‹ Promenades archéologiquesChapitre 31 sur 69 · Rossi. Bull, diarch. crist., 1865, n · texte numérisé non relu

Rossi. Bull, diarch. crist., 1865, n

seuls : c'était encore une habitude assez générale. — Ils ont voulu y reposer avec ceux qui partageaient leurs croyances : ceci était plus rare , mais non pas sans exemple. Cette tombe où tant de gens étaient reçus n'en appartenait pas moins à Thrason ou à Commodilla ; c'était toujours une propriété privée, et, comme les autres, garantie par la loi. On sait le respect des Romains pour les tombeaux : le lieu où l'on enterrait quelqu'un, même un étranger ou un esclave , devenait aussitôt un lieu inviolable et sacré {locus religiosus). La loi le prenait sous sa sauvegarde et le défendait contre tous les outrages. Les chrétiens profitèrent de cette protection, comme tout le monde; il n'y avait pas de motif de les priver du droit commun. Même quand l'autorité les persécutait, sous Néron et Domitien, on ne voit pas que la persécution se soit étendue jusqu'à leurs cimetières : la loi romaine ne refusait pas la sépulture aux criminels qu'elle avait punis, et la tombe d'un supplicié était aussi inviolable que les autres.

Ajoutons pourtant que, même dans ces conditions, les chrétiens n'étaient sûrs d'éviter les procès et les chicanes que si la superficie du sol où ils creusaient leurs cimetières leur appartenait. La possession inaliénable du terrain supérieur était la garantie de l'inviolabilité des tombes souterraines. La loi qui déclarait sacré le lieu où un homme était enseveli, ne protégeait pas seulement le tombeau, elle s'étendait aussi à ses dépendances; on les regardait comme inséparables du tombeau lui-même, et elles profitaient de ses privilèges. Sous le nom de terrain attenant au sépulcre {area cedens sepulchro) , elles devenaient inaliénables comme lui. Or ces dépendances étaient souvent très considérables. La somptuosité des tombeaux était lo premier luxe des gens riches. Ils aimaient d'abord à entourer le monument où ils devaient reposer d'un

espace assez grand, où ils faisaient construire divers édifices et qu'ils bordaient quelquefois de grands arbres. Derrière ces arbres s'étendaient des vergers, des vignes, des jardins, et souvent, derrière ces jardins, des champs cultivés. Ils avaient grand soin de marquer sur leurs épitaphes la contenance exacte du terrain, qui parfois n'allait pas à moins de trois Jugères (soixante-quatorze ares) ; ils disaient qu'ils se le réservaient pour eux seuls, qu'ils l'exceptaient formellement de leur héritage, qu'ils ne voulaient pas qu'il fût morcelé ou vendu. Si par hasard ils y avaient fait construire un caveau, ils n'oubliaient pas cette circonstance, et nous voyons un certain nombre d'inscriptions funèbres mentionner expressément, parmi les choses dont le mort se réserve la possession indéfinie, le monument et son hypogée, monumentum cum hypogœo. Ces usages ofl"raient aux chrétiens l'occasion d'acquérir le terrain nécessaire à leurs sépultures, si étendu qu'il pût être, sans causer de surprise à personne; ils leur donnaient aussi l'espoir de le posséder toujours sans craindre qu'il tombât entre des mains profanes. Il n'est guère douteux qu'ils n'en aient profité. On peut donc presque affirmer qu'ils se sont assuré la possession du sol supérieur avant de construire leurs cryptes, qu'ils en ont fait, suivant l'expression consacrée, un terrain attenant au sépulcre^ et que, par quelque inscription qu'on retrouvera peutêtre, ils ont mis le monument et son hypogée sous la garde de la loi. M. de Uossi, en dressant le plan des divers cimetières, a fait une observation importante : il remarque que, si on les réduit à leurs éléments primitifs en faisant abstraction des travaux qui sont évidemment postérieurs, il reste seulement quelques groupes isolés entre eux, et dont chacun forme une figure géométrique régulière et de peu d'étendue. Ces limites qu'on respecte, cette gêne qu'on s'impose de creuser dans un espace

