvement de Paris s’y trouvait ; quand il était encombré, comme on le voit sur la magnifique gravure d’Ét. La Belle, par la foule la plus diverse : petits marchands sous les baraques mobiles qui bordaient les hauts trottoirs ; opérateurs et saltimbanques sur leur échafaud ; chanteurs égosillés sur leur sellette ; curieux à l’entour et tirelaines se faufilant dans les groupes ; oui, le Pont-Neuf ainsi animé présentait un spectacle trèsamusant ; oui, [c’était une fort curieuse
scène, où chacun faisait tableau : le gueux et le poète crotté, accroupis au soleil près du cheval de bronze ; la belle dame allant en chaise faire quelque emplette d’argenterie à la place Dauphine ou dans les boutiques à grands auvents du quai des Orfèvres, et le grand seigneur se rendant en carrosse, soit à quelques-uns des beaux autels du quai des Augustins, le quai à la mode, soit chez les Augustins eux-mêmes, où l’on chantait de si beaux offices. Cependant, en voyant le Pont-Neuf, tel qu’il est, je ne regrette pas ce qu’il fut. Si la vie de Paris ne s’y trouve plus autant, c’est qu’elle est partout. Elle s’est répandue dans les membres, au lieu de rester au cœur. Le Pont-Neuf n’est enfin que ce qu’il doit être : l’une des principales artères de Paris, le trait d’union entre les deux parties les plus animées de cette ville active. Autrefois, on pouvait avoir le loisir de s’y arrêter ; à notre époque plus affairée, Ton n’a que le temps d’y passer, et il faut que rien ne vous distraie au passage ; or, plus de distraction en effet, plus d’entraves d’aucun genre dans tout son parcours. Les boutiques, bâties , par Souffiot, sur les demi-lunes
des piles, en 1775, et dont les locataires, frituriers, parfumeurs graveurs ou marchands d’allumettes, payaient loyer aux Hospices, ne sont plus là pour attirer le passant à leur étalage. Chacun des petits hémicycles qu’elles occupaient est redevenu ce qu’il était lors de la construction du pont : une espèce de balcon de pierre d’où Ton peut contempler à l’aise le double panorama qui s’étend sous le regard, ici du côté du Pont-au-Change, là du côté du Louvre ou de l’Institut. Les bouquinistes, commerçants du parapet, les décrotteurs, les tondeurs de chiens, industriels du trottoir, ont déguerpi comme le reste. Le flâneur, qui tient à s’arrêter, ne trouve plus son compte qu’à l’étalage de l’opticien-photographe au coin du quai des Lunettes. Le Pont-Neuf n’a plus rien de ce qui lui faisait une physionomie si multiple, quand sous Louis XIXX,Callot y dessinait ses types ; quand, sous Louis XV, Gilbert ne trouvait de couche que sur le pavé de ses trottoirs ; et lorsqu’enfin, après laTerreur, le jeune Bonaparte y jetait un de ses regards, profonds comme l’avenir, du haut de sa mansarde, au coin de la rue de Nevers et du quai Conti.
Le Pont-Neuf était alors veuf de sa statue. Le Henri IV de bronze, que Dupré avait placé, en 1614, par l’ordre de Marie de Médicis, sur le magnifique cheval fondu par Jean de Bologne, et amené après mille vicissitudes de Florence jusqu’à Paris, n’existait plus que par quelques débris : une jambe du cheval et une botte du cavalier qui sont encore au Louvre. On avait bâti sur le terre-plein un café ( auquel devait succéder une gigantesque pyramide qui ne fut qu’en projet. Henri IV reprit sa place en 1818. Lemot a fait le modèle équestre, dont on admire les proportions et la majesté calme; la statue qui, jusqu’en 1815, avait couronné la colonne Vendôme, fournit le bronze. Le fondeur qui était bonapartiste, se vengea de ce qu’il appelait une profanation en plaçant dans le ventre du cheval les pamphlets qui couraient contre la Restauration.
Los quais Malaquais et Voltaire. — Leurs hôtes illustres. — Le Pont-Royal, appelé sous Louis XIII le Pont-Rouge . — Le Quai d’Orsay. — L’hôtel de Salm devenu le Palais de la Légion d'honneur.
Callot fit, sous Louis XIII, une fort belle gravure du Pont-Neuf, vu du Louvre ; puis, ayant besoin d’un pendant, il dessina le Louvre regardé du Pont- Neuf. Nous ferons comme lui. A notre esquisse crayonnée tout à Lheure, nous allons donner pour pendant la vue qui s’étale devant le curieux accoudé sur le parapet du pont et regardant le Louvre. Un coin de la colonnade, puis la haute façade du Sud, ombragée à sa base par
la jeune verdure du nouveau jardin de l’Infante, dont la seconde moitié a pour limite le rez-de-chaussée de l’élégante galerie d’Apollon, voilà ce que les yeux admirent d’abord à la droite avant de de s’aller perdre sur l’immense ligne de la grande galerie, dont, comme disait Maynard, « l’incomparable longueurjoint le Louvre aux Tuileries. » Sur la gauche, à l’endroit même ou Callot dessina la tour de Neslepresqu’en ruine, ce sont les deux pavillons et le dôme du Palais de l’Institut, presque des ruines euxmêmes, bien qu’ils ne datent que de Mazarin qui les avait fait bâtir pour le collège des Qiiatre-N citions, délogé en 1789. Le quai Malaquais s’étend à la suite, un peu masqué parces deux lourds avant-corps de l’Institut. On l’appela d’abord le quai de la Reine-Marguerite , parce quecettesœurde Henri III, épouse divorcée de Henri IV, s’était fait bâtir rue de Seine un palais dont les jardins s’étendaient de ce côté jusqu’à la rue des Saints-Pères. Elle y avait enclavé même la rue des Petits- Augustins, aujourd'hui rue Bonaparte ; mais, quand elle fut morte, 011 reprit le terrain de la rue et l’on vendit tout le reste. C’est à la
place de ce palais que furent bâtis, rue de Seine, l’hôtel portant le N° 6, dont la cour rappelle encore par son architecture le temps de Louis XIII, qui le vit construire ; puis, un peu plus loin, une partie du grand hôtel La Rochefoucauld-Liancourt. Celui-ci, après avoir été peuplé des chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture, devint, pendant la Terreur, une pension tenue par Mercier ; sous le Directoire, un entrepôt de marchandises au rabais, compliqué d’une maison de bains, et finit en 1825, par céder la place au passage des Beaux-Arts.
Le duc de Bouillon, père de Turenne l'avait fait bâtir par de Brosse, et le prince Eugène Beauharnais y était né.
Le passage qui le remplace unit la rue de Seine à celle des* Petits-Augustins en face du Palais des Beaux-Arts. Le couvent de moines, auxquels la rue doit son nom, se trouvait lui-même où nous voyons cette École-Musée qui ne fut d’abord, par les soins de Lenoir, que l'intelligent refuge de tous les monuments échappés dans les palais les hôtels, ou les cloîtres, aux vandales de la Terreur. On l’a agrandi beaucoup, jusqu’au quai Malaquais, où sa façade et ses bâtiments
nouveaux occupent l’emplacement du magnifique hôtel bâti par les Brienne, habité plus tard par Mme de Mazarin, la princesse de Conti, les Créqui, les La Roche-Guyon, les Juigné, et occupé sous l’Empire par le ministère de la Police Générale. On l’a souvent confondu avec un autre qui se trouve tout près et qui fût bâti, comme lui, sur une partie des jardins de la Reine Marguerite. Il porte le N° 17 sur le même quai.
Le traitant La Bazinière le fit bâtir par Mansardet y reçut deux majestés, Christine de Suède et la Reine d’Angleterre. La duchesse de Bouillon y vécut longtemps, faisant grande fête dans ses appartements peints par Lebrun, dans ses jardins dessinés par Lenôtre, à ses hôtes habituels, La Fontaine, Chaulieu, etc. C’est aujourd’hui l’hôtel du prince de Chimay. Sur le quai, prolongement de celui-ci, et qui, longtemps confondu sous la même désignation, prit le nom de Voltaire , lorsque ce grand agitateur y fut mort dans l’hôtel de Villette, au coin de la rue de Beaune, nous trouvons aussi plus d’une maison digne d’un mot de souvenir. D’abord, au coin de la rue des Saints-Pères , ou plutôt de Saint -
Père , car la chapelle d’où ce nom lui vient ne s’appelait pas autrement, voici l’hôtel de Tessé, puis aussi ceux de la Briffe, de Choiseul et de Bauffremont.
Les Théatins , dont ce quai porta longtemps le nom, ont eu de iÔ48à 1790 leur couvent entre ce dernier hôtel et celui de Villette. Leur église au clocher pointu, que vous pouvez voir sur toutes les anciennes gravures représentant ce quartier fut disposée en salle de spectacle pendant la Révolution, et devint le café des Muses en 1815. La maison où sont installés les Bureaux du Moniteur et de la Revue européenne , occupe une partie de son emplacement. Au coin de la rue de Beaune et du quai se trouve l’hôtel d’Aumont, qui fut pendant quelques années un chef-lieu phalanstérien, et dont les salons servent aujourd’hui au cercle des Sociétés savantes. Au bas de la terrasse donnant sur le quai se trouvent des espèces de réduits moitié caves, moitié boutiques, dans l’un desquels Colnet, rimeur agréable, journaliste ingénieux, eut longtemps une petite librairie. Les autres sont occupés par quelques-uns de ces marchands d’estampes qui composent, avec les bouquinistes,
les marchands de curiosités et de rocailles, une partie de la population boutiquière de ce quai, et dont les étalages rangés à la file lui donnent la physionomie d’un musée et d’une bibliothèque en plein vent. L’hôtel d’Aumont, qui n’a rien perdu de son ancien aspect, a vu naître et grandir les sœurs de Mailly de Nesle, qui furent toutes successivement favorites de Louis XV. On l’appelait alors le Petit-Mailly , et ceux qui l’habitaient les Mailly du Pont-Rouge , parce qu'en effet le pont de bois, auquel la couleur de ses poutres avait fait donner ce nom, se trouvait juste en face, mettant en communication la rue de Beaune et la tour de la Porte-Neuve située à la hauteur de ce grand guichet, que fit ouvrir plus tardM. de Marigny. Le grand entrepreneur Barbier, qui eut tant de propriétés par ici, et à qui l’on devait, entre les rues de Bourbon et de Verneuil , l’établissement d’un vaste marché qui, devenu plus tard l’hotel des Mousquetaires-Noirs, fut, en 1780, rendu par M. de Boulain villiers à sa première destination, avait fait construire ce pont de bois nommé souvent pour cela le Pont-Bar ,
bier{ i). Les glaces remportèrent en 1654, et l’année d’après, Louis XIV l’avait fait remplacer par un plus solide situé un peu au-delà, entre le pavillon de Flore et la rue qui devait son nom au bac dont on s’était servi pendant dès siècles pour passer la Seine en cet endroit.
Ce pont, commencé le 15 octobre 1685, sur les dessins deMansard et de Gabriel, est le Pont-Royal , qu’011 appela Pont- National pendant la Révolution, pont des Tuileries sous l'Empire, et qui reprit, en 1815, son premier nom qu’il n’a plus perdu. Longtemps il fut seul de ce côté. Il n’y en avait pas d’autre au-delà, et il n’en existait pas entre lui et le Pont-Neuf. Le pont des Arts et celui du Carrousel ont étéjetés sur ce dernier espace. L’un, qui n’est qu'une passerelle planchéiée, fut achevé en 1804; l’autre est de trente ans plus jeune. L’ingénieur Demoustier a conduit les travaux du pont des Arts qui, en 1852, perdit une de ses neuf arches de fer, lorsqu’on élargit de ce côté le quai Conti. Le pont du Carrousel, qui n’a que trois arches en fonte de fer, est l’œuvre de
(I) V. Chroniques et Légendes. N. édit. p. 33 o.
l’ingénieur Polonceau. Les quatre statues de pierre qui décorent ses extrémités : l1 Abondance et V Industrie faisant face au Louvre, la ville de Paris et la Seine à l’autre bout, sont dues au ciseau de M. Petitot, Elles sont d’un bon style, mais il est dommage qu’elles tournent toutes quatre le dos aux personnes qui devraient surtout les voir, c’est-àdire aux passants qui sont sur le pont. Il est fâcheux aussi qu’elles n’aient devant elles, au lieu d’une large rue, celles-ci, qu’un assez étroit guichet, et celles-là, que la boutique d’un libraire du quai Voltaire. -Pilles furent mises en place au mois de mai 1847. Moins d’un an après, le bureau de péage, placé dans leurs piédestaux de fonte, n’existait plus. Ce droit de cinq centimes avait toujours fait murmurer; la ville, après février 1848, l’avait acheté mo3^ennant plus de 1,700,000 fr. Le rachat du péage des trois ponts des Arts , d'Austerlit \ et de la Cité, supprimé à la même époque, coûta près de 13 millions. Dans l’été de 1859, Ie nombre des ponts fut encore augmenté de ce côté. Un joli pont de fonte n’ayant que trois arches hardies, comme celui du Carrousel, fut
jeté en face d'une nouvelle entrée dujardin des Tuileries, dans l’axe de la grande allée conduisant à la place Vendôme.
