‹ Promenades archéologiquesChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE TROISIÈME LES CATACUMBES · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME LES CATACUMBES

Les découvertes qu'on a faites depuis trente-cinq ans aux catacombes ' présentent deux particularités remarquables : d'abord, elles sont l'œuvre d'un seul homme, et l'on peut dire que M. J. B. de Rossi n'en partage la gloire avec personne; elles ont ensuite ce caractère que le hasard n'y est pour rien, qu'elles sont la récompense d'une science assurée, qui procède avec ordre et d'après des règles certaines. M. de Rossi ne marche jamais à l'aventure, il sait ce qu'il fait et où il va, et annonce toujours à l'avance ce qu'il doit trouver. Rien ne montre mieux que l'éclatant succès de ses fouilles le profit que les travaux de ce genre tirent d'une bonne méthode.

Les catacombes, qu'on ne visitait plus depuis le neuvième siècle, et dont on avait presque perdu le souvenir ', furent

1. C'est pour me conformer à l'usage que je donne à tous ces monuments le nom de catacombes. En réalité on n'appelle ainsi que celles de saint Sébastien. Le seul nom qui leur convienne est celui de cimetières, et l'on voit, par un passage d'Eusèbe (Hist. eccles., vu, 11), que ce nom était réservé aux sépultures chrétiennes. — 2. Cependant M. de Rossi a retrouvé, dans la catacombe de Saint-Calliste et ailleurs, les noms de Pomponio Laeto et d'autres savants du quinzième siècle qui s'intitulent antiquiialis perscrutatores et amatores. Comme ils étaient fort suspects de revenir au paganisme et surveillés par les papes, ils allèrent cacher leurs réunions dans les cimetières chrétiens, où ils étaient sûrs qu'on ne les suivrait pas. N'est-il pas singulier qu'après avoir abrité les premières assemblées chrétiennes les catacombes aient servi d'asile aux païen» de la Renais* ■ance?

retrouvées par hasard en 1578. Quelques années plus tard un savant illustre, Bosio, entreprit de les étudier, et comme il était un esprit clairvoyant et juste, il trouva du premier coup le moyen de rendre cette étude féconde. Il commença par se familiariser avec toute l'antiquité chré« tienne ; grâce à ses immenses lectures, il était sûr de n'aborder les catacombes que muni des documents qui pouvaient les lui faire comprendre. Il voulait les explorer l'une après l'autre, suivre régulièrement chacune d'elles dans le dédale de ses galeries, essayer de retrouver son nom et de refaire son histoire. Un pareil travail demandait une érudition infmie, la connaissance profonde des auteurs ecclésiastiques et des efforts merveilleux de sagacité. Bosio sans doute en était capable; ses successeurs semblèrent effrayés de la tâche et l'abandonnèrent. Ils négligèrent de plus en plus de s'occuper des catacombes en elles-mêmes pour concentrer leur attention sur les monuments qu'on y découvrait. Dans les visites qu'ils y faisaient, ils copiaient les inscriptions et les peintures, sans même indiquer en quel endroit ils les avaient trouvées, ils enlevaient tout ce qui pouvait se prendre et le plaçaient dans quelque musée ; là l'œuvre d'art, isolée de ce qui l'entourait, détachée de ces murs pour lesquels on l'avait faite, perdait son caractère et son importance. Ces curiosités de détail, qui ne doivent être qu'accessoires, faisaient négliger l'étude même des cimetières, qui est l'essentiel, et la mine d'où sortaient tant d'objets précieux était oubliée pour les richesses qu'on en tirait. C'était du reste la façon dont on explorait alors tous les monuments antiques, et qui leur a été si funeste.