étroit au lieu de s'étendre en liberté, cette régularité de formes à laquelle on s'astreint, ne s'expliquent tout à fait que si, dans ce travail souterrain, on n'a pas voulu sortir des bornes d'un champ qu'on possédait sur la terre. Chacun de ces groupes isolés est donc la reproduction exacte de ce champ. Ils représentent ces petits hypogées primitifs donnés à l'Église naissante par de riches protecteurs ou qu'elle avait achetés de ses deniers. En les transportant par la pensée sur le sol, en y replaçant les arbres qu'on y avait plantés et les monuments funèbres qu'on y avait construits, en les enfermant de cippes ou de murailles , nous avons quelque idée de ces sortes d'îlots que les cimetières chrétiens devaient former au second siècle dans la campagne romaine, entre les propriétés des riches ou les tombes des différents cultes.

Les catacombes primitives avaient donc fort peu d'étendue; mais il leur fallut bientôt s'agrandir. Dans les premières galeries qu'on avait construites, les niches où l'on plaçait les morts étaient larges, éloignées les unes des autres; il y avait beaucoup de place perdue. Le nombre des fidèles augmentant toujours, il fallut bientôt serrer les tombes et remplir les endroits vides. Ce moyen ne suffit pas longtemps, et l'on dut se décider à percer des galeries nouvelles; mais, pour respecter la loi, l'on se garda bien de sortir des limites du champ qu'on possédait : on creusa à des niveaux différents, et il y eut quelquefois jusqu'à cinq étages de galeries superposées dans la même crypte. Le premier était à 7 ou 8 mètres du sol; le dernier atteignait à la profondeur de 25 mètres. Ces agrandissements durent donner beaucoup de place. D'après les calculs de M. de Rossi, un terrain qui n'aurait eu que 125 pieds romains de côté pouvait fournir, avec trois étages seulement, près de 700 mètres de galeries. La communauté des chrétiens

a dû s'en contenter longtemps. Cependant , comme le nombre des fidèles s'accroissait sans cesse, il fallut bien sortir enfin de l'enceinte primitive, qui ne contenait plus les morts. Ces petits hypogées étaient souvent voisins ; ils poussèrent l'un vers l'autre des ramifications nombreuses, et plusieurs d'entre eux, en se joignant, formèrent un cimetière. Les cimetières ne sont donc que la réunion de quelques-unes de ces cryptes primitivement isolées, et s'ils ont encore aujourd'hui un si grand nombre d'entrées, c'est que chaque crypte avait la sienne et la conserva. Faut-il aller plus loin, et croire avec quelques savants que plus tard tous ces cimetières se sont réunis entre eux pour ne former qu'une seule chrétienté souterraine ? On aimerait à le supposer ; l'imagination serait flattée de l'idée que les fidèles qui aspiraient avec tant d'ardeur pendant leur vie à ne former qu'un seul bercail, y sont au moins arrivés après leur mort ; mais il n'est pas possible de le croire , la nature du sol mettait trop d'obstacles à cette réunion. Les cimetières sont souvent séparés les uns des autres par des vallées profondes et marécageuses où l'eau séjourne après les orages ; les galeries creusées au-dessous de ces marais n'auraient jamais été praticables. Les chrétiens le savaient bien ; aussi n'ont-ils construit leurs cimetières que sur le penchant des collines, et, quelque désir qu'on leur suppose de se réunir tous après la mort, il n'est pas possible d'admettre qu'ils îient jamais essayé de traverser les vallées. Après tout, les cimetières chrétiens, quoique séparés les uns des autres, offrent encore un ensemble de travaux assez grandiose pour satisfaire l'imagination la plus difficile.

