Voy., sur le plan, n
charbon que les Italiens appellent graffiti. Elles ont été gravées d'ordinaire par des soldats qnise donnent le nom de vétérans de l'empereur [veteranus domini nostri); quelques-unes contiennent des épigrammes piquantes où le vétéran se plaint du peu de profit qu'il a tiré de ses services*. 11 y en a qui semblent prouver qu'à une certaine époque fut établie dans cette maison l'école des jeunes esclaves (pœdagogium), où l'on élevait avec soin les enfants qui étaient destinés à servir le prince, à l'approcher^ à faire sa compagnie, à l'égayer par leur entretien. Plusieurs de ces enfants ont laissé sur les murs des inscriptions qui semblent prouver que l'école ne les amusait guère et qu'ils étaient heureux de la quitter. C'est là aussi qu'a été trouvée la fameuse caricature dont on a tant parlé et qui est placée aujourd'hui au musée Kircher. Elle représente un homme à tête d'âne étendu sur une croix ; au-dessous, un personnage, grossièrement dessiné, tient les yeux fixés sur le crucifié, en approchant sa main de sa bouche. La scène est expliquée par une inscription grecque où on fit ces mots : « Alexamène adore son Dieu. ï Évidemment c'est une plaisanterie dirigée contre un chrétien : on croyait, à l'époque des Antonins, même dans la société la plus éclairée, que les chrétiens comme les juifs adoraient un âne. Soldat ou esclave de l'empereur, Alexamène, qui avait embrassé la doctrine nouvelle, était l'objet des railleries de ses camarades ; mais il les supportait avec courage, et, au milieu de ce monde ennemi, il ne reniait pas sa foi. M. Visconti a trouvé en 1870 une inscription où il la confesse, et qui porte ces
1. Sur 1 3 mur d'une de ces chambres, on voyait un petit &ne qui tournait la roue d'un moulin. Au-dessous était écrite la légende suivante : ■ Travaille, mon petit âne, comme j'ai travaillé moi-même, tu t'en trouveras bien. Lahora, aselle, quomodo ego laboravi, et proderit lihi ■ Ce charmant petit dessin a été récemment détruit par un orage.
mots, probablement gravés par lui-môme : Alexamenos fidelif>'. Quoique le christianisme ait pénétré de bonne heure dans la maison des Césars, c'est le seul souvenir qui en soit resté au Palatin.
Aspect de la colline au troisième siècle. — Elle contient des édiflccs de tous les temps. — Monuments de l'époque impériale. — Différences avec les palais d'aujourd'hui. — Beauté de l'ensemble.
Quelque longue que soit déjà cette étude, je crois utile d'y ajouter quelques mots encore. Après avoir énuméré par le détail les édifices que chaque siècle a vus s'élever au Palatin, il faut essayer de se rendre compte de l'eflet que devait produire l'ensemble. Supposons donc que nous sommes au troisième siècle, vers l'époque où Septime- Sévère vient de bâtir le dernier de tous les palais impériaux, et figurons-nous que, dans un de ces moments de plus en plus rares où l'empire est calme et victorieux, nous visitons la célèbre colline. A ce moment, elle appartient toute aux Césars; leur famille, leurs soldats, leurs serviteurs sont seuls à l'occuper. Elle contientdes édifices d'âge très divers, dont quelques-uns remontent aux origines même de Rome, mais qui sont tous entretenus et réparés avec le plus grand soin. Aucune ruine n'y attriste l'œil, les Césars n'en veulent souffrir nulle part; rien dans leur empire ne doit avoir un air de misère et de désolation qui fasse honte à la prospérité de leur règne. Ne sait-on pas que l'un d'eux alla jusqu'à abolir, sans plus de façon, les sociétés qui s'étaient formées pour acheter
1. Je dois dire pourtant que M. Huelsen a des doutes sur l'aulheiiticité de celte inscription qu'il attribue à quelqu'un de ces jeunes séminaristes qu'on rencontre si souvent, en soutane noire ou rouge, visitant les ruines du Palatin. Vpyez son article dans les Mélanges Boittieff p. 303.
