‹ Promenades archéologiquesChapitre 28 sur 69 · Apulée Dtmaqia, 55. — 2. Clémeal d'Alex., Padaç.. ui · texte numérisé non relu

Apulée Dtmaqia, 55. — 2. Clémeal d'Alex., Padaç.. ui

les sculpteurs et les peintres dont ils se servaient, et qui étaient ordinairement des transfuges du paganisme, devaient chercher à représenter leurs nouvelles croyances d'une façon plus directe, plus claire, et qui fût véritablement de l'art. Mais ici tout était à créer : les Juifs ne leur offrant en ce genre aucun modèle, ils furent bien forcés de s'adresser ailleurs et de prendre l'art où il se trouvait, c'est-à-dire dans les écoles païennes. Ils le faisaient sans scrupules tant qu'il ne s'agissait que de ces simples ornements qui n'avaient pas de signification véritable, et qu'on voyait partout. Tertullien lui-même, le sévère docteur, le leur permettait *. Pour orner les murs et les voûtes de leurs chambres funèbres, ils copiaient les gracieuses décorations dont on se servait d'ordinaire dans les maisons des païens. Les plafonds de ce genre sont assez nombreux aux catacombes; il y en a, dans le cimetière de Calliste, qui peuvent être mis parmi les plus agréables que l'antiquité nous ait laissés^. On y remarque, comme à Pompéi, des arabesques charmantes, des oiseaux et des fleurs, et même de ces génies ailés qui semblent voler dans l'espace. N'est-il pas étrange que ces merveilles de grâce et d'élégance, où respire tout l'art riant de la Grèce, se retrouvent au milieu des galeries obscures d'un cimetière souterrain? Il faut croire que les détails elles emblèmes de cette peinture décorative, à force d'être prodigués, avaient perdu toute signification pour l'esprit; ce n'était plus qu'un plaisir des yeux, et personne n'était scandalisé ni même surpris de les voir reproduits au-dessus de la tombe d'un fidèle. Mais les artistes chrétiens osèrent davantage. Gomme il leur était difficile d'inventer d'un coup une expression originale pour leurs croyances, ils imitèrent quelques-uns des types les plus purs de l'art classique, quand ils

l.Tcrt., Adv. Marc, 11, 29. — 2. Rossi, Roma iott. i, pi. x; ii, \>l. xviit.

pouvaient allégoriquement s'appliquer à la religion nouvelle. Cette imitation se montre déjà dans la figure du Bon Pasteur, qui parait avoir été inspirée, au moins pour l'idée première et la composition générale, par quelques peintures anciennes *. Elle est plus évidente encore dans ces belles fresques où le Sauveur est représenté sous les traits d'Orphée : le chantre deThrace, attirant par le son de sa lyre les bêtes et les rochers, pouvait sembler une image de celui dont la parole a conquis les nations les plus barbares et les dernières classes des peuples civilisés ; on en connaît trois reproductions aux catacombes. Les sculpteurs font comme les peintres, et même ils vont plus loin qu'eux. Les peintres travaillaient aux catacombes même, loin des indiscrets et des infidèles, et leurs fresques étaient imaginées et exécutées dans cette cité silencieuse des morts, où tout conviait l'artiste à se livrer à l'ardeur de sa foi. Les sarcophages étant travaillés dans les ateliers, tout le monde pouvait les voir, ce qui forçait d'être prudent. Il est même probable que la plupart du temps, quand les chrétiens avaient besoin d'un tombeau de pierre ou de marbre, ils le prenaient tout fait chez le marchand et qu'ils choisissaient celui dont les figures choquaient le moins leurs opinions C'est ainsi qu'on en trouve, dans le cimetière de Galliste, où sont représentées l'aventure d'Ulysse avec les Sirènes et la poétique histoire de Psyché et de l'Amour *.