C'est ainsi que s'agrandirent peu à peu ces hypogées primitifs que l'Église tenait de la générosité de quelques chrétiens. Ils finirent par prendre en un siècle des proportions si vastes, qu'il était difficile qu'on continuât à les

traiter tout à fait de la même manière, et que la loi pût toujours les considérer comme la propriété des familles qui les avaient cédés aux fidèles. Aussi M. de Rossi pense-t-il qu'ils changèrent alors de situation, et voici sur quelles considérations il se fonde pour l'établir. Il fait remarquer que Constantin, dans l'édit do Milan, ordonne de rendre aux chrétiens « les propriétés qui appartenaient, non pas aux particuliers, mais à la communauté tout entière, ad jus corporis eorum , non hominum singulorum pei'tinentia » , et nous savons que les cimetières faisaient partie de ces propriétés communes qui leur furent restituées. Il faut donc qu'avant Constantin l'Église ait obtenu des empereurs les mêmes privilèges que les corporations reconnues par l'État, qui avaient le droit de posséder, et qu'à ce titre elle ait été propriétaire légitime de ses cimetières. Mais ce droit important, que les empereurs accordaient avec tant de peine , à quel moment a-t-elle pu l'obtenir? C'était, on n'en peut douter, avant l'époque de Dèce et de Valérien, où elle fut l'objet de si cruelles persécutions. Or, il s'est accompli précisément, sous le règne de Sévère, un changement notable dans la législation romaine dont il semble naturel que les chrétiens aient profité. L'empire, au premier et au deuxième siècle , s'était couvert d'associations pour les funérailles {collegia funeraticia). C'étaient des sociétés où l'on versait une somme modique tous les mois, et qui se char* geaient de fournir à leurs membres une sépulture conve" nable et des obsèques décentes. Le succès de ces collèget s'explique par la crainte qu'on éprouvait alors que l'âme ne fût errante et malheureuse dans l'autre vie, si le corp;; ne reposait pas dans une sépulture fixe, ou si on ne l'avaii pas enterré selon les rites. Les empereurs, qui se méfiaien' en général dos associations et ne les supportaient guère; firent une exception pour celles-là. Comme elles ne se cc!P

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posaient que de pauvres gens, elles leur parurent peutêtre moins redoutables, et ils espéraient devenir plus populaires en les prenant soi:s leur protection. Un sénatusconsulte spécial autorisa d'avance toutes les sociétés de funérailles qui se fonderaient dans l'empire, en sorte qu'il leur suffisait, pour exister légalement, de se faire inscrire sous ce nom sur les registres des magistrats. Une fois eutorisées, elles avaient le droit de posséder une caisse commune alimentée par les cotisations de leurs membres et les libéralités de leurs protecteurs; elles pouvaient se réunir tous les mois pour les affaires ordinaires, et tant qu'elles voulaient pour célébrer les fêtes de l'association. Il faut avouer que ce sénatus-consulte offrait aux chrétiens des facilités singulières et qui devaient beaucoup les tenter. Il ne demandait aucun sacrifice à leurs croyances, il n'exigeait d'eux aucun mensonge : les chrétiens pouvaient bien affirmer qu'ils formaient, eux aussi, une u association pour les funérailles », puisqu'ils regardaient comme leur premier devoir de donner une sépulture honorable à leurs morts de toute condition. En se faisant reconnaître par l'État, qui ne pouvait guère leur refuser ce qu'il accordait à tout le monde, non seulement ils devenaient propriétaires légitimes de leurs cimetières, mais ils acquéraient le droit de «se réunir sans être inquiétés et de posséder une caisse commune. C'était un grand avantage : la façon dont s'exprime Tertullien, les termes qu'il emploie, quan^* il parle des associations chrétiennes ', et plus encore la raison et le bon sens nous engagent à croire qu'ils ne s'en sont pas volontairement

1. M. deRossi fait remarquer que les expressions dont se sert Tertullien quand il veut parler de la cotisation recueillie chaque muis dans les assemblées des chrétiens (modicam unusquisque stipem menttrua die apponit), rappellent les termes du séuatus-coosuile : qui ttipem menslruam confer volent, etc.

