Prudence, Perist., ix et xi
En même temps que les catacombes nous font connaître les débuts de l'art chrétien, elles nous donnent quelques renseignements, les seuls que nous possédions, sur les artistes qui les ont décorées. Humbles artistes , qui ont travaillé avec tant de dévouement dans le silence et l'obscurité pour l'honneur de leurs frères beaucoup plus que pour la gloire de leur nom ! Il n'est rien resté d'eux que leurs ouvrages, mais l'œuvre nous fait deviner l'ouvrier. Est-il besoin de dire que c'étaient des chrétiens pieux , des croyants sincères ? Il fallait l'être pour s'ensevelir ainsi dans ces demeures sombres et y peindre des tableaux qu'aucun rayon de soleil ne devait jamais éclairer. Mais leur piété ne les a pas amenés à sacrifier tout à fait leur indépendance. Ils n'ont pas été soumis autant qu'on croit aux influences ecclésiastiques, et il n'est pas vrai de dire, comme on l'a fait, que l'Église leur tenait la main. Les fautes fréquentes qu'ils commettent contre le texte des livres sacrés montrent que l'initiative personnelle, avec ses erreurs et ses caprices, avait quelque part dans leurs ouvrages*. Les ressemblances qu'on remarque entre eux sont moins l'effet d'un mot d'ordre donné ou d'une direction subie que d'une certaine stérilité d'invention; les diversités, si faibles qu'elles soient, prouvent qu'ils ne travaillaient pas d'après un modèle unique et imposé. Ils n'ont pas oublié non plus qu'en même temps que chrétiens ils étaient artistes. Ils ne croyaient pas pouvoir se soustraire aux conditions éternelles de l'art, sous prétexte qu'ils travaillaient pour une religion nouvelle. Leur dévotion ne les rendait pas étrangers à toute préoccupation de métier, et ils ne regardaient pas comme une impiété de se conformer aux règles du goût et de composer un tableau dont le regard fût charmé. Quelques
1. Voy., sur ces erreurs, Le Blant, Ëtude sui les sarcophage» i'Arlei, p. via.
indices montrent que, dans la disposition de leurs fresques et de leurs bas-reliefs, ils n'avaient pas toujours les intentions profondes et les desseins mystérieux qu'on leur prête, qu'ils se laissaient simplement guider par des raisons d'ordre et de symétrie , qu'ils plaçaient certains sujets en certains endroits parce qu'ils formaient un spectacle agréable, qu'ils mettaient en regard l'une de l'autre des scènes qui, parleur signification ou par leur date, n'auraient pas dû être rapprochées, mais qui par leur arrangement matériel se correspondaient et se faisaient pendant *. Quoiijue l'art antique se fût mis si complètement au service du paganisme, ils en étudiaient les chefsd'œuvre, et tâchaient de les imiter. Nous avons vu que, dans les premiers temps, quand leur foi était le plus fervente, ils n'avaient pas eu de scrupule à lui emprunter les images sous lesquelles ils représentaient leur Dieu ; à dire le vrai, ces emprunts n'ont jamais entièrement cessé, et, dans les œuvres même les plus directement inspirées par la religion nouvelle, on trouve souvent des détails qui rappellent les anciennes légendes et l'art qui les avait tant de fois reproduites '. Ainsi ces artistes ne renonçaient pas, en devenant chrétiens, à comprendre et à aimer les beaux ouvrages des sculpteurs et des peinlres de la Grèce; ils ne se croyaient pas tenus de les condamner et de les proscrire, puisque, au contraire, ils essayaient de les approprier à leur culte. S'il est vrai de dire que la renaissance ait eu surtout pour principe de revêtir les idées nouvelles des formes de l'art ancien , la renaissance a commencé aux catacombes.
1. Le Blant Sarcophages, p. xui. — 2. C'est ainsi que le monstre qui engloutit Jouas est représenté tout à fuit comme celui qui menace Andromède, que Lazare mort est placé dans un heroum païen, que l'arche de Noé reproduit exactement le coffre dans lequel Danaé est exposée sur les flots, etc.
Le cimetière de Calliste. — M. de Rossi parvient à le retrouver. — [ndices qui lui permettent de découvrir les tombes des martyrs. — Travaux accomplis après Constantin dans les cryptes célèbres. — Graffiti des pèlerins. — Pourquoi le cimetière a-t-il pris le nom de Calliste? — Histoire de ce pape, d'après les Pliilosophumena. — Pourquoi les papes du troisième siècle ont été ensevelis dans le cimetière de Calliste, et comment il devient la propriété de l'Église. '- Découverte de la crypte papale.
