‹ Promenades archéologiquesChapitre 30 sur 69 · Jordan, Topogr., l · texte numérisé non relu

Jordan, Topogr., l

Ces indices furent fournis à M. de Rossi par les traaux qu'on avait entrepris dans les cimetières à l'époque le la paix de l'Église, et dont les restes sont encore auourd'hui faciles à distinguer. Le christianisme triomphant lonora l'asile de ses mauvais jours; mais comme les cataombes avaient beaucoup souffert pendant les persécutions, t qu'on ne pouvait pas tout réparer, on s'occupa surtout les cryptes où reposaient les principaux martyrs. Elles tirent consolidées et embellies; on y bâtit des entrées nouelles et plus magnifiques, des escaliers plus commodes lour y descendre ; on creusa des puits {lucernarid) pour 3ur donner du jour. Le poète Prudence, qui a vu les cataombes sous Théodose, nous a décrit en beaux vers état où elles étaient alors, et l'affluence des pèlerins qui es visitaient *. Il dépeint avec complaisance ces ouverures pratiquées dans la voûte pour éclairer les cryptes es plus importantes ; il montre l'obscurité des galeries iiterrompue de temps en temps par des sortes d'îlots de iimière, et ces alternatives d'ombre et de jour qui comauniquaient à l'âme une terreur religieuse. Près des ombes des saints, les murs sont couverts de marbre ou evétus de plaques d'argent « qui brillent comme un mioir ». C'est là qu'on se rend de tous les côtés quand rrive la fête de quelque martyr célèbre. On y vient de lome, « et la ville impériale vomit le flot de ses cioyens ». On y vient aussi des contrées voisines. Les •aysans accourent en foule des villages de l'Étrurie et de a Sabine. € Chacun se met gaiement en route avec ses nfants et sa femme. Ils s'avancent le plus vite qu'ils peuvent. Les champs sont trop étroits pour conteiir ce peuple joyeux, et sur le chemin, tout vaste ju'il est, on voit la foule immense s'arrêter. » C'est le même peuple qui, encore aujourd'hui, quitte voIod-

I 1. Prudence, Perisl., xi, 155 et seq.

tiers ses maremmes ou descend de ses montagnes poui visiter les madones miraculeuses ou le bambino de l'Ara Cœli. Arrivés au tombeau du martyr, ils se livrent tous i cette dévotion expressive et bruyante dont les Italieni n'ont pas perdu l'habitude. « Depuis le matin, on s( presse pour saluer le saint. La foule qui vient l'adorei passe et repasse jusqu'au soir. On baise la plaque d'ar gent brillante qui couvre le tombeau, on y répand dei parfums, et des larmes d'attendrissement coulent de toui les yeux. »

Ces pèlerins dont parle Prudence, ont laissé dans loi cimetières des traces de leur passage. Ils avaient l'habitude d'écrire leurs noms avec quelque prière le long dei escaliers et à l'entrée des cryptes. Le temps n'a pas en tièrement effacé ces graffiti, qui se trouvent surtoui dans le voisinage des tombes les plus visitées; M. d( Rossi a fidèlement copié tous ceux qu'il a pu lire, et Sc peine n'a pas été perdue. Que de particularités curieuse.' nous sont découvertes par ces quelques mots que de.' paysans grossiers du cinquième et du sixième siècle traçaient sur les murailles! Entre autres révélations curieuses, il nous font connaître un de ces mille anneauj secrets par lesquels la dévotion chrétienne se rattache aux croyances antérieures. Quand nous regardons d(i loin, ces liens délicats nous échappent, et il nous sembl qu'un abtme sépare le christianisme des religions qii l'ont précédé ; mais la science, qui étudie les choses d' près et ne néglige aucun détail^ sans combler entièremenj la distance, rétablit au moins les transitions. C'était uii usage pieux des Grecs et des Romains, quand ils visi talent quelque temple célèbre, où même quelque moiuj ment qui les frappait d'admiration, de se rappeler le soil' venir de leurs parents ou de leurs amis, soit pour les re commander au dieu auquel lo temple était consacrt!