privés. Si, en effet, la communauté chrétienne s'est fait accepter par l'État comme un de ces coUegia funeraticia qui couvraient l'empire, l'évêque a dû être naturellement regardé comme le chef responsable de la société ; il passait sans doute, aux yeux des magistrats, pour le président du collège. Le diacre, à qui était confiée l'administration du cimetière, avait le rôle de ce personnage qui, sous le nom d'ac/or ou de syndicus, gérait les propriétés communes. Il s'ensuit que le nom de l'évêque et celui du diacre devaient être connus de l'autorité, qui avait sans doute des relations fréquentes avec eux. Il fallait la prévenir quand l'évêque était mort, et lui donner le nom de celui qui venait d'être nommé à sa place. M. de Rossî croit même reconnaître, à quelques indices, que certaines listes de papes que nous possédons viennent, non des archives de l'Église, mais de celles de la préfecture de Rome, où on les conservait avec soin et où le copiste aura été les chercher pour être assuré d'avoir un document authentique. Voilà donc pour la première fois l'État en rapport avec l'Église qui lui avait échappé jusque-là. Ils vont prendre désormais l'habitude de vivre ensemble, ils s'uniront si étroitement entre eux qu'ils ne croiront plus pouvoir se séparer et subsister l'un sans l'autre. Nous sommes arrivés au moment où se forment ces liens qui deviendront bientôt si serrés; mais il faut avouer que, si l'Église crut gagner à ces rapports plus de sécurité et plus de repos, elle se trompa. Cette protection qu'elle demandait à l'État, et qu'elle était si heureuse d'avoir obtenue, lui rapporta peu et lui coûta cher. Désormais les empereurs la connaissent mieux, ils ont plus directement la main sur elle; lorsqu'ils frappent, ils dirigent leurs coups où il faut. Au lieu de s'égarer sur des fidèles insignifiants, ils atteignent sans hésiter le chef de la communauté. Ils savent son nom et sa demeure; ils le sai-

sissent quand ils veulent, l'exilent ou le tuent selon leur caprice, et, après s'ôtre débarrassés de lui, ils empêchent qu'on en nomme un autre. La situation des cimetières est changée aussi. Quand ils étaient une propriété privée, et qu'ils appartenaient, au moins en apparence, à quelque grande famille, on n'osait pas y toucher. Devenus la possession commune de l'Eglise, ils suivirent sa destinée. Ils furent saisis par les agents du fisc, pillés par les soldats de l'empereur, et les chrétiens se virent souvent réduits à les détruire et à les combler eux-mêmes pour les sauver des ravages de l'ennemi.

La manière dont M. de Rossi explique l'origine des catacombes et leur situation légale a l'avantage de rendre raison de faits qui semblaient jusqu'ici fort obscurs. On ne comprenait pas comment les chrétiens pouvaient accomplir de si grands travaux dans leurs cimetières, y introduire leurs ouvriers pour creuser les galeries et en extraire les décombres, sans éveiller l'attention de la police impériale. La surprise cesse quand on sait qu'ils l'ont fait au grand jour et avec l'assentiment de l'autorité. La même opinion permet aussi d'expliquer mieux qu'on ne l'avait fait les alternatives que l'Église a traversées pendant les deux premiers siècles. Sa situation alors était double, et on pouvait lui être indulgent ou sévère suivant le côté par lequel on la considérait. Comme religion nouvelle, elle devait être interdite : la loi était formelle et proscrivait tous les cultes étrangers qui n'avaient pas été acceptés par un décret du Sénat; mais comme c collège de funérailles » elle était autorisée. De là une sorte d'hésitation du pouvoir dans ses rapports avec l'Église et les vicissitudes par lesquelles on la fait passer. De temps jen temps la fureur populaire, toujours excitée contre les chrétiens, entraîne les magistrats des cités, les gouverneurs des provinces et l'empereur lui-même à persécuter