Pendant que les ouvriers le construisaient, nos soldats de l’armée d’Italie lui cherchaient un parrain qu’il ne tardèrent pas à trouver à Sôlferino .
Le chevet en rotonde et tout égayé de verdure du joli palais de la Légiond’Honneur, ancien hôtel de Salm (i), puis quelques autres charmantes demeures telles que l'hotel bâti par Visconti pour M. Collot, et dont le riche Tunisien Ben-Ayet s'est fait un palais, embellisent ce voisinage. On aurait peine à reconnaître, dans ce quai si droit, si bien sablé, la Grenouillère dont on y trouvait les fanges quand le prévôt des marchands, M. Bûucher-d’Orsay, le fit commencer et lui donna son nom ; l'on croirait difficilement que les guinguettes où venait, il y a cent ans, boire et chanter, Vadé, s’éparpillaient au bord de l'eau à l'endroit où s’alignent maintenant ces gracieuses de* meures. Napoléon fit travailler à ce quai, nommé pour cela, pendant quelques an-
(i) Chroniques et Légendes. N. édit. p. 126.
nées, quai Bonaparte. Il y fit bâtir la grande caserne dont vous voyez d’ici la vaste façade blanche. Construite pour la garde impériale, elle servit ensuite aux gardes-du-corps, et elle est occupée aujourd’hui par un régiment de cavalerie. C’est de laque les dragons du colonel de Goyon, le 15 mai 1848, se portèrent sur l'assemblée envahie et la délivrèrent des bandes armées qui, sous prétexte de parler pour la Pologne, venaient tenter un coup-d’^tat socialiste.
L’immense bâtiment, dont cette caserne n’est séparée que parla rue de Poitiers, fut si longtemps sans destination assurée que, faute de mieux, on lui donna la dénomination vague Népalais du quai d'Orsay, qui lui est restée. Ne sachant ce qu’on y logerait, on fut aussi embarrassé pour la forme que pour le nom à lui donner ; de là vient que, malgré le grandiose élégant de ses proportions, il pèche par un point capital, l’absence de caractère. Il a le défaut, énorme dans l’art, d’être trop commode ; il ne ressemble à rien, parce qu’il est propre à tout. Quand M. Bonard le commença sous l’Empire, on y voulait mettre le ministère des Relations Extérieures ; sous la
Restauration, le projet fut d’y placer les Expositions de l’Industrie ; en 1833, on y rêva le ministère du Commerce, et enfin, en 1841, lorsque M. de Lacornée l’eut achevé, l’on résolut d’y loger le Conseil d’état et la Cour des Comptes.. Un magnifique escalier conduisant au premier étage, est décoré de vastes compositions peintes à la cire par Théodore Chasseriau. On admire une salle dont M. Gendron a terminé, en 1855, la gracieuse décoration. Ce palais est, en somme, un beau monument. Si l’élégance pouvait gâter quelque chose, on pourrait seulement l’accuser d’en trop avoir et de jurer ainsi un peu avec le prosaïsme des bureaux qui s’y trouvent.
On pourrait encore et avec plus de raison lui reprocher, comme l’a fait M.
Vitet, ses prétentions un peu trop italiennes pour notre climat frileux, et surtout ses galeries à jour qui, délicieuses à traverser par un beau temps, ne le sont guère quaud le vent y soufle le givre et la neige.
Cette partie du quai d’Orsay, à laquelle pourrait suffire comme ornements, en outre des jolis hôtels que j’ai cités, la façade de ce palais avec ses deux or-
dres toscan et ionique superposés et son gracieux attique pour couronnement, s’est embellie en 1860 d’un monument inattendu. Pendant près de cent cinquante ans on avait vu sur ce quai, presqu’à l’angle de la rue du Bac, une haute terrasse, flanquée de deux pavillons, au-dessus de laquelle on apercevait le fronton d’un hôtel magnifique.
Le style de l’architecture, d’une majesté un peu lourde et prétentieuse, indiquait sa date, le temps de la Régence. Mais qui l’avait bâti et pour quel seigneur ? — Bruant, le fils, pourM. de Belle-Isle, en 1721. La principale façade, où cette pesante majesté de style dont je parlais se déploie avec plus de luxe encore, se trouve rue de Lille, précédée d’une immense cour d’honneur. LesPraslin, puis les Bethizy l’occupèrent, et enfin l’Etat en a fait l’acquisition pour y installer la baisse des dépôts et consignations , qu’avaient chassée de l'hôtel d’Angivilliers, près de l’Oratoire, les remaniements complets du quartier du Louvre.
L’entrée par la rue de Lille ne pouvait suffire., il en fallait une sur le quai ; l’on a donc détruit la terrasse ; une cour au niveau du sol, sablée, ornée d’arbustes,
prenant jour sur la Seine par une grille élégante, Ta remplacée, et le quai d’Orsay, comme je l’ai dit, y a gagné un monument de plus. Plusieurs hôtels qui sont un peu plus loin, vers le palais du Corps Législatif, n’ont pas fait ainsi volte-face. Leur entrée est toujours rue de Lille, ancienne rue de Bourbon , et le quai n’a toujours que l’ombrage de leurs jardins. Ce sont, par exemple :
l’ hôtel de V illeroy , qui appartint sous l’Empire au prince Eugène, et qui fut habité, en 1814, par le roi de Prusse; auprès Y hôtel Charost\ puis,, sous le N° 76 de la rue de Lille, l 'hôtel dô Avray , ministère de la Guerre sous l’Empire, maintenant occupé par l’ambassade de Prusse ; l 'hôtel Montmenrency , longtemps habité par le maréchal Mortier, et, au coin de la rue de Bourgogne, Xhôtel Masséna. Celui-ci touche presque par ses jardins au pont de la Concorde, que nous allons passer pour donner un coup-d’œil à la magnifique place du même nom.
La place de la Concorde il a cent ans. — Son histoire. — L’obélisque de Louqsor. — Les ponts de la Concorde, des Invalides et d’Iéna. — L’hôtel Lassay deve u l’hôtel de Morny. — Le quartier François Ier avec sa jolie maison du XVIe siècle rapportée de Moret — Souvenirs galants du quai de Billy. — L’école militaire. Elle est bâtie avec les deniers de Mme dePompadour.
Bien que l’histoire de cette place n’aille guère au-delà d'un siècle, il faudrait tout un volume pour l’écrire. Quand, en 1763, Gabriel s’y mita l’œuvre, ce n’était qu’une sorte de marais, où se trouvait le dépôt des marbres, qu'entrecoupaient quelques sentiers menant à des guin-
guettes, et qui communiquait avec les Tuileries par un pont tournant , dont le nom est resté à la principale entrée du jardin. Le 30 mai 1770, les travaux de la place n’étaient pas encore achevés, lorsqu’on y célébra par un feu d’artifice le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette d’Autriche. On sait quel désastre, de funeste présag'e, ensanglanta cette fête . Les curieux accourus furent étouffés par centaines sur la place, écrasés par les pieds des chevaux ou précipités, comme au fond d'un gouffre, dans les fondations du Garde-Meuble que l’on commençait à construire. Cet édifice d’un fort beau caractère, où Gabriel prouva qu’on pouvait presqu’égaler., sans Limiter pourtant, la grandiose élégance de la Colonnade du Louvre, avait d’abord été destiné à servir d’hôtel des Monnaies ; mais, sur la réclamation des orfèvres, on abandonna cette idée pour bâtir la Monnaie plus près de leur quai, et placer le Garde-Meuble de la couronne dans le monunent dont nous parlons. Sous l’Empire, après avoir vu un restaurateur dresser ses tables dans ses plus beaux appartements, il devint ce qu’il est resté, le ministère de la Ma-
rine . L’édifice qui lui fait pendant, forme divers hôtels particuliers, dont un garde le nom de la famille Crillon, auquel il appartint.
La place, dont ces deux façades sont sans contredit le plus bel ornement, avait, en 1763, vu s’élever à son centre la statue équestre de Louis XV, inaugurée le 20 juin, Le piédestal était flanqué de quatre figures :\a Forcera Prudence la Justice et Y Amour de la Paix , ce qui faisait dire, par une épigramme du temps, que les Vertus étaient à pied et le Vice à cheval. Ces quatre statues, en bronze comme celle du roi, étaient de Pigalle, et c’est Bouchardon qui avait fait le modèle du Louis XV et de sa monture. En 1792, ce monument fut abattu et détruit. Il îEen resta qu’une des mains du roi de bronze que Latude, le prisonnier de la Bastille, avait voulu garder pour posséder en effigie la main qui avait signé l’ordre de sa longue captivité. Sur les débris du piédestal fut élevée une statue colossale en plâtre figurant la Liberté, et tout près se dressa la guillotine, dont les permanentes hécatombes ne cessèrent d’éclabousser de sang la froide et impassible image. C’est
là que tombèrent les plus illustres victimes, en attendant que leurs bourreaux vinssent y tomber eux-mêmes : Louis XVI. Marie-Antoinette, l’élite des nobles et des prêtres, les Girondins, Mme Roland, qui, de l’échafaud, jeta cet adieu à la sanglante déesse : « O Liberté ! comme on t’a trompée ; » puis Danton et les siens, puis enfin Robespierre et son parti, le lendemain du jour où André Chénier était tombé sur la place de la Barrière du Trône. L’immonde statue, qu’on avait fini par peindre en rose pour cacher le sang dont elle était tachée, fut enfin renversée, lorsque, toute fendillée et craquelée, elle allait tomber d’ellemême. On mit à la place un faisceau de quatre-ving-trois lances, une pour chacun des départements de la République.
Cinq ans après, le 14 juillet 1799, une nouvelle image de la Liberté fut inaugurée à la même place, pas ironie sans doute, et comme on place une statue sur un tombeau, car la Liberté était déjà bien morte alors. Lemot l’avait représentée assise tenant un globe dans la main droite. Ce globe était creux, avec une ouverture ; peu de jours après l’inauguration, un couple de ces colom-
bes à demi-sauvages qu’abritent les arbres des Tuileries vint s’y nicher. On vit là un heureux présage pour la Concorde , dont on avait fait en 1795 la nouvelle patronne de cette place vouée pendant sept ans à la Révolution . Moins d’un an après, la statue était jetée par terre, et le premier Consul venait poser, sous son socle, la première pierre d’une colonne nationale, dont il était dit qu’on ne verrait que le modèle. Il était en charpente, couvert de toiles peintes en granit, et il avait 147 pieds de haut. Elevé le 12 juin 1801, il fut démoli l’année suivante. Cela fait. Napoléon ne pensa plus à la place de la Concorde ni au monument qu’elle attendait. En 1816, Louis XVIII décida que la place Louis XV reprendrait son ancien nom, et qu’on rétablirait son premier monument.
Dix ans après, projet nouveau : la statue de Louis XV sera mise au rond-point des Champs- Mysées ; la place à laquelle on la destinait d’abord s’appellera place Louis XVI, et c’est un monument expiatoire à la mémoire du roi martyr qui sera placé au milieu. Tout cela n'était encore qu’en voie d’exécution quand éclata la Révolution de Juillet qui fit
passer violemment à d’autres idées. Ce qu’on avait fait du monument de Louis XVI fut démoli, et l’on chercha ce qu’on mettrait à la place. On le trouva en gypte.