»oit pour les associer au plaisir que leur causait un beau spectacle. Ces actes d'adoration, ces proscynèmes, comme an les appelait, dans lesquels le voyageur joint le nom de :eux qui lui sont chers à ses impressions personnelles, se retrouvent fréquemment en Grèce et surtout en Egypte. [Is sont ordinairement assez courts et peu variés dans leur forme. « Sarapion, fils d'Aristomaque, est venu près Je la grande Isis de Philé, et par un motif pieux il s'est souvenu de ses parents. — Moi, Panolbios d'Héliopolis, j'ai admiré les tombeaux des rois, et je me suis souvenu ie tous les miens. » Cependant tous ne sont pas aussi simples et aussi froids, et l'on y saisit quelquefois une émotion véritable. Une Romaine, en visitant les Pyramides, se rappelle son frère qu'elle a perdu, et elle écrit ces mots touchants : « J'ai vu les pyramides sans toi, et cette vue m'a rempli de tristesse. Tout ce que j'ai pu faire, c'est de verser des larmes sur ton sort ; puis, fidèle au souvenir de ma douleur, j'ai voulu écrire ici cette plainte. » M. de Rossi n'a donc peut-être pas tout à fait raison de dire que les proscynèmes païens ne contiennent jamais « qu'une froide et stérile formule > ; mais il 3st sûr que le christianisme y mit plus d'ardeur et de passion. Ce qui nous intéresse surtout en eux, c'est ce ïju'ils ont de naturel et de spontané. Il n'y entre rien d'of- Bciel, rien de convenu, comme dans les grandes inscriptions qui ont été gravées sur le marbre; ils sont moins pompeux et moins magnifiques, mais on y sent bien aiieux l'élan du cœur. Tantôt le pèlerin écrit simplement son nom en demandant avec humilité quelques prières pour lui et en faisant des souhaits pieux pour les autres :

Eustathius humilis peccator ; tu qui legis, orapro me, et habeas Dominum protectorem); tantôt il implore les saints bour lui ou pour les personnes qu'il aime : « Saints mar-

yrs, souvenez-vous de Dionysius. — Demandez que

Verecundus et les siens aient une heureuse navigation. — Obtenez le repos pour mon père et pour mes frères. » Le plus souvent il se contente d'employer cette courte formule : € Vivez; » ou : « qu'il vive en Dieu! » A l'entrée de la crypte de Lucine, au pied de l'escalier, on trouve ces mots plusieurs fois répétés : « Sofronie, vis en Dieu ! Sofronia, vivas! > Sans doute après avoir écrit ces paroles, le voyageur a pénétré dans la crypte, il s'est agenouillé, il a prié au pied du tombeau des martyrs, et il est probable qu'avec la prière la confiance est entrée dans son cœur. C'est ce que prouve l'inscription suivante, tracée par la môme main du côté de la sortie : c Sofronie, ma chère Sofronie, tu vivras toujours, oui, tu vivras dans le Seigneur : Sofronia dulcis, semper vives Deo; Sofronia, vives f »

Ce n'est pas dans un simple intérêt de curiosité que M. de Rossi recueille avec tant de soin les souvenirs que l'époque de Constantin et de Théodose ont laissés aux catacombes ; ils ont pour lui une autre importance : ils le mettent sur la route des cryptes historiques. Comme c'est pour elles seules qu'après le triomphe de l'Eglise on avait construit ces larges escaliers et creusé ces grands lucernatres, il est averti, quand il les rencontre, que quelque tombe illustre n'est pas loin. Pour la trouver, il n'a qu'à se mettre à la suite des pèlerins dont je viens de parler. Leurs graffiti le guident, il marche pour ainsi dire avec eux, et à l'ardeur croissante de leurs prières il peut deviner qu'il approche. Une fois dans la crypte, une foule de détails qu'il observe avec soin, qu'il compare avec les renseignements fournis par les historiens anciens, ne tardent pas à lui apprendre quel est le martyr ou le confesseur dont on venait ainsi honorer la sépulture et invoquer le secours. Il est rare, si c'est quelque saint renommé, qu'en cherchant bien il no finisse pas par découvrir (|uel-

que débris d'une inscription de saint Damasc. Ce pape était un grand admirateur, ou plutôt un grand dévot des catacombes; il passa sa vie à les réparer et à les embellir. 11 composa mémo de petites pièces de vers qui devaient être placées au-dessus du tombeau des saints et rappeler leurs grandes actions aux fidèles. Pour les graver sur le marbre un calligraphe renommé, Furius Filocalus, qui s'intitule lui-même l'admirateur et l'ami du pape Damase (Damas i papœ cultor atque amator), avait imaginé une sorte d'alphabet spécial dont les lettres portent k leur extrémité divers ornements qui les font aisément reconnaître. Comme elles n'ont jamais été employées jue pour les vers du pape poète, on est sir, lors- ]u'on aperçoit une de ces lettres sur un morceau de narbre brisé, qu'on tient un fragment d'une inscription le Damase, et par conséquent qu'on se trouve près du ombeau de quelque grand personnage.