les grands domaines, et qui, après avoir tiré un bon profit des terres en les morcelant, ne prenaient pas la peine d'entretenir les maisons quand on ne trouvait pas à les vendre? L'empereur est indigné de cette conduite: il déclare, dans son édit, que c'est « un commerce meurtrier, ennemi de la paix du monde » et qui insulte à la félicité publique, « qu'au lieu de couvrir les champs de décombres, il convient à un siècle aussi fortuné de bâtir de nouvelles maisons, afin de faire mieux resplendir le bonheur du genre humain. » Ces maximes, on le comprend, devaient être pratiquées au Palatin plus qu'ailleurs: il était convenable que tout fût maintenu en bon état autour des palais impériaux ; aussi, malgré toutes les misères de l'empire, n'y laissa-t-on jamais rien tomber en ruines : c'est ce qui explique que les plus vieilles masures s'y soient conservées jusqu'à l'arrivée des barbares.
Il y avait donc sur le Palatin des monuments de tous les âges, et le grand intérêt qu'il offrait à un visiteur, c'est que dans un espace restreint il contenait pour ainsi dire toute l'histoire de Rome. Depuis l'époque « où les bœufs de l'Arcadien Evandre vinrent s'y reposer » jusqu'au temps où s'y établit la dynastie africaine et orientale des Sévère, chaque siècle y avait laissé quelque souvenir. Il contenait la demeure du premier roi et le palais du premier empereur; on y montrait l'endroit où habitaient les grands consulaires de la république et les meilleurs des princes. On pouvait y suivre toutes les transformations du culte national : le temple de Jupiter Stator, celui d'Apollon, celui de la Mère de dieux, rappelaient successivement l'époque où Ronie se contentait des divinités du Latium, celle où elle laissa pénétrer chez elle les dieux de la Grèce, celle enfin où elle alla chercher les cultes exaltés de l'Orient, qui lui firent connaître des besoins religieux nouveaux et préparèrent la voie au
christianisme On venait visiter avec respect tous ces monuments, et les plus anciens, quoique les plus simples, n'étaient pas les moins fêtés. Les Romains ne ressemblaient pas à ces parvenus qui rougissent de l'humilité de leurs origines et cherchent à les cacher; au contraire, ils en tiraient vanité parce qu'elles leur faisaient mieux mesurer la grandeur du chemin qu'ils avaient parcouru. Aucune époque de leur histoire n'était exclue de leur reconnaissance : ils savaient que tous les siècles avaient travaillé à la gloire de Rome; les haines politiques, les préjugés de parti n'avaient pas le pouvoir de les rendre injustes pour personne; qu'elle qu'eût été l'ardeur des disputes, le temps avait tout apaisé, et rien n'était resté du passé que la mémoire toujours vivante des services rendus au pays. Le patriotisme d'un Ronvain du troisième siècle se composait d'une admiration égale pour les héros de la république et pour les grands empereurs, et l'on visitait avec les mêmes sentiments de respect et de fierté la cabane de Romulus, la maison de Cicéron et le palais d'Auguste.
Ce qui dominait pourtant, ce qui avait laissé le plus de souvenirs au Palatin, c'était l'époque impériale. Il n'est pas tout à fait exact de prétendre qu'il contenait, comme le dit l'enseigne des jardins Farnèse, le palais des Césars {Palazzo de' Cesari), ce qui laisserait croire qu'il n'y existait qu'une vaste habitation sans cesse agrandie et embellie par les empereurs nouveaux qui venaient s'y établir, comme l'ont été nos Tuileries*. C'était plutôt le quartier des palais. Il y en avait cinq différents, qui por-
1 . On le croyait à l'époque de Bianchini. 11 faut voir, dans son ouvrage intitulé Palaao de' Ccâari, la restauration qu'il imagine du palais impérial. C'est une immense construction assez semblable pour l'extérieur au palais Farnèse, où tout se tient et parait être du inîme temps. Rien ne ressemble moins à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui dM Palatin.
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taient le nom des princes qui les avaient bâtis*. Il ne se trouve rien de semblable dans nos capitales modernes. Quand les princes, par caprice ou par vanité, veulent aujourd'hui se construire une habitation nouvelle, c'est presque toujours très loin de l'ancienne. Ils tiennent à changer, ils cherchent d'abord une situation différente et des points de vue nouveaux. Les deux principales résidences des papes, le Vatican et le Quirinal, sont placées aux deux extrémités de Rome. Ici au contraire tout est réuni sur la même colline : elle était devenue le domicile de l'empire, et il ne semblait pas qu'un prince pût résider ailleurs. Dion prétend que les lieux où les empereurs séjournaient dans leurs voyages prenaient le nom du Palatin 2.