Le roi Charles X avait obtenu de Méhémet-Ali les deux obélisques de granit rouge du palais de Louqsor, près de Karnac, dans la Haute-Egypte, en échange de l’une des deux aiguilles de Cléopâtre, qu’il avait d’abord donnée, et à laquelle on avait renoncé à cause de son état de dégradation. On ne pouvait songer à transporter en France les deux monolithes. Le plus petit, qui a 2 mètres de moins que l’autre, et sur lequel sont gravés en hiéroglyphes les travaux de Rhamsès et de Sésostris, fut celui qu’on choisit. Après d’incroyables obstacles dont finit par triompher l’ingénieur M. Lebas, le vaisseau 1 e Louqsor ^ parti de Toulon le 15 avril 1830, vint, le 23 décembre 1833, débarquer près du pont de la Concorde, l’énorme masse, plus de trente-quatre fois séculaire, longue de 23 métrés et demi, pesant 172,682 kilogrammes, et dont la valeur vénale, au prix où est le granit, serait de plus de 600,000 fr. Le capitaine
de l’expédition, M. Verninhac Saint- Maur, demandait qu'on plaçât l’obélisque au milieu de la cour du Louvre,, comme pour ajouter une curiosité de plus au Musée Egyptien, dont les fenêtres lui eussent fait face ; mais on se décida pour le centre de la place de la Concorde, sans considérer assez combien il coupe en deux désagréablement la vue de l’arc de triomphe, de la Madeleine, du Palais Législatif et du grand pavillon des Tuileries. Un piédestal en pierre de Luber, d’un seul blo3, haut de 4 mètres sur 1 mètre 70 centimètres de largeur, lui fut préparé, et, le 25 octobre 1836, Y obélisque, encore emmaillotté de ses planches, fut solennellement dressé, « en présence du roi Louis-Philippe et aux applaudissements d’un peuple immense, »
comme il est dit sur le piédestal dont cette inscription en français n’est pas la seule originalité. M. Lebas a, en effet, eu l'idée fort heureuse et surtout nouvelle d’y faire graver en creux les figures des diverses opérations qu’exigèrent l’abattage de l’obélisque à Louqsor, son voyage et son érection à Paris. Un détail manque, le chiffre des dépenses qui s’élevèrent à 1,350,000 fr. Cette aiguille
égyptienne, plantée au milieu de la place, n’est guère en harmonie avec elle, mais c’est une faute qui se perd dans le désaccord de tout le reste, et surtout dans la grandeur de l’ensemble, dont les vices de' détail ne peuvent gâter l’admirable effet. Qu’on dise tant qu’on voudra : que le dessin des fontaines, des colonnes rostrales, des candélabres n’est pas irréprochable ; que le grand plateau d’asphalte placé au centre, avec l’obélisque à son milieu et ses deux énormes fontaines de fonte aux deux bouts, ressemble à un surtout de table ; que les six figures de chacune des deux grandes vasques font bien d’être assises, car elles doivent être fatiguées de leur propre poids ; que les Tritions sont trop laids et les Néréides pas assez belles ; qu’on ajoute encore quelques justes critiques sur l’éparpillement des lumières dans cette place-veilleuse, comme on l’appelle, qui est si largement éclairée et où l’on voit si peu clair ; que l’on se moque tout à son aise de ces petits pavillons dont on a trouvé moyen de faire huit piédestaux pour les statues curules des principales villes de France ; il n’en est pas moins vrai, nous le répétons, que c’est encore
là une admirable place, où l'art lui-même a ses dédommagements. Un monument comme le Garde-Meuble ; des statues comme les deux victoires ailées de Coysevox, dont les coursiers galoppent si bien aux deux côtés de la grille des Tuileries ; deux chefs-d'œuvre comme les les deux chevaux de Coustou, qui, le 1 1 septembre 1795, ont été transportés de l'abreuvoir de Marly à l’entrée des Champs-Elysées, où ils ont si bon air ; enfin deux figures magistrales comme celles de la ville de Lille et de Strasbourg, si fièrement taillées dans la pierre par le ciseau de Pradier, rachètent bien des choses. Ce qui rehausse tout cela, c'est la verdure dont les hauts massifs des Tuileries et des Champs-Elysées encadrent la place de la Concorde au Levant et au Couchant ; c'est aussi la perspective de monuments qui s’étend sous le regard partout où il n'a pas à se reposer sur des masses d’ombrages : làbas, au-dessus des arbres et du panache des jets d’eau, le gros pavillon des Tuiperies et son drapeau flottant ; de l'autre lôté, tout au bout de la haute avenue ces Champs-Elysées, l’arc de triomphe, dorte géante, à travers laquelle, certain
soir d’été, le soleil couchant vient regarder la ville, que son départ va plonger dans l’ombre. Au Nord et au Midi, si la perspective a moins d’étendue, elle a son prix encore. D’un côté, la Madeleine, terminant la large rue Royale, fait bien comme fond de tableau, et, de b autre, quoiqu’assez mesquine avec son fronton étroit et son escalier qui ne mène à rien, la façade du Corps Législatif, plaquée en 1807 Par Poyet sur les derrières du Palais-Bourbon, n’est pas faite pour gâter le point de vue. Ce côté a gagné beaucoup à la construction de Sainte-Clotilde, dont les deux flèches à jour font, sur la gauche de ce palais, un gracieux pendant au dôme des Invalides, qui s’élève à droite.
Du pont de la Concorde, on a devant soi d’autres horizons qui sont aussi d’un fort bel effet. Le pont lui-même est charmant. Perronet, qui l’acheva en 1791, avec une partie des pierres enlevées à la Bastille, n’a pas fait mieux. On le surchargea, pendant quelques années, de douze statues de marbre, qu’on a eu raison de porter à Versailles, où elles sont mieux à leur place dans la cour d’Honneur du château. Le pont, qu’elles
écrasaient sans le décorer, n’a besoin pour ornement que de lui-même et de la double perspective dont s’émerveillent les yeux du passant, soit que du regard il descende le fleuve, soit qu’il le remonte.
Ici, au Levant, voici, sur la droite, les ombrages des grands hôtels de la rue de Lille, dont je vous parlais tantôt, qui entrecoupent de leur verdure la ligne des élégantes façades du quai d’Orsay ; au bas, sur le Port-aux-Pierres , c’est la vie du travail, le continuel mouvement des ouvriers, remuant les grues énormes, dont les grands bras armés de chaînes enlèvent d’énormes blocs qu’ils transportent des bateaux sur les voitures. Plus loin, la berge s’ombrage de hauts peupliers qui servent de rideau aux bains placés tout près du Pont-Royal. Le pont de Solférino coupe en deux parties le long bassin, et il est ainsi une gêne pour le coup-d’œil. Mais il est d’une telle élégance, et il permet d’enjamber si lestement le fleuve !
A sa gauche, le passant, accoudé sur le parapet à balustres du pont de la Concorde, n’a guère à longer du regard que le quai des Tuileries, rampant tout poudreux au bas de la terrasse du bord de
Veau. Il s’en dédommage par l’étendue de la perspective, qui embrasse toute la longueur de la galerie du Louvre et la ligne des quais jusqu’au delà du Pont- Neuf. Il suffit d’une volte-face pour que le tableau change. Allez de l’autre côté^ du pont qui nous sert d’observatoire, descendez, des yeux, la Seine au lieu de la remonter, et le double panorama qui se déploiera devant vous ne vous fera pas regretter l’autre. Deux ponts assez rapprochés coupent le fleuve : celui des Invalides , qui, en 1855, échangea son tablier de bois et les chaînes de fer sur lesquelles il trébuchait depuis 1829, pour quatre jolies arches en pierres ; et le pont de V Alma , aussi nouveau, son nom l’indique, que notre jeune gloire de Crimée. Le pont d'Iéna , commencé en 1806, et qui porte, lui aussi le nom de la victoire gagnée en l’année qui le vit bâtir, est un peu plus loin ; le coude que fait la Seine nous empêche de l’apercevoir d’où nous sommes. En le franchissant pour gagner le Champ-de-Mars, nous saluerons tout-à-l’heure, au sommet de ses piles, les aigles couronnées du premier Empire, que le nouveau lui a rendues en 1852 ; mais nous ne nous arrê-
terons pas longtemps devant les quatre chevaux de pierre et leurs cavaliers qui sont en sentinelles aux deux bouts du pont. Ceux de la rive droite ont été sculptés par MM. Devaux et Feuchères, ceux de la rive gauche par MM. Daumas et Préault. Il n’y a qu’un seul de ces groupes qui se fasse remarquer, et ce n'est point parce qu’il est d’un art bien raisonnable ; au contraire. Ce que nous avons à regarder du pont de la Concorde mérite mieux notre attention.
Sur la gauche, à côté du Corps Législatif, est l’élégant hôtel de Lassay, dont le premier propriétaire, vers 1730, dessina lui-même les plans, ce qui lui valut une flatteuse mention de Voltaire, dans une note du Temple du GoûU M. Marrast, qui espérait y éterniser son séjour, le fit réparer en 1848 ; M. Dupin, qui l’avait habité longtemps comme président de la Chambre des Députés, y revint de 1849 à 1852 ; c’est M. de Morny, président du Corps Législatif, qui en prit ensuite possession. A la suite, étaitun vaste jardin qui fut longtemps public, mais dont presque tout le terrain a été pris pour le nouvel hôtel du Ministère des Affaires Etrangères , dont vous
voyez d’ici la somptueuse façade, un peu surchargée de marbre et de festons.
Nous nous trouvons là au coin de Y esplanade des Invalides , qu’ombragent trois hautes rangées d’arbres sur chacun de ses côtés, et dont quelques cabarets toujours pleins, aux abords de l’hôtel, quelques parties de jeux de quilles, de cochonnet et de siam, faites clopin-clopant par des joueurs peu ingambes, sont toute la gaîté. Le quai., dont le nom n’a point changé depuis le Pont-Royal, et qui s’appelle toujours le quai d’Orsay est assez triste et désert, de l’Esplanade jusqu’au Ch a mp -de- Ma r s . Ce ne sont que grands et mornes bâtiments : la Manufacture des Tabacs , le Magasin Central des Hôpitaux militaires , le Dépôt des Marbres du Gouvernement.
On regrette le temps où Viles des Cygnes, réunie au quai en 1820, était vraiment une île, toute égayée de guinguettes, qui, sous Louis XIV, voyait nager par bandes, autour de ses vertes rives les blancs oiseaux auxquels elle dut son nom. Si le tableau s’est attristé de ce côté, de l’autre il s’est animé. De la place de la Concorde à l’ancienne barrière des Bonshommes, tout le long des
quais de la Conférence et de Billy , ce n’est que vie et mouvement. Le public, attiré par les jolis jardins plantés derrière le palais de l’Industrie, afflue au Cours-la-Reine , autrefois si désert.
Le quartier François Ier lui-même, que nous trouvons auprès, cesse d’être ce qu’il fut si longtemps, un Éden au rabais. Il se peuple, il s’anime, et la jolie maison du XVIe siècle, qu’on y a transportée en 1823, finira par croire qu’elle est décidément à Paris, et non à Moret, où elle fut bâtie et resta trois cents ans. C’est un bijou d’élégance, quon a bien fait d’arracher à ce coin de la forêt de Fontainebleau. Qui l’a fait bâtir? on ne sait. Qui en a sculpté les ornemènts, cette frise, où s’agitent ces jolies scènes de vendange? on ne le sait pas davantage. Seulement, comme tout ce qui est d’un temps doit être de l’artiste qu'on y a vu surtout briller, on attribue ces sculptures à Jean Goujon, et si bien qu’on a cru devoir donner son nom à une rue voisine. On penserait, en voyant tant d’élégance et de coquetterie, qu’une favorite et un royal amoureux auraient pu habiter ce petit séjour ; mais l’inscription latine qui se lit dans la corniche supé-
rieure de la façade empêche de le penser. En voici le sens : « Celui qui sait mettre un frein à ses paroles et dompter ses sens est plus fort que celui qui prend des villes d'assaut. »
Les souvenirs galants qui nous manquent ici se rencontrent plus loin. Il ne faut que remonter un peu, jusqu’au quai de Billy. Nous y trouvons les restes d’un vaste parc dont Mrae de Pompadour fut propriétaire ; et plus loin, au bout d’une longue avenue, dont les bustes d’Agrippine et de Néron décorent la grille d'entrée, un joli pavillon qui fut la retraite, rarement solitaire, de Sophie Arnould, A ces deux reines de galanterie succédèrent deux pensionnats, où j’imagine qu’on se gardait bien d’apprendre aux jeunes filles l’histoire de la maison que purifiait leur séj our . De l’autre côté de la Seine, au delà du Champ-de- Mars , nous retrouvons Mme de Pompadour, et, cette fois, en de sérieuses occupations. C’est de 1751 à 1755. Elle a donné au roi l’idée de bâtir une école, où l’on élèvera cinq cents jeunes gentilshommes ; et l’a fait travailler lui-même en conscience au plan de cette fondation. Quand les constructions ont été commencées, elle a payé
les ouvriers de son argent ; Gabriel, l’architecte, n’a rien fait que par ses conseils, et ainsi s’est trouvée fondée l’Ecole Militaire, où certes on ne s’attendait pas à voir ainsi en œuvre une blanche main de favorite. En 1787, après avoir compté parmi ses derniers élèves un jeune homme qui, dix-sept ans plus tard devait être empereur, l’Ecole Militaire était supprimée ; puis on la rouvrait, pendant la Révolution, sous le nom d’Ecole de Mars, et enfin, après avoir un instant songé à y transférer l’Hôtel-Dieu, on en faisait ce qu’elle est encore : une caserne. Trop d’ornements nuiraient pour une pareille destination ; tout ce qui parait l’Ecole, où la favoriteartiste n’avait pas oublié l’art, a donc peu à peu disparu. Déjà, sous le Directoire, l’escalier, qui était une merveille de légèreté, n’existait plus, et les quatre statues qui le décoraient avaient été brisées.