de< gens qui prêchent un Dieu nouveau. Ils en ont le droit, et, quoi que disent les apologistes, les poursuites sont régulières et légales. Mais, une fois cette effervescence de colère calmée, les rigueurs s'arrêtent. On affecte de ne plus regarder « la corporation des frères, les adorateurs du Verbe, > que comme une de ces sociétés à demi religieuses et à demi civiles {cuUores Jvvis, cultores Dianœ, etc.) qui ont été instituées pour donner la sépulture à leurs membres, et on les laisse jouir de la même tolérance qu'on accorde aux autres.

M. de Rossi fait remarquer que cette tolérance était rendue plus aisée par le soin que prenait l'Église de ne pas heurter les usages communs, quand elle n'y trouvait rien à reprendre, et de se conformer autant que possible aux coutumes des associations ordinaires. Un païen qui, en passant sur la voie Ardéatine, aurait été tenté de visiter le cimetière de Domitilla, n'y aurait rien trouvé qui le surprît autant que nous sommes portés à le croire. Les arabesques charmantes qui ornent la voûte du corridor d'entrée, ces branches de vigne gracieusement entrelacées, ces scènes de vendange, et ailleurs ces oiseaux et ces génies ailés voltigeant dans l'espace vide, lui auraient rappelé ce qu'il avait tous les jours sous les yeux dans les appartements des gens riches. Les épitaphes, s'il s'était arrêté à les lire, pouvaient lui paraître sans doute différer assez des inscriptions ordinaires; elles ne contenaient pourtant presque rien qui ne se trouvât ailleurs. Même ces souhaits « de paix et de rafraîchissement >, qui nous en semblent la partie la plus originale, sont empruntés à certains cultes orientaux qui s'étaient depuis longtemps acclimatés à Rome, De même au premier abord, et pour un observateur un peu pressé, les funérailles chrétiennes devaient beaucoup ressembler aux autres. Prudence dit qu'on semait la tombe de feuillage et de fleurs, et qu'on versait

Bur le marbre des libations de vin parfumé. On avait surtout conservé l'usage de fêter par des banquets les anniversaires funèbres. A côté de l'entrée du cimetière de Domitille on trouve encore la salle à manger où se réunissaient les frères pour célébrer la mémoire de leurs morts. M. de Rossi montre par des exemples curieux combien ils s'étaient attachés à reproduire, au moins pour l'extérieur et l'apparence, ce qui se passait dans les triclinia des autres associations ; en sorte qu'un païen qui aurait assisté à ces repas se serait cru dans l'une de ces belles sépultures que possédaient les grandes familles ou les collè,iîes importants de Rome sur la voie Appienne ou la voie Latine. D'autres historiens ont été surtout frappés des différences radicales qui séparaient le christianisme des religions au milieu desquelles il s'établit; M. de Rossi nous montre les ressemblances fortuites ou cherchées qu'il avait avec elles : ces ressemblances rendaient plus aisée la transition d'un culte à l'autre, ce qui ne fut pas inutile sans doute à la propagation rapide du christianisme.

Un autre avantage des explications données par M. de Rossi consiste à nous faire mieux comprendre les relations des premiers chrétiens avec l'autorité. On aime d'ordinaire à so représenter le christianisme comme une sorte de secte intransigeante qui avait horreur de la société civile et ne voulait à aucun prix s'y mêler ; il y a beaucoup d'exagération dans celte opinion. L'Église fit au contraire beaucoup d'efforts dans les trois premiers siècles pour vivre en paix avec le pouvoir. Au lieu de se mettre en révolte ouverte contre les lois, elle a essayé de se servir do celles qui lui étaient favorables et même d'entrer dans le cadre des institutions régulières de l'empire. Ces faits ne nous surprennent pas, nous pouvions les soupçonner; mais nous n'en avions pas de preuves