Cet entassement de palais devait produire sur les visiteurs une très grande impression. Figurons-nous un provincial intelligent et curieux, comme il s'en trouvait beaucoup alors, un Gaulois, un Africain, un Espagnol, qui venaient voir cette Rome dont le monde entier s'entretenait. Même après avoir traversé les Forums impériaux et admiré les merveilles du Capitole, le Palatin avait de quoi les étonner. Il nous est aisé d'imaginer le spectacle qu'ils devaient avoir sous les yeux; les fouilles de ces dernières années nous permettent de refaire assez exactement la topographie de la colline. Quand on arrivait par ce clivus palatinus, dont j'ai tant de fois parlé, et qu'on passait sous la vieille porte de Romulus, voisine du temple de Jupiter Stator, on avait devant soi la façade du palais de Domitien. Ce palais, qui se présentait aux regards avant les autres, était aussi le plus important de tous, celui qui semblait le mieux répondre à la majesté des Césars ; une
1. Au moins celui de Tibère paraît avoir toujours conservé son nom. Voyez Auiu-Gelle, xiii, 19, et flitt. Aug., Prob.,i. ~ 2. Dion, LUI, 1, 16.
place, qu'on croit être l'area palatinay située à droite, divisait les palais impériaux en deux groupes distincts : l'un de ces groupes comprenait la maison de Tibère et celle de Caligula, bâties au nord de la colline, le long du Vélabre et du Forum, l'autre groupe se composait de trois palais diiïérents, ayant leur façade, leur entrée, leur caractères propres, qui pourtant communiquaient entre eux et pouvaient, dans quelques circonstances solennelles, ne former qu'un seul palais. Celui de Domitien était contigu à la maison d'Auguste, plus reculée vers le midi et qui occupait à peu près le centre de la colline ; sur la même ligne, un peu plus loin, se trouvait le palais de Sévère, situé vers l'angle méridional du Palatin. Ce qui restait en dehors des temples et des édifices historiques, servait au logement des esclaves ou des affranchis de l'empereur.
Je suis assez tenté de croire que, tout en admirant beaucoup le Palatin, si nous pouvions le voir comme il était au troisième siècle, nous ferions pourtant quelques réserves. Notre goût a pris certaines habitudes, il a fini par avoir des exigences qui ne seraient pas tout à fait satisfaites. Il est probable que les accès et les alentours des palais impériaux nous sembleraient mesquins ; le clivw oalatinus n'est pas large, le clivus Victoriœ est encore plus étroit, \area palatina ne paraît pas non plus assez vaste. Si le palaisde Domitien était aussi élevé que Stace le prétend, on ne sait vraiment où l'on pouvait se mettre pour en embrasser toute la hauteur. A l'intérieur, ces habitations magnifiques nous plairaient davantage. Les salles, les cours, les portiques, exciteraient notre admiration. Je crois pourtant que nous serions fort surpris de n'y pas trouver de jardins. Quand les empereurs voulaient goûter les plaisirs des champs, ils sortaient de Rome. Tout près de la ville, sur le lac d'Albe, à Tibur, ils possédaient
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des villas charmantes qu'il leur était facile de visiter tant qu'il leur plaisait. S'ils tenaient à jouir de la vraie cam* pagne, de la campagne sans apprêts et sans parure (rui verum barbarumque) y ils allaient plus loin : on sait combien Antonin était heureux de faire les vendanges dans ses grands domaines du Latium. Gela leur suffisait, et ils ne semblent pas avoir jamais planté au Palatin de ces jardins fastueux dont les riches d'aujourd'hui aiment à entourer leur demeure*. Néron seul devança nos goûts; mais peut-être était-ce moins par amour des champs que pour se donner « le plaisir superbe de forcer la nature ». Il lui semblait sans doute extraordinaire et tout à fait digne d un César d'amener des forêts au milieu de Rome et de posséder un étang d'eau salée à dix lieues de la mer. Ces réserves faites, nous serions, je crois, aussi frappés que les Romains de l'empire de la beauté des édifices construits sur le Palatin. Quoique datant d'époques différentes, ils ne devaient pas présenter entre eux ces diversités qui blessent l'œil d'un délicat. L'incendie, ce fléau chronique de l'ancienne Rome, les avait souvent atteints. A chaque fois on s'empressait de les rebâtir, car Rome, suivant le mot de Martial, ressemblait au phénix qui se rajeunit en se brûlant, et, quand on les rebâtissait, on les mettait toujours un peu à la mode du jour. De cette façon, les disparates qui pouvaient choquer s'étaient etfacées, et il restait pourtant assez de différence pour piquer par le contraste l'attention des visiteurs. Chacun des pa-