Que d’événements divers, que de spectacles, que de constrates en peu d’années sous les fenêtres de cette Ecole devenue caserne, dans ce Champ-de- Mars, qui lui sert d’immense antichambre ! D’abord, en 1783 et 1784, ce sont
les expériences aérostatiques de Charles, puis de Blanchard; eii 1789, une première émeute qui force à partir le régiment caserné dans l’Ecole; en 1790, la grande fête de la Fédération, pour laquelle plus de soixante milles personnes viennent, la pelle et la pioche en main, faire de la vaste plaine un gigantesque amphithéâtre. Le 14 juillet 1791, cette grande fête se renouvelle. A la première, on avait acclamé Louis XVI ; cette fois, on l’insulte et trois ans après, le2T janvier 1794, c’est l’anniversaire de son supplice que Ton célèbre à la même place. Peu de mois auparavant, sur l’échafaud transporté près de la Seine, en face du Champ-de-Mars, on avait, un soir d’hiver, fait tomber la tête de Sylvain Bailly. Les grandes solennités civiques se succèdent cependant sur la place rougie du sang de ce juste : le 30 pluviôse an VI, la fête de la souveraineté du peuple ; le 10 messidor, celle de l’agriculture, etc., etc. En 1804, à ces fêtes républicaines, l’Empire substitue les siennes. Le 10 novembre, Napoléon reçoit au Champ-de-Mars le serment de tous les corps de l’armée. Dix ans après, autre cérémonie, autre serment. On ne crie plus vive l’Empereur,
mais vive le Roi : Louis XVIII fait à Parmée la distribution de ses drapeaux blancs. Les Cent jours arrivent et le Champ-de-Mars est encore envahi. La foule y vient assister, le i?r juin 1815, à la cérémonie du Champ de Mai, qui ne précéda Waterloo que de dix-sept jours.
Depuis lors, on n^y a convié la foule que pour des revues et des fêtes. C’est au Champ-de-Mars, en 1827, que CharlesX se montra pour la dernière fois à la garde nationale, licenciée le lendemain, et c’est au Champ-de-Mars encore qu’elle reparut, au mois d’août 1830, devant le nouveau roi Louis-Philippe, sous l’étendard aux trois couleurs. Une fête, qu’on y célébra pendant ce même règne, fut bien cruellement ensanglantée. C’est, il doit vous en souvenir, celle du mois d’août 1838, en l’honneur du mariage du duc d’Orléans, sur lequel il sembla qu’elle jetait un sinistre présage trop réalisé le i3 juillet 1842. Plusieurs centaines de personnes, qui étaient venues voir le feu d’artifice tiré au milieu du Champ-de- Mars, furent écrasées ou étouffées, près de la porte trop étroite qui s’ouvre sur la rue Saint-Dominique.
C’est par là que nous allons sortir nous-
même ; c’est par cette rue si longue, et d’une physionomie si variée, grâce à la différence des quartiers où elle passe, que nous allons pénétrer dans le faubourg Saint-Germain, dont sa ligne tortueuse coupe en deux l’étendue.
Le faubourg St-Germain. — Ses hôtels d’ancienne noblesse. — Ce qu’ils sont devenus. — Le salon de Mmc Du Deffant au couvent St- Joseph rue de l’Université. — Comme quoi nos ministres sont logés en de nobles maisons. — Le couvent des « Oiseaux » — D’où vient son nom. — Le Pensionnat du Sacré- Cœur à l’hôtel Biron. — Où se trouve la tombe d'Adrienne Lecouvreur. — Les hôtels-garnis du noble faubourg. — Ce qui reste de la grande abbaye de St-Germain-des-Prés.
Auprès du Champ-de-Mars, la rue Saint-Dominique est une rue calme, déserte, presque champêtre, à laquelle conviendrait encore son ancien nom de rue aux Vaches . Un peu plus loin, iîlle s’anime de tout le mouvement de la population du Gros-Caillou, population
toujours agissante d'ouvriers et de soldats, de cabaretiers et de rôtisseurs.
L'Esplanade des Invalides passée, c’est autre chose. La rue populaire se fait grande dame. Jusqu'aux abords de la rue des Saints-Pères , où elle est un peu plus roturière et marchande, elle gardera ces grands airs de noblesse que partagent ses parallèles : les rues de Lille , de V Université, de Grenelle, de Varennes , et qui sont le trait ineffaçable de la physionomie de ce faubourg. Tout Paris s’est transformé ; seul, depuis le milieu du XVIIe siècle, qui le vit sortir des terrains herbus du Pré-aux-Clercs, lentementpierreàpierre, le faubourg Saint-Germain est resté le même, imposant, hautain, silencieux, j3ortes closes. Il semble qu’on respire un autre air, auquel se mêle je ne sais quel parfum de fierté renfermée, lorsqu'on traverse ses grandes rues muettes où, pendant des mois entiers, pas une porte ne s’ouvre et, qui, pendant les autre mois, ne voient sortir des hôtels que de grands équipages plus armoriés que brillants. Quelques valets, peu pressés, bavardant à la porte du cabaret du coin, quelques passants affairés circulant sans
encombre sur les trottoirs déserts sont les seuls vivants qui animent un peu l’aristocratique nécropole. Les employés des différents ministères comptent, en première ligne, parmi ces affairés dont je parle, et qui ne font que passer, à deux heures différentes du jour, le matin et le soir, dans ces rues, sans cela, si solitaires. Le faubourg Saint-Germain a donc gagné à l’installation des ministères dans ses hôtels quelque peu d’animation intermittente, mais sa noblesse y a perdu de magnifiques demeures qu’elle regrette encore, malgré le nombre et la beauté de celles qui lui restent.
Nous allons, s’il vous plaît, compter, tout en courant, combien dans le grand rectangle que forme ce faubourg, et qui est borné : au Nord par la rue de Lille, au midi par la rue de Varennes, à l’Ouest par le boulevard des Invalides, à l’Est par la rue des Saints-Pères, combien on trouve d’anciens hôtels distraits de leur première destination, et devenus soit le siège d’une grande administration, soit un couvent, soit un pensionnat.
Nous donnerons en même temps un regret à quelques-uns qui ont été démolis,
et nous resterons encore étonnés du nombre de ceux qui sont toujours aux mains des vieilles familles.
Le ministère de la Guerre, à lui seul, pour loger son ministre, tous ses services, son dépôt, etc. , n’a pas envahi moins de quatre anciens hôtels, plus un vieux couvent. Les hôtels situés les uns rue Saint- Dominique, les autres rue de l’Université, car ce ministère envahisseur chevauche sur deux rues, sont d’abord : — rue Saint-Dominique, V hôtel de Brien ne, où mourut, en 1794, le cardinal du même nom ministre de Louis XVI, où Lucien Bonaparte s’était fait une si belle collection de tableaux, et qui fut acheté, en 1804, parMme Laetitia; 1 'hôtel de Conti bâti au XVIIe siècle pour la duchesse de la Meilleraie-Mazarin, et plus tard occupé par la princesse douairière de Conti, qui lui laissa son nom ; — rue de l’Université, V hôtel d’ Aiguillon, dont le duc et pair pour qui on le construisit, est resté le parrain, et enfin le grand hôtel de Mo vichy -No ailles. C’est dans celui-ci, qui fut, sous le premier empire, l’hôtel de la Direction des Mines, qu'on a placé le dépôt de la guerre, auparavant à l’ hôtel d' Harcourt, dans la
même rue. Le couvent de Saint-Joseph qui, ainsi que ces quatre hôtels, se trouve englobé dans l’absorbant ministère, ne vit longtemps, au lieu des expéditions et des victoires qu’on organise aujourd’hui dans ses anciennes cellules, devenues des bureaux, que des combats de conversation et de littérature. Un peu plus de cent ans après qu’il eût été fondé pour les Filles de la Providence ou de Saint- Joseph , dont Mrae de Montespan fut la protectrice, et même, en des jours trop rares de repentance, la compagne de retraite, ce cloître compta parmi ses hôtes la marquise du Deffant. Elle y resta plus d'un demi-siècle. C’est dire que, pendant tout ce temps, où le monde spirituel passa mille et mille fois, parlant toujours, dans le joli appartement tendu de moire, avec des nœuds couleur de feu, Saint-Joseph fut un des chefslieux les plus brillants de l’esprit. Quiconque n’y était pas venu ne connaissait rien. « Je serais retourné en Angleterre sans avoir l’idée de ce genre d’esprit qui est particulier à votre nation, écrit à la marquise le chevalier Mac-Donald, si je n’avais pas été à Ferney et à Saint-Joseph. » Mrae du Deffant n’était pas la
seule chez qui l’on causât bien dans ce cloître peu cloîtré. Mme de Vassé, M1Ie Ferrant, Mme deTalmont y recevaient grand monde, et Charles-Edouard, le Préten dant, à l’époque où il se cachait, put vivre pendant trois ans, allant de l’une chez l’autre, sans s’ennuyer un instant. De chez Mme de Vassé, où il passait sa journée, on l’introduisait le soir, par un escalier dérobé, chez Mlle Ferrant, au fond de l’alcôve, d'où il assistait à la conversation, puis il allait coucher chez la princesse de Talmont. Mlle de l'Espinasse vivait aussi à Saint-Joseph. ((Elle occupait, dit M. le marquis de Saint-Aulaire, une petite chambre donnant sur la cour, où quelque commis du ministère de la Guerre travaillent aujourd’hui, ne se doutant pas probablement que de hautes notabilités du siècle dernier se sont, pendant plusieurs années, donné tous les jours de cinq à six heures, rendezvous dans, leur bureau. »
Si nous remontons un peu à gauche vers le centre de la rue Saint-Dominique, nous trouvons un autre ministère fort bien logé en deux autres fort beaux hôtels. C’est le ministère des Travaux Publics , qui, après avoir quitté V hôtel
Tessé , qu’il occupa longtemps rue de Varennes,a été installé, ici, dans l’hôtel Roquelaure, auquel on a adjoint, pour l’agrandir, Thotel deMarcillac. Cet hôtel Roquelaure a le plus grand air. Piganiol dit que, de son temps, il passait pour une des plus belles maisons de Paris, et j’ajouterai qu’on en peut dire autant du nôtre. Après le duc de Roquelaure, pour qui on l’avait bâti, Mmes de Léon et de Pons, qui en avaient hérité, le cédèrent, en 1740 au président Molé, pour la somme alors énorme de 460,000 fr. Pendant la Révolution, il fut vendu comme bien national. Presqu’en face est Yhôtel la Trémotiilleyo\x l’on avait mis sous l’Empire la Direction du Génie militaire. Plus loin, toujours dans la même rue, dont la destinée est d’être vouée aux choses belliqueuses après n’avoir connu que leurs contraires, à la place de l’ancien Noviciat des Jacobins ou Frères Prêcheurs de Saint- Do mini que , auxquels la rue doit son nom, se trouve le Musée cCArtille) ie.
Dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, que nous allons maintenant suivre, deux vastes hôtels, celui d e Feuquières et celui de cette spirituelle marquise de
Créqui , à laquelle on a volé de l’esprit en voulant lui en prêter dans ses prétendus Souvenirs , servent aujourd’hui pour les bureaux de la mairie du septième arrondissement. Le ministère de l’Intérieur s’est fait une aussi large part. Sans compter les maisons avoisinantes, dont il dispose, rue de Bellechasse et rue de Grenelle, il s’est donné sur celleci deux hôtels : celui de Conti , qudiabite le ministre, celui de Lamarche, où sont la plupart des services (i). Après avoir appartenu au marquis deRothelin, pour qui Lassurance le bâtit en 1704, puis au banquier suisse Hoguer, l’hôtel de Conti était passé à une princesse de qui il tenait son nom. C’était un des plus beaux de la rue, mais l’hôtel de Villars, qui lui fait face, allait bien de pair avec lui, Le quartier n’en a pas de plus ancien que celui-ci. Sur le plan de Gomboust, qui date de 1652, il est seul dans cette rue sous le nom d’hôtel de M. Le Coigneux, riche président à mortier, dont le fils prit le nom de Bachaumont, et fit, avec Chapelle, le joli voyage que vous
(1) Ces hôtels sont maintenant occupés parle Ministère des Postes.
savez. Le maréchal de Navailles remplaça Le Coigneux dans cet hôtel, et y fut remplacé lui-même par Tillustre maréchal de Villars, pour qui, en 1712, Boffrand y fit de grands travaux au dedans et au dehors. Comme c’était la demeure d’un victorieux, la porte fut chargée de trophées, à l’égal d’un arc de triomphe. La statue en marbre du maréchal, faite par l’aîné des Coustou, fut longtemps conservée au fond du jardin.
On ne l’a plus revue depuis les ravages que cet hôtel, comme tant d’autres, eut à souffrir pendant la Révolution. L’évêque de Nancy, M. de Forbin- Janson,fut ensuite le propriétaire et le nouveau parrain de cet hôtel. Aujourd'hui, l’ambassade ottomane l’occupe. Le ministre de l’intérieur s’y était installé sous l’Empire, avant de traverser la rue. Seulement, l’hôtel d’un maréchal de Louis XIV ne lui suffisant pas, il avait aussi pris le voisin, ancienne propriété des Brissac, où tant de choses étaient à admirer: la salle des gardes, les cheminées en marbre vert d’Égypte, la collection d’anti ques, les portaits, les tableaux, entr 'autres la Marchande cV Amours, de Vien.
Qu’en avait-on fait, après 93 ? une mai-
son de ventes aux enchères! Le ministère de V Instruction Publique est auprès, à V hôtel RochechouartyAus tard hôtel Augereau.
Vous voyez que tous nos ministres sont en de nobles maisons. Mais nous n’en avons pas fini avec cesmutations de locataires. En voici quelques autres dans la même rue et ses voisines. A deux pas du dernier ministère dont je viens de parler, le couvent des religieuses cisterciennes, qu’on appelait de Panthemont, à cause de leur principale abbaye dans le diocèse de Beauvais, avait à peine été abandonné, en 1790, qu’on en fit un quartier de cavalerie, par une de ces ironies dont le hasard a le secret. Plus tard, son église se rouvre comme les autres, mais ce n’est pas pour être rendue à r ancien culte. Que devient-elle?
ce qu’elle est encore, un temple protestant. Quant au couvent lui-même, il reste caserne. Allons, rue de l’Université : à V hôtel de Brou, puis de Soyecourt^ôloh vint au Musée de Cluny le charmant groupe des Parques qui en ornait les jardins, et qu’on attribue à Germain Pilon, nous trouvons le Dépôt des Cartes et Plans de la Marine ; puis à la place
des hôtels Guémenée et Fleury , la Direction des Ponts et Chaussées. Rue du Bac, dans ce magnifique hôtel de Boulogne , bâti par Samuel Bernard, auquel il ne reste plus qu’une partie de son jardin, safaçade et la double initiale de son fondateur sur la porte d’entrée, siège la Société d' Encouragement, locataire plus honorable, du reste, que les entrepreneurs de plaisir qui, pendant le Consulat, donnèrent bals et concerts dans ses admirables salons.
Rue de Varennes, nous trouvons encore quelques grands fonctionnaires en d’illustres hôtels. Le ministère des Cultes, réuni maintenant à l’Instruction Publique, fut longtemps établi au N° 43.
Celui de Y Agriculture et du Commerce n’a déménagé que depuis quelques années de Y hôtel de Tessé , où le président du Conseil d’état est venu habiter après avoir quitté le grand hôtel Valenti nois , dont nous aurons à parler plus loin. Ces successions, qui nous font voir de hauts dignitaires remplaçant de grands seigneurs, n’ont rien qui puisse choquer; il en est d’autres, dont ce même quartier offre des exemples, qui me semblent plus naturelles encore. Ainsi, quoi de
plus simple qu’un hospice qui succède à un couvent, et à une prison un pensionnat? C'est ce qui arrive pour V hospice des Enfants-Malades et pour la maison d’éducation dite des Oiseaux , l’un et l’autre dans la rue de Sèvres. L’hospice remplace une fondation du même genre, établie dans V hôtel de V Enfant Jésus , par l’active piété du curé de Saint-Sulpice, Languet, avec l’aide des Filles-de-Saint-Thomas de Villeneuve ; protégée ensuite par la bienfaisante marquise de Lassay, et dans laquelle tout avait si peu changé, que les bonnes Filles-de-Saint-Thomas, que la Terreur en avait chassées, ont pu, sans déranger rien, revenir y prendre leur place, il y a quelques années. l e pensionnat des Oiseaux succède à une maison de détention fameuse sous la Terreur. Si les petites espiègles, auxquelles pèsent les plus légères chaînes, savaient ce passé de la maison, elles aussi diraient, j’en suis sûr, que rien 11’est changé. Ce sont les dames chanoinesses de la Congrégation de Notre-Dame qui la dirigent.
Son nom de maison des Oiseaux lui vient, soit d’une chambre où le sculpteur Pi galle, à qui elle appartint, avait fait
peindre des myriades d’ oiseaux, soit de nombreux oiseliers dont on voyait autrefois les cages bruyantes dans les fossés qui bordaient la maison du côté des boulevards neufs.
Un autre couvent-pensionnat, plus considérable encore, se trouve dans ce quartier, à Tune de ses limites extrêmes. C’est la célèbre maison du Sacré-Cœur , qui occupe, de la rue de Varennes à la rue de Babjdone, l’hôtel de Biron, auparavant Matignon, dont les jardins sont les plus vastes qui aient jamais été dans Paris. Il fut bâti sous la Régence, par Gabriel et Aubert, pour un traitant, Peirenc de Moras, inspecteur général de la banque. C’était le temps où ce lieu n’était encore qu’une garenne ou varenne , comme on disait. On pouvait s’y donner tout ce qu’on voulait d’espace, et l’on en usa.* Après la mort de Peirenc, son fils vendit l’hôtel à la duchesse du Maine, en 1736 ; le maréchal de Matignon en fut ensuite propriétaire, puis vint M. Biron, qui le posséda jusqu’à sa mort, en 1788. Il avait fait de son jardin, l’un des plus beaux deFrance, par la culture et la variété des fleurs, et il avait voulu que chacun pût l’admirer
à l’aise. L’entrée en était libre, depuis le ier avril jusqu’au ior octobre. Pendant la Révolution, il resta public, mais moyennant rétribution. Quelqu’un qui s’était souvenu de la fameuse ronde: Quand Biron voulut danser , fit danser à l’hôtel Biron. On donnait aussi des bals alors, dans les jardins de l’hôtel d’Orsay, voisin de celui-ci, et l’un des plus riches en peinture et en sculptures. Taraval avait peint deux plafonds des appartements encombrés de vases antiques et de statues pour la plupart apportés d’Italie. M. d’Orsay n’avait pas dépensé moins de quatre millions pour cette collection de dieux et de déesses, qui, mis en vente le n septembre 1791, alla peupler de ses chefs-d’œuvre épars les salles du Louvre et le jardin des Tuileries.
Après avoir dansé à l’hôtel d’Orsay, dans ses salons, dans ses jardins, sur sa magnifique terrasse de la rue de Babylone, on en fit un gymnase, puis un bazar de marchands de modes, de tabletiers, bimbelotiers, etc. Le bizarre Armand Seguin y installa ses excentricités pendant la Restauration. M.
Barbey de Jouy , qui en fut ensuite propriétaire, sacrifia une partie des
bâtiments et du jardin pour percer en 1838, de la ruede Varennesàcelle de Babylone, la rue qui porte son nom. M. le Comte Duchàtel prit possession de ce qui restait; il y demeure encore. U hôtel Rohan-Chabot eut à peu près le même sort. Après avoir appartenu à la noble famille dont il gardait le nom, à M. de Montebello, au prince de Chimay, il était, en 1826, la propriété de l'architecte Rougevin, qui le fit raser en partie pour percer la rue appelée d'abord rue de Mademoiselle^ à cause de Mlle Adélaïde d'Orléans, dont l’hotel était mitoyen; puis, en 1830, rue Vaneau , du nom d’un élève de l’École Polytechnique, tué le 29 juillet à l’attaque de la caserne de la rue de Babylone. L’hôtel de la sœur du roi Louis-Philippe, que je viens de citer, est la maison la plus belle et, après le Sacré-Cœur , la plus vaste de cette rue. C’est un vrai palais de prince ou de princesse, aussi trouvons-nous, parmi ses premiers propriétaires, le prince de Tingry d'abord, pour qui Cortone le bâtit en 1721 ; puis M. de Matignon, duc de Valentinois , dont il garda le nom ; puis le prince Grimaldi de Monaco.
Mm* Adélaïde 1 occupa pendant la Res-
tauration. Après juin 1848, le général Cavaignac, chef du Pouvoir Exécutif, y fut logé, enfin le président du Conseil d’État en fit sa demeure avant d’aller à l’hôtel de Tessé. C'est, je le répète, un vrai palais dont au temps de M. de Valentinois, qui s’y plaisait fort, rien n’égalait la beauté. Magnifiques tableaux, bronzes admirables, vases d’argent merveilleux, rien 11’y manquait. Le pavillon, qui existe encore au fond du jardin et que le duc appelait son petit Trianon, était un prodige d’élégance et de décoration. Plusieurs hôtels de cette rue de Varennes sont de dignes voisins de celui-ci .
Quelques-uns appartiennent encore aux familles historiques dont ils portent le nom : ainsi celui du prince de Beaiiffremont , où se donnèrent maintes fois les bals pour les pensionnaires de l’ancienne liste civile ; l 'hôtel Narbonne - Felet , celui de La Ro chef oucauld-Dou deauville , celui de Castries , où le peuple vint tout briser en 1791, après le duel du maréchal de Castries avec Charles Lameth ; X hôtel de Broglie , etc., etc. Dans la rue de Babylone , que celle-ci a pour parallèle au Midi, et qui
doit son nom à Bernard de Sainte-Thérèse, évêque de Babylone, qui, en 1663, y fonda au coin de la rue du Bac la maison des Missions Etrangères, je trouve quelques hôtels encore, surtout dans le voisinage de la rue de Monsieur et du boulevard des Invalides, dont, au dernier siècle, on aimait assez la solitude pour s’y blottir en de mystérieuses petites maisons ; mais j’y cherche en vain l’ancien hôtel Cor aman , autrefois de Btrbançon. La rue Barbet de Jouy l’a emporté avec une partie de celui de Rohan-Chabot.
Rue de la Chaise , qu'il nous faut traverser pour revenir à celle de Grenelle, voici l’ Hôtel d'U^e^, formé de deux autres, dont l’un fut la demeure de cet élégant et galant Vaudreuil, qui en fit un musée de splendides tableaux français, au milieu duquel étincelait la Sainte-Famille, du Poussin. Rue de Grenelle, les beaux et vastes hôtels que n’ont pas encore abandonnés les grands noms ne manquent pas. Ici, c' esti’ hôtel de Bérule , plus loin celui d' Avaray, qui, pour que personne n’en ignore, porte son nom en lettres d’or sur marbre noir. Bien plus loin, vers les Invalides,
est V hôtel Ditchatelet , qui fut habité par M. de Cadore, et dont on a fait l’archevêché provisoire. En face est l’hôtel ou plutôt le palais de M. Hope, bâti de 1838 à 1842, et pour lequel les grands terrains occupés auparavant par celui de Wagram ne suffisant pas, il fallut prendre encore la pauvre petite place où se trouvait la jolie chapelle, seul reste de la communauté des filles pénitentes de Sainte-Valère . C’était la dernière chapelle claustrale qui subsistât par ici, car depuis longtemps celles de Saint- Joseph et de Panthemont, celles des Carmélites et du couvent de Bellechasse avaient été supprimées. Ces Carmélites, dont les vastes terrains s'étendaient, devant Saint- Joseph, jusqu’à la rue de Bourgogne, étaient venues là en 1687, après avoir quitté leur cloître de la rue du Bouloi, sur lequel avait couru tant de bruits dont Mme de Sévigné s’est fait l’écho. En 1790, elles furent supprimées, et une partie de leur maison devint une caserne.