Voilà par quels procédés M. de Rossi arrive à se diriger jresqueà coup sûr dans ce labyrinthe, et comm( nt il y a etrouvéensi peu d'an nées tant de tombes célèbres. Cepenlant il y avait une sépulture qui lui manquait encore, et 'était précisément celle qu'il lui était le plus nécessaire le découvrir. Les idées qu'il avait émises sur la position lu cimetière de Calliste avaient l'inconvénient d'être nouelles : c'est Ain tort que bien des gens ne pardonnent >as; gou3 un gouvernement de prêtres, dans un pays urtout où l'immobilité était à la fois un besoin physique t un dogme religieux, on regardait comme un crime e changer la moindre chose aux opinions reçues. Pour e faire pardonner ses nouveautés, pour ouvrir les yeux ux plus incrédules, pour démontrer d'une façon victoieuse qu'on était bien dans le cimetière de Calliste, il dlait trouver la sépulture des papes du troisième siècle. La question que M. do Rossi tentait de résoudre était

pleine d'obscurités. Cette sépulture des papes, qu'il s'obstinait à chercher, sur la foi des documents anciens, dans le cimetière de Calliste, pour quel motif y avait-elle été transportée? Comment les évêques de Rome avaient-ils voulu reposer ailleurs qu'à côté de saint Pierre, dans la crypte glorieuse du Vatican ? Personne n'en avait pu trouver la raison. Et ce n'était pas le seul sujet d'incertitude et de doute que présentait l'étude entreprise par M. de Rossi. Dès le début de ses explorations, il s'était aperçu que le cimetière de Calliste était plus ancien que ne le faisait croire le nom sous lequel il est connu. Le caractère des peintures, dans les chambres et les galeries qui furent creusées les premières, la manière dont les lombes y sont disposées, le style des inscriptions qu'on y trouve, tout y rappelle la seconde moitié du deuxième siècle. Ce qui est un argument plus décisif, c'est que les briques qui entrent dans la construction, et qui, selon l'usage romain, portent la marque du fabricant qui les a fournies, ont toutes été faites sous le règne de Marc-Aurèle. Ces travaux sont donc antérieurs à Zéphirin et à Calliste, qui vivaient sous Sévère. Certains indices ont paru démontrer à M. de Rossi que ce premier hypogée est bien en effet du deuxième siècle , et qu'il fut donné à l'Église par un membre de l'illustre famille des Caecilii. Pourquoi donc n'a-t-il pas conservé! son premier nom, et d'où vient qu'il a pris celui de Calliste?

C'est ce que nous commençons à connaître ou à entrevoir depuis qu'on a découvert et publié un livre curieu, de polémique, écrit au troisième siècle par un théologi inconnu, et qu'on appelle les Philosophumena. Cet ouvrage, qui était resté caché jusqu'à nos jours dans la bibliothèque d'un couvent grec, causa, quand il parut, une vivo surprise et un grand scandale. II est certain