Nous nous sommes contentés jusqu'ici d'étudier les catacombes en général : nous avons cherché à connaître leur destination, décrit l'aspect qu'elles présentent au visiteur, parlé des inscriptions et des peintures qu'elles contiennent. Sur tous ces sujets, M. de Rossi a répandu beaucoup de lumière; mais il a fait davantage, ou plutôt il a fait autre chose. Il répète sans cesse que sa méthode est toute analytique ; il ne veut pas débuter, comme tant d'autres, par des vues d'ensemble, et les généralités ne sortent chez lui que de l'étude des détails. Ce sont ces recherches minutieuses qu'il regarde comme les plus importantes, et dont il se fait surtout honneur. Il ne faut donc pas les dissimuler quand on prétend faire connaître ses travaux au public. Pour qu'on puisse en apprécier tout à fait le caractère et les résultats, montrons-le à l'œuvre. En nous mettant un moment à sa suite, en marchant pas à pas derrière lui, nous comprendrons mieux la sûreté de sa méthode et la grandeur de ses découvertes.
M. de Rossi, qui voulait en tout procéder régulièrement, était décidé à étudier les divers cimetières chrétiens d'après leur importance. C'est donc par les cryptes du Vatican qu'il aurait dil commencer : saint Pierre y fut enseveli, et ses successeurs, pendant deux siècles, voulu-
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rcnt reposer auprès de sa tombe; mais ces cryptes ont été pour ainsi dire écrasées sous les fondations de l'immense basilique qui a été bûtic au-dessus d'elles, et il n'en reste rien aujourd'hui. Après le cimetière du Vatican, qui était inaccessible, l'ordre hiérarchique désignait celui qui porte le nom de Galliste et qui renfermait, dit-on, la sépulture des papes du troisième siècle. C'est de ce côté que M. de Ilossi dirigea ses recherches.
Il fallait d'abord en retrouver l'emplacement, ce qui n'était pas facile : car il n'y a pas de cimetière sur la position duquel on ait autant discuté. On savait bien qu'il devait être le long delà voie Appienne ; mais les uns le confondaient avec la catacombe de Saint-Prétextat, les autres avec celle de Saint-Sébastien. On avait même placé dans cette dernière des plaques de marbre, qui existent encore aujourd'hui, et qui annoncent solennellement aux visiteurs c qu'ils sonl dans le lieu ou sainte Cécile fut enterrée et où reposent plus de cinquante papes», c'est-àdire dans le cimetière de Galliste; mais cette prise hardie de possession n'intimida pas M. de Hossi. Ces plaques ont été posées au quinzième siècle, c'est-à-dire quand on avait à peu près perdu le souvenir des catacombes, et M. de Rossi ne veut se décider dans ses recherches que par des documents qui remontent à l'époque où elles étaient connues et visitées, où l'on savait exactement le nom de chacune d'elles, et quels martyrs elle renfermait. Parmi ces documents, il faut mettre d'abord un genre d'écrits dont on n'avait pas jusqu'à lui soupçonné toute l'importance. Les anciens possédaient, ainsi que nous, des {« Guides de voyageur » ; il était difficile qu'on s'en passât pour une grande ville comme Rome, où affluait tout l'univers. Ceux que nous avons conservés appartiennent aux derniers temps de l'empire : on y trouve d'orjdioaire l'énumération des « merveilles de Home », les
places, les palais, les théâtres, les thermes, les portiques, etc. Ils contiennent aussi des itinéraires, comme il s'en trouve dans les Guides d'aujourd'hui, où l'on conduit le voyageur d'une extrémité de Rome à l'autre, en lui nommant tous les é(iifîces qu'il doit rencontrer sur son chemin. Les anciennes rédactions de ces itinéraires sont courtes et sèches ; mais, dans les plus récentes, on éprouve le besoin d'intéresser le lecteur, et on lui raconte une foule de légendes extraordinaires pour qu'il prenne phisde plaisir aux curiosités qu'on lui montre. M. Jordan n'est même pas éloigné de croire qu'on les ornait quelquefois d'illustrations, où les monuments les plus curieux étaient reproduits *; ainsi rien n'y manquait de ce qui fait le succès des nôtres. L'usage en était fréquent encore au moyen âge, et l'on possède des itinéraires du sixième et du septième siècle qui guidaient les pèlerins aux tombes des martyrs. On peut dire qu'ils ont rendu le même service à M. de Rossi et lui ont appris le chemin des plus célèbres catacombes. Deux de ces itinéraires, découverts à Salzbourg en 1777, énumèrent précisément avec assez de détails celles de la voie Appienne ; c'est grâce à eux que M. de Rossi a pu retrouver la place du cimetière de Galliste.
Le cimetière une fois découvert, et l'entrée des galeries souterraines oégagée, il restait encore beaucoup à faire. Les itinéraires apprenaient à M. de Rossi quelles tombes les pèlerins du septième siècle allaient y visiter;! mais il fallait les retrouver. Ce n'était pas un travail aisé. Au milieu de ces centaines de galeries et de ces milheri, de tombes, comment se reconnaître et se diriger? cor ment être sûr qu'on prenait le chemin qui devait condui aux cryptes célèbres? — Heureusement, ici encore, indices précieux allaient guider les recherches.