aussi évidentes que celles que M. de Rossi nous donne. On sait que le christianisme fut une des rares sectes juives de son temps qui n'aient pas été à ;ia fois une insurrection politique et une réforme religieuse. Il a déclaré dès le début qu'il pouvait s'accommoder de tous les gouvernements et vivre dans tous les milieux. Son fondateur a prêché la soumission à César dans un pays frémissant et déjà presque rebelle. Les apôtres, fidèles à la doctrine du maître, exigent qu'on obéisse à tous ceux qui sont élevés en dignité. Saint Paul surtout paraît avoir pris beaucoup de peine pour que la religion nouvelle parvînt à vivre et à s'entendre avec l'ancienne société. Il ne veut pas qu'elle apporte aucune perturbation dans la famille et dans l'État, il défend aux chrétiens qui ont des femmes infidèles de s'en séparer, il leur donne l'ordre « de demeurer dans la position où ils étaient quand ils ont été appelés, et de s'y tenir devant le Seigneur ». Ce précepte concerne l'esclave comme l'homme libre; ils doivent tous respecter la hiérarchie sociale et rendre à chacun ce qui lui est dû, c le tribut à qui on doit le tribut, la crainte à qui on doit la crainte ». Il faut surtout qu'on soit soumis au prince, « qui est le ministre de Dieu pour favoriser les fidèles dans le bien ». Les chrétiens ont rigoureusement accompli dans la suite ces préceptes de l'Apôtre. Les persécutions elles-mêmes n'en firent pas des révoltés. Malgré la façon cruelle dont on les traitait et qui ne devait pas les disposer à la soumission, on ne les a trouvés nulle part ouvertement mêlés aux troubles de l'empire. Tertullien dit qu'ils priaient pour l'empereur qui les persécutait, et qu'ils demandaient à Dieu pour lui « une longue vie, un pouvoir respecté, une famille heureuse, des armées vaillantes, un Sénat fidèle, un peuple obéissant et le repos de l'univers ». Ces dispositions de la société chrétienne, M. de

Rossi les rend plus évidentes, il fait mieux comprendre le soin qu'elle avait d'éviter tous les conflits et de se mettre en règle avec le pouvoir, quand il essaye d'établir qu'elle profita des privilèges que l'empire accordait aux associations populaires, qu'elle a dû se faire autoriser comme les autres collèges pour les funérailles, et entretenir des rapports réguliers avec la préfecture de Rome *.

Il a introduit encore, dans l'histoire des origines du christianisme, d'autres opinions qui n'étaient pas tout à fait accréditées avant lui, et que je me contenterai d'indiquer rapidement. On a beaucoup répété que le christianisme ne s'était d'abord répandu que dans les classes misérables. C'étaient de pauvres Juifs et de € petits Grecs », des affranchis et des esclaves, des c tisserands, des cordonniers, des foulons, » qui en furent les premiers adeptes. Du haut de son opulente philosophie, Geise se moquait beaucoup de ce ramassis « d'âmes simples et ignorantes, d'esprits bornés et incultes devant lesquels les docteurs chrétiens plantaient leurs tréteaux ». On ne peut pas nier, en effet, que les pauvres gens n'aient été longtemps les plus nombreux parmi les fidèles; mais n'y avait-il qu'eux, même dans les premières années? M. de Rossi ne le pense pas. Il a été très frappé de voir que les plus anciennes catacombes sont aussi les plus riches et les mieux ornées. Il se demande s'il était possible à une corporation qui n'aurait contenu que c des tisserands et des cordonniers >, de bâtir le vestibule du cimetière de Domitilla, avec les peintures élégantes qui

i. Tertulliea, à propos de l'argent que quelques églises consentaient à payer pour éviter les persécutions, constate que les chétiens sont inscrits sur les registres de la police, et qu'ils y sont en fort mauvaise compagnie ; inter tabemarios et laniot et fures balneorum et aleonet et lenones christiani quoquevectigales continentur. (Defuga in pert., XII et xiii.)