M. de Rossi a changé résolument de méthode ; il a osé dire que, depuis deux cents ans, on avait quitté la bonne route, que tous ses devanciers s'étaient trompés, qu'il fallait 80 remettre sur les traces de Bosio, et reprendre

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le travail où il l'avait laissé. Il a soutenu avec raison que pour tirer plus de profit des restes vénérables de l'antiquité chrétienne il ne fallait pas les séparer de l'étude des lieux où ils étaient placés, que, s'ils méritent d'être recueillis à cause des souvenirs qu'ils rappellent, il importe à plus forte raison de bien connaître les catacombes elles mêmes, qui sont l'œuvre la plus étonnante du christianisme naissant. Voilà pourquoi il s'est proposé, comme Bosio, d'étudier successivement les divers cimetières chrétiens, d'en dresser le plan, de rechercher l'étendue primitive de chacun d'eux et les accroissements qu'il a reçus, de déterminer autant que possible l'époque ou chaque galerie a été creusée, ce qui du même coup aide à connaître l'âge des monuments qu'elle renferme, en un mot de retrouver l'histoire et d'établir la topographie de cette immense cité souterraine, comme on l'a fait avec tant de succès pour celle qui était bâtie au-dessus d'elle.

Voilà ce que M. de Rossi a voulu faire et la méthode qu'il a prétendu suivre : on va voir quels ont été les résultats de ses travaux ',

Importance que les chrétiens aUachaicnt à la sépulture. — Les calacombes sont leur œuvre et non pas d'anciennes carrières abandonnées. — Gomment ont-ils été amenés à les creuser. — Hypogées des divers culics dans la campagne romaine. — Régies adoptées par l'Église pour les sépultures.

Les catacombes sont le lieu où les premiers chrétiens enterraient leurs morts. Quelques savants ont prétendu au siècle dernier qu'elles avaient pu servir de cimetière

1. Je vais les exposer rapidement d'après le grand ouvrage de H. de Rossi {La Roma sotlerranea cristiana, 3 vol. 1864-1878). Parmi les livres dans lesquels les recherches de M. de Rossi ont été présentés aux Franvais, je citerai le» Nouvelles étude* tur les catacombes.

commun aux pauvres gens de tous les cultes ; c'est unft opinion qu'il n'est plus possible de soutenir aujourd'hui. Depuis trente-cinq ans que les travaux y ont été poussés avec vigueur, on y a découvert des milliers de tombes, et jamais il n'est arrivé d'y rencontrer une tombe payenne. On peut donc affirmer sans crainte qu'elles étaient uniquement réservées aux chrétiens.

Les chrétiens attachaient beaucoup d'importance à la sépulture. Le corps étant destiné à revivre et à partager l'immortalité de l'àme, ils pensaient qu'il convient d'en avoir soin après la mort, et de lui donner, en attendant le grand réveil, un asile honorable. ((Bientôt, disait Prudence, dans son hymne pour les funérailles, bientôt viendra le temps où la chaleur ranimera ces os, où le sang jaillira de nouveau dans ces veines, où la vie reprendra possession de cette demeure qu'elle a quittée. Ces cadavres longtemps inertes, qui gisaient dans la poussière des tombeaux, s'élanceront dans les airs pour se joindre de nouveau à leurs anciennes âmes. » Et il ajoutait en vers admirables : « Terre, reçois et garde dans ton sein maternel cette dépouille que nous te confions : ce fut le séjour d'une âme créée par l'auteur de toutes choses; c'est là qu'habitait un esprit ani^mé de la sagesse du Christ. Couvre ce corps que nous déposons dans ton sein. Un jour celui qui l'a créé et façonné de ses mains te redemandera son ouvrage. >> Personne n'étant exclu de cette espérance, les chrétiens prenaient également soin de la sépulture de tous les fidèles. Ils auraient eu horreur d'imiter les payens et de précipiter comme eux les cadavres des pauvres gens dans ces fosses communes (puticuli), où on les laissait pourrir. On voit qu'il était

de M. Desbassyns de Ricliemont, et surtout la traduction du livre d« MM. Northcote et Brownlow, publiée par M. AUard sous ce titre liome souterraine. Paris, Didier, 1872.