Les dames de Bellechasse , qui devaient leur nom à la giboyeuse garenne sur laquelle nous les trouvons établies de 1635 à 1790, étaient des chanoinesses
du Saint-Sépulcre, dont le cloître était fort hospitalier pour les recluses du monde. Mm° de Genlis s’y retirait souvent, c’est là qu’elle fit en partie l’éducation des enfants d'Orléans. Le couvent supprimé devint un magasin à fourrage I une partie des terrains servit à prolonger la rue de Bellechasse, puis, sur le reste, on plaça la rue de Las Cases d’abord, et, plus tard, celles de Martignac et de Casimir Périer , tout en réservant un bel espace sur lequel on s’est enfin décidé à construire l’église Sainte-Clotilde. La place ne fut pas prise en entier sur l’ancien jardin de Bellechasse : celui des Carmélites en fournit une bonne part, après avoir déjà donné le terrain nécessaire pour la construction de l’hôtel de Lignerac, que Corvisart habitait sous l’Empire. Il est à l’extrémité de la rue Saint-Dominique, à l'angle de cette rue de Bourgogne percée en 1707, et qu'on ne dépassa guère, avant la moitié du dernier siècle, pour bâtir au delà, tant il semblait alors que ce fût le bout du monde.
Le 20 mars 1730, quand il fallut trouver un lieu bien solitaire où cacher les restes d’Adrienne Découvreur, auxquels
on refusait une sépulture sainte, c’est par ici qu’on vint le chercher. On mit le corps dans un fiacre, et deux portefaix,, que guidait M. de Laubinière, lui creusèrent une tombe clandestine au milieu des chantiers, sur un terrain qui fut compris plus tard dans les dépendances de l’hôtel du marquis de Sommerjr, à l’angle Sud-Est des rues de Grenelle et de Bourgogne. L’hôtel est devenu depuis la propriété deM. le comte Raymond de Bérenger, et la tombe de l’illustre comédienne a toujours été respectée.
Les demeures seigneuriales, pour lesquelles on semblait craindre de dépasser cette limite de la rue Bourgogne, s’en dédommageaient par le large espace qu’elles se donnaient dans le reste du faubourg, notamment dans la rue Saint-Dominique.
Que d’hôtels aux noms historiques nous trouvons dans cette rue, sans compter ceux dont il nous est impossible de ressaisir la trace, tel que celui qui fut habité par Montesquieu et dont la vieille concierge irlandaise Eamusait tant ! Ici„ vis-à-vis l’hôtel Hope, voici celui des Mirepoix , qui, déserté par ses anciens maîtres, fut habité par Merlin
de Douai, dont il vit la mort. A quelques’ pas plus haut, c’est Yhôtel de Dillon , où Fanny de Beauharnais tenait un bureau d’esprit, laissant aux poètes amis le soin de faire ses vers tandis qu'elle faisait son visage. Puis, c’est Yhôtel de la Rochefoucauld d? Estissac, autrefois aux Caraman ; Yhôtel de Broglie , qui aurait si grand air, avec ses colonnes formant portiques, s'il était un peu plus élevé ; Yhôtel de Châtillon , bâti par L’assurance, le meilleur élève de Mansard ; Yhôtel de Guerchy , puis encore Yhôtel de Luynes ou de Chevreuse , qui depuis que Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse, l’eût fait bâtir par Pierre Le Muet, ne sortit qu'une fois de cette famille, pendant la Terreur, quand le citoyen Baudin y tint une crèche payante pour les enfants de quinze mois à sept ans ! C’est un fort bel hôtel, simple et noble, où les ornements, surtout ceux de l’escalier, dont les peintures représentent des portiques et des groupes de personnages, se ressentent du temps déjà sévère qui le vit construire. « Cette belle demeure, qui appartient encore à la famille de Luynes, dit M. de Guilhermy, rappelle,
mieux que toute autre, ces anciens hôtels où les grands seigneurs d’autrefois, protecteurs nés des arts, se plaisaient à réunir des livres, des tableaux, des curiosités de toute espèce. » Après la rue Saint-Dominique, c’est dans la rue de Lille que nous trouvons le plus d’anciens hôtels. Nous vous en avons déjà nommé quelques-uns dont les jardins donnent sur le quai d’Orsay ; en voici d’autres. Le premier est celui de ce bon Dangeau, qui fut chroniqueur, comme Louis XIV voulait qu’on le fût, c’est-à-dire avec exactitude et sans réflexions. L’hôtel de Belle-Isle, nommé plus haut, était son vis-à-vis. M. d’Ancezune logeait un peu plus haut, en face de la maison que s’était fait construire par Boffrand le marquis de Torcy, son beau-père. Non loin est l’ hôtel Forcalquier , qu’habitait Lafayette en 1799, et dans lequel s’était longtemps assemblée la fameuse coterie du Salon-Vert, dont la comédie du Méchant nous a traduit, en jolis alexandrins, la spirituelle médisance.
Mme de Tencin logeait dans la même rue, où, comme on le voit, l’esprit et la malice faisaient large dépense. Dans la rue à laquelle l’ Université n’a laissé que
son nom en souvenir de ces droits sur ce quartier qui remplaça le Pré ou s’ébattaient ses Clercs, les hôtels historiques ne manquent pas non plus. Ceux des Mail ly , des Chabrillant, sont là pour le prouver ainsi que celui de Périgord , où le maréchal Soult avait rapporté d’Espagne la belle collection de tableaux, dont la perle a coûté 600,000 fr. au Louvre.
A côté de ces hôtels s’en trouvaient de beaucoup moins nobles, qui souvent, toutefois, avaient d'illustres hôtes. Je parle des hôtels garnis, nombreux dans tout le faubourg et surtout dans cette rue, ainsi que dans la rue Jacob qui en est le prolongement. Les étrangers, qu’effrayait l’air corrompu des autres quartiers de Paris, 11e voulaient loger que dans celui-ci. Sous Louis XIV en temps de paix, on en comptait jusqu’à trente mille. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d'y descendre à Lauberge. Joseph II logea dans l’hôtel de la rue de Tournon, dont il est resté le parrain ; et le roi de Danemarck, peu auparavant, dans celui de la rue Jacob, qui s’appelle encore pour cela hôtel de Danemarck , et près duquel existe en-
core celui de Modène où Sterne a logé* En face de celui-ci se trouve une rue qui me cause des regrets. C’est la rue Neuve-de-V Université qui ne s’est frayée passage qu’aux dépens d’une des plus anciennes maisons du quartier. Le président Tambonneau, dont le nom revient si souvent dans les historiettes de Tailemant, se l’était fait bâtir par Levau, et La Quintinie, précepteur de son fils, s’y était exercé, pour la première fois, à la culture des arbres fruitiers où il devint si habile. Les Marsan, les Villeroy s’en accommodèrent ensuite. Sous l’Empire, on y plaça la Direction du Télégraphe ; puis la rue que j’ai nommée la fit jeter bas en 1844. Si je m’éplore ici sur cet hôtel démoli, que sera-ce lorsque je pénétrerai dans le quartier voisin ! Là, chaque pas me fera heurter une ruine.
Il ne faut pas, hélas ! aller loin pour en trouver. Que reste-t-il, par exemple, de la grande abbaye Saint-Germain-des- Prés ? L’église, à laquelle manquent deux de ses clochers ; la maison abba,tiale, étonnée d’être encore debout après la chute du reste ; puis quelques noms transmis aux rues voisines parles abbés ; celui de Fur stent erg , celui de Ver-
neuil , et celui de Saint-Germain laissé au faubourg lui-même par la puissante abbaye, en souvenir du droit de haute justice qu’elle y exerçait en ce carrefour, dont une croix qui s’y trouvait avait pour cela pris la sanglante appellation de croix-rouge . Plusieurs rues viennent s’embrancher sur cette place, qui fut la Grève de la justice de Saint-Germain :
la rue du Four , souvenir du four banal de l’abbaye ; la rue de Sèvres , déjà effleurée tout-à-l’heure, où nous verrons trop tôt jeter par terre, sans respect pour tout ce qu’elle rappelle, cette littéraire retraite de V Abbaye- aux Bois , qu’avait épargnée, au temps des grandes démolitions, la pioche sous laquelle était tombé le couvent des Prémontrés de la Croixrouge ; la rue du Vieux Colombier , qui n’avait pas d’antiques demeures à faire respecter, et qui, pour cela même, n’a pas été touchée ;la rue du Dragon , qui n’a rien perdu encore,, ni sa fameuse cour encombrée de ferrailleurs avec le dragon de sainte Marguerite au-dessus de sa porte, ni même le fameux plat attribué à Bernard Palissy, qui sert d’enseigne à Y hôtel du Fort-Samso n ; enfin la rue du Cherche-Midi qui n’a,, au
contraire, presque rien gardé d’intact»
La vieille enseigne, origine de son nom, où l’on voyait des gens chercher midi à quatorze heures, n’existe plus, mais cela n’est rien L e prieuré de Notre-Damede-C onsolation a été démoli pour laisser passer la l'ue d’Assas ; le couvent du Bon-Pasteur est devenu la Manutention, et les conseils de Guerre sont établis dans l’hôtel de Mme de Verrue, cette charmante dame de volupté, dont a tant parlé Saint-Simon, et qui,- entr’autres luxes, s'était donné celui d’une magnifique bibliothèque. La rue du Regard, plus heureuse, a gardé la plupart des vieux hôtels, noircis par l’âge, dont les Croï, les Chalons, les Guiche furent propriétaires. Mais que trouvons-nous à l’hôtel de Guiche ? un orphelinat. Qui possède l’hôtel de Croï ? Chevet, du Palais-Royal.
Dans la rue Notre- Dame - des - Champs , l’hôtel de l’abbé Terray, cette magnifique maison qui n'avait, disait-on, que le défaut d'être impayable , est devenu le collège Stanislas . Par la rue du Montparnasse , où demeura le maréchal Davoust, où nous saluerons am N° ii la modeste porte de Sainte-
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Beuve, dont le séjour en cette rue suffirait pour justifier le nom poétique qu'on lui a donné, nous arriverons au boulevard qui a reçu le même baptême. Il était bordé, au dernier siècle, de petites maisons galantes, dont la plus jolie appartenait au comte d’Artois. Auparavant ce n’était qu’un lieu désert, avec des espèces de buttes où, dès le XVIe siècle, écoliers et pédants venaient ronsardiser en de poétiques exercices. Cela sent déjà le quartier des écoles. Nous y touchons en effet ; mais comme, pour s'y rendre dignement, il faut prendre le chemin des écoliers, c’est-à-dire le plus long, nous passerons, s’il vous plaît, par la rue de Vangirard.
Le rire des folles guinguettes alignées sur le boulevurd voisin nous arrête au passage. Jamais, le dimanche et le lundi, l’on n’a manqué d’y faire fête au petit vin à quatre sous. Nulle part les petites gens ne se grisent plus gaîment, si ce n’est peut-être à la barrière du Maine, où les petits cabarets ont toujours fourmillé, à commencer par celui de la mère Saguet, rue du Moulin-de-Beurre, qui vit tant d’hommes devenus illustres dans les arts, les lettres, la politique, faire,
entre une omelette et du vin bleu, leur apprentissage d'esprit. Rue de Vaugirard, la tîistesse nous reprend. Que de déceptions pour nos souvenirs, que d’anciennes demeures vainement cherchées !