en décorent la voûte, et il lui vient aussitôt à l'esprit qu'il devait se trouver parmi ces esclaves, ces affranchis et ces ouvriers, des personnages plus importants et plus riches qui faisaient les frais de ces constructions. C'est du reste ce qui arrivait dans les collèges les plus misérables; ils avaient grand soin de se choisir des protecteurs qui les aidaient de leur influence et de leur fortune. N'est-il pas probable qu'il existait quelque chose desémblable dans l'association des frères? Les fouilles ont paru confirmer ces suppositions. Sur les tombes qu'ila dé couvertes, M. de.Rossi a lu quelquefois les noms les plus glorieux de la vieille Rome , les Cornelii , les JEmilii, les Cœcilii, etc. Il en a conclu que de très bonne heure quelques membres de ces grandes familles avaient connu et pratiqué la doctrine nouvelle. Préchée par saint Paul dans « la maison de César », c'est-à-dire parmi les esclaves et les affranchis orientaux du prince, elle avait gagné vers la même époque la noble Pomponia Grœcina, femme du consulaire Plautius, le vainqueur de la Bretagne. Elle fut accusée sous Néron « de superstition étrangère » , ce qui ne pouvait désigner alors que le judaïsme ou le christianisme, et, comme on a retrouvé dans le cimetière de Callistc les tombes de ses descendants, on peut supposer avec beaucoup de vraisemblance qu'elle était bien réellement chrétienne. Quelques années plus tard, la foi nouvelle pénétra jusque dans la famille des empereurs, s'il est vrai, comme on a toute sorte de raisons de le croire, que Domitilla et son mari Flavius Clemens, les plus proches parents de Domitien et de Titus, étaient chrétiens comme Pomponia Graecina. Clemens et Domitilla ne devaient pas être seuls : il est rare qu'un exemple qui part de si haut no soit pas imité de quelques personnes. On peut donc supposer que le christianisme, même dans les premières années, a fait quelques conquêtes im-

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portantes dans cette aristocratie de naissance ou d'argent qui menait l'empire. Ces grands personnages qu'il attirait à lui devaient d'abord l'aider de leur crédit, et peutêtre ont-ils plus d'une fois arrêté les coups qu'on se préparait à lui porter, comme fit cette Marcia, la maîtresse de Commode, « qui craignait le Seigneur », et qui protégeait les évêques. Ils ont dû surtout enrichir par leurs libéralités cette caisse commune qui, dès l'époque des Antonins, était fort importante, et qui permit bientôt à l'Église de Rome d'étendre ses aumômes presque sur le monde entier. Les catacombes nous ont déjà révélé les noms de quelques-uns de ces grands seigneurs devenus chrétiens de bonne heure et quand il y avait du péril à l'être ; elles nous en feront connaître beaucoup d'autres. C'est sans doute un élément assez faible dans cette société naissante ; mais il en faut tenir compte. Quand on le néglige, il est moins aisé de comprendre comment le cliristianisme soutint les attaques de ses ennemis et parvint à les vaincre.

Une autre question peut-être plus importante encore, qui est très loin d'être vidée, mais que l'étude des cata- /ombes a rendue un peu plus claire, est celle de la confiance que méritent les Vies des saints et les Actes des martyrs. Ces documents sont fort décrédités non seulement auprès des sceptiques, mais parmi les gens pieux, comme Tillemont, quand ils ne croient pas que la dévotion fait un devoir de renoncer à la critique. Tels qu'ils nous sont parvenus, ils ne méritent guère de créance. Il s'y est mêlé, dans les siècles qui ont suivi la paix de l'Église, des légendes ridicules. Comme on les lisait dans les fêtes des saints pour l'édification des fidèles, on y ajoutait sans scrupule tout ce qui pouvait frapper les imaginations et toucher les cœurs. La rhétorique surtout, la mauvaise rhétorique du septième et ùu huilièmf'