qu'il dérangeait singulièrement les opinions reçues. Il racontait surtout d'une manière fort inattendue la vie de ce Calliste, dont les fidèles avaient fait un pape et dont plus tard l'Église a fait un saint. Si l'on en croit l'auteur inconnu des Philosophumêna , ce pape et ce saint n'était qu'un ancien esclave qui faisait la banque avec l'argent de son maître Garpophore , et que les chrétiens , trop crédules, avaient chargé de garder les deniers de l'Église. Il réussit mal dans ses opérations, et dissipa l'argent qu'on lui avait confié. Pour se dispenser de rendre ses comptes et reconquérir par un coup d'éclat sa popularité, que ses désastres financiers avaient ébranlée, il s'avisa d'aller faire du bruit dans la synagogue des Juifs et de troubler leurs cérémonies. Exilé en Sardaigne pour cet acte d'intolérance, puis rappelé en Italie par le crédit de Marcia, maîtresse de Commode , qui protégeait les chrétiens, il devint, on ne sait comment, le favori et le successeur du pape Zéphirin. Son caractère ne changea pas avec sa fortune. Il avait été esclave infidèle et banquier frauduleux; évéque de Rome, il fut hérétique, corrupteur, simoniaque, « et enseigna par son exemple l'adultère et le meurtre ». Voilà certes une histoire peu édifiante pour un pape et un saint; heureusement elle n'est guère croyable. M. de Rossi n'a pas de peine à prouver* que la violence de ce libelle en afTaiblit l'autorité, et que les accusations qu'il contient manquent tout à fait de vraisemblance. L'auteur a pris soin luimême de nous apprendre qu'elles ne sont qu'une protestation isolée, quand il nous dit que Calliste a séduit tout le monde , et qu'il est seul à lui résister. Il n'en est pas moins certain qu'écrivant pour des contemporains, s'il a dénaturé les faits, il ne les a pas entièrement imaginés.

1 . Il a discuté surtout cette question dans son Bullettino di at' eheologia cristiana de 1866

M. de Rossi pense que le fond du récit doit être vrai, et que, par exemple, il faut croire ce qu'il nous dit de l'origine de Calliste et de sa première profession. C'était donc un ancien esclave et il avait longtemps fait la banque sur le Forum. N'est-ce pas un fait significatif qu'à ce moment, deux siècles à peine après la mort du Christ, la société chrétienne de Rome, ayant besoin d'un chef, allât chercher un ancien banquier? C'est qu'elle était déjà devenue riche ; elle commençait à se préoccuper des intérêts temporels. 11 ne suffisait plus à celui qui la dirigeait de savoir gouverner les âmes, il fallait qu'il sût aussi administrer les affaires. Il paraît du reste qu'en choisissant Calliste les chrétiens ne s'étaient pas trompés. On entrevoit dans les aveux involontaires de l'auteur des Pàilosophumena que ce pape fut un habile organisateur, une sorte d'homme d'État libéral et éclairé qui fit des règlements utiles pour la discipline de l'église. Le peuple de Rome persista à se rappeler son nom longtemps après avoir perdu la mémoire de ses actes , et M. de Rossi a raison de voir dans cette persistance un souvenir lointain du grand rôle que Calliste avait joué.

On trouve, dans ce pamphlet violent, une expression assez singulière et qui attira tout d'abord l'attention de M. de Rossi. Il y est dit que Zéphyrin, quand il eut été nommé évêque de Rome, fit venir Calliste d'Antium, où il était relégué depuis son retour de Sardaigne, et qu'il lui confia le cimetière. Il s'agit sans nul doute du cimetière de la voie Appienne, qui a conservé son nom; mais comment expliquer cette façon étrange de le désigner? Les chrétiens en possédaient alors un grand nombre; ils en avaient de plus anciens, par exemple celui de Domitilla, qui date du premier siècle; ils en avaient de plus respectés, la crypte du Vatican , où les premiers papes étaient enterrés. Pourquoi celui de la

TOie Appicnne est-il appelé le cimetière, comme s'il était seul? c'est qu'évidemment il se trouvait dans une situation dilîérente de tous les autres. M. de Rossi, comme nous le verrons tout à l'heure, croit que les premiers hypogées possédés par les fidèles provenaient des libéralités de quelques grands seigneurs convertis à la foi nouvelle, et qu'aux yeux de la loi ils continuaient à être la propriété des familles qui les leur avaient cédés; mais il suppose que plus tard les chrétiens ont profité de la protection que les empereurs accordèrent aux associations funéraires, et qu'ils sont arrivés, eux aussi, à devenir propriétaires légitimes et reconnus de leurs sépultures. Il est donc probable que le cimetière de la voie Appicnne fut le premier, et peut-être quelque temps le seul, qui ait joui de ce privilège. Dès lors on comprend que l'ancien hypogée des Gaecilii, rendu plus vaste et plus beau, mis en rapport avec sa nouvelle fortune , soit devenu pour tous les fidèles le cimetière par excellence, et qu'on ait pris l'habitude de lui donner le nom de Calliste, qui sans doute dirigeait les travaux. Voilà aussi pourquoi tous les évoques de Rome, à partir de Zéphyrin, y furent enterres. Ils préférèrent le cimetière de Calliste à tous les autres, parce qu'il était le premier dont l'État leur eût assuré la possession : ils voulaient être ensevelis au sein de cette terre qui leur appartenait et dans les domaines do l'Église.