Mais l'art chrétien ne devait pas continuer longtemps

1. Rossi, Roma sott., i, 347 : In quanto pero alla composUione artistica del gruppo, nulla osla a credere che iprimi pitlort cristiani abbiano potuto imitare, per quanto al loro scopo si confaceva, qualclie bel tipo d'un simile yruppo di anlico e classico stile. — 2. A la vérité, les figures de ce dernier sarcophage avaient été couvertes par de la cliaux. Mais il y en a d'autres où l'on n'avait pas eu les mêmes scrupules. Voy., à ce sujet, Collignon, Estai sw les monuments relatifs au mythe de Psyché, p. 436 et suiv. .

à vivre d'ômprunts. Une doctrine si jeune, si pleine de sève et de vie, qui prenait l'âme entière et la transformait, devait arriver vite à s'exprimer d'une façon qui lui fût propre. On a remarqué que déjà, quand elle emprunte des types qui ne lui appartiennent pas, elle les façonne à sa manière et cherche à se les approprier. L'Orphée du cimetière de Calliste, au lieu d'attirer à lui les bêtes et les arbres, comme le racontait la fable et comme il est peint à Pompéi, n'a plus à ses pieds que deux brebis qui paraissent écouter ses chants : on voit qu'il est en train de se confondre avec le Bon Pasteur. Bientôt les artistes osèrent s'inspirer directement de leur croyance et représenter des faits tirés des livres saints : c'étaient, dans l'Ancien Testament, le sacrifice d'Isaac, le passage de la mer Rouge, l'histoire de Jonas, de Daniel, de Suzanne, des trois enfants dans la fournaise; dans le Nouveau, le Christ enfant visité par les mages, la guérison du paralytique, la résurrection de Lazare, la multiplication des pains. On a fait observer qu'ils s'abstiennent d'ordinaire de rappeler les faits douloureux de la Passion. Craignaient-ils, en représentant le Christ mourant d'une mort infâme, de scandaliser les faibles, de prêter à rire aux railleurs ou de manquer de respect à leur Dieu? ce qui est sûr, c'est qu'ils n'aiment pas à représenter les scènes qui se sont passées entre le jugement de Pilate et la résurrection. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'au contraire les artistes du moyen âge se sont plu à traiter ces sujets que leurs prédécesseurs évitaient avec tant de soin, qu'ils prodiguaient les images de la flagellation et de la mise en croix, et que ces spectacles, en touchant les fidèles jusqu'au cœur, ont servi à donner un élan merveilleux à la dévotion populaire.

Parmi les questions qui se posent à l'esprit quand on regarde aux catacombes l'œuvre des peintres et dei

sculpteurs chrétiens, il y on a deux surtout auxquelles il ne parait pas aisé de répondre. Ces artistes n'ont pas traité indistinctement tous les sujets que leur fournissaient les livres saints; ils n'en ont pris qu'un certain nombre qu'ils reproduisent sans cesse. Pourquoi ont-ils préféré ceux-là aux autres, et quelle est la raison de leur choix ? Ils réunissent souvent divers sujets d'une manière qui semble tout à fait arbitraire; ils placenta la suite l'une de l'autre des scènes qui ne paraissent pas se suivre et n'ont aucun rapport entre elles. Agissaientils au hasard, ou faut-il croire que, pour faire ces rapprochements étranges, ils avaient quelque motif qu'il soit possible de deviner? D'ordinaire on explique tout par le symbolisme; et il est sûr que le symbolisme a dû jouer un rôle important dans les débuts de l'art chrétien. On sait que les docteurs de l'Eglise, surtout dans l'Orient, ont entendu très souvent les récits de la Bible dans un sens figuré et qu'ils aiment à y voir des allégories morales ou des images anticipées de ce qui devait se passer dans la nouvelle loi. En le faisant, ils suivaient l'exemple de Philon qui prenait beaucoup de peine pour donner à l'Ancien Testament une signification philosophique, et prétendait y trouver toute la doctrine de Platon. Philon lui-même imitait ces théologiens païens qui, voulant être à la fois philosophes et dévots et conserver le respect des anciennes croyances sans trop humilier leur raison, regardaient les légendes de la mythologie comme des symboles ou des figures qtii cachaient sous une enveloppe grossière des vérités profondes et utiles. Lo christianisme hérita de tout ce travail d'exégèse, et l'on peut dire que cet héritage lui fut souvent assez lourd. Une des causes de la fatigue que nous éprouvons parfois à lire les Pères de l'Église, c'est cet effort qu'ils font sans cesse pour trouver à tout des sens figurés, c'est ce mé-