Où retrouver l’hôtel, voisin du rempart, qui servit de cachette à Mme de Maintenon pour dérober au monde l’existence des enfants du roi et de Mme de Montespan ? Et l’hôtel de Mme de Lafayette, l’amie de Mme de Sévigné et de la Rochefoucauld, qu’en reste-t-il ? Il devait être auprès de la rue Férou , en face du couvent des Filles du Calvaire , mais ce couvent a lui-même disparu dans les agrandissements du Luxembourg, tandis que sa voisine, la maison des Filles du Précieux Sang , cédait la place à la fue de Madame . Je ne retrouve debout par ici que V hôtel la Trèmouille, au N° 50 de la rue de Vaugirard* dans \&rue Garancière , celui de Sourdéac qu’on avait prosaïquement transformé en mairie, ce qui 11e s’accordait guère avec les prétentions théâtrales de sa façade ; puis encore, au coin de la rue Cassette, X hôtel d' Hinisdal, où le marquis de Sachet donnait de si beaux concerts en 1740, que le gouverneur de Paris, le duc de
Cossé-Brissac, habitait quarante ans après, et qui maintenant est encore la propriété des nobles d’Hinisdal, dont le nom est conservé sur une plaque à lettres d’or au-dessus de la haute et majestueuse porte. L’église voisine, seul reste du grand couvent des Carmes, possédait leur chapelle sépulcrale ; elle n’en arien gardé. Si la rue de Vaugirard a perdu par la construction des maisons nouvelles, et surtout par les empiètements du jardin du Luxembourg, maint débris respectable où l’on était heureux de se prendre pour refaire un coin du passé, il faut convenir quelle a bien eu ses dédommagements. N’en est-ce pas un grand pour elle que de pouvoir communiquer en ligne droite avec le cœur du quartier, et même avec les quais, grâce à cette longue rue Bonaparte si hardiment lancée au plus épais du Paris de la rive gauche. La rue de Vaugirard est aussi singulièrement embellie par la grille du Luxembourg, mise à la place de vieilles masures ou de noires murailles, et qui permet à l'air de pénétrer si librement du jardin dans tout le quartier. La rue de 1 ournon, vers laquelle nous nous trouvons naturellement entraînés, mérite quelques
mots pour plusieurs anciens hôtels dont elle est bordée. Le plus célèbre, mais le moins intact, est celui qui porte le N° io. Le maréchal d’Ancre le fit bâtir et l’habita pour être près du Luxembourg où logeait la reine-mère dont il était le favori. Peu de temps avant sa mort, il fut pillé par le peuple. Louis XIII, qui en fit longtemps son séjour, s’y trouvait la veille de la Journée des Dupes. Il devint ensuite Y hôtel des Ambassadeurs ; il fut habité par le duc de Nivernois ; la duchesse d’Orléans, mère de Louis- Philippe, y mourut, et maintenant il sert de caserne pour la Garde de Paris. Il n’est en rien ce qu’il fut du temps du marquis d’Ancre. Comme il s’était enfoncé de plus de quatre pieds dans les catacombes placées au-dessous, on a dû le rebâtir tel qu’il est, c’est-à-dire moins monumental et plus léger. Celui qui le touche, à droite, est l 'hôtel d'Entrai gueSi ou mourut Mme d’Houdetot ; et celui qui le suit à gauche est V hôtel Veniadour , plus tard habité par M. de Chauvelin. L’hôtel Brancas vient ensuite, sous le N° 6. Il fut bâti par Bullet, en 1719, pour Terrât, chancelier du Régent. Sa principale porte lui donne un grand air.
L’ancien quartier des Comédiens. Le théâtre Français rue de Tancienne-Comédie de 1688 à 1788. — Le quartier des Ecoles. — Ses maisons historiques. — L’hôtel de Cluny. — La fontaine St-Michel et les fontaines curieuses du voisinage.
Nous voici maintenant près d’un tout autre monde, l’ancien quartier des comédiens. Visitons-le rapidement.
Dans la rue des Boucher les était le café des acteurs, et dans la rue de V Ancicnne-Comèdie se trouvait, comme son nom l’indique, l’ancien Théâtre Français. Pendant cent ans, à partir de 1688, la Soci té des Comédiens y donna ses représentations. Quand elle l’eut quitté pour la nouvell ' salle, aujourd’hui l’Odéon, ce théâtre fut diversement oc-
cupé : Gros en fit son atelier, et c’est maintenant le magasin d’un papetier.
En face, est encore le caféProcope, club d’esprit dans le bon temps de Piron, de Lamothe, de Voltaire ; club politique pendant la Révolution, et tout simplement aujourd’hui club de joueurs de dominos. Au célèbr carrefour Buci, tout près de là, autre centre spirituel, où îon chantait, comme en celui-ci l’on causait. C’était le Caveau tenupar Landel, où venaient Piron, Collé, Gallet, Panard, qui se trouvaient là, d’un côté, sur la frontière de la Comédie Française, de l’autre, sur la limite de la foire Saint- Germain, dont le théâtre les comptait parmi ses plus célèbres auteurs.
La foire Saint-Germain, qui commençait quinze jours après Pâques, et durait trois semaines, se tenait sous deux immenses hangars, dont le marché Saint- Germain, achevé de construire en 1 8 1 8, occupe la place. Marchands de toutes sortes, jeux, théâtres, cafés, tout s’y trouvait. On s’y rendait par quelques-unes des rues qui avoisinent Saint-Sulpice :
par la rue du Brave prolongement de celle deTournon, et par \&rue de Coudé aussi, en prenant à gauche la rue des
Quatre-vents. Dans cette rue de Condé, qui devait son nom à l’hôtel du Prince, situé où est l’Odéon, se voyait au XVIe siècle la maison du Cheval de Bronze, où Rustici avait commencé pour François ier une statue équestre, et qui avait ensuite été donnée en présent royal à Clément Marot, dont c’était l’habitation en 1543. Rue des Quatre-Vents, existait, sous Louis XIV, la salle des Comédiens de Mademoiselle.
Il n’est pas étonnant que beaucoup d’acteurs et d’actrices célèbres aient habité les environs d’un quartier où s’étaient groupés tous ces théâtres. Dans la petite rue d' Anjou-Dauphine, à deux pas de l’endroit où fut ouvert, en 1799, le théâtre des Jeunes Elèves , logeait la spirituelle Ml,e Quinault, chez qui se tenait un bureau d’esprit, la société du Bout du i?a/Z£.Danslarue des Marais-Saint-Germain, (1) l’une des plus anciennes, des plus sales, mais des plus célèbres du quartier, et dont le coin sur la rue de Seine est encore illustré par l’enseigne sculptée du Petit-Mavre (sic), cabaret d'honneur du temps de Louis XIII, on vit loger successivement, dans
(1) Aujourd'hui rue Visconti.
la même maison, celle du N° 23. : Racine, qui y mourut, /Adrienne Lecouvreur, dont ce fut aussi la dernière demeure, et enfin Mlle Clairon. De l’autre côté de la même rue, le poète Des Yveteaux avait une maison champêtre ou il vivait en berger. Son jardin, ou plutôt son parc, qui communiquait avec la maison par un passage souterrain pratiqué sous la rue des Petits-Augustins, s’étendait jusqu’à la rue des Saints-Pères. On l’appelait « le dernier des hommes »
parce qu’il était venu dans cette rue à une époque où elle était vraiment le bout du. monde. Les Protestants la trouvaient assez déserte pour s’y cacher, et on la nommait à cause d’eux la Petite- Genève . Je m’étonne que Balzac, qui, vers 1825, y fut imprimeur, n’en ait pas fait la scène d’une de ses nouvelles du XVIe siècle.
Racine, avant de venir en cette rue des Marais-Saint-Germain, avaient logé ses pénates poétiques dans la rue non moins tranquille de Saini-Andrè-des- Arcs . C’est au coin de celle de V Eperon, qu’il avait habité dans un appartement de l’ancien hôtel bâti près de la porte Buci, par le médecin de Louis XC
qui, jouant sur son nom, appelait cette maison Y Abri-Cottier. C'était un riant et calme quartier que celui-ci. Les jardins que rappellent les noms des rues Haute feuille et du Jardinet, en occupaient une partie. Quelques-uns restent encore, entr’autres celui de la cour de Rouen , dont la verte terrasse contraste avec l’aspect triste de la cour du Commerce, bordée de silencieux cabinets de lecture, et de libraires sans chalands. Le souvenir du passé n’y égaye pas le présent. Je n’y sais qu’un appartement historique, c’est Danton qui l’habita. La plupart des rues voisines : la rue Serpente, dont le boulevard, son voisin, n’a laissé qu’un tronçon, mais où se trouve encore le vieil hôtel de la Serpente auquel elle doit son nom ; la rue Mignon , où l’ancien collège de Grammont est remplacé par une imprimerie ; la rue des Poitevins, centre presque introuvable de ce dédale de ruelles, et qui, bien qu’assez peu longue, compte, pour sa p :rt plusieurs hôtels historiques, celui du président Ferrand, celui des de Thou, que le Moniteur occupa longtemps, Y hôtel Panckoucke, etc.; toutes ces rues sont aussi habitées en grande
partie par des libraires. La rue Hautefeuille en compte à elle seule un certain nombre vendant des livres de droit, de médecine ou d’éducation, en des chambres qui furent autrefois des cellules de moines ou de silencieux réduits de magistrats. Il n’est pas de rues qui aient mieux que celle-ci gardé sa physionomie première. Les tourelles détruites partout y sont encore assez nombreuses aux angles des maisons. J’en ai encore compté six, dont trois en encorbellement à des coins de rues. Une d’elles, placée à l’angle de la rue Percée , dépendait de l’hôtel de Fécamp. Le boulevard Saint-Germain ne l’aheureusement pas touchée. C’est plus haut, vers la rue de l’Lcole-de-Médecine, qu'il entame la rueHautefeuille, enépargnant toutefois aussi ce qui reste du couvent des Prémontrés, c’est-à-direl’église, dont un café occupe l’abside, et la grande porte qui fait face à la rue Pierre-Sarrasin. La rue de V cole de Médecine , que ses souvenirs ne rendent guère resp ctable; puisqu'elle n’est recommandée que par celui de Marat, dont l’appartement se trouvait au premier étage du N° 20, n’est aussi qu’effleurée à l’une de ses extrémités par le boulevard Saint-
Michel. On ne verra donc disparaître ni la petite rotonde en style Louis XV de Y Ecole gratuite de Dessin, ni ce qui subsiste encore du couvent des Cordeliers, cette grande salle, où le fameux club, rival de celui des Jacobins, tint ses séances, et dout on a fait le Musée Dupuytren .
La rue Larrey , qui est voisine, n’aurait à perdre que quelques débris de l’ancien hôtel de Tours, où logea Vauvenargues ; mais elle ne sera pas touchée.
Vers Saint-André-des-Arcs, les démolitions sont plus impitoyables. L’église, à la Révolution, avait disparu; la place qui en occupait l’espace à disparu de même avec tout son voisinage, d’ailleurs peu regrettable, des rues Mâcon, Poupée , delà Vieille Bouderie .
La rue Saint-André-des-Arcs reste intacte, mais sans souvenirs. L’aspect de ses maisons, dont un si grand nombre datait dn XVe et du XVIe siècle, a changé et si je cherchais celle où mourut Ambroise Paré, je trouverais à la place une bâtisse neuve. Il est dit que tout ce quartier doit se renouveler en détail comme ici, ou bien en bloc comme à deux pas de là, sur le parcours du large boulevard qui vient substituer sa ligne
droite à tout un labyrinthe de ruelles tortueuses ; et les longues files de ses maisons monumentales, splendides hôtels de l’industrie et du commerce, à l’inextricable amas de masures où manquait tout, l’air et le jour. On ne démolit guère que ce qui doit être détruit, et tout ce qu’il fallait respecter a réellement été conservé. Je regrette sans doute par ici les derniers restes de l’église Saint-Côme , qui ont disparu en 183& sous la rue Racine , montant de la rue de la Harpek l’Odéon.Je n’ai pas vu renverser sans quelque chagrin Y hôtel de la Reine-Blanche dans la rue du Foin ; et, rue de la Harpe, les collèges de Narbonne et de Baveux. J’ai surtout regretté celui-ci, malgré les ruines peintes dont on avait complété son authentique vétusté. Il m’en a coûté de voir efffacer dans la rue de l’Hirondelle, les derniers vestiges du galant séjour de la duchesse d’Etampes, où François Ier avait laissé sculpter son emblématique salamandre. J’ai peine à me consoler des ruines entassées autour de la place Saint- Michel, qui n’a pas gardé pierre sur pierre, et dont l’une des maisons les plus historiques, celle qui fut le théâtre
de la plus navrante nouvelle de Diderot, Ceci ri est pas un conte , est tombée la dernière. Par bonheur nous avons pour tout cela des compensations. Si l’on détruit la demeure de Gardeilh et de Mlle de Lachaux, les personnages de Diderot, la maison de celui-ci nous reste, au coin des rues Saint-Benoît et des Saints-Pères. Si l’on démolit le petit logis de la rue de l’hirondelle, auprès on conserve Saint-Séverin, on le répare, on le débarrasse des masures environnantes, on met au grand jour toutes les grâces de son architecture. Si l’hôtel de la Reine-Blanche tombe rue du Foin ; si le boulevard Saint-Germain et la rue des Ecoles, poussant toujours leur^ lignes parallèles, renversent au passage bien d’autres demeures célèbres ; en revanche Saint- Julien -le- Pauvre, ce joyau du XIIe siècle, dernière parure du quartier de la rue Galande, est épargné ; Saint-N icolas-du-Char donnet, effleuré par la rue des Ecoles, jouit enfin de l’air etdu jour que cette grande voie lui apporte, et relié ainsi aux beaux quartiers, s’étonne de voir que Paris n’est pas seulement la ville des chiffonniers !