Cette sépulture où ils reposaient, M. de Rossi se croyait sûr de la retrouver. Puisque les anciens itinéraires la mentionnaient et que les pèlerins du septième siècle étaient venus y prier, il fallait bien qu'il finit par la découvrir un jour. Il y parvint en elTet, au mois de mars 1854, après cinq ans de recherches et en appliquant ses procédés ordinaires. Un amas de ruines considérables, voisin de la voie Appicnne, avait appelé son

attention. 11 s'y trouvait précisément un de ces grands puits, ou lucernaires, qu'on avait creusés après Constantin, pour donner du jour aux catacombes. Les ouvriers pénétrèrent par ce puits dans une chambre d'une étendue médiocre (3'°,54 de long sur 4,50 de large), mais qui avait dû être décorée avec une grande magnificence. Des restaurations successives avaient couvert les murs de fines peintures, puis de plaques de marbre. Malheureusement M. de Rossi avait été prévenu dans ses recherches. Des dévastateurs, on ne sait quand, s'y étaient introduits; ils avaient achevé la ruine commencée par le temps, et, pour avoir les marbres, détruit une partie des inscriptions. Mais ils n'avaient pas pu tout prendre. Comme la crypte était à moitié pleine de matériaux entassés, ils n'avaient pas pu arriver jusqu'au sol, et il était permis d'espérer que dans les décombres qui la remplissaient on pourrait faire quelque découverte. On se mit donc courageusement à la déblayer. A mesure que les murs reparaissaient, on les trouvait garnis de ces graffiti qui ne manquent jamais dans les cryptes importatites. C'étaient, comme toujours, des pèlerins s'adrcssant au martyr dont ils visitent la tombe, et lui demandant, pour eux et leur famille, une heureuse traversée [ut Verecundus cum suis bene naviget). — Mais qui pouvait être ce saint auquel s'adressaient leurs prières? Il se trouva par bonheur qu'un d'eux l'avait nommé. On put lire dans une de ces inscriptions un nom plusieurs fois répété ;

Sancte Suste , libéra SancteSuste, in mente habeas...

il s'agissait d'un des plus grands papes du troisième siècle, de saint Xyste, décapité dans les catacombes mêmes, où il célébrait les saints mystères malgré la défense de l'empereur. Il était donc vraisemblable qu'on se trouvait dans la crypte papale où saint Xyste avait été enseveli avec ses collègues, après son marlyre. Mais il en fallait trouver

des pre ves plus certaines. M. de Rossi a raconté avec quelle anxiété il suivait le travail de ses ouvriers, fouillant les décombres, à mesure qu'on les portait hors de la crypte, étudiant sans se lasser les moindres dé.bris. 11 parvint enfin, en rapprochant des fragments de marbre brisé, à reconstituer les inscriptions placées sur les tombes de quatre papes. Ces é|)itaphes sont remarquables de simplicité. Elles ne contiennent ni éloge, ni regret; on y lit seulement ces mots : Antéros évêque; Eutychianus évêque. Sur celle de Fabien, une autre main a ajouté plus tard le mot de martyr *. Aucun doute n'était plus possible; toutes les affirmations de M. de Rossi se trouvaient confirmées par cette éclatante découverte; c'était bien la crypte papale qu'on avait retrouvée après quinze siècles, et, le 11 mai 1854, le pape Pie IX vint rendre visite à la tombe de ses lointains prédécesseurs

Résultats principaux des découvertes de M. de Rossi. — Ses opinions nouvelles sur l'origine et l'histoire des cimetières chrétiens. — Ils commencent par être une propriété particulière. — Comme tels ils sont sous la protection de la loi. — Comment ils se sont développés. — De quelle manière ils deviennent la propriété de rfglise. — Premiers rapports de l'Église avec l'autorité civile. — Caractère de ces rapports. — L'Église primitive et les grandes familles. — Oiomment on peut tirer profit des Actes des martyrs.