lange d'interprétations subtiles et d'élans sincères , do simplicité touchante et de pédantisme raffiné, de naïveté et de scolastique, de jeunesse et de sénilité, qui nous font souvenir à tout moment que le christianisme était une religion nouvelle née dans une époque vieillie, et que, même dans les meilleurs livres de ses plus grands docteurs , il a souvent deux âges à la fois.

Les mêmes contrastes se retrouvent dans les œuvres d'art des premiers chrétiens. Il est naturel que leurs artistes, qui suivaient le goût de leur temps, aient souvent donné aux scènes qu'ils représentaient dans leurs tableaux ou leurs bas-reliefs une signification symbolique. Il semble même qu'ils aient tenu quelquefois à nous l'apprendre. Une fresque des catacombes représente une brebis entre deux loups; au-dessous on lit l'inscription suivante : Suzanna, seniores ; c'était donc l'aventure de Suzanne qui était figurée par les loups et la brebis. Noé tendant les bras vers la colombe qui lui apporte le rameau désiré était l'image du chrétien arrivé au terme de sa navigation , sauvé des périls du monde et près d'atteindre le ciel; ce qui le prouve, c'est qu'il est quelquefois remplacé sur les sarcophages par le défunt lui-même, quels que soient son âge et son sexe, et qu'à la place du patriarche vénérable, on est fort surpris de voir sortir de l'arche un tout jeune homme ou môme une femme.

Il est donc sûr que, parmi les peintures ou les bas« reliefs des catacombes, il doit y en avoir beaucoup qui contiennent des figures ou des symboles, et que, par exemple , dans l'image de Jonas rejeté par la baleine, du paralytique guéri, de Lazare ressuscité, les fidèles des premiers temps retrouvaient des allusions qui les confirmaient dans leurs espérances d'immortalité. Ce qu'ils reconnaissaient alors aisément, nous avons aujourd'hui

beaucoup de peine à le deviner. Cependant quelques habiles ont essayé de nous donner la clef de ces allégories mystérieuses *. On a découvert, au cimetière de Calliste , deux chambres fort anciennes et voisines l'une de l'autre, qui ont été bâties ensemble et décorées dans le même esprit, peut-être par les mêmes artistes. Ils y ont représenté une série de scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui ont, à ce qu'on croit, ce caractère d'être tout à fait symboliques, et de contenir, d'une manière suivie et presque dogmatique, la doctrine la plus secrète des chrétiens. M. de Rossi entreprend de retrouver le sens de tous ces symboles, soit en comparant les deux chambres entre elles, soit en invoquant l'autorité des Pères de l'Église *. Il montre que les livres sacrés y sont interprétés à la façon d'Origène et de ses disciples. Rien n'est plus remarquable que de voir avec quelle étrange liberté l'allégorie et la vérité s'y mêlent. La succession rapide et même la confusion du sens propre et du sens figuré montrent combien tout le monde était alors accoutumé à cette exégèse subtile et suivait facilement le docteur ou l'artiste dans ses fantaisies d'interprétation. Ce personnage qui frappe le rocher, tantôt c'est Moïse et tantôt c'est saint Pierre'; l'eau qui s'en échappe, ce n'est pas seulement celle qui doit désaltérer les Hébreux dans le désert , c'est une source de grâce et de vie dont on voit un peu plus loin un prêtre se servir pour régénérer un jeune homme, en le baptisant; c'est aussi la mer immense du monde dans laquelle le

1. On est allé quclqueruis beaucoup trop loin dans ces explications; on a voulu voir des symboles et des Figures partout. M. Le Blant a montré la témérité de ces tentatives dans son Etude sur les sarcophages d'Arles, p. xv et suiv.— 2. Rossi, Roma sott., Il, p. 331. — '3. Cette allégorie est certaine. Le nom de saint Pierre est une fois écrit au-dessus du personnage qui frappe le rocher d'Horeb pou: en faire jaillir l'eau.