défendu chez eux de mettre deux corps l'un sur l'autre : il fallait que chacun eût sa place particulière où il reposât seul jusqu'au dernier jour. Nous savons par Tertullien qu'un prêtre assistait aux funérailles * : la religion consacrait les tombeaux. Au temps de la persécution de Déce, le clergé romain, écrivant à celui de Carthage, lui rappelait qu'il n'y avait pas de devoir plus important que de donner la sépulture aux martyrs et aux autres chrétiens ^. Le trésor de l'Église était dépensé à faire vivre les pauvres et à les enterrer convenablement. Enfin saint Ambroise reconnaît que pour la sépulture des fidèles on a le droit de briser, de faire fondre et de vendre les vases sacrés '. Ces textes expliquent la construction des catacombes. Quand on sait le respect que les premiers chrétiens témoignaient pour leurs morts, on s'étonne moins des gigantesques travaux qu'ils ont entrepris pour les ensevelir.

Mais est-il bien vrai que ces travaux leur appartiennent? Les catacombes sont-elles tout à fait l'œuvre des chrétiens, ou les ont-ils simplement appropriées à leur usage? Cette question a donné lieu à de grandes discussions. Au siècle dernier, il ne manquait pas d'incrédules qui niaient la réalité des découvertes de Bosio. Quand on leur disait que les premiers fidèles avaient creusé eux-mêmes leurs cimetières, ils demandaient qui avait fourni à une société petite et pauvre les sommes nécessaires pour percer ce nombre eilrayant de galeries souterraines, ce qu'on avait pu faire de la terre qu'on en avait tirée, et comment un culte proscrit avait eu l'audace de fouiller ainsi le sol aux portes de Rome et sous les yeux de ceux qui le persécutaient. Ces objections

1. Tortullien, De anima. 61. — 2. Saint Cyprien, Spp., 8. — 8 Suiiii Ambroise, De off., u, U2.

UO PROMENADES ARCHEOLOGIQUES.

parurent sans réplique à la plupart des savants, elles troublèrent même les plus intrépides défenseurs des catacombes. Aussi crurent-ils bien faire de supposer, pour y répondre, qu'elles étaient d'anciennes carrières d'où les Romains avaient longtemps extrait la pouzzolane. Les chrétiens les avaient trouvées abandonnées, et, pour en faire leurs cimetières, ils n'avaient eu besoin que de creuser dans la muraille les niches horizontales qui devaient recevoir les morts. L'existence de ces carrières n'était pas une hypothèse ; elle est attestée par les écrivains anciens. Gicéron parle d'un homme qui y fut assassiné de son temps *, et Suétone rapporte que, comme on voulait persuader à Néron de s'y réfugier, il déclara qu'il ne voulait pas s'enterrer vivant*. Puisqu'elles étaient un lieu peu fréquenté, où les gens qui se cachaient pouvaient trouver un asile, elles convenaient aux chrétiens pour y célébrer leurs mystères et y ensevelir leurs morts. Bottari fait remarquer qu'il leur était facile de les connaître ; leur religion se propagea d'abord parmi les pauvres gens et les esclaves, c'est-à-dire parmi ceux qu'on employait à les creuser ; c'étaient autant de guides qui pouvaient conduire leurs frères dans les détours des galeries abandonnées. Cette opinion paraissait donc parfaitement vraisemblable; elle avait l'avantage de fermer la bouche aux incrédules, aussi fut-elle religieusement acceptée de tout le monde pendant deux siècles, et jusqu'à nos jours elle a fait loi. Cependant elle ne tient pas devant l'examen attentif des catacombes. Le père Marchi avait commencé à l'ébranler, M. de Rossi l'achève. Il n'a pas de peine à démontrer que des chambres de 3 à 4 mètres carrés et des galeries de 1 mètre au plus de largeur, se coupant à angles droits, ne seraient guère commodes pour

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