Nous savons maintenant comment procède M. de Rossi dans les fouilles qu'il entreprend ; en le voyant faire à Saint-Calliste, nous comprenons sa méthode. Au lieu do le suivre dans le détail de ses autres découvertes, je crois qu'il vaut mieux montrer en finissant les consé-

1. M. de Rossi croit pouvoir en conclure que le titre de martyr D'élait accordé qu'après une délibération de l'Église.

quences qu'il en a tirées. Il est bien entendu que je ne prétends pas énumérer tous les problèmes obscurs qu'il a résolus ; je m'en tiens aux plus importants. Je veux rappeler seulement quelques-unes des idées nouvelles dont il a enrichi l'histoire et des conquêtes définitives que lui doit l'archéologie chrétienne.

Il a d'abord mieux expliqué qu'on ne le faisait avant lui l'origine des cimetières chrétiens et les phases par lesquelles ils ont passé. A ce propos, il a changé les opinions reçues, et éclairé d'un jour nouveau la question si délicate des rapports de l'Église naissante avec le pouvoir civil.

Quand on parle des catacombes, on se figure d'ordinaire des lieux souterrains dont l'accès n'est connu que de quelques initiés et dans lesquels un culte proscrit se dérobe soigneusement à ses persécuteurs. C'est une idée qu'il faut perdre, au moins pour les deux premiers siècles. Il est aujourd'hui certain qu'à l'origine les chrétiens n'ont pas cherché à dissimuler l'existence de leurs cimetières, que l'autorité les connaissait, et que, jusqu'à la persécution de Dèce, elle n'en a jamais interdit l'accès. En ISG-i, on a découvert l'entrée d'un des plus anciens cimetières de Rome, celui de Domitilla; elle était placée le long d'une des voies les plus fréquentées, la voie Ardéatine. La porte s'ouvrait directement surle chemin ; au-dessousdu fronton on trouve la place d'une inscription qui a disparu, et qui devait dire, selon l'usage, à qui l'hypogée appartenait. A la suite du vestibule, s'ouvre une longue galerie dont la voûte est ornée de peintures gracieuses, qui représentent une vigne avec des oiseaux et des génies. Sur la muraille on aperçoit la trace de fresques plus importantes, dans l'une desquelles on distingue l'image devenue plus tard si populaire de Daniel dans la fosse aux lions. Tout ce premier étage s'élevait au-dessus du

gc>I; il frappait les yeux de tout le monde; il était impossible de ne pas le remarquer. C'est qu'en effet ce cimetière n'avait rien alors à cacher. La personne à qui il appartenait, Domitilla ou toute autre, avait droit d'y admettre qui elle voulait. N'avons-nous pas des milliers de tombes dont le possesseur nous dit qu'il les a construites pour lui et pour les siens, pour ses amis, pour ses affranchis des deux sexes, pot^r ceux qui font partie du même collège ? On en possède même une où il mentionne expressément comme devant partager sa sépulture les gens qui appartiennent à la même religion que lui , qui sint ad religionem pertinentes meam *. M. de Rossi, se fondant sur cet usage, pense que les catacombes ont commencé par être des tombeaux particuliers possédés par de riches chrétiens, et où, au lieu de leurs affranchis, ils ont admis leurs frères. Ce qui rend cette opinion assez vraisemblable, c'est la façon dont elles sont désignées dans les plus anciens documents. On les appelle ordinairement d'un nom propre, qui n'est pas celui des martyrs ou des confesseurs qui y sont ensevelis. C'est probablement le nom du premier propriétaire du tombeau, de celui qui a payé le terrain et fait construire la crypte. Dans ces conditions, on comprend que la construction des premières catacombes n'ait causé aucune surprise à la société païenne, et qu'elle n'ait point été contrariée par le pouvoir. De pieuses femmes, qui ont été dès le premier jour les adeptes les plus fervents du nouveau culte, Domitilla, Lucina, Commodilla, des gens riches et généreux, comme Calepodius, Praetexlat ou Thrason, se sont fait élever d'avance un somptueux tombeau : il n'y avait rien de plus naturel, tout le monde faisait comme eux. — Ils ne l'ont pas construit pour eux

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