La place Cambrai n’est plus. Elle a disparu avec son voisin le cloître Saint- Benoît, et avec Y enclos de Saint-Jean de-Latran , que dominait la haute tour de la Commanderie. Faut-il s’en plaindre? Non certes, puisqu’on y gagne de voir le collège de France s’étaler monumentalement sur la rue des Ecoles qui le met en communication directe avec la vieille Sorbonne. Le quartier des Mathurins a été entamé de toute part ; doiton le regretter ? Ce serait avoir bien mauvaise grâce, puisque les Thermes et Y hôtel Cluny n’ont pas été touchés, et qu’ils ont au contraire été dégagés par ces démolitions intelligentes qui permettent aujourd’hui d’admirer à l’aise, dans toute sa grâce extérieure, le charmant hôtel du XVe siècle si bien fait pour être, ce qu’il est devenu, le musée de Farchéologie française ; et, dans leur vénérable majesté, les ruines du palais romain, dont l’éternité vient de prendre pour parure la verdure immortelle du lierre. Ce square sans égal, incomparable, qui comprend dans une même enceinte cette belle ruine romaine, et un hôtel, chef-d’œuvre des derniers temps du moyen-âge ; où les pieux débris se
mêlent aux buissons et aux fleurs ; où Ton parcourt vingt siècles d’art et d’histoire dans un demi-arpent de jardin ; où l’on s’isole dans le Paris du passé, sans pourtant perdre de vue l’admirable Paris d’aujourd’hui, dont, à travers la grille gothique, on peut étudier l’agitation si active au confluent de deux de ses nouveaux boulevards ; oui, ce square de Cluny, vraiment unique au monde, consolerait de bien dès regrets, si l’on en pouvait avoir pour les masures qu’il a fait jeter par terre. Or, je le répète, il en est ainsi partout dans l’immense transformation de ce quartier : depuis la place Maubert, dont la partie du boulevard Saint-Germain, qui vient du quai de la Tournelle, entame déjà l’extrémité, jusqu’à la place Saint-Michel , qui, moins heureuse, n’existe déjà plus. Vers la place Maubert, que trouvons-nous ? Des cités de chiffonniers, pandœmonium d’ordure et de vermine, s’étageant dans leur infecte misère, sur le versant de la montagne Sainte-Geneviève. C’est justement ce qu’on va démolir. On ne fera pas grâce aux bouges et aux tapisfrancs, mais on épargnera, du moins nous l’espérons, ce qui reste dans la rue
de la Bûcherie des bâtiments construits sous Louis XV, pour l’ancienne Ecole de Médecine ; et tout près, dans la me de V Hôtel-Colbert, la maison avec basreliefs de Thibaut Poissant, que l’on croyait avoir été construite pour le ministre de Louis XIV, mais qui le fut réellement, vers 1648, pour M. Goret de Saint-Martin, maître des comptes. Je regretterais, dans la rue Jecin-de-Beau vais , l’atelier des Estienne^ les illustres imprimeurs, la maison « où j'ay esté né, » comme dit Elenri ; mais il y a si longtemps que le vieux logis, à l’enseigne de V Olivier v n’existe plus et a été remplacé par quelque masure de charbonnier! Il m’en coûterait de voir disparaître, dans cette rue et les environnantes, les demeures vénérables où Tindustrie du livre s’exerça d’abord, où les successeurs de Gering imprimaient les. volumes que devaient relier les prédécesseurs de Pasdeloup ou de Derome ; mais l’imprimerie, confinée par ordonnance sur ces hauts quartiers du savoir, en est descendue depuis longues années pour disperser ses presses par tout Paris, et c’est à peine s’il se trouve quelques relieurs au mont Saint-Hilaire, où jadis
ils étaient presque tous. Il ne reste même plus trace sur ce sommet ni du fameux puits banal, que, du nom du curé son fondateur, en appelait le Puits-Certain, ni du pâtissier célèbre dont on estimait tant les pâtés, Ainsi, comme pour nous épargner des plaintes, il s’est trouvé que tout était parti avant l’arrivée des démolisseurs. Au lieu de choses dignes de regrets, nous n’avons plus dans ces quartiers, dont les plus basses industries avaient enfin fait leur repaire, qu’à en voir balayer ce qu’avaient si longtemps fait condamner les nécessités de l’assainissement et de la sécurité de la ville. Ne pleurons donc sur aucune ruine : il n’en existe plus par ici de vraiment respectable. Quand V Ecole Polytechnique tombera devant la rue des hcoles, qui déjà y touche presque, il y aura longtemps que rien ne subsistera plus des collèges de Boncourt et de Navarre dont elle occupe la place ; et, qu’entr’autres choses, la charmante chapelle du second de ces collèges aura disparu. Ce ne sera plus même un souvenir. Personne n’y pensera, comme personne* n’a pensé a l’une des demeures de Racine, si menacée, quand on démolit presqu’entière-
ment la rue des Maçons ; à J. -B. Rousseau, quand le boulevard Saint-Germain effaça la partie de la rue des Noyers où il était né ; à Germain Pilon et à Jacques Amyot, lorsqu’en détruisant la place Saint-Michel on remua si profondément le sol sur lequel s’étaient j adis élevés les logis du grand sculpteur et du grand écrivain.
La fontaine Saint-Michel, près de laquelle se trouvait remplacement de ces deux illustres demeures, n’était guère à conserver que parce qu’elle indiquait l’endroit où l’on vit, jusqu’en 1684, la vieille porte Gibart. Elle-même ne méritait pas de regrets. Si l’on en pouvait avoir, ils seraient facilement consolés par la vue de la nouvelle fontaine Saint-Michel , placée en face du pont dont le nom lui est commun. Cette fontaine, où le mérite d’une belle exécution rachète plus d’un contre-sens de composition, est, toute proportion gardée, pour le quartier des écoles, ce que la fontaine Cuvier , placée en 1839 au coin des rues Cuvier et Saint-Victor, avec une statue de l’Histoire Naturelle, sculptée par Feuchères, et maint attribut paléontologique, est
pour le quartier du Jardin des Plantes ; ce que la fontaine Saint-Sulpice, achevée par Visconti en 1847, est pour le quartier religieux dont elle est le centre, et le plus bel ornement avec ses quatre lions couchés et ses quatre prédicateurs dans des niches : Bossuet, Fénelon, Massillon, Fléchier ; et ce qu’est enfin pour le noble faubourg la plus ancienne de toutes, la fontaine dont, en 1739, Bouchardon sculpta d’une main plus que jamais souple, gracieuse et savante, les bas-reliefs et les figures : les Quatre Saisons en pierre, placées dans les niches de l'hémicycle, et sur l’avant-corps, le groupe en marbre blanc de la ville de Paris, assise, ayant couchées à ses pieds, appuyées sur leurs urnes, la Seine et la Marne, le fleuve et la rivière. Cette fontaine de Bouchardon a le tort d’une situation impossible. Placée dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, mais sans lui faire face, elle manque complètement de perspective.
On ne la voit que par surprise et jamais d’une manière satisfaisante, faute de pouvoir se mettre bien au point pour la regarder. On l’oublie, et nous allions nous-mème l’oublier, comme fit Voltaire
quand il écrivit, dans une lettre à l’architecte Guillaumot, ce passage, d’ailleurs si curieux, sur cette partie de Paris : « Je suis toujours fâché de voir le faubourg Saint-Germain sans aucune place publique ; des rues si mal alignées, des marchés dans les rues, des maisons sans eau et même des fontaines qui en manquent, et encore quelles fontaines de
village! J’espère que dans cinq ou
six cents ans tout cela sera corrigé. » C’est au mois d’août 1763 que Voltaire parlait ainsi, c’est-à-dire il y a moins d’un siècle, et Ton en a, de cette sorte, gagné cinq sur sa prévision ; car examinons bien : tout ce qui l’offusquait n’existe plus, et ce qu’il semblait désirer existe.
Si les places ne sont pas devenues plus nombreuses dans le faubourg Saint- Germain et dans le quartier des Ecoles, les larges boulevards en tiennent lieu.
Ceux-ci, pour se frayer passage, nous ont, comme je l’ai dit, coûté plus d’une 1 maison célèbre ; mais, comme je l’ai dit aussi, presque partout où ils rendent les démolitions nécessaires, le mal était déjà fait. Quand le boulevard Saint-Michel entamera l’extrémité de la rue Saint-
Jacques et la rue d'Enfer, rien n'y sera plus à démolir. Des Chartreux, dont Lesueur peignit le cloître, il ne reste plus qu'une masure, au N° 2 de la rue de l’Est. Tout le couvent des Carmélites, où se retira Mlle de la Vallière, a disparu, sauf un pavillon. Celui des Feuillantines n'a laissé que de quoi loger un pensionnat, dans l’impasse où Victor Hugo passa son enfance. Port-Royal, qui d’ailleurs ne sera qu’effleuré, 11'est plus reconnaissable, depuis qu’après avoir été une prison, sous la Terreur, il est devenu Yliospice de la Maternité ; et Thôtel de Lauzun, près le Val-de- Gràce, est remplacé par une maison que personne ne regretterait si elle était condamnée, Le bel hôtel de Vendôme, dont on a fait X Ecole des Mines , au N° 30 de la rue d’Enfer, mériterait plus de regrets, mais on n’aura pas à le pleurer.
La cour sera seule un peu entamée.
Il n’y a pas jusqu’aux lieux de plaisir qui n’aient disparu de ce quartier. Le départ de l'étudiant-type, qui n’est plus guère par ici qu’à l’état de souvenir, a entraîné ces ruines. Plus de Grande - Chartreuse , plus de Grande-Chaumière. Il ne reste que la Closerie des
Lilas , au carrefour de V Observatoire, à côté de l’endroit où l’on fusilla le maréchal Ney, le 7 décembre 1815, et sur lequel une statue de bronze, dernier ouvrage de Rude, représentant le maréchal dans une pose pleine de mouvement, fut inaugurée, comme souvenir expiatoire, le 7 décembre 1853. L’histoire ne parle plus guère à l’esprit dans ces rues reconstruites, mais dans quelques autres parties du même quartier elle est encore vivante. Si, dans la rue Saint-Hippolyte, près des Gobelins, à deux pas de la Bièvre, dont les bords plus fleuris méritaient jadis d’autres habitants que des tanneurs et des teinturiers, on a démoli, la maison dite de la Reine- Blanche ; en revanche, une autre demeure historique subsiste encore dans ces mêmes parages, rue du Fer-à-Mou lin . C’est l’hôtel de Scipion Sardini, dont on a fait la boulangerie des hospices, mais qui conserve toujours ses six arcades surmontées de médaillons de terre cuite. Dans la rue des Bernardins, je regrette l’hôtel de Torpane dont les sculptures, qui datent de 1567, ont en partie été portées à l’Ecole des Beaux- Arts. P,ue des Fossés Saint-Victor ,
je demande ce qu’est devenue la maison de Ronsard, où Guillaume Colletet vint loger après lui ; mais je me console en trouvant dans la même rue, au N° 25, quelques restes du couvent des Augustines-Anglaises, bâti sur l’emplacement de la maison de Baïf ; et au N° 33, la vieille maison où les Ecossais avaient leur collège, et qui gardait dans sa chapelle la cervelle du roi Jacques II, dans une urne de bronze doré. De toutes ces rues, qui ne sont pas complètement déshéritées de leurs souvenirs, celle où je me plais davantage est cette longue rue Neuve- Saint-Etienne , qui prend pied dans celle des Fossés-Saint-Victor et va se terminer rue Lacépède, dans le calme quartier du Jardin des Plantes, où Sainte-Pélagie n'a pour voisins que de petits rentiers et des pensions bourgeoises. Cette rue Neuve-Saint-Etienne est tout historique. Descartes y logea, Pascal y mourut au N^27 dans^un petit pavillonaqui existe encore-; la maison de Roilin était au N° 28, où le rappelle un distique latin écrit au-dessus d'une porte ; Mmc Roland fut élevée chez les Dames de la Congrégation de Notre-Dame , dmillas bâtiments et l^gllse- subsistent
encore au N^-é, et enfin c’est dans une autre maison de cette rue que Bernardin de Saint-Pierre écrivit Paul et Virginie.
J’arrête ici cette promenade. Pourraisje mieux finir que dans une rue pleine d’histoire, ma course à travers une ville, qui mérite qu’on dise d’elle ce que Cicéron disait de Rome : Quacumque in~ gredimur , in aliquam historiam vestigium ponimus.