1. 11 est pourtant question des jardins d'Adonis [Adoneà], qui se trouvaient dans le palais de Doniiticn ; mais ils devaient avoir fort peu d'étendue. Par ce nom à'Adonea, les Syriens et les Égyptiens entendaient plutôt des jardinières qu(! des jardins véritables. C'étaient des vases de terre où l'on semait, à l'époque de la fêle d'Adonis, des plantes qui germent et meurent en quelques jours. Cette végétation hâtive et courte était une image de la destinée du héros dont on célébrait la iuort4>rémaiurée,
lais avait ton caractère et ses mérites particuliers. Celui d'Auguste devait être plus simple et d'un goût plus grave, celui de Domitien somptueux jusqu'à la profusion, celui de Sévère empreint de ce goût du grandiose qui se retrouve dans la construction des thermes de Caracalla. L'intérieur des appartements était orné avec une magnificence incomparable ; les salles et les portiques ressemblaient à de véritables musées où Ton avait réuni les chefs-d'œuvre de tous les âges. Pline disait déjà que de son temps on y voyait les ouvrages des artistes les plus distingués de la Grèce ; les empereurs qui suivirent, surtout Hadrien, ce fin connaisseur, cet ami passionné des beaux-arts, durent singulièrement enrichir la collection. Pour que rien n'y manquât, on y avait rassemblé aussi une grande abondance de livres rares et précieux. Les deux bibliothèques latine et grecque du portique d'Apollon et celle de la maison de Tibère étaient célèbres dans le monde entier.
Ajoutons enfin que la situation des palais impériaux répondait à leur beauté. Cicéron dit que le Palatin était le plus bel endroit de Rome. On dominait de là toute la ville, et le regard embrassait presque tous les monuments célèbres dont la république et l'empire l'avaient ornée. c Quel plus noble séjour, dit Claudien, pouvaient choisir les maîtres du monde? Sur cette colline, la puissance a plus de grandeur ; il semble qu'elle ait mieux la conscience de sa force. Là, le palais des monarques, élevant au-dessus du Forum sa tête altière, voit à ses pieds les temples des dieux, rangés en cercle autour de lui comme des postes avancés qui le protègent. Spectacle sublime! De là l'œil aperçoit, au-dessus des autels de Jupiter tonnant, les géants suspendus à la roche Tarpéienne, l'or ciselé des portes du Capitole et, sur le faite des temples qui de toutes parts usurpent les plaines de l'air, ces sta-
tues qui semblent s'agiter dans les nuages; plus loin, les colonnes rostrales recouvertes de l'airain des navires, et ces édifices construits sur le sommet des plus hautes montagnes, travaux audacieux que la main de l'homme ajouta à l'œuvre de la nature, et ces innombrables arcs de triomphe chargés des dépouilles des nations. Partout l'éclat de l'or frappe les yeux éblouis et par son scintillement perpétuel fatigue les prunelles tremblantes*. »> Toutes ces richesses ont disparu; il ne reste que les fondations de ces palais de marbre du haut desquels le poète contemplait les édifices dorés du Forum: ce ne sont plus aujourd'hui que des ruines d'où l'œil s'étend sur d'autres ruines; mais, s'il nous paraît difficile d'imaginer ce qu'ils devaient être quand ils étaient entiers, souvenons-nous que ceux qui les visitaient, dans les derniers temps de l'empire d'Occident, ne croyaient pas que la magnificence pût aller plus loin, et qu'ils leur paraissaient l'idéal d'une habitation souveraine. Dès le troisième siècle, le mot de palais, dérivé du nom du Palatin, désigne en latin et en grec la demeure d'un monarque; il a passé de là dans les langues modernes, comme celui de César, que les barbares ont pieusement recueilli au moment même où ils détruisaient l'empire, pour en faire le plus beau titre qu'on pût donner au pouvoir suprême.