166 PnOMENADES ARCIIÉOLOGIQDES.

saint pêcheur d'âmes jette SCS filets. D'une scène à l'autre, et souvent dans les mêmes scènes, les allégories se suivent, se détruisent, se compliquent et se remplacent. Ici, le poisson représente le fidèle conquis à la foi; ailleurs c'est le Christ lui-même qui , sur la table à trois pieds, à côté du pain mystique , s'offre comme nourriture à ses disciples. Le vaisseau d'où l'on jette Jonas à la mer porte une croix à son mât : c'est en même temps l'Église, qu'un contemporain du pape Calliste compare à un navire battu des flots, mais jamais submergé. Si la façon dont M. de Rossi explique ces peintures est certaine, on peut en conclure que Rome n'est pas demeurée aussi étrangère qu'on le suppose ordinairement à ces travaux d'interprétation ingénieuse dont la savante église d'Alexandrie devint le centre et qui se résument pour nous dans le grand nom d'Origène ; mais, à Rome, ce mouvement s'est vite arrêté. L'esprit romain ne devait pas avoir beaucoup de goût pour ces allégories raffinées et ces subtilités hardies dans lesquelles se complaît le génie grec. Il aime mieux prendre les choses au sens historique et réel que de se perdre dans les interprétations symboliques, où il entre toujours trop de fantaisie. Ami de la clarté, de l'ordre , de la discipline, il cherche toujours à soumettre les volontés individuelles au sentiment général. Aussi ne hait-il pas la formule qui jette toutes les idées dans un moule uniforme, et qui lui donne le spectacle qu'il préfère à tous les autres, l'apparence de l'unité. Le jour où il a dominé dans l'Église, il en a changé le caractère et les destinées. Peut-être l'influence des Juifs et des Grecs, si elle avait été la plus forte, en aurait-elle fait une communauté et quelquefois une anarchie d'âmes en quête de la vérité, discutant avec passion pour la découvrir et la cherchant par dca voies diverses; grâce à l'esprit romain qui s'est

emparé d'elle, elle est surtout devenue un gouvernement. L'art s'est ressenti de cette influence, comme le reste, et il parait entrer dans des voies nouvelles, à mesure que l'esprit romain l'emporte dans l'Église. M. de Rossi montre que, dans les chambres un peu plus récentes que celles dont je viens de parler, les fresques sont belles encore, mais qu'elles n'ont plus le même caractère. Les allégories y deviennent plus rares, et celles qu'on y trouve ne sont plus traitées avec la même aisance et la même variété. L'âge de la peinture historique commence ; on la voit naître, pour ainsi dire, aux catacombes. M. de Rossi y a découvert un tableau très curieux et qui paraît représenter un fait presque contemporain. Debout sur un suggestum, un personnage grave et menaçant, revêtu de la prétexte, la tête ornée d'une couronne, s'adresse avec colère à un jeune homme placé en face de lui. Derrière eux, un homme, qui porte aussi une couronne sur la tête, et dont la main est posée sous le menton, semble s'éloigner avec dépit. M. de Rossi voit dans ce tableau une scène des persé> cutions; c'est, selon lui, l'interrogatoire d'un martyr. Le magistrat qui interroge, l'empereur peut-être, est représenté avec ses attributs ordinaires. Le chrétien a bien l'attitude d'un homme qui confesse sa foi : ses traits respirent la douceur et la résolution , et l'artiste a donné à ses yeux un éclat étrange. II ne regarde personne, il ne paraît pas écouter ce qu'on lui dit, et l'on voit qu'il est occupé d'autres pensées. Quant au personnage qui s'éloigne, c'est sans doute un prêtre païen qui n'a pu décider le fidèle à sacrifier aux dieux. Voilà probablement la plus ancienne peinture d'un martyre que nous possédions : c'est le début d'un genre qui dès le quatrième et le cinquième siècle allait devenir fort à la modo *.

Page 1