siècle, lésa tout a fait gâtés. Il faut pourtant avouer que, quelque défiance qu'ils nous causent, on ne peut plus, depuis les dernières fouilles des catacombes, les rejeter sans examen. Tout n'est pas imaginaire dans ces récits, puisqu'on a retrouvé dans les galeries des cimetières la sépulture de ceux dont ils racontent l'histoire. Ainsi au troisième et au quatrième siècle on croyait posséder leurs tombes, on lisait leurs noms sur leurs épitaphes, on venait prier devant leurs restes. Le récit des faits peut être très légendaire, mais il est difficile de douter que le nom du personnage ne soit réel. Dans ces récits mêmes, au milieu de beaucoup d'erreurs ridicules, on remarque des détails vraisemblables ou certains. Quelques-uns sont confirmés par les inscriptions ou les peintures antiques des catacombes; d'autres supposent une connaissance parfaite de lieux qu'assurément les gens du huitième ou du neuvième siècle ne visitaient plus. M. de Rossi en conclut très légitimement que la nouvelle rédaction amplifiée et corrompue suppose l'existence d'une rédaction ancienne, plus sobre et plus vraie. Il est donc d'avis qu'au lieu do rejeter le récit entier pour quelques absurdités qu'il renferme, on doit le débarrasser de toutes ces retouches fâcheuses et qu'il faut essayer de retrouver le texte original sous la copie altérée. C'est un travail délicat, où il entre toujours un peu de divination et d'hypothèse ; mais où le succès n'est pas impossible à une critique exercée, et qui s'accomplit tous les jours dans la restitution des textes classiques. M. de Rossi l'a fait avec beaucoup de talent pour les actes de Sainte-Cécile ; M. Le Blant l'essaye en ce moment pour beaucoup d'autres. Si l'entreprise réussit, ce qui ne parait guère douteux, elle augmentera de beaucoup le nombre des documents dont nous disposons et nous fora mieux connaître la lutte héroïque que soutint l'Eglise contre ses persécuteurs. On y gagnera peut-

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être d'avoir quelques martyrs de plus , mais il ne me semble pas que ce soit un ^ grand mal. Je n'ai jamais compris, je l'avoue, racharnement que les historiens du dix-huitième siècle ont mis à nier systématiquement les persécutions ou à en diminuer les effets. Quand Voltaire traitait les martyrs en ennemis, il ne s'apercevait pas qu'il frappait sur des alliés. Ces hommes qu'il poursuivait de ses railleries implacables avaient défendu , comme lui, la tolérance. Ils proclamaient, comme lui, qu'aucun pouvoir humain ne peut porter atteinte à l'indépendance de l'àme. « Allons, bourreau, fait dire Prudence à une jeune chrétienne, brûle et déchire. Sépare ces membres formés de boue. Il t'est facile de détruire cet assemblage fragile. Quant à mon âme, malgré toutes les tortures, tu ne l'atteindras pas * ». Ils ne l'ont pas atteinte en elTet. Les supplices ont été inutiles, et le christianisme a donné au monde le plus moral de tous les spectacles, celui de l'impuissance de la force.

L'Église a bien raison d'honorer la mémoire de ceux qui sont morts pour elle et de se glorifier de leur courage ; mais ils ne sont pas seulement les héros d'une opinion particulière. Tous ceux qui pensent comme eux que la croyance doit être libre et qu'une religion n'a pas le droit Ide s'imposer par la force peuvent se mettre à l'abri sous leur nom. Nous n'avons donc aucun intérêt à restreindre le nombre des martyrs et à contester leur mérite ; il ne nous convient pas de jeter quelque ombre sur cette époque héroïque qui a donné au monde un si grand exemple, et ceux qui, comme M. de Rossi, cherchent à nous la faire mieux connaître, quelles que soient leurs convictions personnelles, ont droit aux sympathies de tout le monde. Nous devons faire des vœux pour que les

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